Marx est-il réduit au silence par Hardt & Negri ?

Se référer à la théorie de la maturité de Marx pour critiquer
« Multitude : Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire»


INTRODUCTION

Les transformations profondes du passé récent – le démantèlement des Etats-providence dans l’Ouest, l’effondrement du bloc de l’Est et des partis « communistes », et l’émergence d’un nouvel ordre capitaliste mondial et libéral, apparemment triomphant, ont redonné toute leur importance au problème de dynamique historique et de possibilité de transformation mondiale.

L’effondrement du bloc de l’Est, la dissolution définitive de l’URSS, et l’abandon de la référence au « communisme » ne signent pas la fin historique du marxisme, mais bien de déformations radicales de celui-ci, selon lesquelles le socialisme est caractérisé principalement par la propriété collective des moyens de production et par la production centralisée, par un mode de distribution régulé de manière juste et consciente. Cette vision déformée du marxisme n’a pas permis la critique des régimes « socialistes ». Pour ceux qui ont gardé les yeux ouverts, les régimes dits « socialistes » n’apparaissaient pas comme une réponse aux problèmes du capitalisme, puisqu’ils ne se différenciaient du capitalisme occidental que par l’introduction de la planification centralisée et de la propriété d’Etat. Dès les années ’30, Gide par exemple, dans son « Retour d’URSS » écrivait à propos du régime stalinien: « Oui dictature évidemment ; mais celle d’un homme, non plus celle des prolétaires unis, des Soviets. Il importe de ne point se leurrer, et force est de reconnaître tout net : ce n’est point là ce qu’on voulait. Un pas de plus et nous dirions même : c’est exactement ceci qu’on ne voulait pas » .(1.)

Garder les yeux ouverts signifie aujourd’hui, reconnaître les changements intervenus depuis la 2ème guerre mondiale dans la façon dont le capitalisme se valorise, les modifications intervenues dans la classe ouvrière, et la façon dont les exploités peuvent développer le projet révolutionnaire, à partir de l’intégration des thèmes et des sources de l’insatisfaction sociale : le déclin en nombre et en puissance de la classe ouvrière des pays centraux, le mécontentement à l’égard des formes de travail existantes, la précarisation, la flexibilité, l’importance croissante des formes d’identité sociale qui ne se fondent pas principalement sur les classes, mais aussi la pauvreté, les migrations, le développement de la xénophobie, les catastrophes écologiques, les génocides, l’introduction de plus en plus poussée de la science et de la technologie dans le procès de production, la privatisation de patrimoine commun, comme le patrimoine génétique, la privatisation d’efforts collectifs, comme les logiciels libres , …(2)

Hardt et Negri (H&N), dans leurs deux ouvrages Empire et Multitudes, élaborent une théorie de ces changements, dans laquelle ils substituent aux anciens concepts d’ »Etat-nation », de « classe ouvrière », de « communisme », des concepts tel que l’Empire , (3) la multitude, la démocratie. Il n’entre pas dans nos intentions de faire ici une critique exhaustive des théories de H&N dans Multitudes : l’érudition des deux auteurs, l’abondance de références compilées, l’étendue et la variété des domaines abordés, le long parcours intellectuel et militant de Negri, rendent ces théories complexes et foisonnantes. Nous nous limiterons à discuter trois points : dans la période post-fordiste, (i) la production de valeur reste-t-elle le but de la production capitaliste ? Comment la mesurer ? ; (ii) : le sujet révolutionnaire reste-t-il la classe ouvrière ou la multitude ?; (iii) la perspective d’une autre société : communisme ou démocratie ? Notre démarche consistera à montrer (i) la nature spécifiquement capitaliste des phénomènes mentionnés ci-dessus ; (ii) la nécessité de revenir au noyau du marxisme, à la façon dont il dévoile la nature profonde du capitalisme, ses rapports sociaux, ses formes de domination, sa dynamique historique pour pouvoir rendre compte de ces changements ; (iii) que les nouveaux concepts de Hardt & Negri sous des apparences radicales, sont dépourvus de tranchant et ne théorisent, finalement, que l’impuissance.

1 : La valeur reste-t-elle au centre de la production capitaliste ? Comment la mesurer ? Hardt & Negri affirment que : « au cours des dernières décennies du 20ème siècle, le travail industriel a cessé d’être hégémonique. Il a perdu sa place au profit du « travail immatériel », c’est-à-dire d’une forme de travail qui crée des produits immatériels, tels que du savoir, de l’information, de la communication, des relations, ou encore des réactions émotionnelles » (…) « nous affirmons en revanche que le travail immatériel est devenu hégémonique d’un point de vue qualitatif et qu’il a imposé une tendance aux autres formes de travail et à la société elle-même. En d’autres termes, il occupe aujourd’hui la même position que le travail industriel il y a 150 ans (…) de même que par le passé toutes les formes de travail et la vie sociale elle-même durent s’industrialiser, le travail et la société doivent aujourd’hui s’informatiser, devenir intelligents, communicatifs, affectifs » (4) . « Nous affirmons que, sous un régime caractérisé par l’hégémonie du travail immatériel, l’exploitation ne se résume plus à l’extraction de plus-value mesurée par le temps de travail individuel ou collectif, mais qu’elle est avant tout la capture d’une valeur qui est produite par le travail coopératif et qui tend, en circulant au sein de réseaux sociaux, à devenir valeur commune »(5)

Les idées de Hardt & Negri sont proches de celles de Gorz, selon qui « l’expression « économie de la connaissance » signifie des bouleversements fondamentaux du système économique. Elle implique que la connaissance est devenue la principale force productive. Que, par conséquent, les produits de l’activité sociale ne sont plus, principalement, du travail cristallisé mais de la connaissance cristallisée. Que la valeur d’échange des marchandises, matérielles ou non, n’est plus déterminée en dernière analyse par la quantité de travail social général qu’elles contiennent mais, principalement, par leur contenu de connaissances, d’informations, d’intelligence générales. C’est cette dernière et non plus le travail social abstrait, mesurable selon un unique étalon, qui devient la principale substance sociale commune à toutes les marchandises. C’est elle qui devient la principale source de valeur et de profit, et donc, selon nombre d’auteurs, la principale forme du travail, et du capital » (6) « L’hétérogénéité des activités de travail dites « cognitives », des produits immatériels qu’elles créent et des capacités et savoirs qu’elles impliquent, rend non mesurables tant la valeur des forces de travail que celle de leurs produits. (…) La crise de la mesure du travail entraîne inévitablement la crise de la mesure de la valeur. Quand le temps socialement nécessaire à une production devient incertain, cette incertitude ne peut pas ne pas se répercuter sur la valeur d’échange de ce qui est produit. Le caractère de plus en plus qualitatif, de moins en moins mesurable du travail met en crise la pertinence des notions de « surtravail » et de « survaleur ». La crise de la mesure de la valeur met en crise la définition de l’essence de la valeur ».

Il est plus facile de comprendre intuitivement l’exploitation (et donc le surtravail, et la valeur) quand on voit des images de rangées d’ouvrières coudre des pantalons en jean comme c’est le cas actuellement en Chine, que lorsqu’on voit des images de robots qui forment la chaîne de montage d’une industrie automobile, surveillés par des travailleurs face à leurs écrans d’ordinateur. Cependant, si on prend pour angle de vision la production totale de marchandises, liée au travailleur collectif, et non la production de biens matériels ou immatériels liés au travail individuel de chacun, il n’y a pas de raison de douter que la production capitaliste est toujours basée sur la valeur liée à l’extraction du sur-travail. Le doute et l’incrédulité de H&N (et de Gorz) par rapport à la notion de valeur dans la période de domination formelle du capitalisme trouverait un équivalent dans le fait de douter de l’attraction terrestre quand on a vu les premiers avions décoller.

Un concept essentiel pour aborder l’évolution du capitalisme au 20ème siècle est celui du passage de la domination formelle à la domination réelle. Marx avait déjà, dans « Un chapitre inédit du Capital », tracé dans ses grandes lignes les caractéristiques essentielles du passage à la soumission réelle du travail au capital, qu’il appelle le « mode de production spécifiquement capitaliste », et les implications de ce passage pour le caractère social de la production et l’émergence du « travailleur collectif ». « En se développant, les forces de production de la société ou forces productives du travail, se socialisent, et deviennent directement sociales (collectives), grâce à la coopération, la division du travail au sein de l’atelier, l’emploi du machinisme et, en général, les transformations que subit le procès de production, grâce à l’emploi conscient des sciences naturelles, de la mécanique, de la chimie, etc. appliquées à des fins technologiques déterminées, et grâce à tout ce qui se rattache au travail effectué à une grande échelle, etc. (Seul ce travail socialisé est en mesure d’appliquer les produits généraux du développement humain – par exemple les mathématiques – au procès de production immédiat, le développement de ces sciences étant à son tour déterminé par le niveau atteint par le procès de production matériel.) (7) » « La soumission réelle du travail au capital s’accompagne d’une révolution complète (qui se poursuit et se renouvelle constamment, cf le Manifeste communiste) du mode de production, de la productivité du travail, et des rapports entre capitalistes et ouvriers » (8) . « C’est ainsi que la production capitaliste tend à conquérir toutes les branches d’industrie où elle ne domine pas encore et où ne règne qu’une soumission formelle. Dès qu’elle s’est emparée de l’agriculture, de l’industrie extractive, des principales branches textiles, etc., elle gagne les secteurs où sa soumission est purement formelle, voire où subsistent encore des travailleurs indépendants » . (9) « Si la production de la plus-value absolue correspond à la soumission formelle du travail au capital, celle de plus-value relative correspond à la soumission réelle du travail au capital » . (10) « Le résultat matériel de la production – outre le développement des forces de production sociale du travail – est l’augmentation de la masse des produits, la multiplication et la diversification des branches et rameaux de la production, par quoi seulement la valeur d’échange (11) se développe en même temps que les sphères d’activité dans lesquelles les produits se réalisent comme valeurs d’échange. » « Cette production n’est pas entravée par des limitations fixées au préalable et déterminées par les besoins. (…) Son caractère antagonique impose cependant à la production des limites qu’elle cherche constamment à surmonter : d’où les crises, la surproduction, etc. Ce qui fait son caractère négatif ou antagonique, c’est qu’elle s’effectue en contraste avec les producteurs et sans égard pour eux, ceux-ci n’étant que se simples moyens de produire, tandis que, devenue une fin en soi, la richesse matérielle se développe en opposition à l’homme et à ses dépens. La productivité du travail signifie le maximum de produits avec le minimum de travail, autrement dit, des marchandises le meilleur marché possible. Dans le mode de production capitaliste, cela devient une loi, indépendamment de la volonté du capitaliste. En pratique, cette loi en implique une autre : les besoins ne déterminent pas le niveau de la production, mais, au contraire, la masse des produits est fixée par le niveau toujours croissant, prescrit par le mode de production. Or, le but de celui-ci, c’est que chaque produit contienne le plus de travail non payé possible, ce qui ne peut se réaliser qu’en produisant pour la production » (12)

A la lecture de ces citations, on peut voir que dans l’esquisse des grandes lignes du développement du mode de production spécifiquement capitaliste (le caractère antagonique de la production, l’incorporation de la science et de la technique, …), Marx donne un rôle central à la loi de la valeur, au fait que « chaque produit contienne le plus de travail non payé possible ».

La production immatérielle est, quant à elle, esquissée par Marx, mais de manière très succinte : « La production immatérielle, effectuée pour l’échange, fournit aussi des marchandises, et deux cas sont possibles :

1°) les marchandises qui en résultent ont une existence distincte du producteur et, dans l’intervalle entre production et consommation, elles peuvent circuler comme n’importe quelle autre marchandise. Ainsi, les livres, tableaux et autres objets d’art peuvent se détacher de l’artiste qui les a créés. Cependant, la production capitaliste ne peut s’appliquer ici que dans une mesure très limite. Ces personnes, si elles n’emploient pas d’apprentis ou de compagnons (comme les sculpteurs), travaillent le plus souvent pour un marchand capitaliste, par exemple un éditeur. C’est là une forme de transition vers le mode de production capitaliste simplement formel (…)

2°) le produit est inséparable de l’acte producteur. Là aussi le mode de production capitaliste ne joue qua dans les limites étroites et, selon la nature de la chose, dans quelques rares sphères (je veux le médecin, et non son garçon de courses). Par exemple, dans les établissements d’enseignement, les maîtres peuvent être de purs salariés pour l’entrepreneur de la fabrique scolaire » (13) Marx a également abordé la question de l’incorporation de la science, des connaissances, au procès de production : « La science, produit intellectuel général du développement de la société paraît, elle aussi, directement incorporée au capital, et son application au procès de production matériel indépendante du savoir et de la capacité de l’ouvrier individuel : le développement général de la société, étant exploité par le capital grâce au travail et agissant sur le travail comme force productive du capital, apparaît comme le développement même du capital, et ce d’autant plus que, pour le plus grand nombre, la capacité de travail est vidée parallèlement de sa substance. » (14)

Les implications pour la définition du travail productif et de la classe ouvrière plus généralement sont clairement exposées par Marx : « avec le développement de la soumission réelle du travail au capital ou mode de production spécifiquement capitaliste, le véritable agent du procès de travail total n’est plus le travailleur individuel, mais une force de travail se combinant toujours plus socialement. Dans ces conditions, les nombreuses forces de travail qui coopèrent et forment la machine productive totale, participent de la manière la plus diverse au procès immédiat de création des marchandises, ou, mieux, des produits : les uns travaillant intellectuellement, les autres manuellement, les uns comme directeur, ingénieur, technicien ou comme surveillant, les autres, enfin, comme ouvrier manuel, voire simple auxiliaire. Un nombre croissant de fonctions de la force de travail prennent le caractère immédiat de travail productif, ceux qui les exécutent étant des ouvriers productifs directement exploités par le capital et soumis à son procès de production et de valorisation.

Si l’on considère le travailleur collectif qui forme l’atelier, son activité combinée s’exprime matériellement et directement dans un produit global, c’est-à-dire une masse totale de marchandises. Dès lors il est parfaitement indifférent de déterminer si la fonction du travailleur individuel – consiste plus ou moins en travail manuel simple. L’activité de cette force de travail globale est directement consommée de manière productive par le capital dans le procès d’auto-valorisation du capital : elle produit donc immédiatement de la plus-value ou mieux, comme nous le verrons par la suite, elle se transforme directement elle-même en capital. » (15)

Ces larges citations montrent que la place croissante que prennent les connaissances, le « travail immatériel », dans le développement de la production capitaliste n’est donc pas un phénomène nouveau, mais un phénomène qui s’est accentué à la fin du 20ème siècle, début 21ème. La question activement discutée aujourd’hui est de savoir si (et comment ?) le travail immatériel change les notions de valeur, de sur-travail, etc. Pour mettre ces question en perspective, il nous semble nécessaire d’expliciter les tendances contradictoires, à savoir (a) la généralisation de la loi de la valeur et la tendance à une production sans valeur; (b) la généralisation du salariat et la tendance à production « sans ouvriers », automatisée

(a) Généralisation de la loi de la valeur et tendance à une « production sans valeur »

La valeur désigne toujours la valeur d’échange d’une marchandise contre d’autres marchandises. Elle désigne les diverses quantités de diverses marchandises contre lesquelles un quantum d’une marchandise déterminée est échangeable, c’est-à-dire le rapport d’équivalence des marchandises les unes par rapport aux autres. Ce rapport est exprimé en unités d’une marchandise-étalon qui est échangeable contre toutes : l’argent. Durant les dernières décennies, un grand nombre d’activités ou de biens communs ont été transformés en marchandises. A nouveau, ce phénomène a été esquissé par Marx : « dans la production capitaliste, la règle absolue devient, d’une part, la production des articles sous forme de marchandise et, d’autre part, le travail sous forme salariée. Un grand nombre de fonctions et activités, qui, parées d’une auréole et considérées comme fin en soi, étaient naguère exercées gratuitement ou rémunérées de manière indirecte (…) se transforment directement en travail salarié, si divers que soient leur contenu, ou bien tombent sous le coup des lois réglant le prix du salaire, pour ce qui est de l’estimation de leur valeur et du prix des différentes prestations, depuis celle de la putain à celle du roi. (…) Avec le développement de la production capitaliste, tous les services se transforment en travail salarié et tous ceux qui les exercent en travailleurs salariés, si bien qu’ils acquièrent ce caractère en commun avec les travailleurs productifs. » (16)

Travail ménager, garde d’enfants, entretien des jardins, consultations psychologiques, leçons particulières, préparation de plats « à emporter », les exemples ne font pas défaut d’activité « naguère exercées gratuitement ou rémunérées de façon indirecte » qui font aujourd’hui l’objet d’un échange marchand . (17) Même les biens communs qui, a priori, ne sont pas des marchandises, car ne sont pas produits en vue d’un échange, sont confisqués par le biais de barrières artificielles qui en réservent la jouissance à ceux qui paieront un droit d’accès. Que l’on songe à l’oxygène dans les villes très polluées, ou au genôme humain décodé. « La privatisation des voies d’accès permet de transformer des richesses naturelles et des biens communs en quasi-marchandises qui procureront une rente aux vendeurs des droits d’accès. Le contrôle de l’accès est (…) une forme privilégiée de capitalisation des richesses immatérielles » (18)

Le travail immatériel (par exemple sous la forme de logiciels) constitue une des expressions de la trajectoire du capitalisme vers la production sans valeur. Cette tendance résulte de l’introduction de la science et de la technologie dans le cœur même du processus productif. L’introduction de la technologie dans la production permet d’économiser beaucoup plus de travail qu’elle n’en a coûté. Elle détruit beaucoup plus de valeur qu’elle n’en crée : elle économise des quantités immenses de travail socialement rémunéré et par conséquent annule ou diminue la valeur d’échange d’un nombre croissant de produits. Cette tendance a des conséquences destructrices : destruction de stocks, mise au chômage, ... Elle a aussi un côté positif : la trajectoire du capitalisme fait que la valeur d’échange tend à devenir obsolète, et créée, dans les rapports de production, une tension, une contradiction qui appelle à une résolution par un système de production qui ne soit plus basé sur la valeur.

Ces deux phénomènes (généralisation de la loi de la valeur et tendance à une production sans valeur) sont donc contradictoires.

b) généralisation du salariat et tendance à une production « sans ouvriers »

Par rapport au système de production capitaliste, de plus en plus de personnes apparaissent comme vendeur de la seule qualité qu’ils possèdent : le travail vivant, c’est-à-dire leur force de travail. C’est la conséquence de la généralisation de la loi de la valeur à tous les aspects de la société. On voit très clairement ce processus en Chine au cours de la dernière décade, où les paysans chassés de leurs terres ou abandonnant celles-ci à une partie de leur famille, viennent chercher du travail dans les villes.

Au siècle dernier, le travail vivant pouvait généralement être intégré au processus de production et devenir du travail salarié, participant à la production de plus-value et à l’auto-valorisation du capital. « Seul est donc productif le travail qui, pour l’ouvrier, reproduit uniquement la valeur, déterminée au préalable, de sa force de travail et valorise le capital par une activité créatrice de valeur et posant en face de l’ouvrier des valeurs produites en tant que capital. Le rapport spécifique entre travail objectivé et travail vivant qui fait du premier le capital, fait du second le travail productif.

Le produit spécifique du procès de production capitaliste – la plus-value- est créé uniquement par l’échange avec le travail productif. Ce qui en constitue la valeur d’usage spécifique pour le capital, ce n’est pas l’utilité particulière du travail ou du produit dans lequel il s’objective, mais la faculté du travail de créer la valeur d’échange (plus-value) » (19)

Par ailleurs, le développement de la productivité du travail a pour conséquence qu’une proportion de plus en plus grande de « vendeurs de la force de travail » ne trouve pas à qui vendre cette force de travail, et sont donc exclus, temporairement ou définitivement du processus de production : chômeurs de plus de 50 ans dans les pays européens, les jeunes, … Même dans des pays comme la Chine, le chômage, le sous-emploi est largement répandu. Cette contradiction entre la généralisation du statut « vendeur de la force de travail » et le rétrécissement (relatif, non absolu) des possibilités d’incorporation de cette force de travail dans le processus de production est intéressante, parce que c’est l’un des ingrédients qui poussent à la prise de conscience de l’obsolescence du système capitaliste.

Les raisons qui poussent H&N à définir la production de produits immatériels comme des « relations » ou encore des « réactions émotionnelles », et la valeur comme quelque chose qui est produit par le « travail coopératif », « circulant au sein de réseaux sociaux », sont de deux ordres: confusion entre valeur et richesse sociale, et confusion entre production de relations sociales, d’émotions, et production de valeur. Il est intéressant de démêler ces confusions parce que cela permet de toucher à des aspects essentiels de la société actuelle.

1°) la confusion entre valeur et richesse sociale

Pour H&N, tout est productif. Il y a production de « valeur » partout et tout le temps. La valeur est produite par tous, qu’ils soient intégrés ou pas au processus de production, y compris par les chômeurs, par les immigrés clandestins (qui trouvent des façons de se débrouiller pour vivre). Ils voient la « production » comme tout ce qui est fait dans la société, aussi bien la production de voitures que le sourire (ou l’absence de sourire) entre le directeur et ses employés. Si je parle, je produis de la valeur ; si je me tais, je produis de la valeur (la valeur du silence). On est tous comme le Mr Jourdain de Molière, qui faisait de la prose sans le savoir … Cette conception clarifie-t-elle vraiment quelque chose ?

H&N ne font pas la distinction entre valeur et richesse matérielle et sociale. Or, cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi les énormes gains de productivité engendrés par le capitalisme n’ont conduit ni à des niveaux généraux d’abondance toujours plus élevés ni à une restructuration fondamentale du travail social entraînant des réductions générales significatives du temps de travail. « D’une part, la tendance du capital à des gains de productivité permanents engendre un appareil productif d’une sophistication technologique considérable qui rend la production de richesse matérielle essentiellement indépendante de la dépense de temps de travail humain direct. D’autre part, cette tendance ouvre la possibilité de réductions du temps de travail à l’échelle de toute la société et de transformations fondamentales dans la nature et l’organisation sociale du travail. Pourtant, dans le capitalisme, ces possibilités ne sont pas réalisées. Bien qu’on ait de moins en moins recours au travail manuel, le développement d’une production technologiquement sophistiquée ne libère pas la majorité des gens du travail fragmenté et répétitif. De même, le travail n’est pas réduit à l’échelle de toute la société, mais distribué inégalement, voire en augmentation pour beaucoup. La structure actuelle du travail et de l’organisation de la production ne peut donc pas être comprise seulement en termes technologiques : le développement de la production sous le capitalisme doit être compris également en termes sociaux. Il est façonné, ainsi que la consommation, par les médiations sociales exprimées par les catégories de marchandise et de capital». (20)

La trajectoire de la croissance dans le capitalisme est déterminée par le fait que le but ultime de la production est d’augmenter la survaleur, et non la quantité de biens. « En d’autres termes, la trajectoire d’expansion sous le capitalisme ne doit pas être confondue avec la « croissance «économique » en tant que telle – il s’agit en réalité d’une trajectoire déterminée, qui engendre une tension croissante entre les préoccupations écologiques et les impératifs de la valeur en tant que forme de la richesse et médiation sociale». Le travail sous le capitalisme ne répond qu’apparemment aux besoins des hommes (« travail concret ») : en réalité, véritable fin en soi, il sert essentiellement à l’augmentation de la valeur pour la valeur (« travail abstrait ») : « Le caractère abstrait de la médiation sociale qui sous-tend le capitalisme s’exprime également sous la forme de richesse qui domine dans cette société. La « théorie de la valeur-travail » de Marx a souvent été comprise de façon erronée en tant que théorie de la richesse-travail, c’est-à-dire en tant que théorie qui cherche à expliquer le mécanisme du marché et à prouver l’existence de l’exploitation en affirmant que le travail, toujours et partout, est la seule source sociale de richesse. Mais l’analyse de Marx n’est pas une analyse de la richesse en général, ni du travail en général. Il a analysé la valeur en tant que forme historiquement spécifique de richesse, forme liée au rôle historiquement unique du travail sous le capitalisme : en tant que forme de richesse, la valeur est également une forme de médiation sociale. Marx a explicitement distingué valeur et richesse matérielle, et il a lié ces deux formes distinctes de richesse à la dualité du travail sous le capitalisme. La richesse matérielle est déterminée par la quantité de biens produite et elle dépend de nombreux facteurs, tels que le savoir, l’organisation sociale et les conditions naturelles, en plus du travail. La valeur, selon Marx, n’est constituée que par la dépense de temps de travail humain et elle est la forme dominante de richesse sous le capitalisme . (21)

La valeur, but de la production capitaliste, reste donc bien liée à l’extraction de la plus-value du travail humain.

Une dérive directe de la conception qui assimile valeur et richesse matérielle et sociale est qu’elle sert de fondement à la revendication d’un « salaire social », ou « salaire garanti », comme cela est exprimé par L. Guilloteau : (22) « Contre la précarité, c’est sur le salaire social, c’est-à-dire dissocié du temps de travail rémunéré en entreprise que se manifeste le rapport de force au sein de la condition salariale. On sait que les montants et les conditions d’attribution des multiples allocations existantes comme l’ensemble de la hiérarchie des salaires garantie par l’État sont parfaitement arbitraires. Il faudra bien trouver une forme d’accès à la richesse matérielle et sociale qui réponde aux besoins des travailleurs intermittents, à temps réduit ou en formation. Depuis la création du SMIC en 1967, la socialisation d’un salaire détaché de l’implication productive individuelle est devenue évidente. La production est d’emblée sociale. Grâce aux luttes contre le travail, son caractère d’activité collective est pour partie rétribué. La coopération sociale cesse alors d’être une ressource gratuite. Si les luttes pour le revenu garanti font suite au mouvement séculaire de réduction du temps de travail, c’est parce qu’elles seules tiennent compte du brouillage des anciennes frontières entre temps de vie et temps de travail, dépassent la classique distinction entre production et reproduction. Elles seules répondent à la réduction du temps de travail qui caractérise la précarité. »

Comme le souligne Gorz (23) , la justification de la revendication du « salaire garanti » est contradictoire. Il s’agit tout d’abord de répondre « aux besoins des travailleurs intermittents », de détacher le salaire de « l’implication productive individuelle ». Mais on glisse alors rapidement vers l’idée que la production est « devenue sociale ». Le salaire cesse alors d’être inconditionnel, mais lié à la rétribution d’une activité « collective «, de la « coopération sociale ». Cet exemple montre bien à quel point ces idées manquent de tranchant, de radicalisme, de remise en question du système capitaliste.

2°) la confusion entre production immatérielle et production de relations, de réactions émotionnelles

Le fait que le capitalisme mette de plus en plus l’accent sur les relations sociales, y compris au sein des entreprises, ou dans les rapports avec l’acheteur potentiel, ainsi que sur les réactions émotionnelles est indéniable. Pourtant, peut-on dire que lorsque le contrôleur des billets les poinçonne avec le sourire plutôt qu’avec un air triste, il y ait production de valeur ? Que les publicités pour Nike, montrant des hommes ou des femmes courant sans se préoccuper de l’état des routes, de l’eau qui dévale, … soit une production directe de valeur ? De quelle « valeur » parle-t-on ? De la valeur d’échange, monétaire et marchande, qui est la seule que connaît l’économie politique ? Ou de la valeur intrinsèque, de ce qui est intrinsèquement désirable, et, par définition, non échangeable en tant que marchandise contre les autres marchandises ?

Plutôt que de produire de la valeur, l’image des marques, les slogans publicitaires, constituent des outils par lesquels la marchandise produit ses consommateurs, c’est-à-dire suscite les désirs, les envies, les images de soi-même dont la marchandise est censée représenter l’expression la plus adéquate. L’importance de ce phénomène a été bien analysée par Naomi Klein dans son livre No Logo (24) (voir aussi la critique détaillée faite par Aufheben (25) de la notion de travail immatériel de H&N)

II. Le sujet révolutionnaire : classe ouvrière ou Multitudes ?

H&N reconnaissent très clairement les changements qui ont affecté la classe ouvrière dans les pays occidentaux, les Etats-Unis, et voient dans la précarité, la flexibilité les nouvelles caractéristiques de la force de travail d’aujourd’hui : « nous verrons que les identités compactes des ouvriers de l’industrie ont été érodées par l’augmentation des contrats à durée déterminée et par la mobilité forcée qui caractérisent les nouvelles formes de travail dans les pays dominants » (26) A la question de savoir qui sera le sujet révolutionnaire de l’avenir, ils répondent par le concept de « multitude » : « Notre approche initiale consiste ainsi à concevoir la multitude comme l’ensemble de ceux qui travaillent sous la tutelle du capital et donc, potentiellement, comme la classe de ceux qui refusent la domination du capital. Le concept de multitude est ainsi tout à fait distinct de celui de classe ouvrière, notamment tel qu’on l’entendait au 19ème et au 20ème siècle. Le concept de classe ouvrière est un concept restrictif qui se définit par exclusion. Dans son acception la plus étroite, il ne désigne que les formes industrielles du travail, à l’exclusion de toutes les autres. Au sens le plus large, la classe ouvrière inclut tous les travailleurs salariés et exclut par conséquent les diverses classes non salariées ». « La société contemporaine se compose d’un nombre potentiellement infini de classes sociales reflétant des différences qui ne sont pas exclusivement d’ordre économique mais qui recouvrent l’appartenance ethnique ou communautaire, l’implantation géographique, le genre, la sexualité, ainsi que d’autres facteurs ». Selon eux, la détermination économique à la résistance a fait place à la détermination politique : (…) « une analyse du concept économique de classe sociale, tout comme une analyse du concept de race, ne doit pas commencer par un relevé des différences empiriques mais par les fronts de résistance collective au pouvoir. La classe est un concept politique, dans la mesure où une classe n’est et ne peut être qu’un collectif en lutte »

Le mérite de cette démarche est de vouloir rompre avec un déterminisme économique qui ne voit les possibilités d’émergence de la conscience révolutionnaire que comme ue réaction à des attaques économiques. Mais si les déterminations économiques sont moins apparentes, dans la société d’aujourd’hui qu’elles ne l’étaient après la 2ème guerre mondiale, elles existent toujours, quoiqu’à un niveau plus abstrait. Face au capitalisme, la classe ouvrière est constituée de ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre.

Nous avons déjà évoqué ci-dessus la façon dont Marx envisageait les conséquences du passage de la domination formelle à la domination réelle sur l’agent du procès de travail total, qui n’est plus le travailleur individuel, mais le travailleur collectif. Le passage du fordisme au post-fordisme a eu des conséquences importantes sur la « conscience de soi » de ce « travailleur collectif ». Le développement de la précarité, des sous-statuts, le remplacement de la chaîne de production par des robots surveillés par des travailleurs, etc, rendent difficile l’émergence de la conscience d’un destin commun. Mais, plutôt qu’un nombre « infini de classes sociales », la société moderne va vers une simplification : un nombre croissant d’éléments sont prolétarisés, c’est-à-dire n’ont que leur force de travail à vendre. La catégorie « travail » reste donc, tant qu’existe le capitalisme, primordiale comme catégorie médiatrice des rapports sociaux, ainsi que le rappelle M. Postone : « Marx cherche à localiser la forme la plus fondamentale des rapports sociaux qui caractérisent la société capitaliste. Cette forme fondamentale, c’est la marchandise : une forme historiquement spécifique de rapports sociaux », constituée par le travail. « Dans une société où la marchandise est la catégorie structurante fondamentale de la totalité, le travail et ses produits ne sont pas socialement distribués au moyen des liens, des normes et des rapports non déguisés de pouvoir et de domination traditionnels – c’est-à-dire des rapports sociaux manifestes – comme c’est le cas dans d’autres sociétés. Au contraire, c’est le travail lui-même qui remplace ces rapports en servant de moyen quasi objectif par lequel on acquiert les produits des autres. Une nouvelle forme d’interdépendance vient à émerger où nul ne consomme ce qu’il produit, mais où, pourtant, le travail ou le produit du travail de chacun sert de moyen nécessaire pour obtenir les produits des autres (…) » . (27) « Dans les travaux de Marx de la maturité, donc, l’idée selon laquelle le travail est central dans la vie sociale n’est pas une proposition transhistorique. Elle ne se rapporte pas au fait que la production matérielle est une condition préalable à toute vie sociale. Elle ne signifie pas davantage que la production matérielle est la dimension la plus essentielle de la vie sociale en général ou même du capitalisme en particulier. En réalité, dans le capitalisme, elle se rapporte à la constitution historiquement spécifique par le travail d’une forme de médiation sociale qui caractérise fondamentalement cette société. C’est sur cette base que Marx fonde socialement les traits essentiels de la modernité ».

La question des « exclus » de la production doit également être envisagée. L’augmentation de la productivité du travail liée à l’introduction de la technologie et de la science dans la production engendre une diminution du temps de travail nécessaire, donc plus de chômage, une plus grande masse qui ne sera jamais intégrée au processus de production, et qui font cependant partie de la classe ouvrière. La question du travail, loin d’avoir diminué d’importance, reste au contraire au cœur de la résistance au capitalisme, et au cœur des combats à venir. « Ni travailleur, ni chômeur », affichaient certains slogans dans les assemblées de jeunes étudiants (Mars-Avril 2006, France). On assiste à l’émergence d’une conscience, parmi les jeunes, futurs travailleurs, du système d’exploitation basé sur le travail, et en dehors duquel on n’est qu’un déchet, et à un refus d’entrer aveuglément dans cette logique.

Un problème connexe soulevé par H&N est le fait que la classe ouvrière ne se reconnaît que lorsqu’elle est en action et qu’elle peut mesurer l’effet de ses actions. L’action permet en effet de se percevoir comme sujet, et de se distinguer des autres. Cependant l’action ne suffit pas à elle seule. Lorsque les jeunes des banlieues étaient dans l’action (Novembre 2005) les jeunes des universités et les travailleurs actifs n’ont pas reconnu ce mouvement comme faisant partie de la classe ouvrière (voir le texte de Rose dans ce numéro [PI 46]).Converger dans l’action de résistance, d’opposition au capitalisme, nécessite déjà une conscience du sort commun, de ce qui unit, c’est-à-dire du refus de l’exploitation par le travail.

Par ailleurs, la tendance de la loi de la valeur à envahir tous les aspects de la vie sociale s’accompagne d’une fragilisation de la base sociale du capitalisme : conflits culturels, écologiques, revendications des homosexuels, des jeunes, des étudiants… donnent l’impression que la révolte est partout (et très peu dans les usines). La question de pose de savoir qui est le sujet de la révolution à venir. La notion de classe ouvrière est-elle une notion dépassée par l’histoire ? Quelles sont les voies qu’empruntera le changement révolutionnaire ?

III. Le changement : révolution ou prise du pouvoir de l’intérieur ?

H&N font partie d’une mouvance qui soutient que la révolution n’est plus indispensable, qu’il est possible de changer le monde sans prendre le pouvoir, en « vidant de sa substance et en délégitimant le pouvoir des institutions et des puissances qui le détiennent, en soustrayant à l’emprise planétaire du capital des espaces croissants d’autonomie, en se (ré)appropriant ce dont il dépossède les populations. Tout se passe comme si le mouvement des logiciels libres et d’autres mouvements comme « Reclaim the Street », « Ya Basta ! », « People’s Global Action », « Un autre monde est possible », « Via campesina » ou comme l’ »Armée zapatiste de libération » - qui n’a jamais tiré un coup de feu mais a réussi à unir des dizaines d’autres mouvements autour d’une charte commune – étaient les composantes d’un même mouvement en voie de différenciation et de recomposition perpétuelles, dont les réseaux libres seraient la matrice commune (…) Il n’y aura pas de révolution grâce au renversement du système par des forces extérieures. La négation du système se répand à l’intérieur du système par des pratiques alternatives qu’il suscite » (28)

Cette conception est proche de celle de H&N dans la troisième partie de leur livre, intitulée « démocratie ». H&N identifient trois types de revendications (qu’ils préfèrent appeler « doléances ») qui suscitent des oppositions : celles concernant la représentation (i.e. le manque de représentativité de institutions globales comme le Conseil de sécurité des Nations unies, le FMI ; celles concernant le droit, la justice, et la pauvreté économique : « le revenu moyen des 20 pays les plus riches de la planète est 37 fois plus élevé que le revenu moyen des 20 pays les plus pauvres – un écart qui a doublé au cours des 40 dernières années. Même lorsque ces chiffres sont pondérés en tenant compte du pouvoir d’achat, cet écart reste astronomique. La construction du marché mondial et l’intégration globale des économies nationales ne nous ont pas rapprochés les uns des autres, bien au contraire, et n’ont fait qu’accroître le fardeau qui pèse sur les pauvres » (29) ; et les revendications biopolitiques, parmi lesquelles les revendications écologiques, qui sont nécessairement d’ordre mondial : mouvements contre la pollution, contre les barrages gigantesques qui entraînent des déportations de populations de plusieurs centaines de milliers, voire de millions de personnes, mouvements contre la privatisation du génôme humain, de la nature, des connaissance nécessaires à la production de médicaments. H&N réalisent dans cette partie un réel effort d’intégration des thèmes et des sources d’insatisfaction sociale existant au niveau mondial.

Nous pensons que ces mouvements émergent en réaction à la trajectoire du capitalisme dans la période de décadence, qui détruit la planète, accentue les inégalités économiques, pille les ressources des pays du Tiers-Monde ou « en voie de développement ». Ces mouvements témoignent de l’émergence de la conscience que la « solution » ne peut être que mondiale, qu’un gouvernement mondial est nécessaire, qui se préoccupe des besoins du genre humain, et non des besoins de profit du capitalisme. C’est cela la nouvelle utopie, le nouveau projet social, qui tend à se populariser à travers tous ces mouvements. Mais l’idée qu’on pourrait y arriver par une évolution « venue de l’intérieur », des instances démocratiques internationales, en faisant l’économie d’une révolution consciente, claire sur les principes d’abolition du capitalisme, du salariat, … nous semble semer la confusion plus qu’autre chose.

Callinicos rappelle à juste titre, à quel point l’idéologie autonomiste contribua largement à réduire les manifestants pacifistes du G8 de Gênes en 2001 à l’état de victimes passives de la terreur policière. Les Tutti Bianchi avaient annoncé, avant le sommet de Gênes, l’obsolescence de la gauche traditionnelle et le dépassement « de toutes les oppositions classiques du 20ème siècle : réformisme versus révolution, l’avant-garde versus le mouvement, les intellectuels versus les ouvriers la prise du pouvoir versus l’exode, la violence versus la non-violence » . (30) Le 20 juillet 2001, les manifestations des Tutti Bianchi furent la proie de violentes attaques policières qui les empêchèrent d’atteindre la zone rouge où se tenait le G8 : gaz lacrymogènes, véhicules armés, tanks, tirs de balles ....

A force de faire l’éloge des mouvements alter-mondialistes qui « vident-le-pouvoir-de-sa-légitimité-sans-tirer-un-coup-de-feu », à force de ne décrire que le mouvement visible et non les contradictions abstraites qui les animent, H&N risquent de se trouver des affinités avec … la gauche social-démocrate. Celle-ci peut trouver dans les théories de H&N une théorie de la mondialisation proche de leur propre pensée et qui leur permet d’en assumer les conséquences, puisque soudain dotée de lettres de noblesse inattendues. Et récupérer facilement les idées de H&N : « Thus Mark Leonard, a particularly crass Blairite ideologue, published an enthusiastic interview with Negri in which he praised the latter for arguing that globalisation is an opportunity for a left wing concerned with liberty and the quality of life, rather than for a reductive quest for equality between groups, which sounds more like Tony Blair than Toni Negri » (31)

D’autres affirmations montrent que H&N ont moins une préoccupation révolutionnaire, c’est-à-dire de changement radical de société qu’une préoccupation de plaire à la plus grande masse possible. Sur la question de « réforme ou révolution », H&N défendent que « il n’y a pas de contradiction entre réforme et révolution. Même si elles restent deux concepts distincts, elles nous semblent inséparables dans les conditions actuelles. La transformation historique à laquelle nous assistons est si radicale que des propositions réformistes peuvent suffire à amener des changements révolutionnaires. Et lorsque les réformes démocratiques du système global s’avèrent incapables de fournir les bases d’une véritable démocratie, elles démontrent avec d’autant plus de force qu’une transformation révolutionnaire est nécessaire et possible. Il est donc inutile de nous creuser les méninges pour savoir si une proposition est réformiste ou révolutionnaire ; il importe bien plus de savoir si elle relève ou non d’un processus constituant » . (32) Plus fort encore : ils défendent les tribunaux internationaux, comme un « embryon d’un système judiciaire global » !!. (33)

L’analyse de Marx affirme de manière explicite qu’une révolution est nécessaire et possible. S’émanciper du capitalisme ne signifie ni libérer le travail ni redistribuer la richesse, mais s’émanciper de ces abstractions réelles que sont le travail et la valeur. La valeur d’échange a tendance à diminuer, suite à l’introduction de la science et de la technique dans la production. Il devient possible de se libérer de la valeur, des formes concrètes du travail, et des formes concrètes de production et de vie sociale modelées par les structures sociales abstraites basées sur la valeur. Nous reprenons à notre compte les mots de M. Postone : « L’analyse de Marx affirme implicitement que la forme de production industrielle fondée sur le prolétariat aussi bien qu’une forme folle de croissance économique sont façonnées par la forme-marchandise, et elle montre que les formes de production et de croissance seraient différentes dans une société où la richesse matérielle remplacerait la valeur en tant que forme dominante de richesse. Le capitalisme engendre lui-même la possibilité d’une telle société, d’une structuration différente du travail, d’une forme différente de croissance et d’une forme différente d’interdépendance mondiale complexe – mais, en même temps, il mine structurellement la réalisation de ses possibilités ». Il ne s’agit pas simplement, comme le pensent les réformistes, d’une question de réduction de la durée du travail, ni d’installer une société du temps libéré . (34) Les paroles de révolte des jeunes dans les mouvements anti-CPE, qui proclament « ni chômeur, ni travailleur », qui refusent l’exploitation dans et par le travail, sont bien plus claires que cela, et vont dans le sens d’une remise en question du capitalisme.

Quelques mots pour conclure

Reconnaître les changements intervenus depuis la 2ème guerre mondiale dans la façon dont le capitalisme se valorise, reconnaître les modifications intervenues dans la classe ouvrière, intégrer les thèmes et les sources de l’insatisfaction sociale existant dans les sociétés industrielles avancées, voilà une série d’objectifs auxquels le marxisme doit s’atteler s’il veut contribuer à l’émergence de la conscience de classe. Les groupes, tendances qui essayent de théoriser ces changements ne manquent pas, et « Multitudes » de Hardt & Negri est une réelle contribution à ce processus. Mais il faut situer cet effort dans le cadre du marxisme, en revenant au noyau de celui-ci, sous peine d’émousser le tranchant de la critique. Faute de quoi, H&N risquent de n’être que les théoriciens de l’impuissance, acclamés lors de leurs nouvelles parutions, mais rapidement oubliés lorsque se développera le mouvement révolutionnaire radical.

J. Août 2006


Notes

1. Gide, Retour de l’URSS, Paris, Gallimard, 1936. Repris dans Gide Voyages, Paris, Gallimard, 1993, p. 418.

2. Voir nos textes de débat sur les logiciels libres dans PI n°44.

3. Voir notre critique de Empire dans PI n°40.

4. M. Hardt & A. Negri (2004), Multitude : guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, Paris, Editions La Découverte 407 pp.

5. op. cit. p. 141.

6. Gorz, op. cit. p. 33

7. Marx, K. Un chapitre inédit du capital. Editions 10/18, Paris, 1971, p. 200.

8. Marx, op. cit. p. 218.

9. Marx, op.cit pp. 219-220.

10. Marx, op. cit. p. 202.

11. Marx, op. cit. p. 221.

12. Marx, op. cit. p. 222.

13. Marx, op. cit. p. 239.

14. Marx, op. cit. p. 249.

15. Marx, op. cit. p.227.

16. Marx, op. cit. pp. 229-230.

17. « 55% de la population active américaine travaillent comme vendeurs, serveurs, femmes et hommes de ménage, employés de maison, jardiniers, bonnes d’enfants et gardiens, et la moitiés d’entre eux sont des précaires à bas salaire, plus du quart sont des « working poor » dont le revenu est en-dessous du seuil de la pauvreté même quand ils occupent deux ou trois emplois. » A. Gorz, p. 53.

18. Gorz, op. cit. p. 36.

19. Marx, op. cit. pp. 231-232.

20. M. Postone (2003) Marx est-il devenu muet ? Face à la mondialisation. Editions de l’Aube, pp 33-34.

21. ibid. p. 29.

22. L. Guilloteau (1994, 2003). A travail social, salaire social.

23. Gorz, op. cit. p. 102-103.

24. N. Klein, No Logo, Arles, Actes Sud, 2001.

25 "Keep on smiling. Questions on immaterial labour." Aufheben, issue 14, 2006, pp. 23-44.

26. Hardt & Negri, op. cit. p. 131.

27. Postone (2003), p. 10.

28. Gorz, op. cit. pp. 96-97.

29. Hardt & Negri, op. cit. p. 321; très justement à mon avis, ils attribuent la cause de cette évolution non à une dérégulation du capital, mais à une « forme de régulation étatique qui cherche à faciliter les mouvements et les profits du capital à l’échelle mondiale » (p. 322)

30. « Why are White overalls slandered by people who call themselves anarchists? », 8 juillet 2001.

31. Extrait de A. Callinicos (2001), "Toni Negri in perspective," International Socialism Journal #92; Il s’agit d’une longue et intéressante critique des concepts et contradictions de Negri, placés dans la perspective de son évolution intellectuelle et militante.

32. Hardt & Negri, op. cit. pp 333-334.

33. Hardt & Negri, op. cit. p. 317.

34. Voir Gorz, les changements du travail, p. 167.


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