QUELQUES REFLEXIONS AU DEPART DES EMEUTES EN FRANCE


Je ressorts deux éléments trouvés respectivement dans un texte d’une camarade de P.I. à Bruxelles et dans un texte du réseau signé « Jorge » pour définir le cadre général de compréhension de ces émeutes : « Les banlieues françaises cristallisent la trajectoire du capitalisme décadent » ; « les gens développent leur action là où ils se trouvent ». Je me propose d’apporter à la discussion quelques questions plus générales à propos de ces émeutes, en lien avec la période actuelle et la lutte de classe.

Le capitalisme décadent se caractérise, entre autres, par des modifications de contours de la classe ouvrière, et par une destructivité extrêmement importante. Je renvoie, par rapport à ces deux points, à nos articles sur la recomposition de la classe ouvrière et sur la décadence. Ceci implique l’existence de masses véritablement chronifiées d’exclus du système qui sont très différentes de ce qu’on appelait « l’armée de réserve » en parlant des chômeurs réintégrés cycliquement dans la sphère de production. Cette masse d’exclus est très différente de ces chômeurs parce que ces derniers restent en lien avec le travail comme point de repère, forme d’organisation, d’insertion sociale, de liaison entre des individus… Les exclus chroniques, les jeunes des banlieues ne savent concrètement pas ce qu’est le travail, soit parce qu’il n’en n’ont pas fait l’expérience eux-mêmes, soit parce qu’ils n’ont même pas vu leurs parents au travail. Leur classe d’appartenance n’est pas perçue en terme de classe ouvrière mais davantage en terme de groupe des exclus, des marginaux, de ceux qui sont, par essence même, en surplus. Ceci me renvoie aussi à ce que les « communisateurs » nomment « l’inenssentialité de la classe ouvrière » : celle-ci reste nécessaire à la production capitaliste mais l’usage de la robitisation, de la technologie, donne aux travailleurs le sentiment qu’ils sont bien souvent remplacés par la machine.

Pour moi, lorsqu’on veut caractériser ces jeunes de banlieues, c’est d’éléments prolétarisés qu’on doit parler : eux ne se sentant pas véritablement pas appartenir à une classe sociale définie, ni à la classe ouvrière en particulier. Leur sentiment d’appartenance se définit donc en « négatif » (les rejetés ) plutôt qu’en positif (classe ouvrière).

Ceci pose une première question fondamentale pour nos discussions futures : l’existence de masses d’exclus est un phénomène qui fait partie intégrante du mouvement du capitalisme et est donc appelé à se généraliser et à se développer. Comment apprécier leur existence, leurs mouvements de révoltes, comment leur proposer des perspectives en arrivant à relier leur sentiment d’un « no futur » à une perspective historique, sans tomber dans des discours généraux, abstraits – et donc inutiles – sur le communisme, la classe ouvrière, etc. ? En effet, on peut se demander ce que ces jeunes peuvent développer comme type de conscience politique et comme moyen de lutte, là où ils sont placés – idéologiquement et concrètement. Dans le passé, P.I. a déjà posé, au départ de situations comme les émeutes qui ont présidé aux mouvement anti-mondialisation (entre autres à Seattle), ou au départ de mouvements de travailleurs précaires, la question de « nouvelles formes de luttes ». Nous devons en effet bien comprendre que le capitalisme, par les transformations qu’il opère sur les formes de travail et d’organisation de la production, modifie également la forme de regroupement et de travail des ouvriers. Par exemple, on voit se développer aujourd’hui une frange de travailleurs parfois bien formés, qui travaillent seuls, au contrat. Ils sont à la fois insérés mais totalement isolés et « mouvants ». Nous ne sommes pas en présence ici d’une classe ouvrière rassemblée dans des usines massives comme nous le connaissions dans le passé.

Nous avons vu se développer, chez ces travailleurs précaires, une forme d’action ponctuelle, de rassemblements très rapides (via les téléphone mobiles et internet) autour d’actions éphémères, actions qui semblent contester des rapports marchands : intrusions dans des grandes surfaces commerciales, prise de marchandises qui sont immédiatement redistribuées sur le trottoir, etc. Ce n’est pas le but de faire ici l’analyse ni l’appréciation politique de ce type d’action, mon but étant simplement de signaler que ces mouvements existent à côté des actions de grève plus traditionnels.

Il faut, pour revenir aux jeunes des banlieues, souligner la différence fondamentale entre la lutte de classe et la lutte de ces jeunes : la lutte de classe, pour moi, s’inscrit dans une rupture avec l’ordre établi et est une tentative d’organisation collective de résistance contre les conditions d’exploitations et qui s’inscrit dans une perspective de changement.

Alors que les émeutes marquent également une rupture, un refus et une confrontation mais qui ne s’inscrit dans aucune perspective. Dans les deux cas, c’est le sentiment d’un « inacceptable » pour la vie humaine (se faire exploiter à outrance, se faire traiter comme un objet de rebus) qui est à l’origine de ce sentiment de révolte. Il s’agit donc bien d’un élément subjectif – élément fondamental dans le développement de la conscience et l’action de la classe. Mais ces jeunes expriment, par leur seule destructivité, à la fois cette subjectivité, mais aussi leur absence de perspectives. Ils ne veulent pas « autre chose », ils « n’en veulent plus », c’est tout !

C’est, à mon avis, ce qui fait que nous trouvons dans ces émeutes un mélange entre une violence ciblée (symboles de l’Etat comme les écoles… de tout ce qui les opprime et les rejette) et une violence aveugle. Une autre caractéristique que je voudrais questionner est l’âge de ces jeunes : jeunes parfois très jeunes puisqu’on trouve une bonne frange d’ado entre 11 et 14 ans. En cela, je ne pense pas qu’on puisse parler de mouvements de « jeunes chômeurs » : nous sommes bien en-deça de la problématique du chômage : ils s’agit de gamins désinsérés, perdus, sans perspectives, sans points de repères, sans avenir. Il faut d’ailleurs souligner que, si la bourgeoisie monte en épingle le problème des « banlieues françaises », ces émeutes n’y sont pas limitées : des mouvements se sont produits dans d’autres pays : Belgique, Hollande, Allemagne. Il est clair qu’il y a là un problème de fond, d’absence de perspectives, de désespoir qui se pose pour cette jeunesse. Une des formes d’expression de cette violence désespérée est individuelle et adressée à l’individu lui-même : c’est le suicide (deuxième cause de mortalité chez les jeunes) les émeutes étant une violence collective dirigées contre la société.

En cela, je pense qu’il s’agit d’un élément important qui vient nourrir la réflexion de la classe ouvrière, même si elle peut se démarquer de ce type d’émeutes. Elles viennent faire écho à une vision d’un monde qui se déglingue. Ces dernières années, nous avons entendu des travailleurs participant à des manifestations ou actions de classe dire « on ne se bat pas uniquement pour nous mais pour nos enfants ». Il est clair qu’il existe aujourd’hui un questionnement profond à propos du fonctionnement global de la société et des perspectives offertes par le capitalisme : entre les guerres, le chômage, les problèmes écologiques,… il y a de quoi se poser des questions sur notre avenir humain et ce questionnement existe bel et bien !

Enfin, dernière question : celle de la violence. Elle caractérise les émeutes mais on la retrouve à d’autres endroits ces derniers temps. Souvenons-nous, par exemple, des grèves comme celle de Celatex où l’outil menaçait d’être détruit, ou la grève violente des transports maritimes corses récemment. On peut évoquer, sur un autre registre, les affrontements devenus réguliers lors de sommets économiques. Alors que, dans les pays dits développés, la classe dominante avait à sa disposition tout un arsenal d’emballage social de sa violence, des rouages d’encadrements et de négociations multiples, le détricottage du maillage social, de « l’Etat-providence », etc. nous montre une bourgeoisie beaucoup plus directement violente. La violence utilisée dans les conflits sont donc en partie la réponse directe à cette violence grandissante.

Voici donc quelques éléments de réflexions à propos de ces émeutes. Je pense donc qu’il s’agit d’un mouvement important qui mérite toute notre attention, mené par des éléments prolétarisés et qui posent, même si ce n’est pas dans une perspective de classe, une question sociale fondamentale.

Rose
Novembre 2005


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