16 thèses sur l’histoire et l’état de l’économie capitaliste


Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la pénurie, le manque de moyens de première nécessité, et la nécessité de travailler jour après jour pour se les procurer, ne sont désormais plus inéluctables. Malgré le fait que jamais auparavant autant d’êtres humains n’ont souffert de la faim, une société d’abondance, dans laquelle les humains sont libérés de l’esclavage salarié, est maintenant objectivement possible. Mais l’existence de cette possibilité ne suffit pas. Pour réaliser cette possibilité, et donc d’en finir avec cette société conditionnée par et adaptée au règne de la pénurie, la nécessité d’un changement fondamental avec le passé doit être posée clairement. C’est la crise du capitalisme et ses implications mortifères qui font de la révolution prolétarienne une question d survie pour l’humanité.

La productivité et la société de classe. La transition à la domination réelle. Productivité et taux de profit. La contradiction du marché. De la crise à l’effondrement. Contre-tendances. Décadence. Crise et guerre. Le boom post-guerre et ses limites. Mondialisation. Aujourd’hui.

La productivité et la société de classe

Si le communisme est objectivement possible aujourd’hui, c’est grâce au développement de la productivité humaine. L’humanité a vécu la plus longue période de son existence dans une société sans classe appelée " communisme primitif ", parce que sa productivité était tellement faible. Elle était tellement faible qu’il n’y avait aucun surproduit – aucune production excédentaire par rapport aux besoins directs des producteurs et de leurs familles – ou que le surproduit était tellement limité qu’il ne pouvait être consommé que de façon communautaire (ceci est une simplification, mais elle est globalement correcte).

Les conditions pour la période entre les deux stades du communisme – la société de classe – sont telles que la productivité doit être suffisamment développée pour qu’un secteur privilégié de la société puisse vivre du travail des autres, mais non pour éradiquer la pénurie. Si la première condition n’est pas présente, la société de classe n’était pas possible, si la deuxième n’est désormais plus présente, le système entre en crise et cherche à restaurer la pénurie par la destruction.

2) La société de classe est un rapport de force. Son évolution peut être décrite en termes de la relation du rapport de force spécifique aux différents modes de production au développement de la productivité. La production et l’appropriation du sur produit est organisé par la classe dominante, d’abord à travers la force brutale, ensuite grâce à des incitants à l’augmentation de la productivité et finalement ces incitants sont optimalisés à travers le mécanisme impersonnel du marché. La société esclavagiste est la forme la plus simple de la société de classe, elle est basée uniquement sur la force. Son émergence a été rendue possible par l’augmentation de la productivité dans le communisme primitif et par l’organisation, la mise en commun dur sur-produit, imposé par la force militaire. La domination de l’esclavage était toujours formelle, l’esclavage ne s’est pas développé comme un mode de production intrinsèque ; il ne faisait qu’extorquer le sur-produit grâce à la force, le pillage et les impôts. Son caractère progressif est lié à son organisation. Par sa capacité à rassembler le sur produit de façon centrale, il crée les conditions de l’épanouissement de la civilisation. Lorsqu’il succombe à son propre poids, à cause du fait que les coûts de l’extension de son appareil de domination pour collecter le sur produit augmentent plus rapidement que ne pouvait le faire le sur produit lui-même, la civilisation fit un pas en arrière. Mais pas la productivité. Le féodalisme a diminué la coercition, a créé des incitants à l’augmentation de la productivité, à la fois pour les classes productrices et pour la classe exploitée. Plus importante était la production du fermier féodal, meilleure était sa vie ainsi que celle de son seigneur féodal.

L’économie de marché apparaît d’abord en marge de la société esclavagiste et du féodalisme, lorsque le sur produit était suffisamment abondant pour permettre aux villes d’exister. La loi de la valeur règne sur le marché libre, que ce soit dans les temps romains ou aujourd’hui. Ce n’est que dans le capitalisme que le processus de production lui-même est gouverné par la loi de la valeur, pourtant cette loi, qui mesure la richesse en temps de travail social, abstrait, n’a pas été inventée ou imposée par la bourgeoisie (c’est plutôt l’inverse), mais est implicitement là où est le marché. Elle en est le synonyme, équivalente à l’échange non contraint, régulé par le mécanisme du marché lui-même. Le féodalisme a disparu à cause du succès de l’économie de marché. Contrairement à l’esclavage, il n’a pas disparu à cause d’un manque de productivité. Au contraire : la naissance et le développement de la production capitaliste a été rendu possible par l’augmentation de la productivité de l’agriculture féodale, qui a rendu des masses de paysans superflues de sorte qu’ils ont pu devenir des prolétaires, et créer suffisamment de plus-value pour nourrir la population croissante des villes. Le capitalisme a dépassé le féodalisme, non parce que la productivité de ce dernier serait devenue stagnante, mais parce qu’elle était inférieure à la productivité de la production capitaliste.

3) A première vue, et durant la plus longue partie de son existence, le capitalisme n’a pas développé pas une nouvelle méthode de production, spécifiquement capitaliste. Les artisans fabriquaient des outils, les tisserands faisaient des vêtements, etc, quasiment comme auparavant. Mais au lieu de consommer ou vendre les produits de leur force de travail, ils vendent à présent leur propre travail. C’est ce qui les fait prolétaires. Dans cette phase du développement, appelée domination formelle du capital ou soumission formelle du travail, le capital réorganise le processus de production en vue d’une utilisation maximale de la force de travail et d’une extension maximale de son exploitation. Dans cette période, l’augmentation de la richesse réelle (valeur d’usage) et de la richesse capitaliste (valeur d’échange) sont toujours les mêmes, le sur travail. C’est pourquoi, il semble y avoir une harmonie entre le développement économique et la loi de base régissant l’économie (la loi de la valeur). Au plus de travailleurs étaient employés, au plus leur temps de travail était étendu, au plus de sur profit et de plus-value étaient créés. L’emploi, la productivité, la richesse et le profit croissaient conjointement.

Cette harmonie ne signifiait pas un développement sans crise. Les crises surgissent, comme auparavant à cause du sous-développement, de la productivité agricole insuffisante, différentes interruptions dans l’offre de matières premières, les oscillations de l’offre de monnaie dépendant de la découverte (ou du manque de découverte) des métaux précieux, du patron inégal et " anarchique " d’investissement , le manque d’expérience de l’Etat dans la gestion des crises, etc. Tous ces facteurs ont produit de nombreuses crises, mais celles-ci restaient limitées dans le temps et l’espace, en comparaison de ce qui était en magasin. Le conflit entre le développement des forces productives et la loi de la valeur n’avait pas encore commencé. Ce n’était pas encore le capital lui-même qui constituait la barrière à la production capitaliste. Retour

La transition à la domination réelle

4) Le terme de " révolution industrielle " est mal choisi : aucun des trois moments auxquels ce terme a été attribué n’ont connu le changement brusque de statu quo impliqué par le terme de " révolution " ; ces trois moments n’étaient que des moments d’accélération dans une même évolution, la transition de la domination formelle à la domination réelle du capital. Dans cette dernière phase, le capitalisme ne domine pas seulement le processus de production hérité du passé, mais il le remodèle entièrement. D’un processus où l’outil constituait l’extension de la main, la machine l’appendice du travailleur, la production s’est entièrement centrée autour de la machine. Le travailleur, au lieu d’être l’acteur clé du processus de production, devient son régulateur. La productivité est déterminée non par la quantité de temps de travail qui passe dans la production, mais par l’application de la science et de la technologie, mises en œuvre par le travailleur collectif.

La première partie du 19ème siècle (la soi-disant première révolution industrielle) témoigne de la première avancée dans ce long processus de transition. Mais cela prit quasiment un siècle et une autre " révolution industrielle " avant que ce nouveau processus de production, spécifiquement capitaliste, la domination réelle du capital, ne devienne dominant dans les pays centraux du capitalisme.

A première vue, cette évolution ne présente que des bénéfices pour le capitalisme. Elle impulsa des avancées gigantesques de la productivité, dans sa capacité à créer de la richesse réelle. Ceci a permis de réduire la partie de la journée de travail consacrée au travail nécessaire (pour la reproduction de la force de travail), et a donc augmenté la part de sur travail, qui conduit à la plus value. Cela a également permis au capitalisme d’étendre sa domination, à l’intérieur comme à l’extérieur ; de transformer le monde entier à son image : la loi de la valeur qui pénètre toutes les parties de la planète, tous les aspects de la société civile, qui transforme chaque objet, chaque acte en une marchandise, qui absorbe toute émanation de la vie sociale, politique et culturelle dans le moule de la société capitaliste.

Mais cela a également détruit l’harmonie entre l’économie capitaliste et son principe fondateur, la loi de la valeur. " D’un côté, cela fait œuvrer toutes les forces de la science et de la nature … afin de rendre la création de la richesse (relativement) indépendante du temps de travail. D’un autre côté, (la loi de la valeur force le capital) à utiliser le temps de travail comme étalon de mesure des forces gigantesques ainsi créées, et à les confiner à l’intérieur des limites requises pour maintenir la valeur ainsi créée en tant que valeur. " (Marx, Grundrisse, p. 706). La valeur d’usage et la valeur d’échange, les deux faces de la marchandise, deviennent dissociées. La première croît de façon exponentielle grâce à la technification, un processus par lequel la force de travail est remplacée par la technologie. Mais la loi de la valeur implique que la croissance de la seconde passe par un processus dans lequel la force de travail est ajoutée. De plus, la productivité croissante qui résulte de cette technification entre en contradiction avec la base étroite sur laquelle repose les conditions de consommation dans le capitalisme. Le capitalisme est né de conditions de pénurie, et sa pérennité suppose la persistance de telles conditions. Sans pénurie, la loi de la valeur ne peut opérer. Dans des conditions de surproduction, le capital ne peut maintenir sa valeur.

Productivité et taux de profit

5) Le progrès de la domination réelle du capital signifie que la productivité augmente beaucoup plus vite qu’elle ne l’a jamais fait dans l’histoire humaine. En apparence, on dirait que davantage de productivité signifie automatiquement davantage de profit. Mais la théorie marxiste de la valeur révèle qu’il en est autrement. Augmenter la productivité signifie quelque chose de différent en valeur d’usage et en valeur d’échange. Elle augmente automatiquement la première, mais pas la seconde.

Le fait que cela implique une croissance toujours une croissance toujours plus forte des valeurs d’usage est un facteur important dans l’histoire, qui ne pourrait être ignoré. Marx lui-même a sous-estimé ce facteur lorsqu’il prédisait une paupérisation absolue de la classe ouvrière. En réalité, l’augmentation de productivité rendue possible par la domination réelle a permis au capital d’augmenter son exploitation (d’accroître la partie non payée de la journée de travail) et a permis l’extension simultanée du contenu du concept social des " nécessités de la vie ". La classe ouvrière est aujourd’hui plus exploitée que jamais auparavant (un temps de travail toujours moindre est nécessaire pour produire les biens de première nécessité, de sorte qu’une partie toujours croissante de la journée de travail devient du sur travail) et en même temps, vit dans des conditions matérielles plus confortables que jamais auparavant. Il est essentiel de tenir compte de ceci pour comprendre la capacité du capitalisme à contenir ses contradictions sociales. Si les marchandises n’avaient qu’une valeur d’usage, il n’y aurait pas de crises, ni danger d’effondrement. Mais pour le capitalisme, le but de la production n’est pas la croissance des valeurs d’usage mais de la valeur d’échange et la productivité ne peut avoir le même effet bénéfique sur cette dernière. " Une journée de travail d’une certaine longueur crée la même quantité de valeur d’échange, peu importe la façon dont la productivité peut varier " (Marx, Cap. 1, p. 656). Une augmentation de la productivité signifie seulement qu’ " une valeur donnée est répartie sur une masse de produits ". Ceci semble contredit par le fait que le capital qui produit avec un taux moyen de productivité obtient un taux de profit plus élevé que la moyenne et celui qui produit avec un taux de productivité plus faible obtient également un taux de profit moins élevé que la moyenne. Mais nous devons faire la distinction entre la création et la redistribution de la valeur d’échange. Les marchandises produites avec une productivité plus élevée que la moyenne contiennent moins de valeur que la valeur du marché à laquelle elles sont vendues, de sorte que leur vente (dans des conditions normales) conduit à un sur profit. Augmenter la productivité signifie augmenter le profit pour le capital directement impliqué mais cela diminue la valeur de marché moyenne, et cela signifie également la diminution du profit pour tous les autres. Donc, pour le capital total, augmenter la productivité en soi ne signifie pas nécessairement augmenter le profit.

Il est vrai qu’une augmentation de la productivité peut résulter non de la technification de la production, mais d’une croissance de l’intensité du processus de travail, et aussi que la technification va de pair avec l’intensification du travail. Un travail plus intense créée davantage de valeur et donc davantage de plus-value pour le capitaliste. Mais il serait erroné de penser que chaque augmentation de la productivité implique une augmentation de l’intensité ou d’assumer que l’intensité puisse augmenter de façon infinie. Elle est liée de façon rigide aux limites de l’endurance physique et mentale. Il est également vrai qu’une augmentation générale de la productivité diminue le coût des marchandises dont le travailleur a besoin pour reconstituer sa force de travail, et, de ce fait, diminue la part de la journée de travail qui doit être consacrée à la création de la valeur équivalente. Même si certains marxistes ont conclu que de façon erronée que cette augmentation dans le taux de plus-value relative augmente toujours la rentabilité générale. Ce serait le cas, si la diminution relative du coût de la force de travail (capital variable) était un facteur indépendant. Mais ni cette diminution, ni la diminution du coût du capital constant, qui résulte de la même hausse générale de la productivité, ne peuvent être vues ainsi : " le même processus qui conduit à une diminution du coût des marchandises … provoque un changement dans la composition organique du capital social investi dans la production de marchandises, et, par conséquent, diminue le taux de profit. " (Marx, Cap . 3, p. 239). Mais la croissance de la productivité ne peut affaiblir cette tendance que si elle augmente plus rapidement que (ou au moins aussi rapidement que) la composition organique du capital (c/v : le rapport entre le capital constant – les machines, l’infrastructure, les matières premières dont la valeur ne change pas, mais est simplement transférée – et le capital variable, la force de travail qui ajoute de la valeur, du sur profit durant la production). Si l’augmentation de la productivité diminue le contenu de valeur des composantes de la production (le capital constant et variable) plus vite que l’input relatif de la force de travail dans la production n’est diminué par l’augmentation de la composition organique, alors la diminution relative du besoin de plus-value pour l’accumulation est plus grande que la diminution relative dans la création de plus-value. En d’autres termes, la croissance de la productivité liée au développement de la technologie suscite une impulsion dans des directions opposées. D’un côté, cela augmente la partie non payée de la journée de travail (la plus-value relative), de l’autre, cela diminue le travail vivant dans la production, dont la plus-value ne peut jamais représenter qu’une partie. Alors qu’à certaines périodes dans le développement du capitalisme, la première tendance domine, de sorte que le taux de profit augmente, à long terme la seconde prédomine, parce qu’il n’y a pas de limite immanente à l’augmentation de la composition organique, alors que pour la plus-value " sa limite reste toujours la relation entre la fraction de la journée d travail qui exprime le travail nécessaire et la journée entière de travail . Elle ne peut se mouvoir qu’entre ces limites. " (Marx, Grundrisse, p. 340).

Donc la transition à la domination réelle et la divergence qu’elle provoque entre valeur d’usage et valeur d’échange soulève un obstacle fondamental pour l’accumulation capitaliste : la tendance à la baisse du taux de profit. C’est un problème que le capitalisme ne peut résoudre, parce que le remède aggrave la maladie. Chaque capital essaye de s’e sortir en réduisant les coûts de production, en augmentant sa productivité. Ceci diminue la valeur des marchandises en-dessous de leur valeur de marché, de sorte qu’il peut empocher la différence, un sur profit. Mais en agissant de la sorte, il augmente encore la composition organique et donc renforce la tendance à la baisse du taux de profit. Mais, aussi fondamental et insoluble que soit cet obstacle, il ne peut par lui-même engendrer un effondrement du capital. Lorsque le taux de profit chute pour le capital total, cela ne signifie pas que tous les capitaux souffrent d’un manque de plus-value, que l’obstacle à l’accumulation soit global. Cela affecte les différents capitaux de manière différente. La compétition sur le marché redistribue la plus-value, la transfère des faibles vers les forts. Si ce n’était pas le cas, les capitaux les plus avancés du point de vue technique, ceux avec la composition organique la plus élevée, seraient les premiers à voir leurs profits se réduire. En réalité, c’est l’opposé qui se produit : les moins avancés, ceux avec la composition c/v la plus faible, et donc avec le taux de profit " naturellement " plus élevé, sont les premiers à souffrir, à éprouver un manque de plus-value pour continuer à accumuler, les premiers à sombrer. Leur déclin signifie que davantage de capital (sous forme de plus-value) doit aller vers les capitaux les plus forts, attirés par la possibilité d’obtenir des sur profits sur le marché. La chute du taux de profit n’explique pas pourquoi ils manqueraient de plus-value pour accumuler, pas avant le moment purement théorique imaginé par Marx qui verrait toute la production mondiale concentrée en quelques compagnies géantes.

La contradiction du marché

6. Mais la divergence entre valeur d’échange et valeur d’usage soulève un autre obstacle qui, conjointement à la chute du taux de profit, crée les conditions pour l’effondrement économique du capital. Il apparaît dans la seconde phase du processus de reproduction : une fois les marchandises produites, elles doivent circuler sur le marché. Là, la valeur qu’elles contiennent doit être réalisée de façon telle qu’elles (ou une grande partie d’entre elles) réapparaissent sous la forme de capital productif dans le prochain cycle de reproduction. Mais la domination réelle du capital modèle le marché d’une façon telle que cela devient de plus en plus impossible. Du côté de l’offre, les forces productives tendent à se développer comme si le marché était illimité. La concurrence force les capitalistes à essayer de produire en-dessous de la valeur du marché, rendant les marchandises moins chères, et augmentant la productivité. Les valeur d’usage croissent encore plus rapidement par rapport à la valeur d’échange, de sorte qu’un marché toujours plus grand est nécessaire pour réaliser la même quantité de valeur d’échange. Du côté de la demande, l’augmentation de la composition organique du capital réduit le temps de travail direct dans la production, donc la demande des consommateurs, de la classe ouvrière, diminue également de façon relative.

Soyons clairs sur ce que le problème de la réalisation n’est pas : ce n’est pas que le capitalisme soit incapable d’auto-expansion et nécessite un acheteur extérieur en soi ; ce n’est pas un problème qui ne concerne que la plus-value ; ce n’est pas simplement une question de manque de demande en général ni même de demande solvable. Le problème de la réalisation est uniquement un problème de consommation productive.

Pour que l’accumulation continue, la plupart de la valeur qui a été produite doit être réalisée sur le marché de façon telle que le prochain cycle de production obtienne les moyens de continuer, à la fois en valeur d’échange et en valeur d’usage. Pas toute la valeur : plus le sur profit augmente avec la croissance de la productivité, plus il peut être consommé de façons qui n’affectent pas fondamentalement la santé de l’économie. Une consommation improductive énorme ne signifie pas en soi que l’économie est en difficulté. Au contraire, elle montre une grande capacité à produire au-delà des besoins (capitalistes). Si l’on fait l’hypothèse que le problème de la consommation productive est résolu, il importe peu pour le capital total que le sur produit restant soit consommé par la classe capitaliste, les ouvriers, l’armée, les acheteurs extra-capitalistes ou qui que ce soit. (Cela dit, il vaut mieux un marché pour la consommation improductive que pas de marché du tout. Les deux cas de figure représentent un coût supplémentaire pour le capital total, mais dans le premier cas, le coût est diminué par la plus-value (non payée) contenue dans les marchandises qui sont consommées de façon improductive. Ceci à côté des bénéfices que la consommation croissante a pour le capital dans la contention de ses contradictions sociales.) Donc, alors que la consommation improductive doit se développer à mesure que le capital se développe, elle ne peut constituer en aucune façon une solution, même de façon temporaire, à la contradiction capitaliste du marché. Elle reste un coût net pour le capital total qui doit être payé par la plus-value réalisée au travers de la consommation productive.

Le problème est donc la finalité de la demande productive. Ceci est le plus clair pour les biens de consommation. La demande productive pour les biens de consommation est déterminée par la valeur de la force de travail que doit acheter le capitaliste. Cette valeur est déterminée par la valeur des produits de première nécessité dont les producteurs –la classe ouvrière – ont besoin pour maintenir leur capacité productive. Ceci représente une quantité limitée de valeurs d’usage qui représentent toujours moins de valeur d’échange. Bien que cette quantité s’accroisse à mesure que la société devient plus complexe et qu’évolue la définition de ce que constituent les " biens de première nécessité ", en partie sous l’influence de la lutte de classe, cette expansion ne se produit pas au même rythme que l’augmentation de la productivité et la croissance exponentielle des valeurs d’usage qui en résulte. Un fossé apparaît donc entre la productivité de l’économie et sa demande productive, qui augmente à mesure que la valeur d’échanger et la valeur d’usage divergent ; plus la technification du processus de production augmente la productivité d’un côté et réduit l’usage de la force de travail et donc la demande pour celle-ci de l’autre.

Mais cette technification augmente aussi le marché pour le capital constant. Peut-il offrir une compensation pour le manque de demande productive pour les biens de consommation ? Jusqu’à un certain point, mais " le capital constant n’est jamais produit par auto-nécessité, mais seulement lorsque les sphères d production, dont les produits cont dans la consommation individuelle, en ont besoin " (Marx, Cap. 3). La surproduction des moyens de consommation n’est pas un incitant au commerce croissant en capital constant. A nouveau, si les incitants viennent de la consommation improductive, rien n’est résolu. Mais le marché pour les moyens de production est plus élastique que celui des moyens de consommation, parce que la compétition force les capitalistes à acheter une nouvelle technologie qui augmente la productivité et améliore la qualité, même si les machines utilisées sont loin d’être inutilisables. Du point de vue du capital total, cette obsolescence prématurée, cette soit-disant " dépréciation morale " n’est pas réellement différente de la sur-production. Dans les deux cas, la valeur qui va dans la production ne peut que retourner partiellement dans le prochain cycle de production. Dans le cas de la surproduction, le vendeur ne peut récupérer les coûts de production des marchandises qui restent invendues ; dans le cas de la dépréciation morale, c’est le vendeur qui perd la valeur du capital constant qui ne peut être transféré dans les marchandises à cause de l’obsolescence prématurée. Pour le capital total, le résultat final est identique.

La productivité de la nouvelle technologie est aussi stimulée parce qu’un taux de productivité plus élevé que la moyenne permet au capital de réaliser, au détriment d’autres capitaux, un sur profit sur le marché. Mais plutôt que d’étendre la consommation productive, ceci crée un déséquilibre structurel, une sur accumulation dans les secteurs high tech au dépends des autres.

De la crise à l’effondrement

7. Pour que la consommation productive continue à un rythme rendant possible de continuer le processus d’accumulation et laisse suffisamment de plus-value pour la consommation improductive, il doit y avoir suffisamment de raisons pour investir de façon productive. Ce qui incite à investir le capital-argent de façon productive est le fait qu’il génère plus de capital-argent. L’argent A est investi dans les marchandises M qui sont des moyens de production ; la production les transforme en marchandises M’ dont la valeur est augmentée de la plus-value ; leur vente résulte en une quantité d’argent A’, qui représente davantage de valeur que le capital investi à l’origine. Aussi longtemps que perdure le cycle A-M-M’-A’, l’accumulation continue. Dans ce cycle de la valeur, la conversion M-A est toujours forcée d’aller d l’avant. Même si la surproduction fait diminuer les prix de sorte qu’une partie seulement de la valeur des marchandises peut être réalisée, les marchandises doivent être vendues pour permettre à leur propriétaire d’accéder à d’autres marchandises. Mais la conversion A-M ne doit pas nécessairement se poursuivre. Elle devrait se poursuivre, si l’argent était l’unique moyen de circulation des marchandises. Cependant, l’argent n’est pas seulement une marchandise générale, qui médiatise l’échange des autres , mais aussi une marchandise particulière, avec un avantage inhérent sur toutes les autres parce qu’elle " satisfait tous les besoins, dans la mesure où elle peut être échangée contre l’objet désiré de chaque besoin. La marchandise ne possède cette propriété qu’à travers la médiation de l’argent. L’argent la possède directement par rapport à toutes les marchandises " (Marx, Grundrisse, p. 218). Donc, alors que toutes les autres marchandises sont de " l’argent périssable ", qui perdent leur valeur si elles ne peuvent être vendues, l’argent est une " marchandise impérissable ", qui ne doit pas être convertie immédiatement en autres marchandises pour maintenir sa valeur. Donc moins attractif devient l’investissement productif à cause de la chute du taux de profit et du marché pour la consommation productive, plus attractive devient la possibilité de laisser se terminer le cycle A-M-M-A, de stocker la valeur dans des valeurs financières et par extension dans toutes les autres marchandises qui ne sont pas consommées de façon directe et restent aisément convertibles en argent, de sorte que leur valeur puisse y être " parquée ", comme *** . La demande pour celles-ci augmente et augmente leurs prix, ce qui " prouve " leur capacité à stocker et à augmenter la valeur, et augmente encore leur désirabilité, augmentant le pouvoir d’achat de leurs possesseurs qui peuvent **** la consommation improductive. Mais cette demande croissante pour des valeurs financières et des marchandises consommées de façon improductive déprime encore davantage la demande pour des biens qui sont consommés de façon productive. Leur prix diminue, la déflation s’étend, la fuite de capital des compétiteurs les plus faibles vers les plus forts et du processus de production vers la sphère financière, s’accélèrent. Lorsque moins de capital accomplit le cycle A-M, les forces productives sont démobilisées, moins de valeur est créée et réalisée, le processus d’accumulation est en péril.

" L’auto-réalisation du capital devient plus difficile à mesure qu’elle s’est déjà réalisée " (Marx, Grundrisse, p. 340). Plus développé est le capital, plus grande la valeur du surtravail passé, plus difficile devient son processus de valorisation. Le capital social doit se valoriser, croître en valeur, ou perdre de sa valeur, et être dévalorisé. C’est assez clair pour les moyens de production, mais l’expansion de la bulle financière semble offrir une échappatoire à l’obligation de se valoriser. Mais l’argent n’est une " marchandise impérissable " qu’en apparence. Sa valeur réside dans son échangeabilité et donc dépend de la valeur des marchandises qui peuvent être échangées. Si celles-ci sont des moyens de production qui ne génèrent pas de profit ou des marchandises qui ne trouvent pas de demande solvable, si la bulle ne gonfle plus avec la plus value créée dans la production, si son faire-valoir sur de futurs profits devient sans objet, en d’autres termes, si elle est coupée de la valorisation, l’argent se dévalorise également de façon inévitable. C’est la dévalorisation du capital dans sa forme financière qui transforme la crise en un effondrement généralisé. Lorsque la dévalorisation frappe à la porte même des monnaies les plus fortes , l’argent ne peut plus accomplir sa fonction d moyen de payement et la chaîne des obligations de payement se brise en de nombreux endroits. Arrivée à ce point, l’économie capitaliste s’effondre.

Contre-tendances

8. Il est évident qu’il y a des contre-tendances qui ralentissent et même arrêtent ou inversent à la fois la chute du taux de profit et le rétrécissement du marché pour la consommation productive. Sinon, l’histoire se serait passée différemment. Lorsque le capitalisme peut augmenter le taux d’exploitation sans augmenter la composition organique du capital, en diminuant les salaires, en allongeant la journée de travail, et diminuant le salaire social ou en augmentant l’intensité du travail, son taux de profit augmente. Et certains changements dans le processus de production, dans la technologie utilisée et plus particulièrement dans l’organisation de l’exploitation (Taylorisme, Fordisme, etc) dévalorisent les composantes de la production plus qu’ils n’augmentent la composition organique. Ils diminuent les coûts de production plus qu’ils ne diminuent la création de plus-value et augmentent dès lors le taux de profit. D’autres changements augmentent l’usage efficace des moyens de production (comme l’élimination du temps pendant lequel le capital n’est pas utilisé de façon productive ou la production à flux tendus qui réduit les coûts d’inventaire).

Un des facteurs les plus important agissant comme contre-tendance est l’extension du champ d’opération du capital développé. Nous ne nous référons pas ici à la théorie des marché extra-capitalistes de Luxemburg. L’histoire n’a pas été favorable à une telle hypothèse. Luxemburg avait raison de rejeter l’idée selon laquelle des fluctuations du capital solutionnent automatiquement les problèmes de réalisation capitaliste. Elle avait aussi raison d’insister sur le rôle essentiel du métabolisme dans l’environnement extra-capitaliste pour le développement capitaliste. Mais elle avait tort de penser que l capitalisme est incapable d’auto-expansion. Marx a déjà démontré comment la croissance des forces productives du capital étend le marché. Le capital comme un tout n’a pas besoin d’un acheteur extérieur pour réaliser la plus-value qui doit être accumulée. Il possède déjà cette plus-value, la seule nécessité étant qu’elle soit consommée de façon productive, le reste n’étant qu’un problème technique. Contrairement à ce que pensait Luxemburg, la contradiction du marché n’est pas statique ni présente dans le capitalisme depuis sa naissance. Elle ne devient centrale que lorsque la transition à la domination réelle créé une divergence entre valeur d’échange et d’usage. Même si les capitaux les moins développés sont les premiers à souffrir de la crise du capital parce qu’ils sont les compétiteurs les plus faibles, c’est une crise de surdéveloppement (des forces productives par rapport à ce que peut contenir le capitalisme) et qui a donc ses racines dans les conditions des pays capitalistes les plus développés. Mais même s’ils réussissent à étendre leur champ d’opération, les contradictions de base sont atténuées, au moins de façon temporaire. Cela étend leur marché, puisque leur productivité supérieure leur donne un avantage compétitif : " il y a une compétition avec les marchandises produites dans les pays avec des facilités de production inférieures, de sorte que les pays plus avancés vendent leurs biens au-dessus de leur valeur … (cela) leur assure un sur profit. " (Marx, Capital 3, p. 238). Ils ne profitent pas seulement de la vente mais aussi de l’achat de marchandises (y inclus la force de travail) en dessous de leur valeur, à nouveau à cause de l’avantage compétitif et/ou, lorsque cela est nécessaire, de l’application de la force ***. Ils profitent également de l’investissement direct et indirect, à la fois lorsque le but est de produire pour le marché local lorsque la composition organique plus faible du capital conduit à un taux de profit plus important et lorsque le but est d’exporter vers les pays développés(combinant la technologie avancée du capital développé avec le travail moins cher des aires sous-développées). De différentes façons donc, une phase d’extension accélérée de la pénétration de capital développé injecte davantage de valeur dans le circuit du capital, transfère la plus-value des pays moins développés vers les pays plus développés sous la forme de sur profits. Mais l’extension ne signifie pas seulement un élargissement territorial du champ d’opération du capital développé mais aussi une utilisation plus efficiente et plus intense du terrain déjà occupé par le capital. Les deux impliquent une mobilité croissante du capital.

Le potentiel d’une telle extension n’est pas statique. Il change, en fonction du niveau de développement des forces productives et en particulier de la technologie de transport et de communication et dépend également des politiques suivies par la classe capitaliste qui peuvent créer des obstacles à l’extension, mais peuvent aussi les lever ; ses bénéfices sont graduellement épuisés parce que les contradictions sous-jacentes, la divergence entre valeur d’échange et valeur d’usage, continuent à se développer.

Décadence

8. La domination réelle, la production de masse gouvernée par la technologie, ne devint prévalente qu’au 20ème siècle (et continue son développement jusqu’à ce jour). Mais la transition vers celle-ci s’accélère, tout particulièrement dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Dans le monde industrialisé, la proportion de la force de travail employée dans l’agriculture a diminué de ¾ en 1850 à 1/3 en 1900. En 1870, les pays les plus développés souffrent de sur-capacité (même si certains secteurs n’étaient pas encore mécanisés et que la plupart des travailleurs industriels étaient toujours des artisans travaillant dans de petits ateliers). La crise et les années de déflation ont suivi. En Angleterre, la nation industrielle dominante, les prix ont chuté de 44% entre 1873 et 1895. Ceci court-circuita l’incitant pour le cycle A-M, pour l’investissement dans l’industrie domestique : de 1873 à 1913, la croissance du taux de productivité en Grande-Bretagne était nulle. Par ailleurs, le capital britannique finança l’industrialisation des autres pays, où la composition organique du capital était faible et le taux de profit plus élevé, ce qui fut profitable pour les intérêts britanniques, qui y trouvaient plus qu’une compensation de leur balance commerciale négative et de leur faible taux de profit intérieur. D’autres pays ont suivi cet exemple et ont augmenté leurs investissements extérieurs alors que leur industrialisation interne atteignait un plateau, stimulant ainsi l’extension horizontale de leur développement capitaliste.

La crise de 1870 a également mis fin au commerce libre. L’augmentation de l’échelle de la production et la diminution du coût des transports a fortement diminué la protection naturelle dont jouissaient auparavant les marchés locaux. La tentation d’accuser les importations étrangères de la saturation des marchés était irrésistible. Des barrières tarifaires furent érigées, au-delà desquelles, comme le dit Engels, se préparait une guerre pour la suprématie industrielle. Certaines des mesures protectionnistes étaient clairement contre-productives : la classe capitaliste se tira elle-même une balle dans le pied avec plusieurs guerres tarifaires. D’autres, cependant, permirent à des pays comme l’Allemagne et les Etats-Unis de développer les industries les plus fortes du monde. Leur accumulation était facilitée par l’afflux de capital étranger et nourri par le métabolisme entre les conditions de la domination formelle (faible composition organique, faible productivité mais un taux de profit élevé) et les industries géantes qui émergeaient, qui ramassaient les sur profits grâce à leur avantage compétitif sur leurs marges marchés internes.

Il y eut plusieurs autres moments de crise avant le tournant du siècle mais la première partie du 20ème siècle vit une réelle période de " ** et ** " dans laquelle la domination réelle s’étendit rapidement, aidée par une série d’avancées technologiques (la machine à vapeur, la chimie, l’électricité, etc). Chaque période de changement technologique rapide est caractérisée par une productivité accélérée (et donc une richesse matérielle croissante) et des sur profits énormes pour les capitaux les plus forts, les plus innovants, parce que la nouvelle technologie qui épargne des coûts crée de nouveaux avantages compétitifs et le rythme rapide auquel les nouveaux produits sont introduits de façon constante crée des opportunités pour les profits monopolistiques. Mais alors comme aujourd’hui, ces caractéristiques cachent l’exacerbation des contradictions de base sous-jacentes. Le boom était en outre stimulé par l’intensification de l’exploitation rendue possible par les nouvelles méthodes industrielles (le taylorisme fut introduit en 1895 et s’étendit rapidement). Mais entre-temps, une porte de sortie importante dans ce processus s’est fermée. Malgré le protectionnisme, le développement de la productivité a fortement stimulé le commerce international. En 1913, le commerce international par tête d’habitant était 25 fois plus important qu’en 1800. A l’aube de la première guerre mondiale, l’économie mondiale était plus intégrée qu’elle ne l’a jamais été ou qu’elle ne le serait jusqu’à la fin de la deuxième guerre. Par conséquent, depuis la fin du 19ème siècle, la compétition a établi pour la première fois des prix uniformes pour la plupart des marchandises échangées sur le marché mondial. Avant ce point, les valeurs de marché de la plupart des marchandises étaient déterminées uniquement par les conditions locales de production. Une faible composition organique du capital conduit à un taux de profit élevé et même plus élevé pour les capitaux développés qui exportent des marchandises produites à meilleur coût qui peuvent être vendues au-dessus de leur valeur, à la valeur du marché local. Il n’est donc pas étonnant que leur exportation ait augmenté plus rapidement que leur production. Mais elles devaient absorber les coûts des transports et des taxes. De tels obstacles n’entravèrent pas le capital financier, dont l’exportation généra encore plus de profits et connut une croissance encore plus rapide, mobilisant les forces productives à l’étranger et stimulant le développement horizontal. Mais après que la compétition ait poussé à l’uniformisation des prix du marché mondial et ait établi des valeurs internationales, la valeur de marché d’un nombre croissant de marchandises n’est désormais plus déterminée par les conditions locales mais par (la moyenne des) conditions internationales. Cela signifie que les capitaux qui produisent des marchandises à meilleur marché (en-dessous de leur valeur internationale) obtiennent toujours un sur profit mais ceux qui les produisent avec des méthodes arriérées, nécessitant plus de travail (au-dessus de la valeur internationale) perdent une partie de la plus-value en faveur de leurs compétiteurs. Comme nous l’expliquons par ailleurs, à cause de la tendance à l’égalisation du taux de profit à l’intérieurs des nations, cette perte est partagée par l’économie toute entière. En conséquence, plus les valeurs du marché sont déterminées par le commerce international, et plus la composition organique du capital plus faible du pays le moins développé, au lieu de procurer un taux de profit plus élevé que la moyenne, procure un taux de profit plus faible. Ceci réduit fortement la tendance du capital développé à investir dans l’industrialisation des autres et réduit également la tendance du capitalisme à se développer de façon horizontale.

La première partie du 20ème siècle fut une période d’accélération formidable de la concentration du capital. D’innombrables petites compagnies tombèrent en faillite, furent reprises ou fusionnèrent. Ce fut le moment de la naissance de compagnies géantes (Ford, General Motor, General Electric, BASF, Siemens, Daimler-Benz, etc) qui dominent encore aujourd’hui. Jusqu’à ce point, le marché domestique suffisait pour la plupart des capitaux, mais à présent les forces industrielles les ont dépassé. Malgré cet accroissement du commerce international, la surproduction se développa et le taux de profit chuta. Pour défendre les industries les plus développées, des cartels furent formés et d’autres mesures furent prises pour retreindre la production et empêcher les prix de tomber. Mais de manière inévitable le capitalisme s’achemina vers le point où le manque de demande productive et la chute du taux de profit le contraindraient à une dévalorisation massive. Avant que ce point ne fut atteint, la guerre éclata.

9. Le moment auquel la domination réelle a changé fondamentalement les conditions d’accumulation du capital global est difficile à situer de façon précise. Mais il est certains qu’un changement a eu lieu, quel que soit le terme utilisé pour le décrire, que la dévalorisation massive devint une partie intrinsèque du processus d’accumulation, que, par conséquent, la perpétuation du capitalisme impose à la société une violence de plus en plus brutale et une auto-destruction et place donc la classe ouvrière devant la nécessité de lutter, non pour améliorer ses conditions d’exploitation à l’intérieur du capitalisme, mais pour renverser celui-ci. C’est pour cette raison que nous considérons 1914 comme la date d’entrée du capitalisme en décadence. Durant ce siècle, la guerre a fait plus de victimes que durant toute l’histoire humaine précédente. Il est vrai que durant cette destruction endémique, le capitalisme continue à se développer et à croître , la domination réelle continue à s’approfondir et à s’étendre, et la technification qui en résulte continue à stimuler la productivité et donc également la quantité et la qualité des valeurs d’usage, même pour la classe ouvrière. Ceux qui pensent que les conditions de la révolution nécessitent une stagnation irréversible du capitalisme et une pauvreté abjecte pour la plus grande partie de la classe ouvrière, attendront encore longtemps. Ils n’ont pas compris qu’un capitalisme stagnant de façon irréversible est un oxymoron, que la crise et la croissance de la productivité ne s’excluent pas l’une l’autre, que le capital cherche une productivité plus élevée pour lutter contre sa crise, même s’il l’aggrave de cette manière, que la lutte de la classe ouvrière n’est pas une lutte du capital variable réagissant contre sa propre démobilisation mais d’une partie de l’humanité qui, à cause de sa place dans le processus de production, est davantage capable de reconnaître le danger mortel que représente le capitalisme pour l’humanité, et de l’éliminer.

Le début de la décadence ne peut pas être expliqué comme étant imposé de façon inévitable à ce moment de l’histoire par l’état objectif de l’économie. On peut arguer que, si la classe capitaliste avait reconnu l’effet contre-productif de ses politiques protectionnistes et les avait retirées, le système capitaliste serait entré dans sa phase de destruction massive beaucoup plus tardivement. Et la classe capitaliste ne se serait pas accrochée au standard or et au dogme de l’équilibre budgétaire, mais elle aurait adopté le Keynésianisme beaucoup plus tôt et aurait utilisé les leviers monétaire et fiscaux qui étaient là de façon potentielle, pour une plus longue durée … Mais comme on le dit, avec des " si ", on pourrait mettre Paris en bouteille. La compréhension par la classe capitaliste de sa propre situation et de ses possibilités (et le poids du passé sur cette compréhension) est une force matérielle qui influence le cours de l’histoire. Nous rejetons la relation causale déterministe infrastructure-superstructure, appartenant au marxisme vulgaire, qui réduit la conscience ou le manque de conscience à un facteur passif, secondaire, et qui échoue à comprendre l’histoire.

Pourquoi les bourgeoisies européennes ont-elles lancé la première guerre mondiale ? Elle voulait conquérir, bâtir des empires plus importants, à la fois pour poursuivre l’histoire de la nation, agir comme exécuteur de la légalité du passé, et parce que le capital européen avait besoin de davantage d’ " espace vital ". Ceci a déjà conduit, à la fin du 19ème siècle, à une vague d’impérialisme. Beaucoup de ces efforts coloniaux n’aurait pas survécu à une froide analyse en termes de coût-bénéfice. A nouveau, les illusions ont joué un rôle important comme elles le feront à nouveau dans la première guerre mondiale. La guerre est devenue possible à cause des illusions des capitaux qu’ils pourraient, grâce à l’application dans la production militaire de la formidable échelle de développement et de la croissance de la productivité qu’ils avaient atteint dans leur industrialisation, qu’ils seraient récompensés par des marchés et des ressources ; et les illusions des militaires qu’ils pourraient utiliser la production de masse industrielle et sa capacité à mobiliser pour mener la guerre comme jamais auparavant. Mais les illusions ne peuvent, à elles seules, expliquer de tels événements, elles ne peuvent expliquer pourquoi la guerre est devenue si étendue et si longue, alors que les deux camps avaient prédit une guerre relativement courte et limitée. Nous rejetons le raisonnement selon lequel, parce qu’il y a des raisons spécifiques pour des événements spécifiques (que ce soit pour la première guerre mondiale ou la révolution russe), ces événements n’exprimeraient pas une dynamique plus profonde de la société au-delà de ces spécificités. Il existait une harmonie perverse entre la nécessité croissante de dévalorisation, le nationalisme croissant avec lequel la classe capitaliste essaya de renforcer son contrôle sur la société et de régimenter " sa " classe ouvrière qui avait fortement grandi, et la violence latente qui montait dans la société capitaliste, qui s’exprimait par l’augmentation des tensions entre nations.

Crise et guerre

10. La dévalorisation massive, quoiqu’indispensable pour la continuation de l’accumulation dans la décadence, est aussi, par définition, un processus extraordinairement violent. Elle a permis ******. Pour son auto-conservation, la classe capitaliste doit prendre le contrôle de ce processus inévitable et canaliser la violence qu’elle déclenche. Les guerres mondiales doivent d’abord être vues à la lumière de cette nécessité. Jusqu’à quel point la classe capitaliste agit comme agent conscient de cette nécessité, ou reste prisonnière du passé, jusqu’à quel point les illusions et les contingences jouent un rôle, est difficile à délimiter.

Mais si la guerre sert à canaliser la violence que la crise déclenche inévitablement, elle altère aussi le cours de la crise. Lorsque toute l’économie est préparée pour la guerre, la spirale de la contraction est arrêtée ou prévenue, et pourtant cette contraction est un processus de purification nécessaire à travers lequel la valeur existante est éjectée, à travers lequel de la place est créée pour la consommation productive et le stimulant à l’investissement productif est restauré.

Lorsque l’effort de guerre dépasse tout autre chose, la loi de la valeur est en partie suspendue. Les contrôles des salaires et des prix sont en place, la compétition est restreinte la demande est garantie, la production imposée. L’innovation technologique est post-posée dans la production non-militaire. Toute la valeur contenue dans le capital constant existant est utilisée. Aucune valeur n’est gaspillée par la dépréciation morale, les entreprises qui auraient été éliminées par la crise parce que la composition organique faible de leur capital les rend non compétitives, continuent à produire. En même temps, l’exploitation du capital variable est poussée à ses limites. La semaine de travail est allongée, le travail par équipe est introduit là où c’est possible, le travail forcé là où c’est nécessaire, les grèves sont hors-la-loi, une pression intense est mise sur la classe ouvrière pour produire plus et consommer moins. Tout ceci est bénéfique pour le taux de profit : la composition organique moyenne chute, davantage de valeur entre dans le cycle productif et davantage de valeur est non payée, c’est la plus value. Mais ceci en soi ne restaure pas les conditions pour l’accumulation parce que davantage de plus value est consommée de façon improductive.

Alors que la neutralisation temporaire de ******, entre temps, le capital existant continue à peser sur la production de valeur avec de nouvelles exigences qui s’ accroissent en même temps que le déficit budgétaire. Donc l’économie de guerre en elle-même n’accomplit pas la dévalorisation nécessaire pour dégager le processus de production de l’obligation écrasante de maintenir beaucoup trop de capital (du sur travail passé) en tant que valeur. Mais la guerre elle-même fait disparaître la valeur, de façon presque littérale, en la détruisant.

De ce point de vue, l’impact des deux guerres mondiale est fort différent. Alors que les deux guerres ont produit une destruction massive du capital variable (lorsque les victimes de la famine liée à la guerre et à la maladie sont incluses, les deux guerres ont tué plus de 50 millions de gens chacune), la destruction du capital fixe fut beaucoup plus importante dans la seconde guerre mondiale. Une autre différence est que la seconde guerre mondiale fut précédée par une récession profonde qui avait déjà provoqué une dévalorisation considérable. Même aux Etats-Unis, où la guerre n’a rien détruit et la demande énorme générée par l’effort de guerre des alliés a fortement augmenté la capacité industrielle, le fait que le capital fixe non agricole en 1947 dépassait tout juste celui de 1929 (54,9 versus 53,6 milliards en dollar constant de 1947) montre que la dévalorisation apris place. Mais faiblement, comparé à ce qui s’est produit en Europe. En Allemagne par exemple, 10% du capital fixe et plus de 40% des stocks ont été détruits. Toutes les actions libellées en marks ont perdu 90% de leur valeur. Les villes et l’infrastructure ont été mises à niveau à travers toute l’Europe. Il n’y a aucune estimation officielle du dommage total mais, en monnaie d’aujourd’hui, cela revient à plusieurs millions de milliards de dollars.

A l’opposé, pendant la première guerre mondiale, la destruction est restée largement limitée au Nord de la France, à la Belgique, et aux champs de bataille de l’Europe de l’Est. L’après-guerre montre que la guerre ne restaure pas nécessairement les conditions pour une accumulation " saine ", qu’il n’y a pas de cycle automatique guerre-reconstruction-crise. A l’exception ds Etats-Unis, le capital développé était en plus mauvais état après la guerre qu’avant.

11. La première guerre mondiale n’a pas accompli la nécessaire dévalorisation. Non seulement elle n’a pas détruit suffisamment de valeur existante, mais elle a créé de nouvelles servitudes importantes sur la nouvelle valeur. La dette énorme de l’Europe envers les Etats-Unis et l’Allemagne fut aggravée par les réparations qui l’ont rapidement fait plonger dans la crise (le mark chuta de 4,2 par rapport au dollar en 1914 jusqu’à 4,2 mille milliards en 1923). Lorsque les barrières à l’innovation technologique furent ôtées, la productivité augmenta rapidement (aux Etats-Unis de 43% de 1919 à 1929). La production de masse par ligne d’assemblage s’étendit du secteur de l’automobile aux autres secteurs aux Etats-Unis et en Europe. La composition organique du capital augmenta régulièrement. Très rapidement, le taux de profit a commencé à diminuer et la surcapacité est réapparue. Une évasion de capital, de l’investissement productif vers les valeurs financières des pays les plus forts, s’accéléra. Alors que l’Europe sombrait dans la dépression, le marché des actions aux Etats-Unis doubla de valeur en 1928-29. Avec l’économie réelle qui va dans un sens et le marché financier dans l’autre, la bulle explosa. Une phase de dévalorisation profonde commença.

Mais des raisons strictement économiques ne suffisent à nouveau pas pour expliquer la stagnation et la crise profonde qui ont caractérisé cette période entre les deux guerres. Il y avait un potentiel réel d’étendre de façon substantielle le champ d’opération du capital développé en libérant le commerce international, mais ce potentiel ne fut pas réalisé. Que du contraire. Après la guerre, la majorité de la classe capitaliste resta emprisonnée dans un état d’esprit dans lequel l’accumulation du capital était mariée avec la construction d’empire, l’élargissement de l’autorité territoriale. Ce n’est pas tellement étonnant puisque, dans toute l’histoire de la société de classe, le pouvoir et le contrôle territoriaux ont été considérés comme allant de pair et les guerres associées au pillage , à l’extorsion de réparations et à l’annexion de pays voisins ou de pays entiers. Mais ce concept maintenant obsolète du pouvoir et du gain économique entrait en contradiction avec la réalité de la domination réelle qui demandait une production pour le marché global et donc une spécialisation internationale, le retrait d’obstacles à la mobilité du capital, des mécanismes efficaces pour le commerce international. Le manque de compréhension de la classe capitaliste de cette nécessité a contribué au retour rapide de la crise ouverte et à sa profondeur. Les barrières protectionnistes non seulement sont restées intactes après la guerre, elles ont même été augmentées, et augmentèrent encore de façon abrupte après le début de la dépression. Le marché mondial a rétréci, également à cause du départ de la Russie et de la diminution des colonies. Le commerce international n’atteint le niveau de l’avant-guerre qu’en 1929, et en 1932 il diminua à un niveau plus faible que ce qu’il était en 1900.

Un autre facteur subjectif était la combativité de la classe ouvrière. Elle avait mis fin à la guerre et a continué de résister aux attaques contre la diminution des salaires et l’intensification de l’exploitation. Ce n’est que dans les pays où le prolétariat a lutté de la manière la plus forte, et a enregistré les défaites les plus terribles, en Allemagne et en Russie stalinienne, qu’il a été incapable de continuer à lutter. Ce n’est pas par coïncidence que ces pays sont les seuls à avoir connu une croissance forte durant les années ’30 (l’annulation par l’Allemagne de la charge de ses réparations constitue un autre facteur).

Le boom post-guerre et ses limites

12. Plusieurs facteurs se sont joints après la deuxième guerre mondiale pour jeter les fondations de la plus longue période de croissance ininterrompue jamais connue par le capital développé. Comme noté antérieurement, la dépression et la guerre ont provoqué une dévalorisation massive, créant de l’espace et stimulant la consommation productive. La classe capitaliste a également appris des erreurs du passé. Le plus grand créditeur, les Etats-Unis, au lieu d’insister sur le payement intégral des dettes de guerre comme il l’avait fait après la première guerre mondiale, envoya à présent une aide massive pour aider le capital européen à se remettre d’aplomb. Il organisa également un cadre global pour l’extension du champ d’opération du capital. Ceci impliquait, entre autres choses, la création d’une vaste zone de commerce libre dans laquelle le dollar américain servait d monnaie internationale, ce qui fournit davantage de stabilité et était moins restrictif pour la croissance que le standard or, la création d’organes internationaux dominés par les Etats-Unis pour coordonner les politiques économiques et contenir les ruptures, et la décolonisation. Les Etats-Unis ont pratiqué un concept d’impérialisme différent de celui du passé et plus en phase avec la domination réelle : la clé pour la dominance n’était pas tellement le contrôle territorial, mais le contrôle sur les flux de capitaux.

Plusieurs obstacles à la mobilité du capital étant levés et les moyens technologiques pour l’extension se développant rapidement lorsque les avancées militaires ont trouvé des applications civiles après la guerre, la croissance se développa à un rythme jamais connu auparavant. De plus, le développement du capitalisme d’Etat durant la période de guerre a libéré la classe capitaliste de ses peurs d’utiliser les moyens étatiques monétaires et fiscaux pour empêcher les effondrements cycliques. De 1950 à 1973, la zone OCDE a connu une croissance annuelle étonnante de 4,5%.

13. Mais la croissance du capitalisme d’Etat, avec ses vastes frais improductifs, y inclus le coût de la guerre froide, a augmenté fortement lorsque la croissance de la consommation productive a commencé à décliner à la fin des années ’60. La surcapacité et le déclin du taux de profit ont refait surface et la forte résistance de la classe ouvrière contre l’austérité a limité les tactiques qui pouvaient être utilisées pour augmenter le taux de profit en réduisant les coûts improductifs et le coût du capital variable. La croissance devait se poursuivre pour pouvoir contenir des explosions sociales. C’est pourquoi la classe capitaliste a augmenté sa dépendance par rapport aux leviers monétaires et fiscaux : à l’aide de taxes élevées, l’Etat a dirigé la plus-value pour stimuler la croissance et la restructuration de l’industrie ; en imprimant davantage de monnaie, il a encouragé le déficit (alors que l’inflation qui en résulte revient à une attaque indirecte des salaires).

Mais ces tentatives frénétiques de poursuivre la croissance en poussant jusqu’au plancher sur la pédale de la création de monnaie ont mis fin à la stabilité monétaire qui était un ingrédient essentiel de l’expansion post-guerre, et ont amené le monde, à la fin des années ’70, près d l’hyper-inflation. Alors que l’imprédictabilité croissante de la valeur de la monnaie a inhibé l’investissement et le commerce, et faisaient peser la menace d’une dépression globale, des bulles spéculatives se sont développées en tant que capital cherchant refuge dans les valeurs financières comme l’or et la dette étrangère et dans un marché monétaire toujours plus sauvage, où des fortunes géantes sont réalisées en faisant seulement bouger le capital d’une monnaie à l’autre. Un changement de cours était impératif et devait être amorcé par les Etats-Unis, étant donné leur caractère dominant et la position du dollar comme monnaie internationale.

En tronquant fortement la croissance de l’offre de monnaie et donc du crédit à travers des taux d’intérêt élevés, les Etats-Unis ont amené l’inflation sous contrôle au début des années ’80. Mais cela déclencha également la première récession profonde de la période d’après-guerre, dont beaucoup de pays sous-développés, les compétiteurs les plus faibles sur le marché mondial, ne se sont jamais remis. L’Amérique latine, la zone d’investissement favorite des les années ’70 pour le capital occidental cherchant des alternatives à son marché domestique saturé, était en état de cessation de payement. Mais la contraction ne pouvait pas continuer sa course. Malgré son masque monétariste, le capital développé a continué à augmenter ses dépenses étatiques. Mais au lieu de payer pour cela en augmentant sa dépendance par rapport à l’impression de monnaie ou en levant de nouveaux impôts, l’Etat a emprunté, a promis de payer dans le futur, avec des taux d’intérêt plus élevés. Les raisons de l’augmentation du déficit budgétaire furent mixtes. En partie, c’était le désir de contenir la contraction de l’économie, en partie le désir de gagner la guerre froide, qui, mis à part la menace militaire, constituait un obstacle important à l’extension du champ d’opération du capital développé.

Alors que d’un côté, la transformation industrielle s’effectuait sous la poussée de l’automation, en partie en réponse à la résistance de la classe ouvrière, de l’autre, le problème était reporté dans le futur qui devient plus proche chaque année sous la forme de payement d’intérêts plus élevés de la dette publique. En signant de plus en plus de reconnaissances de dettes, l’Etat crée davantage d’espace pour que le capital évite l’investissement productif et " stocker " la valeur là où elle est certaine d’accroître, à condition que la monnaie ne s’effondre pas.

La stabilité monétaire ayant disparu, les taux d’intérêt et les taux d’échange sont devenus de plus en plus une arme économique. Alors que les compétiteurs les plus faibles se sont engagé dans des dévaluations compétitives pour conserver leurs marchés d’exportation, les Etats-Unis ont maintenu une politique de monnaie forte afin de diriger un flux international du capital dans sa propre direction. Il a ainsi fait, non seulement avec des taux d’intérêt élevés, mais aussi en projetant sa force militaire et sa stabilité politique et en stimulant son marché domestique. Ceci a renforcé la position du dollar en tant que monnaie de réserve du monde, ce qui a permis de financer l’offensive de la guerre froide, d’augmenter la consommation de la classe possédante et d’accumuler des déficits commerciaux énormes en toute impunité.

A la fin de la décennie, les tentatives du capital développé de surmonter la contraction de la consommation productive et la stagnation du profit par le déficit budgétaire financé par la dette, ont abouti à une impasse. La dette de l’Etat avait augmenté de 9% par an dans les pays de l’OCDE dans les années ’80, plus de trois fois plus rapidement que leur PNB combinés. La dette publique des Etats-Unis avait quadruplé et son endettement général (public et privé) avait augmenté de 4,2 à 12,1 mille millards de dollars. Une partie toujours croissante de son revenu national était consacré au payement des intérêts, qui en 1990 ont absorbé environ un quart du budget fédéral et 61% du revenu brut des entreprises (comparé à 35% dans les années ’70). Ceci a forcé à effectuer des coupes qui ont stimulé une autre dépression globale au début des années ’90. Au Japon, l’exportateur le plus prospère des dernières deux décennies, la bulle financière, qui a grossi dans les années ’80 quand le capital japonais cherchait à stocker toujours plus de valeur en dehors du processus de production, a explosé. En 1990, le marché des actions a perdu la moitié de sa valeur, *** ont diminué de plus de deux tiers. Du jour au lendemain, les valeurs se sont transformées en passifs et les grandes banques japonaises se sont soudain noyées dans un océan d’encre rouge. Malgré ses réserves financières et la position toujours fortement compétitive de ses industries d’exportation, l’économie japonaise n’a toujours pas récupéré.

Mondialisation

14. Mais les autres capitaux développés, et tout particulièrement les Etats-Unis ont utilisé cette occasion pour accélérer la restructuration d leur capital déjà commencée dans les années ’80, liquidant les entreprises et les services non compétitifs, fusionnant les entreprises en unités plus fortes, plus larges, et intégrant la nouvelle technologie de l’information à un rythme rapide. L’effet global de ce rapide changement technologique est et reste mitigé. Le taux de croissance de la productivité, qui a chuté et ensuite stagné depuis le fin des années ’60, a monté à nouveau, surtout dans la seconde moitié des années ’90. L’accélération de l’automation e rendu une masse de travail humain superflue, ce qui, à long terme, ne peut que renforcer la tendance à la chute du taux de profit. Mais ce n’est pas nécessairement le cas à court terme. Il est probablement vrai qu’à court terme la productivité et donc la dévalorisation des composantes de la production ont augmenté plus que la composition organique du capital. A cause du potentiel croissant de profits élevés grâce aux changements scientifiques/technologiques, la recherche et le développement (qui impliquent un rapport c/v beaucoup plus faible que l’industrie manufacturière) deviennent une composante à coût élevé, alors que les coûts manufacturiers réels (capital constant et variable) diminuent fortement. Pour les semi conducteurs par exemple, ils ne représentent que 14% du coût total du produit (8% de c et 6% de v). Même dans des marchandises plus traditionnelles comme les voitures, les coûts manufacturiers ont chuté à plus de 60% du total (comparé à 85% en 1920). C’est indubitablement l’une des raisons pour laquelle le taux de profit du capital développé a augmenté dans les années ’90. Mais cet effet bénéfique est de plus en plus atténué. Une raison est que la dépréciation morale a augmenté de façon formidable. Par exemple : la puissance des puces électroniques quadruple tous les trois ans. Cela implique que les entreprises qui veulent rester compétitives doivent régulièrement remplacer leurs systèmes informatiques et tous les autres produits qui font usage de ces puces, bien longtemps avant qu’ils n’aient transféré toute la valeur qu’ils contiennent dans les marchandises. Pour le capital total, cela signifie la suraccumulation, un énorme gaspillage de valeur. Une autre raison est l’augmentation des frais improductifs, qui est aussi une cause du déclin relatif des coûts manufacturiers. Une grande partie de ce que l’on appelle " recherche et développement " fait en réalité référence au développement de stratégies de marchés et à la mise au point de changements mineurs qui doivent donner à la marchandise une aura de nouveauté et d’autres coûts qui sont imposés par une compétition intense. Ils sont nécessaires pour les capitalistes, mais la valeur qui y est consacrée est perdue pour le processus de reproduction.

Le fait que le marketing deviennent une composante dont le coût est toujours croissant pour le capital (aux Etats-Unis, c’est la catégorie de jobs avec le taux de croissance le plus élevé), montre que l’auto-expansion insuffisante du marché capitaliste devient une menace de plus en plus importante. Mais cela montre aussi le potentiel de sur profits caractéristique de périodes de changements technologiques rapides. Dans l’industrie de l’automobile par exemple, la sur capacité mondiale est passée de 25% en 1980 à 36% en 2000. Mais parce que le changement technologique rapide augmente la capacité inhérente à développer de nouveaux et meilleurs produits, dont la désirabilité est fortement suscitée par de vastes campagnes publicitaires, l’assemblage de voitures peut toujours être rentable. Les industries les plus rentables restent les industries pharmaceutiques, un secteur dominé par les " multinationales " qui développent constamment de nouveaux produits sur lesquels ils ont, pour un certain temps, le monopole, ce qui leur procure un sur profit, aux dépends des consommateurs. Tel est le modèle que tous les capitaux développés essayent de suivre. Le rythme rapide de changement technologique crée beaucoup d’opportunités pour des monopoles quasi-temporaires ou semi-temporaires. C’est tout particulièrement le cas pour des marchandises qui augmentent la productivité d’autres, comme les puces électroniques. Mais même sur des biens de consommations les plus élémentaires, des super profits peuvent être réalisés en élevant leur statut grâce à une publicité massive (c’est la raison pour laquelle Nike paye davantage quelques vedettes pour la publicité que l’ensemble de ses travailleurs). Cette augmentation des coûts improductifs requise pour être un gagnant dans le marché d’aujourd’hui augmente le niveau de formation du capital, accélère la concentration du capital et stimule l’émergence de cartels, maintenant à une échelle mondiale (dans le vocabulaire d’aujourd’hui : " alliances stratégiques internationales ").

15. Ce qui vient d’être dit montre à nouveau que le problème de la baisse tendancielle du taux de profit ne peut être isolé. La contradiction se développe en même temps que la contradiction entre l’extension du marché que génère le processus de production et celle qu’il nécessite. Comme nous l’avons vu, une contre-tendance importante aux deux est l’extension du champ d’opération du capital développé, qui a reçu un impact formidable au début des années ’90 (" la mondialisation "). A nouveau, plusieurs facteurs entrent en jeu. La même aggravation des contradictions capitalistes qui a ponctionné la bulle japonaise et a accéléré la récession, a également provoqué l’implosion du bloc russe. S’effondrant sous le poids du déficit budgétaire, voyant le fossé technologique et de productivité s’agrandir vis-à-vis de l’Ouest à un rythme alarmant, et incapable de lancer une guerre mondiale, le capital russe fut forcé d’abandonner (au moins pour le moment) ses aspirations impérialistes et très rapidement aussi son système de contrôle stalinien et sa semi-autarcie, ce qui permit d’ouvrir l’ex bloc de l’Est au capital développé. En même temps, la dérégulation des marchés financiers sous pression américaine a donné au capital financier une liberté sans précédent pour aller et venir là où il le voulait et quand il le voulait. Et, avec la conclusion des négociations du GATT et la création de l’OCM, les barrières commerciales ont encore été réduites. La nouvelle technologie réduit les coputs des transports et des communications (et la masse de capital constant) à un rythme rapide qui augmente encore la mobilité du capital et rend possible l’organisation de multiples processus de production sur une " ligne d’assemblage mondiale ".

La mondialisation implique un double mouvement d’intégration et d’expulsion. L’aspect d’intégration est bénéfique pour le capital développé : certaines zones du monde, en particulier dans le bassin pacifique, participent beaucoup plus au marché mondial, parce qu’ils ont davantage accès aux marchandises du capital développé et parce que le capital développé a davantage accès à leur force de travail et à d’autres ressources. Une partie importante de l’industrie de manufacture s’y est déplacée, attirée par le travail bon marché qui, lorsqu’il est combiné avec la nouvelle technologie, conduit à un taux d "exploitation très élevé. La )plus grande accessibilité du travail bon marché a aussi permis au capital développé de jouer différents marchés du travail les uns contre les autres, en utilisant la menace de délocalisation pour maintenir les salaires à un niveau peu élevé. Ceci a évidemment stimulé le taux de profit. Le capital qui se dirige vers le développement de leur secteur d’exportation a également enrichi la bourgeoisie locale impliquée dans les industries d’exportation et, à travers le soi-disant effet accélérateur-multiplicateur, le pouvoir d’achat de leur marché domestique. La consommation a augmenté et donc également le marché pour le capital développé.

Mais la mondialisation signifie aussi l’expulsion, à l’intérieur des pays aussi bien qu’internationalement. Le fossé entre les riches et les pauvres s’élargit dans les pays développés tout comme dans les plus faibles. Au plus gagnent les riches, au plus perdent les pauvres, mais globalement il y a de loin davantage de pauvres. La compétition croissante au niveau mondial est une sentence de mort pour la foule de producteurs arriérés, au rapport C/v faible. Dans les aires ouvertes au capital développé, le capital avec un rapport c/v faible ne peut survivre que dans les marchés les moins profitables (et dans les secteurs avec un rapport c/v faible de façon inhérente). Ailleurs, ils font faillite ou survivent en dépréciant le prix du travail loin en-dessous de sa valeur. Tout ceci augmente la composition organique du capital de façon globale et pousse à la surproduction mondiale. Les aires les moins compétitives, comme la plupart des pays d’Afrique, sont rayées de la carte du commerce mondiale et d’autres sont promis au même destin. Le marché domestique ne peut pas croître s’il n’est pas alimenté par une demande d’exportation. Les capitaux développé ont le ***, surtout dans cette phase de changement technologique rapide, d’occuper les marchés les plus profitables, où la saturation est évitée par l’introduction continuelle de nouvelles marchandises. La périphérie, pour l’instant, entre en compétition essentiellement pour ces marchés globaux qui sont déjà saturés. C’est la raison pour laquelle le pays qui a le plus gros problème de stocks (de marchandises non vendues) est la Chine, et non les Etats Unis.

La surcapacité mondiale a conduit en 1997 à la crise asiatique qui s’est étendue à la Russie et à l’Amérique latine. Les marchés boursiers se sont effondrés, les monnaies ont fait le plongeon, les actions, les salaires, les prix, les profits, tout s’est écroulé dans une déflation générale. La dévalorisation était dévastatrice pour les pays en question. Les marchés domestiques ont rétréci, la pauvreté et la faim se sont étendus, les tensions violentes ont éclaté. Mais pour le capital développé, la crise a également apporté des bénéfices, malgré la perte de marchés. Les importations en provenance de ces zones sont devenues moins chères, ce qui a réduit la valeur de la force de travail et a permis de contrôler l’inflation. Davantage de capitaux ont cherché refuge dans les pays centraux, en particulier aux Etats-Unis. Pourtant le fait que la déflation a rendu tout moins cher, depuis la force d travail jusqu’aux entreprises, dans les pays affectés que dans le capital développé, a constitué un fort incitant à aller là-bas. Donc la dynamique d’intégration de la mondialisation a continué également, et l’effondrement de la périphérique n’est pas absolu. Mais la dépendance du marché d’exportation est encore plus grand qu’auparavant.

C’est la raison pour laquelle des pays comme la Chine ne peuvent pas devenir un vaste champ d’expansion pour le capital développé. Celui-ci peut au mieux attendre que le capitalisme chinois entreprenne une réorganisation économique qui augmente de façon énorme le fossé entre riches et pauvres. En coupant de façon drastique dans leur capacité productive " excédentaire ", les milliers d’entreprises qui ne sont pas assez profitables, et en concentrant les investissements sur les marchandises qui sont rentables sur le marché mondial, la Chine la Chine va stimuler la croissance de la demande de la population pour Ford et Coca Cola, mais en même temps beaucoup d’autres vont mourir. Ford et Coca Cola ne s’en préoccuperont pas, car ces gens n’étaient de toute façon pas des consommateurs, mais il est peu vraisemblable qu’un tel processus, s’il doit prendre place, ne provoque pas d’énormes tensions sociales et la lutte de classe , faisant éclater la stabilité politique et la discipline sociale, qui figuraient parmi les raisons principales pour lesquelles le capital étranger était attiré par la Chine.

Aujourd’hui

16. Aujourd’hui le capital développé lutte à nouveau avec la surcapacité et la chute du taux de profit. Avec un endettement privé plus important qu’à l’aube de la dernière récession et son marché boursier qui perd de la valeur, l’économie américaine ne peut désormais plus fonctionner comme le principal marché pour le reste du monde, et l’Europe ne semble pas capable de prendre le rôle de locomotive en relais. Le taux de croissance de la productivité se ralentit aux Etats-Unis. Les économistes bourgeois admettent à présent que le taux spectaculaire dont bénéficiaient les Etats-Unis auparavant n’était pas seulement du au changement technologique mais aussi à une augmentation de l’exploitation (une augmentation brusque de travail non compté et non payé, etc) qui ne peut être poursuivie indéfiniment.

Grâce à la mondialisation, l’impact de la nouvelle récession va être ressenti plus largment qu’auparavant. Elle sera dévastatrice pour la périphérie, et très dangereuse pour le Japon, et par extension pour les Etats-Unis étant donné leur dépendance par rapport à un afflux continu de capital japonais.

Mais la croissance et les profits plus élevés des dernières années ont augmenté les rentrées des états dans le capitalisme développé et leur ont permis d’éliminer ou de réduire fortement leur déficits budgétaires (sauf au Japon). Ceci leur donne davantage de marge de manœuvre pour contenir une contraction par le déficit budgétaire.

Ceci aurait pour conséquence une demande croissante de la part des gouvernement de capital financier qui va augmenter la compétition entre les Etats-Unis et l’Europe à propos des flux de capitaux et va donc allumer un gigantesque incendie entre l’Euro et le dollar qui se battent pour occuper la position de monnaie de réserve. Cette lutte peut mener à de sérieux antagonismes politiques, et à long terme peut-être militaires. En même temps, l’Europe et les Etats-Unis vont œuvrer ensemble au développement de la mondialisation et vont forcer l’élimination des obstacles à la mobilité du capital, afin de stimuler les contre-tendances à la baisse du taux de profit. La surcapacité globale va forcer les compétiteurs les plus faibles à dévaloriser davantage. La déflation va continuer à s’étendre. D’autre part, la difficulté du capital à trouver des opportunités pour des investissements rentables va augmenter la tendance à " stocker " la valeur dans les valeurs financières des capitaux les plus forts. Ce transfert croissant de richesse vers le secteur financier va miner encore davantage la demande productive et donc exacerber la surcapacité et éroder la création de nouvelle valeur.

Alors que nous pouvons voir clairement que l’économie mondiale *** entre une bulle financière énorme au centre du système et une économie réelle déflatoire, nous ne savons pas si l’effondrement est proche. Nous n’allons pas jouer à la devinette sur cette question. Mais nous devons nous attendre à ce qu’entre-temps, augmente la violence alimentée par la pression à la dévalorisation et par l’exacerbation des contradictions sociales. Nous devons également nous attendre à ce que le rejet croissant de la misère et de l’absurdité du capitalisme condamne le monde, et ce pas nécessairement à partir de luttes émanant des lieux de travail. C’est pourtant la lutte dans les entreprises, aussi différente qu’elle soit devenue, qui donne la force d’en finir avec cette absurdité.

Sander - Juin 2001


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