Editorial
LA PERSPECTIVE HISTORIQUE A VISAGE DECOUVERT




L’année 2011 s’est terminée avec, en toile de fond, une accentuation brutale de la crise structurelle du mode de production capitaliste, son effet « domino » provoqué par la mondialisation et le lien d’interdépendance des économies nationales, ainsi que des réactions de protestations multiples dont certaines sont inédites, comme celles des « printemps arabes », du mouvement des « indignés » et « occupy ».

Il n’y a pas de lien automatique entre les effets de la crise économique et le développement lutte et de la conscience de classe. Néanmoins, la situation de l’économie mondiale vient questionner d’une façon beaucoup plus fondamentale les enjeux historiques généraux : l’avenir du capitalisme, les perspectives pour la survie de la planète et de l’humanité, les perspectives économiques et politiques globales dans ce monde dominé de plus en plus ouvertement par les violences en tous genres.

Cette citation de Lukacs résume bien la situation actuelle et les enjeux historiques. D’un côté, une classe dominante aux prises avec la gestion des contradictions de plus en plus profondes et manifestes de son système économique, confrontée à la perte de pouvoir de ses idéologies (perte de sens des idéologies de gauche), poussée à montrer de plus en plus le vrai visage du capitalisme : implacable dans sa violence, sa destructivité et son absence de perspectives. De l’autre côté, un prolétariat qui, malgré ses errances, ses illusions, ses défaites, son corporatisme, … développe des réactions de ruptures sous toutes sortes de formes à travers l’ensemble de la planète, réactions qui contiennent de plus en plus clairement un questionnement sur le fonctionnement global de la société. La classe dominante mondiale est confrontée à une crise de la dette sans précédent et des tensions se sont faites jour à propos des stratégies à développer pour faire face, au moins mal, à cette crise. Entre autres, c’est la zone des pays européens qui se trouve mise particulièrement sous pression : les organismes financiers internationaux, relayés par la Commission européenne, exigent de la part des Etats européens des mesures d’austérité drastiques pour limiter la poursuite de l’endettement. C’est bien de l’existence même de toute la zone euro dont il est désormais question ! Mais les Etats sont confrontés, d’une part, aux effets pervers de cette austérité : entre autres, l’impact sur la consommation et donc, sur la relance économique, ainsi que les conséquences sociales de cette attaque directe et brutale aux conditions d’existence.

Ce sont ainsi les « spécialistes », techniciens de l’économie, ex-membres de la Commission européenne, qui sont amenés dans les gouvernements grecs et italiens et chargés de serrer les boulons de l’austérité contre vents et marrées.

La situation de la Belgique est particulière. Parce que, si, dans certains pays européens, les élections ont manifesté le désaveu des équipes au pouvoir et leur remplacement par les fractions provenant parfois du camp adverse (comme en Espagne), l’équipe formant le nouveau gouvernement belge rassemble quasiment toutes les grandes familles politiques. En outre le premier ministre, nommé après plus de 500 jours de vide de pouvoir, est l’ancien président du PS et on voit à quel point cette situation nécessite des contorsions que la classe dirigeante ne pourra probablement pas tenir longtemps. Les mesures d’austérité prises en Belgique l’ont été dans un étalement sur deux ans, dans une progressivité qui tente de concilier l’équilibre à garder entre la pression sociale et la réponse de la gauche, et l’urgence économique et la pression de la communauté internationale – entre autres de la Commission européenne.

Parce que c’est bien ça qui constitue la toile de fond de la situation sociale actuelle : une tension et un dévoilement des enjeux historiques de « changement fondamental ou barbarie » et une liaison progressive entre des mouvements de révolte. Parce qu’on le voit, il y a un lien entre l’approfondissement des contradictions économiques et les réactions de classe, entre les mouvements du Maghreb, les « indignés », et les mouvements « occupy », entre les mesures d’austérité des gouvernements et le questionnement des jeunes… Même si ces mouvements ne s’organisent pas de manière coordonnée, ils se répondent par leur contenu et la dynamique de contestation qu’ils créent de l’un à l’autre. Ils font référence les uns aux autres. Et cette potentialité, associée au questionnement sur la société, est tout à fait fondamentale pour la compréhension du système comme totalité.

Récemment, de très nombreux mouvements de grève et de protestation se sont déroulés dans les pays européens en réaction aux plans d’austérité drastiques que les Etats se voient contraints de prendre pour tenter de juguler la crise de la dette et le risque de faillites. Là aussi, ce qui est nouveau, c’est la perspective : alors qu’il n’y a pas si longtemps, on parlait encore du « wellfare state » et que les conflits sociaux opposaient les travailleurs aux patrons, les conflits qui se déroulent aujourd’hui opposent désormais des travailleurs à leur Etat voire même, à une politique européenne globale. Et même si ces mouvements sont porteurs de l’illusion qu’avec « une autre gestion », une sortie de la zone euro, ça irait mieux, ils s’inscrivent tout de même dans une dynamique beaucoup plus généralisée et donc, potentiellement plus unificatrice. Il y a également une potentialité de perte d’illusion par rapport au système capitaliste lui-même : les « perles » de l’économie mondiale, les fleurons du monde économique « riche » sont en perte de vitesse et confrontés aux même tourments que les Etats des pays « émergents ». L’économie de la première puissance mondiale bat de l’aile, les Etats européens ne peuvent plus rembourser leurs dettes et sont au bord de la faillite… Triste image que le capitalisme nous donne là !

C’est dans ce cadre de plans d’austérité qu’on a vu apparaître, sur la scène de la contestation, les « jeunes »… Jeunes prolétaires, jeunes étudiants, jeunes grecs, français ou londoniens, ceux qu’on disait élevés dans l’égoïsme individuel et l’immédiateté se battent aujourd’hui avec les armes de leurs parents, de façon collective, parfois avec un souci d’auto-organisation, contre des mesures précises qui attaquent leur quotidien mais aussi, de manière générale, leur avenir dans cette société. Il est clair que ceci participe de façon très importante au questionnement global et à l’interpellation de la perspective qu’offre le système actuel et représente donc une potentialité par rapport au développement de la conscience politique. De plus, nous avons suffisamment insisté sur la notion d’expérience de lutte et des traces que ces dernières laissent. Nous avons souvent souligné la coupure historique qui existe entre la tradition de lutte de « l’ancienne classe ouvrière » et le prolétariat recomposé d’aujourd’hui. Les mouvements de révoltes de la génération du futur représente ainsi un lien possible entre des formes d’organisation « classique » (les AG, la redécouverte des écrits politiques) et les « nouvelles formes de luttes » avec l’utilisation des technologies modernes et les nouvelles formes d’organisation du travail.

Nous ne reviendrons pas davantage sur les grèves et les manifestations qui secouent la planète. P.I. en a fait largement écho dans tous ses derniers numéros. Mais il est deux mouvements sur lesquels il nous paraît important de nous attarder, ce sont ceux du « printemps arabe », celui des « indignés », et des mouvements « occupy ». Ces derniers émergeant, d’une certaine manière, du premier.

Le « printemps arabe » a constitué une formidable expérience de lutte collective, a permis à leurs participants de sentir ce qu’est un rapport de force et le pouvoir de l’action de masse dans un tel affrontement. Ces mouvements ont aussi mélangés des oppositions prolétariennes (contre la vie chère, le chômage…) et des revendications réformistes (démocratie…). Mais la dynamique impulsée par ces mouvements, nés en Tunisie, s’est répandue comme une traînée de poudre dans tous les pays du Maghreb, au Yémen, en Syrie, en Libye et jusqu’en Chine. Ils contiennent, malgré leur caractère interclassiste et les illusions réformistes qu’ils véhiculent, une potentialité de questionnement plus fondamental sur le fonctionnement social. Et ce questionnement n’est certes pas terminé puisqu’après l’euphorie de la « victoire » vient l’amertume de la désillusion : la vengeance exercée dans les jugements des dirigeants corrompus, les espoirs dans des gouvernements « démocratiques » et « agissant pour le peuple » font doucement place à un dévoilement progressif des enjeux réels, des enjeux de classe. L’armée égyptienne n’est plus l’alliée du peuple mais bien la force coercitive garantissant la sauvegarde de la classe dominante et la pérennité du fonctionnement social ; la situation économique est toujours aussi dure et le quotidien de la majorité de la population n’a pas changé. On peut espérer que cette perte d’illusion progressive s’inscrira sur la trace des mouvements collectifs et pourra alors relancer une dynamique de rupture plus fondamentale. Nous parlions des jeunes, du pont qu’ils réalisent entre les formes classiques d’organisations de luttes et des pratiques nouvelles issues de l’utilisation des technologies modernes. Les mouvements qui ont démarrés en Tunisie et qui se sont répandus depuis lors ont été marqués par cette même caractéristique et on peut parier que la circulation extrêmement rapide de l’information et de l’appel à la mobilisation que permettent les outils de la téléphonie mobile et d’internet constitueront une donne fondamentale des mouvements futurs.

En lien avec ce courant est né celui des « indignés ». La dynamique est née en Espagne. Des « citoyens » se sont élevés contre la dégradation des conditions de vie et, en particulier, contre les expulsions de locataires précarisés de leur logement. Peu à peu, cette opposition spontanée s’est transformée en une solidarité organisée et questionnant la classe dominante dans son ensemble. Des assemblées générales se sont créées dans de nombreuses villes espagnoles. Lieux de parole, d’expression du refus du fonctionnement économique et politique actuel, de volonté de se réapproprier le champ de l’organisation politique et sociale.

Ce qui est tout à fait remarquable est le développement de ce courant « d’indignation ». D’Espagne, il est passé en France, Belgique, Allemagne, Grande-Bretagne, Grèce puis, a traversé l’Atlantique pour s’implanter à New York, Oakland, Toronto, Seattle, Los Angeles, Chicago, et bien d’autres villes encore. Et nous renvoyons nos lecteurs à l’article figurant dans ce numéro. Clairement, ce courant de contestation du système économique est à l’image du système économique : mondial. Ce qui constitue une potentialité fondamentale pour le développement de la conscience politique et l’appréhension du mode de production capitaliste comme totalité reliant, à un niveau planétaire, les aspects économiques, politiques, sociaux, environnementaux…

La classe dominante a bien saisi le danger de ce courant et elle a déployé tout son arsenal coercitif et idéologique pour le contrer. D’une part, les forces de police ont violemment délogé les « indignés », dès que la situation le leur a permis. D’autre part, les syndicats ont proposé leurs bons et déloyaux services pour tenter d’occuper et d’isoler un terrain d’authentique contestation populaire.

Les trois éléments principaux qui se dégagent de la situation sociale actuelle sont : la poursuite de la contestation – comme rupture avec le fonctionnement habituel - au niveau international ; l’approfondissement d’un questionnement par rapport à la perspective capitaliste et son expression dans les mouvements ; l’appui de certains mouvements sur d’autres avec la dynamique de liaison qu’il implique.

Ces trois éléments indiquent, malgré les tendances contradictoires (les illusions, les possibilités de replis identitaires ou religieux,…) le développement d’une conscience de classe à un niveau international.

Perspective Internationaliste


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