LES DEUX BATAILLES DE LONGVIEW ET LE MOUVEMENT ‘OCCUPY’




Si le mouvement ‘Occupy’, avec toute son énergie et son opposition déclarée aux pouvoirs en place, veut éviter d’être récupéré par les forces mêmes qu’il s’est donné pour but de combattre – qu’il désigne comme ‘le 1 %’ – et d’être intégré par ces mêmes pouvoirs, il doit affronter directement le pouvoir du capitalisme, et forger de vrais liens politiques avec le travailleur collectif et ses luttes contre le poids écrasant de l'austérité. Sur la Côte Ouest, dans les ports, confronté à l'assaut contre la classe travailleuse que mène le nouveau Export Grain Terminal - Terminal d’Exportation de Grains (TEG) - contrôlé par Bunge, un des plus grands agrobusiness du monde - dans son nouveau complexe industriel de Longview, d’où seront exportés des grains des USA vers l'Asie, le mouvement ‘Occupy’, de Los Angeles à Oakland, de Portland à Seattle, a mobilisé tous ces derniers mois pour soutenir les travailleurs. Le plan avéré de Bunge était de remplacer le syndicat des dockers, l'ILWU (International Longshore and Warehouse Union) par un ‘syndicat-maison’ qu’il pourrait contrôler aisément, comme partie de son plan pour "rationaliser" le travail au nouveau port, pivot de sa position centrale dans le commerce mondial de grains. C’était pour soutenir les dockers et le reste de la classe travailleuse employée dans les ports et dans le commerce de grains, les travailleurs précaires des commerces auxiliaires, les camionneurs des ports, de la marine marchande, etc., que le mouvement ‘Occupy’ a cherché à organiser des piquets volants et des manifestations de masse qui ont arrêté le port d'Oakland le 2 novembre 2011, et les ports de la Côte Ouest le 12 décembre, pour culminer dans la fermeture du Terminal de Longview lui-même, alors que son ouverture était prévue et que le premier bateau arrivait en février.

Cependant, alors que le premier bateau s’annonçait, le TEG et l'ILWU ont signé un accord de cinq ans reconnaissant le droit de l'ILWU de représenter les dockers, un accord qui, dans les termes du TEG « .. nous fournit une main-d'oeuvre sérieuse et la flexibilité requise pour faire fonctionner ce complexe du 21e siècle de manière efficace et sûre. » Le président de l'ILWU a salué l’accord comme part d’une longue liste qui « ... ont rendu beaucoup de sociétés profitables tout en fournissant des emplois salariés aux familles de communautés telles que Longview. » La ‘main-d'œuvre sérieuse’ garantit la paix sociale pendant cinq ans ; la "flexibilité" annonce la poursuite de la politique de réduction de main-d’œuvre entamée depuis des décennies. Par rapport aux autres travailleurs du vaste réseau impliqué dans le transport de grains à travers un continent puis dans l'océan Pacifique, le contrat ne stipule rien : les travailleurs précaires, les camionneurs des ports, pas moins essentiels que les dockers eux-mêmes, ont été laissés à la merci des patrons, du capital. Malgré ces faits sinistres, une grande partie du mouvement ‘Occupy’ a fait écho à l'euphorie du TEG et du syndicat : les organisateurs du mouvement ‘Occupy’ ont proclamé que l'accord était « une victoire pour les travailleurs, pour les mouvements sociaux et pour les 99% ».

C’était certainement une victoire, mais une victoire pour qui ? Certainement pas pour les camionneurs, la plupart du temps des immigrés d'Afrique de l'Est, d'Asie, et d'Europe de l'Est, qui ont arrêté le travail face aux conditions d’insécurité et au non paiement des heures d’attente dans leur véhicule. Certainement pas non plus pour les dockers pour qui la "flexibilité" signifiera l’accélération des cadences et encore plus des réductions de personnel. Une victoire - une très grande victoire - pour le syndicat dont le rôle dans la gestion et le contrôle de la main-d'oeuvre a encore été reconnue par le capital, dont le rôle de partenaire loyal dans l'exploitation du travailleur collectif a encore été reconnu par les patrons.

Ce que beaucoup de personnes, un trop grand nombre, dans le mouvement ‘Occupy’ n’ont pas saisi est qu'il y avait deux batailles très différentes qui se menaient à Longview. Et que l'intervention du mouvement ‘Occupy’ n'a pas identifié qu'une de ces batailles était une bataille intra-capitaliste, alors que l'autre était une bataille contre le capital ; que la première bataille était une escarmouche au sein du 1 % (pour reprendre le terme rendu populaire par ‘Occupy Wall Street’), alors que seulement cette deuxième bataille était une lutte de classe qui contenait les germes d'une réponse à la dimension de la classe à la crise globale du capitalisme et à la guerre du capital contre la classe travailleuse.

Que la première bataille, celle menée si énergiquement par le syndicat ILWU, et maintenant gagnée, était une bataille juridictionnelle, une bataille pour préserver le droit de l'ILWU de gérer et contrôler la main-d'oeuvre, un rôle qu'il joue depuis des décennies, garantissant son pouvoir, politique, légal et financier, même si le nombre de travailleurs qu'il contrôle s'est rétréci et que les ports ont été rationalisés dans l'intérêt du capital. Le TEG a défié ce pouvoir et, comme de nombreux bureaucrates syndicaux l’ont déclaré : « Les mobilisations du mouvement ‘Occupy’ à travers le pays, en particulier à Oakland, Portland, Seattle et Longview, ont été un élément critique pour amener le TEG à la table des négociations et forcer un accord avec la section locale 21 de l'ILWU." (Jack Mulcahy un permanent de la section locale 8). La reconnaissance par le syndicat du rôle que le mouvement ‘Occupy’ a joué dans la conservation de sa position de force sur les docks de la Côte Ouest, en apportant la paix sociale à Longview, est une reconnaissance franche de la nature de la bataille que le mouvement ‘Occupy’ a choisi de rejoindre, et de l'incapacité du mouvement ‘Occupy’ de comprendre qu'une deuxième bataille avait lieu, et que c'était dans cette deuxième bataille que les pro-révolutionnaires dans le mouvement ‘Occupy’ devaient s’engager.

Cette deuxième bataille était un combat contre l'austérité et la rationalisation, un combat qui ne pouvait être mené que par l’auto-organisation des travailleurs, en dehors et contre les syndicats. Pas un combat pour réformer le syndicat ou changer sa direction (la structure capitaliste très légale et institutionnelle garantit aujourd'hui que le syndicat est une partie intégrante du capital et de son Etat), mais une lutte qui ne peut être menée qu’avec des comités de grève élus et révocables qui ne signent pas des contrats, par des grèves sauvages qui défient le contrôle des syndicats, qui cherchent à étendre et à généralisent la lutte par delà les frontières juridictionnelles et corporatistes – qui, dans le cas des ports, s’étendraient à tous les travailleurs, dockers, précaires, camionneurs, et ceux des commerces auxiliaires.

C’est dans ce genre de lutte que les pro-révolutionnaires du mouvement ‘Occupy’ doivent s’impliquer et qu’ils doivent soutenir. Ce genre de lutte porte la promesse d'union du travailleur collectif et pose un vrai défi à l'austérité capitaliste. Et, naturellement, ce type de bataille devra faire face à l'opposition déterminée pas simplement des patrons et de l'Etat, mais également des syndicats comme organisations, avec leurs contrats qui engagent légalement et leurs vastes réseaux de liens qui les rattachent aujourd'hui aux corporations et à l'Etat. Cette bataille devra faire face à l'opposition des syndicats avec toutes les ressources dont ils disposent.

Mac Intosh


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