CONTRIBUTION AU DEBAT SUR LES PERSPECTIVES REVOLUTIONNAIRES


1. Toute analyse sérieuse concernant la perspective révolutionnaire aujourd’hui doit se baser sur la réalité d’aujourd’hui. Il ne suffit pas de dire que nous sommes en décadence depuis 1914 pour pouvoir dire que la révolution est à l’ordre du jour. Le capitalisme actuel, n’est plus « le capitalisme de papa » et la classe ouvrière a aussi subi des changements fondamentaux. La décadence a une histoire. Si nous ne comprenons pas cette histoire nous allons confronter les défis d’aujourd’hui avec les recettes obsolètes d’hier.

2. Cette histoire s’est accélérée depuis la réapparition de la crise ouverte dans l’économie mondiale à la fin des années 1960-70. Depuis lors la crise s’est développée, non pas de manière linéaire, mais avec des hauts et des bas, des récessions et des reprises. Mais derrière cette course en dents de scie, les contradictions fondamentales que le capitalisme ne peut pas dépasser s’approfondissent continuellement.

3. Au début de cette période, beaucoup de révolutionnaires ont pensé que le capitalisme ne serait pas capable de répondre à sa propre crise et à la résistance de la classe ouvrière contre ses manifestations autrement que par des moyens politiques ; que l’idéologie et la répression seraient ses seules armes pour maintenir le contrôle alors que son économie s’effondrerait de plus en plus et que la guerre mondiale deviendrait sa seule perspective. La réalité n’a pas exactement confirmé cette perspective schématique. Au lieu de cela , durant les trente dernières années, nous avons vu un développement économique accéléré et des changements accélérés dans le processus de production lui-même. Ces changements ont diminué la vulnérabilité du capitalisme face à la lutte de la classe ouvrière. Ce fut en un sens un produit collatéral involontaire, mais ce fut souvent aussi un objectif conscient. Les luttes ouvrières massives de la fin des années 60 et début 70 ont certainement fait comprendre au capital que le modèle organisationnel fordiste du processus de travail, avec ses concentrations massives de travailleurs, basé sur une production régulière quasi ininterrompue de ses grandes usines, ne pouvait fonctionner que si la classe ouvrière restait docile. D’où le changement de l’usine intégrée verticalement à une forme de production « en réseau » ( au moyen de l’externalisation et autres formes de décentralisation) qui a accéléré l’automation et la globalisation.

4. De cette manière le capitalisme a réussi à rendre plus difficile la possibilité de riposter par la lutte ouvrière. Il a utilisé sa position de force et les opportunités offertes par les nouvelles technologies pour exploiter de la main-d’œuvre moins chère au niveau planétaire, pour baisser le coût du capital variable ; en d’autres termes, pour accroître les profits au détriment de la classe ouvrière.

5. Ces changements furent un choc pour le prolétariat. D’autant plus que cela s’est accompagné d’une recomposition majeure de la classe ouvrière qui lui a rendu plus difficile de se reconnaître elle-même. Cette recomposition a été le produit des changements globaux dans les processus de production qui ont été encore exacerbés par l’importation de main-d’oeuvre d’autres pays et par l’emploi de main-d’œuvre féminine là où la main-d’œuvre masculine était la norme. Tout cela a été déboussolant pour le prolétariat des pays les plus développés, alors que le nouveau prolétariat des pays où une grande partie de l’industrie a été délocalisée, n’avait pas encore la tradition ni l’expérience de lutte des ouvriers de l’ouest. Mais si la globalisation a donc, à court terme, beaucoup de désavantages pour la clase ouvrière, à long terme cela renforce la perspective d’une unification de la classe au niveau international. Aujourd’hui l’économie mondiale est une chaîne de production globale. Cela ne peut que faciliter la reconnaissance par la classe ouvrière qu’elle est réellement internationale aussi ; que sa lutte est la même que celle des ses frères et sœurs de classe dans les autres pays.

6. La crise du capitalisme va s’approfondir, de cela nous pouvons être certains. Les attaques à l’encontre de la classe ouvrière vont s’intensifier. Mais la crise seule, aussi profonde soit elle, ne mène pas à une issue révolutionnaire. La période de dépression des années 1930 l’a amplement démontré. La première nécessité est la volonté et la détermination de se battre sur une base de classe. Evidemment, cela est essentiel parce que aucune lutte n’est possible sans ça, mais aussi à cause de la conscience que cela reflète : la compréhension d’avoir les mêmes intérêts que les autres travailleurs, la compréhension que le management, l’Etat, et sa police sont l’ennemi. Mais cette compréhension doit être étendue : l’ennemi n’est pas juste le boss ou le gouvernement, ou l’impérialisme US mais tous les partis, syndicats, églises, juges, armées, media et tout ce qui forme ensemble la société capitaliste. Comprendre que la classe ouvrière ne peut compter que sur elle-même. La prise de conscience que la classe ouvrière est seule, qu’elle n’a pas d’alliés au sein des pouvoirs existants dans la société, peut effrayer au point de diminuer la volonté de se battre. Pourtant le prolétariat ( tous ceux qui n’ont pas d’autre choix que de vendre leur force de travail pour survivre) a la force du nombre et le pouvoir d’imposer sa volonté à la société dont il permet la reproduction. Mail il ne peut comprendre sa situation objective, sa position de classe qui produit tout et qui peut produire pour un but différent que celui imposé par le capitalisme, produire pour les besoins humains au lieu du profit, que par la manifestation pratique de son unité. Les organisations politiques de la classe ouvrière ne peuvent pas allumer la volonté de se battre si elle n’existe pas. Leurs tâches , leur raison d’être, est de faire le lien entre la condition objective de la classe ouvrière, qui implique la nécessité et la possibilité de révolution, à l’expérience subjective de la classe.

7. La classe ouvrière coréenne est connue partout dans le monde pour sa combativité. Mais la combativité est seulement la première étape. En Pologne nous avons vu une lutte de classe ouvrière très combative qui a généralisé et développé l’auto-organisation, mais seulement pour retomber dans la normalité capitaliste grâce aux syndicalistes et aux prêtres. En Yougoslavie, juste avant son morcellement, il y a eu une vague de luttes combatives, mais qui a été suivie par une guerre féroce et anti-prolétaire.

Le capitalisme secrète continuellement ses propres pseudo-alternatives offrant le faux espoir que les besoins des travailleurs seront satisfaits si on applique ses règles différemment. Ces pseudo-alternatives sont variées et hautement adaptatives, utilisant le nationalisme , la religion, la race, la culture, l’ethnie, et même la rhétorique socialiste pour persuader la classe ouvrière d’abandonner son autonomie et de s’enliser dans des luttes intra-capitalistes. La seule chose qu’elles ont en commun est qu’elles requièrent la soumission de la classe ouvrière. C’est là l’essence de toute idéologie capitaliste.

8. L’Argentine est un autre pays ou la combativité des travailleurs a atteint de hauts sommets dans les récentes années, au point même que, d’après certains, une situation de dualité de pouvoir s’était créée. Mais aucune perspective révolutionnaire n’a émergé de cette situation. Certains disent que la raison en est l’absence d’un parti révolutionnaire pour diriger la classe. Nous ne sommes pas d’accord. Si la classe ouvrière n’est pas convaincue de la possibilité de révolution, elle ne rejettera pas les pseudo-alternatives non révolutionnaires. Comme en Argentine, elle sera radicale mais encore influencée par le nationalisme. La seule manière pour n’importe quel parti d’être suivi massivement est de faire des concessions au nationalisme, de se corrompre lui-même. Mais quand la classe ouvrière commence à acquérir la conviction de la possibilité de la lutte révolutionnaire, elle n’a plus besoin ni envie de se soumettre au leardership d’un parti, aussi éclairé qu’il puisse se prétendre. Les organisations politiques doivent encourager cette dynamique et rejeter le modèle bolchevique d’organisation.

9. La lutte contre les idéologies qui cherchent à perpétuer la soumission de la classe ouvrière d’une manière ou d’une autre, et en particulier la lutte contre le nationalisme dans toutes ses variantes demeurera la tâche centrale des organisations politiques de la classe ouvrière. De même, elles doivent combattre toutes les autres tentatives de diviser la classe ouvrière. A cet égard, elles doivent se battre pour créer un lien entre l’expérience subjective des actifs et des chômeurs. La globalisation est en même temps un mouvement d’intégration- drainant de nouveaux prolétaires de la classe de la classe paysanne et des couches moyennes dans les pays moins développés - et d’expulsion- rejetant les millions de personnes dont elle n’a pas utilité dans le processus de production globale. Alors que toutes sortes d’idéologies capitalistes essayent de convaincre les différents secteurs de la classe ouvrière qu’ils n’ont rien en commun et essayent de les monter les uns contre les autres, les organisations politiques de la classe ouvrière doivent souligner leur communauté essentielle.

10. Les organisations politiques de la classe doivent s’allier internationalement. Mais plutôt d’essayer de fusionner dans un même parti qui parle d’une seule voix elles doivent parler avec beaucoup de voix, et que ces voix se parlent l’une l’autre. Plutôt que de compter simplement sur les conclusions théoriques du passé, sur le travail qui a été fait aux 19ème et 20ème siècles, avant tous les changements qui ont eu lieu au cours de ces cinquante dernières années, ils doivent se rendre compte de toutes les insuffisances de cet héritage et adopter un renouveau du marxisme comme but commun. Pour faire cela, elles doivent favoriser le débat public, tant au sein des organisations qu’entre elles, et rejeter le sectarisme et l’esprit compétitif qui malheureusement balafrent encore notre mouvement. Elles doivent s’ouvrir aux nouvelles formes de lutte, plutôt que d’attendre que le passé ne se répète encore, et s’ouvrir à l’utilisation des nouvelles technologies pour les buts révolutionnaires. Ce n’est que dans cette optique qu’elles seront capables d’accomplir les tâches pour lesquelles elles existent.

PERSPECTIVE INTERNATIONALISTE

Octobre 2006


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