OCCUPY : RESULTATS ET PERSPECTIVES




L’apparition des mouvements de protestation de masse qui se sont développé dans le monde entier, cumulant dans le mouvement Occupy Wall Street, a été naturellement accompagnée d'une recrudescence d'activité et d'analyse de la part de la gauche. Bien qu'il soit absolument impossible de donner une formule précise qui expliquerait le « saut » dans la conscience, ingrédient essentiel pour un tel mouvement spontané, il n’y a guère de doute que les protestations du printemps arabe, les Indignés et les mouvements Occupy, considérés globalement, témoignent d’un moment historique étonnant.

En effet, c’est le premier mouvement de la sorte, en termes de caractère spontané, du souffle de son extension mondiale, et de la vitesse à laquelle il s’est étendu. Il semblerait que le purgatoire néo--libéral des trente dernières années se termine alors que l'idéologie prédominante du capitalisme montre des signes d’effondrement. Tout en répondant à une crise toujours plus profonde et dévastatrice, les protestations ont indiqué partout les contours des états policiers naissants ainsi que leur potentiel étonnant de résistance qui était difficilement imaginable il y a peu de temps encore. Une analyse définitive est naturellement impossible tant que le mouvement se développe encore, non seulement en raison de l’apparition de nouvelles formes de lutte mais en raison du caractère hétérogène et décentralisé des mouvements. Cependant, il est essentiel de tenter une analyse, non pas pour instrumentaliser le mouvement, comme le fait la la gauche avant-gardiste, mais plutôt pour aider à donner forme à un nouvel imaginaire social en tant que participants dans les luttes, afin de pousser vers une reconfiguration révolutionnaire des rapports humains et de perturber l’inévitable dialectique de la récupération de la part du capital.

Infiniment rapide et incroyablement lent

C'est la convergence critique de deux temporalités qui aide à définir ce qui est unique dans le mouvement actuel : la vitesse légère de la micro-communication – qui a montré d’abord son importance dans le Printemps arabe comme mode d'étendre et de coordonner les protestations — couplée à la lente corporalité de la communication et de la prise de décision par les Assemblées générales. Ces protestations ont été sans aucun doute le mouvement mieux documenté de protestation dans l'histoire humaine, mettant en question l'affirmation de Gil Scott en 1971 selon laquelle la "révolution ne sera pas télévisée." Presque chaque réunion, chaque marche, chaque expression de protestation aussi bien que chaque réaction policière a été documentée par la pléthore de téléphones portables et d'appareils-photo et caméras vidéo. Non seulement documenté mais transmis, souvent en temps réel, non pas par les médias institutionnels, mais par les réseaux spontanés anarchiques des protestataires eux-mêmes. La capacité de transmettre des comptes-rendus de première main de chaque détail du mouvement à la vitesse rapide autour du globe signifie que chacun est potentiellement un John Reed ou un Victor Serge.

Ces comptes-rendus de première main sont cruciaux, permettant d’éviter les filtres idéologiques des médias du capital. Ce ne sont pas simplement des moyens modernes "de propagande révolutionnaire." La marchandisation et la production de signification ont été une partie vitale de la subsomption du travail au capital depuis des décennies maintenant. En sortant de ce circuit et en produisant de la signification de façon autonome avec les outils que le capital a lui-même fournis, le mouvement Occupy préfigure la saisie des moyens de production, un phénomène que, dans le cas des biens digitaux et d’internet, le capital semble impuissant à empêcher. L'Internet, et la communication numérique en général, sont aujourd'hui le medium essentiel de toutes les transactions financières. N'importe quelle tentative de le limiter ou de le fermer pour empêcher la diffusion des protestations – comme ce fut le cas en Egypte – perturbe également le flux sans restriction du capital.

Mais à la vitesse lumière de la communication numérique est curieusement juxtaposée la corporalité de la prise de décision qu'on trouve dans le mode d'organisation des mouvements Occupy, et en particulier dans les Assemblées générales. La prise d'une place publique -- Tahrir, Syntagma, Puerto del Sol, Zucotti et des centaines d'autres – en elle-même ne représente pas un défi au pouvoir. Le défi est ce qui est symbolisé dans l'action. La possession d'un espace – l’occupation physique en elle-même -- est en fait la salve d'ouverture dans la bataille pour l'imagination sociale et non une confrontation militaire. Un espace public, maintenant ostensiblement en dehors du contrôle du capital financier car ouvert à tous, permet une fluidité sociale essentielle. En outre, il y a quelque chose d’ extraordinaire dans la possession d'un espace. Bien qu'un espace public ne soit pas un lieu de production, et bien qu’une occupation ne stoppe pas le flux de l'activité capitaliste, une action de cette nature ne demande pas seulement une stratégie coordonnée et une tactique pour tenir l'espace, mais également une façon particulière de coopérer pour vivre dans l'espace (occupé) ensemble. C’est dans ce sens que les mouvements Occupy ressemblent à une Polis moderne comme lieu urbain auto-gouverné. Pour avoir une voix dans l’Occupation, on doit être physiquement présent, on doit être un occupant, c'est-à-dire, on doit d’abord se positionner contre la concentration de la puissance financière en solidarité avec ceux qui sont tout proches. Parmi les aspects les plus excitants des Occupations, le surgissement de voix qui ont longtemps été silencieuses, des voix de tous les jours dépourvues du jargon politique sophistiqué mais qui trouvent néanmoins des moyens de s'exprimer, parfois avec éloquence, des voix qui étonnent souvent par ce que beaucoup décriraient comme un réveil. Nous pourrions suggérer que les occupations physiques cassent momentanément la domination des rapports humains abstraits imposés par le capital, la remplaçant par des rapports réels, corporels, et humains qui ne peuvent émerger de façon autonome que dans un moment de conflit. Le capitalisme lui-même est largement défini par le contrôle du temps ; en se plaçant hors de portée des rythmes abstraits du temps capitaliste, les Occupations semblent préfigurer, de façon instinctive, les intuitions émergentes pour une émancipation humaine.

Ce mouvement est auto-formateur. Les anarchistes, les conseillistes et les autonomistes de chaque sorte ne peuvent que trouver confirmation de leurs intuitions dans les profondeurs de l'énergie créatrice qui tend vers et émerge de l’auto-organisation. En effet, le mouvement a trouvé sa voix, pas dans un programme politique abstrait, mais sous la forme même de l’auto-organisation elle-même. Le micro humain, par exemple, si bien documenté à ce jour, a très bien pu jaillir de la nécessité pendant la première manifestation sur le pont de Brooklyn (la police en interdisant l’utilisation de mégaphones, a forcé une forme de communication chorale humaine afin d’atteindre la manifestation entière) mais il est devenu le symbole de la voix unitaire d'une communauté en formation. Il est curieux de voir que le micro humain est utilisé même lorsqu’il n’est pas nécessaire pour communiquer. De manière évidente, sa fonction sert à créer un sens de la solidarité et pas simplement à transmettre des mots. La voix, une fois utilisée dans le chœur, apparaît comme le son primordial de l'unité humaine. En outre, ce mécanisme ralentit la communication, et la protège de l'attaque frénétique de la sphère des médias et permet à l’organisme d'absorber, d’ingérer, d’analyser et de sentir l'acte de communication comme déploiement créateur plutôt que comme victime d'un bombardement stratégique de l'information. La puissance des ces moments ne devrait pas être sous-estimée ; c'est un mécanisme qui rend même la plus petite voix essentielle. Ceci n'a rien à faire avec des acclamations, les huées, et les chants sans fin des rassemblements politiques qui ont pour seul but de manipuler la psychologie de foule. L'insistance accordée par les Occupiers au mode horizontal d’organisation est un élément en critique important qui maintient la Polis ouvert et dynamique malgré sa nature hétérodoxe. C’est l'une des principales caractéristiques des Occupations de rester radicalement indéterminés en tant que mouvement génératif plutôt que de rechercher à manifester un futur qui pré-figuré théoriquement. Cette dynamique donne au mouvement un caractère explosif qui peut répondre immédiatement à une conscience politique en mouvement continuel.

Composition et idéologie et en classe

Toute analyse des Occupations en tant qu’elles expriment de nouveaux modes de l'opposition au capital doit être placée dans le contexte plus général du changement d’idéologie et de recomposition recomposition physique de la classe ouvrière depuis les années ‘70. Ce contexte est plus spécifiquement l'affaiblissement de la concentration Fordiste du travail industriel et de l'hégémonie globale de l'idéologie néo-libérale. Depuis les années ’70, une recomposition de la classe ouvrière s'est produite : au travers de la décentralisation du tissu industriel au travers de vastes réseaux de sous-traitants éparpillés, dépendant de plus en plus du travail précaire et à temps partiel; au travers de la formation de la présence significative des ouvriers cognitifs qui travaillent dans les flux d’information digitale ; dans la prolétarisation du consommateur comme partie fonctionnelle du processus de production. En un mot, nous avons été témoins de la prolétarisation de la vie planétaire. La caractéristique la plus insidieuse de ces développements est la course infinie du capitalisme vers une forme d’hyper-production, excédant de loin toute capacité physique de consommer de tels produits, tout en expulsant simultanément le travail du processus lui-même par sa technification irréversible. Aujourd'hui il n'y a aucune solution raisonnable à cette crise, mis à part l’auto-destruction capitaliste. Car à mesure que la crise s’approfondit, le capital sera forcé de détruire sa capacité productive au point où il peut rétablir l'équilibre nécessaire pour un futur round d'expansion. Le prix d’une telle destruction est la pauvreté de masse et la guerre. Par conséquent comprendre la composition sociale des Occupations, on doit considérer la manière dont le prolétariat a été recomposé par la précarité, l’extension du secteur technique, et la redéfinition en tant que producteurs-consommateurs. Nous ne pouvons désormais plus parler des chômeurs comme d’une armée de réserve variant selon les fluctuations du marché du travail, ou simplement instrumentalisée pour faire pression sur les salaires. De plus en plus les chômeurs sont les masses humaines prolétarisées qui ne seront jamais employées.

L'idéologie qui a accompagné cette forme fractale décentralisée du travail est naturellement le néo-libéralisme avec ses mantras de déréglementation, de libération des marchés, de transformation de chaque ouvrier en entrepreneur, de démantèlement de l’Etat-providence, de marchandisation de tous les aspects de la culture et sa justification de concentration de richesses par les retombées positives que cela entraînerait. Idéologiquement, le mouvement Occupy est une réponse directe à l'échec du néo-libéralisme, définissant ses propres contre-solutions aux aataques précises du néo-libéralisme : rétablissement des règlements, du dé-financialisation de la culture, de la sécurité d'emploi, du rôle accru de l'état dans l'éducation, dans les soins de santé, le bien-être, les programmes de mise au travail, etc.; de manière plus générale, la redistribution de la richesse par des interventions d'état. C'est la division idéologique de principe que Occupations ont posée, pourtant on manquerait entièrement le point si on ne comprenait pas que les Occupations ont en fait ouvert un champ infiniment plus riche du discours non emprisonné dans l’opposition entre neo-liberalisme et social démocratie.

Il est assez difficile de généraliser à propos de la composition sociale ou idéologique des Occupations pour la simple raison qu’elles sont fortement localisées et hétérogènes. L'appel initial pour Occuper Wall Street a été caractérisé par une colère gauche-populiste contre la corruption financière et la concentration de la richesse, avec les participants initiaux endossant des positions réformistes et politiques radicales, anti-corporatistes et anti-capitalistes. Les compositions sociales dans divers endroits, New York, Oakland, Phoenix et Toronto, etc., on toutes des spécificités locales. On trouve un mélange de libertaires-anarchistes, de de New Agers, de sociaux-démocrates, de partisans de réformes monétaires et même de participants du mouvement Tea Party. A Occupy Phoenix par exemple, un groupe d’extrême-droite est apparu armé et dans en uniforme complet pour "protéger" les droits des protestataires contre la répression d'état.

Nous pouvons comprendre ce mélange particulier de protestataires comme expression de la composition changeante du travail, de ce qui étaient par le passé des identités claires de la classe ouvrière industrielle à la prolétarisation généralisée de la vie. Alors que ceci ouvre un vaste champ de résistance, il est peut-être plus difficile initialement de localiser la source de la crise dans le mode capitaliste de production lui-même plutôt que dans le problème plus évident de la distribution de richesse sur lequel les Occupations sont actuellement focalisées. La nature large et hétérogène des Occupations est peut-être à la fois la faiblesse et la force en ce moment. D'une part elle ouvre une possibilité significative de poser la crise comme généralement systémique, mais elle ouvre également la porte à des solutions à la crise dangereusement néo-populistes. Nous ne devrions pas oublier que le National-Socialisme dans la République de Weimar en Allemagne a également exigé une fin de « l’esclavage de la dette » tout en affirmant la dignité de l'ouvrier contre les capitalistes financiers. En 1926, une affiche électorale nazie disait :

La résonance étrangement contemporaine de ces mots devrait être un avertissement : à quel point il est important de démasquer toutes les solutions statistes à la crise. Au final, ceci peut s'avérer une question de vie ou de mort.

Occupy Oakland Rally

La dialectique de la récupération

Il y a une inversion curieuse qui est apparue par le biais des Occupations, une inversion de la linéarité prévue qui caractérise la plupart des luttes classiques. Il est plus typique que le développement de la lutte aille de la spécificité concrète du lieu de travail à la généralité abstraite de la critique sociale, de l'usine à la réunion publique, du comité de grève aux conseils ouvriers, etc. Dans le cas des Occupations, le mouvement a été renversé, du général au spécifique, de la critique sociale dans l'espace public à l'effet spécifique de la crise capitaliste, du parc Zucotti à l’occupation des maisons laissées inoccupées à Brooklyn, de Occupy Oakland aux piquets de itinérants avec les ouvriers grévistes de American Licorice Co. A Union City. C’est peut être cette dynamique qui constitue la meilleure défense contre la canalisation du mouvement dans le réformisme, le statisme et les voies populistes. C’est un dynamique d'organisation qui devrait être défendue à tout prix. Une dynamique par laquelle les luttes individuelles - la grève par exemple, l’occupation d'une maison abandonnée —sont ensuite rapportées à nouveau à l’occupation publique afin de clarifier le contexte par la confrontation ouverte des idées. La préservation des occupations de l'espace public comme forum de résistance et comme expérience d’auto-organisation est l'essence de ce qui rend ce mouvement dangereux pour le capital.

Il y a trois modes par lesquels le mouvement peut perdre son potentiel révolutionnaire, trois modes qui fonctionnent toujours ensemble dans des configurations toujours changeantes, autrefois en tant que stratégies bien planifiées par les managers et les techniciens du pouvoir et d'autres qui émergent par les habitudes internes inconscientes d'une vie dominée par le capital : la répression policière, la domination organisationnelle et la saturation idéologique . La dialectique entre ces trois modes n'a pas d’autre fonction que de diriger le mouvement dans la polarité sûre comme définie par le cadre néo-liberal/social-démocratique et de renforcer les obstacles contre l'autonomie.

L'Internet est maintenant rempli de milliers d'images de la brutalité de police qui a accompagné les occupations. Le sauvagerie de la réponse a été instructive, indiquant comment le bras répressif du capital a perçu les occupations. D'ailleurs il est apparu clairement qu'aux Etats-Unis, l'Etat était bien préparé à confronter les occupations d'une façon coordonnée au niveau central grâce au Département de la sécurité intérieure. Avec l'utilisation de la surveillance de haute technologie, avec le contrôle des foules, l’intelligence, les gaz lacrymogènes, les grenades à percussion, les barrières électriques, les sprays de poivre, la police a montré une volonté enthousiaste d'employer tous les moyens de force et de violence légale et illégale. La menace toujours présente de la violence policière fonctionne non seulement pour intimider les protestataires directement mais aussi pour créer une perception d'une aura indéniable de violence comme "état d’esprit" d'intimidation, afin de stimuler l’idée que tout réel défi par rapport à la puissance de l’Etat est futile. La violence de police sert, de toute façon, à canaliser le mouvement vers des voies plus traditionnelles et gérables, comme définies par le système établi des oppositions bien connues.

Mais la violence de la police ne peut, à elle seule, stopper un mouvement une fois qu'il s'est emparé de l'imagination sociale, des outils plus puissants sont mis en jeu, des outils qui fonctionnent précisément sur la conscience et les habitudes des protestataires et sur les masses prolétarisées en général, c’est-à-dire des outils qui sont formés par les structures organisationnelles et idéologiques du capital lui-même. La forme d'organisation horizontale des Assemblées générales -- jalousement défendues par plusieurs des Occupations - est une structure autonome qui a une qualité essentiellement générative, celle d’être une forme parfaite pour l'Assemblée comme Polis : développer des idées, analyser, évaluer, proposer et en effet imaginer en effet des voies toujours nouvelles pour le demain. Mais la forme horizontale, toute encombrante et lente qu'elle soit, sera forcée de confronter les structures d'organisation qui sont hautement bureaucratisées et rigides du point de vue hiérarchique (vertical), qu’il s’agisse des syndicats ou des partis politiques. Nous voyons avec précision ce développement entre Occupy Oakland et l'ILWU à Longview. La pression de soumission à la forme hiérarchique ne viendra pas seulement du désaccord des organisations mais viendra plus probablement de toute liste de revendications fixes faites par les Assemblées générales. De telles revendications, si elles se focalisent sur les structures légales de protection du consommateur et de distribution de la richesse, la réforme des élections, etc., déplaceraient irrévocablement le focus organisationnel vers un terrain purement réformiste qui signifierait l'instrumentalisation du mouvement. Les Occupations cesseraient d'être autonomes, génératives et ouvertes pour devenir les conduits étroits définissant les buts qui exigeraient des stratégies de commande organisationnelle.

Résister à la violence de la police et à la subordination organisationnelle, est une dynamique qui fonctionne toujours dans un champ idéologique continuellement en mouvement, mais à la fin, c’est l’idéologie qui détermine le résultat. Il est crucial d'identifier les formations du principe idéologique qui limitent spécifiquement l'autonomie du mouvement et le canalisent dans les voies qui sont facilement isolées ou dans toute sorte de solutions réformistes ou plus généralement statiste à la crise. En général, le champ idéologique est défini par la polarité démocratique néo--libérale et social-démocratique, entre le libre-marché non régulé et les marchés régulés par un état interventionniste. L’un définit l'autre. La façon dont ces formes fonctionnent dans la pratique est tout à fait différente de leur fonctionnement idéologique. L’un pose en principe une intervention forte de l'état tandis que l'autre une intervention faible. Dans la pratique cependant, toutes les deux exigent un état toujours plus fort pour maintenir la règle du capital, particulièrement en période de la crise qui s’approfondit. Les politiques dérégulatrices des néo-libéraux ne signifient pas un monde avec moins de règles mais plutôt la règle absolue et non-médiée de l’argent. Bien que les solutions démocrates cherchent la préservation du capital dans la médiation de la vie sociale directement par des formes d'Etat, les deux idéologies posent en principe l'Etat comme lieu neutre de pouvoir, exogène à l'économie.

Cependant, l'Etat moderne, dans toutes ses formes —néo-libérale, social-démocratique, ou les « socialistes d'état » d'une ère dépassée —est une structure qui se développe directement à partir des relations sociales capitalistes. Dans ses fondements, l'Etat moderne fonctionne : pour garantir la sainteté du contrat entre sujets autonomes, pour mobiliser ou subjuguer les masses pour soutenir des relations existantes de propriété (que ce soit de façon privée ou sociale), pour garantir la solvabilité de la devise et pour monopoliser la violence comme mode extra-économique d’expansion et de protection contre des menaces internes et externes, y compris le fait de camper dans un parc public ! Pour le dire d’une autre manière, l'existence de l'état est la règle du capital. Sa mission est de rationaliser et protéger l'extraction sans difficulté de la valeur du travail vivant et tout ce que cela implique. L'essence de chaque schème réformiste est la croyance que l'état peut imposer sa volonté par-dessus et au delà de l'économie pour régler sa sortie de la crise. C’est l'une des fonctions vitales de la gauche pro-révolutionnaire d’ exposer la structure "génétique" du capitalisme afin de démontrer l’apparition inévitable de crises toujours plus dévastatrices. L'état, dans sa forme même, est la locomotive de ce développement et de son auto-destruction. Les tendances réformistes puissantes qui cherchent à diriger les Occupations vers "des buts réalisables" par des réformes légales, servent à élever l'aura de l'état dans le but de-facto de rationaliser l'exploitation.

Mais les idéologies statistes, y inclus de nombreuses variétés mineures populistes et « socialiste d'état », ne sont pas la seule présence dans les Occupations, il y a également une présence significative d'anarchiste, au moins dans l'OWS à New York et Occupy Oakland. Les anarchistes ont joué un rôle significatif dans la protection de la forme d’organisation horizontale qui a permis de créer un forum pour l’auto-clarification du mouvement et un cadre pour la manifestation matérielle d'une telle clarification. Cependant, un nombre significatif des participants, peut-être la plupart, ne protestent pas en tant que représentants d’un idéologie cristallisée d’opposition. La plupart, semble-t-il, participe en raison d'un sens de colère, de rage, de dégoût, ou un sentiment plus généralisé qu'assez c’est assez ; il est temps d'arrêter collectivement la "dictature de l'argent." Les idéologies véhiculées par ces protestataires sont plus les idéologies qui prennent la forme d'habitudes de pensée liées à l’organisation matérielle de la vie sociale du capital. Le fait de se placer sans armes devant un cordon de policiers dont on ne voit même pas le visage indique que ces habitudes de pensées sont dépassées, ne conviennent plus pour expliquer la réalité de la vie quotidienne. C'est dans l'expérience directe de participation à l'opposition collective qu'on découvre des visions et des possibilités alternatives qui s'étendent au delà de ces habitudes sont extérieures aux solutions statistes à la crise.

Qu’est-ce qui doit être fait ?

Les Occupations ont posé à nouveau le paradoxe toujours présent pour des révolutionnaires. Comment participons-nous à un mouvement qui n'a pas encore posé en principe la révolution comme but conscient ? De quelle manière affirmons-nous les luttes quotidiennes et les combats singuliers tout en affirmant que seulement une transformation révolutionnaire de tous les rapports humains peut renverser l’auto-destruction planétaire que le capitalisme propose ? Soyons clairs. Nous ne croyons pas qu’il existe une sortie de la crise dans le cadre de la domination capitaliste de la société. L'univers proposé par le capital est un univers total avec la puissance d'absorber, ingérer et métamorphoser tout qui est introduit dans lui. Il ramène tout à une devise négociable simple. Toute l'existence est conçue comme ensemble d'échanges ne faisant aucune distinction parmi la richesse de la différence. Chaque existence est commensurable avec chaque autre dans le champ de vision capitaliste. Ce qui ne peut pas être réduit à cela est au mieux rendu impuissant et non pertinent, au pire violemment réprimé. C'est un monde où chacun a son prix et où le temps est argent. Dans cet univers il n'y a aucune place pour la vie.

Les Occupations, à leur manière propre et unique, avec mille voix différentes, se sont levées et ont exigé la vie. Par leurs voix et par leurs actions, elles posent en principe un autre monde qui surgira des fissures apparues dans le courant de la crise actuelle. Un monde humain qui se dégage de la prison de l’argent comptant, où on "assume l'homme pour être homme, et les rapports au monde en tant qu’êtres humains : alors tu peux échanger l'amour seulement pour l'amour, la confiance seulement pour la confiance, etc.... Chacun de vos rapports à l'homme et à la Nature doit être une expression spécifique correspondant à l'objet de votre volonté de votre vraie vie individuelle." (Marx 1844). C’est le rejet des abstractions calculatrices qui ramènent chacun individu à une masse de matière première pour l'expansion économique. C'est également un rejet de la subordination de chaque être singulier à l'architecture théorique et aux algorithmes abstraits d'une vie administrée. Il y a une compréhension instinctive de cela dans les Occupations, une compréhension que l'intégrité de l'individu peut seulement vraiment être protégée collectivement dans la lutte contre le tout ce qui le rabaisse.

Les pro-révolutionnaires qui envisagent un monde des relations humaines communistes devraient comprendre les Occupations comme un moment critique de d’auto-réalisation. Parmi leurs premières tâches, il faudrait défendre le caractère génératif autonome des Assemblées générales comme creuset essentiel pour explorer et développer de nouvelles visions des rapports humains, comme forum de résistance. Ce devrait être la tâche sans répit des communistes de critiquer l'évolution du capitalisme, démontrant son trajectoire indéniable vers la crise, une trajectoire qui est codée dans la structure même du capital. Il faudrait faire l’effort d'encourager toutes les tendances de lier les Occupations aux luttes spécifiques sur les lieux de production et de distribution afin de défier le capital à lui dans son noyau même. Les révolutionnaires doivent proclamer clairement l'impossibilité de tout statisme ou de solutions réformistes à la crise dont les revendications ne réussiront qu’ à renforcer la règle du capital en renforçant l'illusion d’un Etat neutre. Mais, également, les pro-révolutionnaires doivent soutenir toutes ces demandes immédiates qui émergent dans les luttes qui ne dépendent pas d’une meilleure régulation du capital, qui ne demandent pas l'intervention de l'Etat, mais exigent, de tant de manières, que le capital abandonne sa puissance à ceux qui exigent la vie. Le capitalisme ne donne rien sans combat !

Un mouvement de cette nature doit croître, ou se développer ou s’éteindre. Il ne peut pas rester stationnaire. À un certain niveau nous pouvons dire que la victoire temporaire des Occupations, est la bataille pour l'imagination sociale. Le discours politique bouge. Et si les Occupations finissaient demain, les échos de ce qui a été accompli se répercuteront jusqu'au prochain rond.

B. York


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