LES LUTTES DANS LE MONDE :
UN VENT DE CHANGEMENT


Depuis le début des affrontements qui agitent les pays d’Afrique du nord, du Proche et du Moyen-Orient, le Yémen ou la Chine, la classe dominante mène une campagne idéologique frénétique pour réduire ces mouvements à des protestations contre leurs seuls dirigeants corrompus et tyranniques. Dernièrement, les avions et bateaux commandités par les Etats-Unis et plusieurs pays d’Europe ont profité de ces mouvements pour tenter de se débarrasser du trop incontrôlable Kadhafi, sous couvert de défense des populations opprimées.

Ce battage idéologique, relayé par les médias, est bien sûr l’occasion, pour la bourgeoisie internationale, de faire l’éloge des systèmes politiques en vigueur dans les pays européens et américains, discours drapé dans la défense des « droits de l’homme ». Une analyse des événements, de leur contexte et de leurs enjeux montre que la réalité est beaucoup plus complexe et surtout beaucoup plus menaçante pour la classe dominante mondiale.

Le contexte…

Cette lame de fond de contestation a démarré en janvier 2011 en Tunisie à la suite de l’immolation d’un jeune étudiant reconverti en vendeur de fruits. Mais, si cet événement tragique mais très ponctuel a pu servir de déclenchement à de tels bouleversements sociaux, c’est qu’il a constitué l’étincelle faisant s’embraser une poudrière de misère, d’oppression et d’absence totale de perspectives.

En effet, l’approfondissement de la crise économique mondiale a provoqué, depuis 2008, une dégradation profonde des conditions de vie et de travail dans les pays pauvres et des attaques frontales au travers de plans d’austérité, de l’augmentation du chômage, de la suppression de certains « acquis sociaux » dans les pays dits « riches ». Il ne s’agit absolument pas d’une crise localisée à certaines économies fragiles ou résultant d’erreurs de gestions ou dues à la corruption de certains banquiers comme on a tenté de nous le faire croire mais bien d’une crise profonde témoignant des contradictions de plus en plus criantes du fonctionnement du mode de production capitaliste.

C’est la production de valeur qui est le moteur fondamental de ce système économique mondial. L’ensemble du fonctionnement social, économique et politique est donc soumis à la nécessité de produire de la valeur, d’en permettre l’accumulation et la circulation. Dans la logique capitaliste, la production de richesse abstraite est le but, et la richesse réelle, concrète, les biens mis à la disposition de la société, n’en sont que le moyen. Mais la croissance de l’un repose sur la croissance de l’autre. Ils doivent se développer en tandem parce que la marchandise est composée des deux : la valeur d’échange et la valeur d’usage. Et c’est le développement même du capitalisme, la généralisation de sa domination réelle sur la société, qui les sépare. La diminution du travail vivant dans un procès de production où interviennent des technologies toujours plus perfectionnées, mène, d’une part, à une baisse dans la création de valeur d’échange et, d’autre part, à une surproduction de valeurs d’usage qui peuvent être consommées de manière productive.

Aujourd’hui, cette contradiction est devenue insurmontable. Par le passé, de telles crises d’accumulation ont mené à des dévalorisations massives dans lesquelles du capital superflu et des travailleurs superflus ont été détruits à grande échelle. Tous les moyens utilisés par le capital dans les décennies passées pour tenter de contenir les problèmes n’ont fait que constituer une menace plus grave pour la survie de l’humanité, à cause de la destruction nécessaire, toujours plus féroce, pour rétablir une base stable pour l’accumulation de la valeur abstraite. La croissance vertigineuse de l’endettement, la croissance des idéologies (religieuses, nationalistes) contre « l’autre », l’utilisation par le capital des convulsions sociales, provoquées par sa propre crise, pour faire la guerre, la croissance de la destruction environnementale, sont tous les signes indiquant que le capitalisme va dans cette direction mortifère.

Mais la classe capitaliste ne cherche pas la dévalorisation en soi. Au contraire, elle essaye de s’en protéger. Par exemple, en réduisant ses coûts, en licenciant des millions de travailleurs, en réduisant les salaires de ceux qui restent, en les faisant travailler plus durement, en réduisant les dépenses étatiques pour le maintien en vie de masses croissantes de superflus, pour créer plus d’espace pour la croissance des profits. Cela se traduit par l’appauvrissement de masses de prolétaires. Les prix du logement, de l’énergie et des produits de première nécessité deviennent hors de portée.

Ceci était à l’origine des émeutes récentes dans des pays moins développés qui sont touchés les premiers et le plus durement par ces mesures. Dans son numéro précédent, P.I. a largement fait écho aux révoltes survenues en Afrique, en Egypte, en Inde et en Chine. C’est ce même rejet de la hausse des coûts de la vie imposés par la crise du capitalisme, qui a animé les protestations de janvier au Maghreb.

Nous sommes donc devant une économie mondiale minée par les écueils de son propre fonctionnement. Les conséquences se marquent tant au niveau de l’augmentation des faillites des entreprises et des banques que dans l’endettement sans précédent des Etats, mais aussi par les coupe-sombres effectuées dans le volume de l’emploi, les salaires ou tous ce qu’on nomme les « acquis sociaux ». Le mode de fonctionnement économique actuel n’a d’autre perspective à offrir au monde que celle de la destruction massive de valeur, l’expulsion hors des circuits de travail et la paupérisation grandissante. Les mouvements actuels ont démarré sur cette absence de perspectives et sur la réaction à la pression économique et sociale. Toute la question, pour la classe dominante, est celle de sa capacité à maintenir un contrôle social et à canaliser les mouvements sociaux, nous reviendrons sur cette question fondamentale plus loin.

Les mouvements qui se déroulent en Afrique du Nord, au Yémen, au Proche et Moyen-Orient, en Chine… sont donc à replacer dans ce contexte d’aggravation profonde de la crise économique mondiale et de ses répercussions sur le prolétariat, travaillant ou sans emploi. Ils expriment une révolte contre les augmentations de prix mais également, et ceci est fondamental, contre l’absence totale de perspectives (autres que des destructions en tous genres) présentées par le système capitaliste. Cette absence de perspectives apparaît de plus en plus fortement et touche l’ensemble de la planète. Analyse des mouvements…

Avant de parler des forces et des faiblesses de ces mouvements, il est important de les replacer dans la dynamique générale de réaction du prolétariat mondial contre l’exploitation et la dégradation incessante de ses conditions de vie et de travail. Par ces mouvements, le prolétariat international réaffirme son existence et son pouvoir de résistance et c’est un élément fondamental lorsqu’on se questionne sur l’avenir de l’humanité.

Pour revenir plus précisément aux mouvements qui ont débuté en janvier, on peut souligner deux caractéristiques : leur caractère interclassiste et leur forme particulière.

Il est clair que des vagues d’opposition fondamentale qui secouent des pays entiers drainent à la fois plusieurs couches de la population et des revendications très diverses. Nous ne sommes pas ici en présence d’une réaction contre un plan d’austérité précis ou contre des fermetures d’entreprises mais bien devant l’explosion de réactions devant l’oppression sous toutes ses formes. Il est donc normal que se soient mêlés, dans ces mouvements, des pans entiers du prolétariat et des pans d’autres couches sociales. De même, les revendications économiques contre la vie chère et la pénurie d’emplois se mélange aux aspirations d’une plus grande liberté et aux illusions quant aux politiques démocratiques. Un tel mélange ne doit pas nous faire oublier la présence du prolétariat dans cette dynamique, ou nous amener à déconsidérer l’importance des mouvements. Ce caractère interclassiste est aussi coloré par la composition du prolétariat dans les différents pays touchés. Par exemple, si l’Egypte a des zones d’industrie et un prolétariat qui s’est encore manifesté récemment lors de grèves violentes, l’économie tunisienne est basée davantage sur les entreprises de service.

En cela, les mouvements de révolte qui agitent Afrique du nord, Proche-Orient et Moyen-Orient, Yémen, Chine… expriment à la fois le refus de la misère engendrée par le mode de production capitaliste, la recherche de nouvelles perspectives, mais aussi l’illusion dans les espoirs de changements de directions politiques. Ils reflètent ainsi la difficulté, pour le prolétariat mondial, d’émerger comme classe aux intérêts distincts de ceux de la classe dominante et à envisager une société nouvelle en rupture avec le fonctionnement économique, social et politique capitaliste.

Toute la question des « transformations démocratiques », si elles reflètent les tentatives des classes exploitées de se dégager de la terreur policière et de la répression brutale, ont surtout pour soubassement la question des formes de contrôle social les plus adéquates pour la classe dominante. En effet, nous l’avons souligné plus haut, ce qui constitue le cœur du fonctionnement capitaliste est la production, l’accumulation et la circulation de la valeur. Tout ce qui peut entraver ce processus est donc une menace à l’existence même du mode de production capitaliste comme le sont les grèves et toutes les actions venant bloquer cette production et cette circulation de la valeur. La stratégie de la classe dominante consiste donc à la fois à trouver les meilleures formes de contrôle social pour éviter toute entrave au processus de valorisation mais, en cas d’incendie social, d’identifier le terrain de revendication sur lequel elle pourra céder sans remettre en question la sacro-sainte loi de la valeur.

La croyance dans la « solution démocratique » n’est pas généralisée et les masses d’émigrés abordant les côtes de l’île de Lampedusa viennent démontrer que la perspective des changements politiques ne constitue pas une perspective de survie pour bon nombre de prolétaires. A propos de la « démocratie », l’attitude des bourgeoisies internationales a été exemplative face aux événements sociaux en cours. Les dirigeants américains et européens ont soutenu, durant des décennies, les tyrans aujourd’hui bannis parce qu’ils constituaient un outil de contrôle social efficace à la préservation des intérêts économiques et stratégiques américains et européens. Dès lors que ces tyrans commençaient à devenir des pions trop fragiles, voire, trop encombrants, les dirigeants américains et européens ont joué une autre carte : celle du « disjoncteur » dans la personne d’un dirigeant érigé en paratonnerre du ras-le-bol social. D’autre part, et nous l’avons déjà observé dans d’autres pays où les régimes autoritaires dominaient, les formes d’organisation « démocratique » de l’Etat se révèlent plus adaptées, parce que plus souples, aux exigences de la production et de la circulation de la valeur. Là où le poids d’une bureaucratie, d’un contrôle étatique rigide venait alourdir les échanges commerciaux, les structures du néo-libéralisme se montrent beaucoup plus efficientes. D’autre part, au niveau du contrôle social, le contrôle diffus et plus discret des régimes démocratiques se montrent, là aussi, beaucoup plus efficace que des systèmes qui ne disposent que de la force brutale directe pour assurer leur domination. Le système « démocratique » bourgeois entraîne davantage d’adhésion que les systèmes autoritaires.

Les aspirations présentes dans les mouvements de protestations à plus de liberté et à des régimes plus « démocratiques » sont donc à voir dans ce contexte. La démocratie, comme toutes les institutions composant le système capitaliste, se transforme, suivant ainsi les transformations du mode de production lui-même. La démocratie de 2011 n’est plus la démocratie du 19eme siècle.

On a assisté à des retournements de vestes assez caricaturaux dans l’attitude de certaines bourgeoisies européennes et l’exemple de la diplomatie française et de ses déclarations balayant un rayon de 360 ° a montré les mouvements d’adaptation de la classe dominante. De même, nous l’avons déjà mentionné, l’OTAN et l’Alliance Atlantique, faisant preuve d’un tardif mais héroïque sursaut, ont décidé d’intervenir militairement en Lybie. Alors qu’il y a peu de temps, Kadhafi était accueilli avec tous les égards dus à ses richesses pétrolières et aux contrats commerciaux juteux qu’il pouvait souscrire, ce même Kadhafi est maintenant dénoncé comme le fou sanguinaire qui assassine sa population. Quelle découverte ! Lorsqu’on voit le caractère tardif de cette intervention ainsi que le flou, voire les contradictions dans l’énoncé des missions de cette intervention et de leurs limites, on peut aisément imaginer que c’est bien la protection des intérêts stratégiques, politiques et économiques qui sous-tend ce réveil « humanitaire »…

Mais il faut aussi souligner un autre aspect idéologique important par rapport à la Lybie : en intervenant militairement, la classe dominante a indiqué comment elle entendait poser les problèmes : comme en Irak, nous sommes invités à comprendre que la classe dominante « nous défend » contre les « terroristes et tyrans de tous ordres » qui « menacent le monde démocratique et civilisé ». Un écran pudique est donc posé devant la misère des populations, devant l’exploitation sans scrupules exercée par les entreprises américaines et européennes des ressources locales.

La situation est, en effet, très délicate : zone de production de pétrole majeure, tout le Proche et Moyen Orient est en proie à des mouvements populaires qui menacent l’équilibre déjà fragile de cette région sensible. Il s’agit donc, pour la classe dominante des pays « démocratiques » de préserver ses intérêts économiques, de tenir un discours idéologique de promotion de la démocratie, de soutenir la modernisation de régimes politiques obsolètes, tout en ne provoquant pas une situation de chaos généralisé qui irait à l’encontre des intérêts économiques et stratégiques américains et européens. C’est ce qui explique ce mélange d’interventionnisme et d’attentisme dans la politique actuelle des pays « démocratiques ». A cela, il faut ajouter la situation particulière des Etats-Unis déjà trop embourbés dans la présence en Irak et la guerre en Afghanistan et qui a donc choisi de pousser sur le devant de la scène les pays européens, eux-mêmes empêtrés dans leurs rivalités et dans des divergences stratégiques.

Un deuxième élément à souligner par rapport à ces mouvements est leur forme particulière. A plusieurs reprises ces dernières années, P.I. avait pointé les « nouvelles formes de luttes ». Les caractéristiques que nous en avions dégagées à l’époque se retrouvent à nouveau dans les mouvements actuels, comme d’ailleurs, dans toute une série d’autres mouvements qui ont mobilisé les jeunes grecs, français ou londoniens il y a quelques mois encore.

Ainsi, nous n’assistons plus à des mouvements organisés autour de partis politiques, de perspectives à long termes, mais bien à des regroupements éphémères effectués grâce aux technologies de la communication (téléphones portables et réseaux internet), conçus comme des protestations diffuses et sans couleur politique particulière. Les jeunes, longtemps rangés dans la catégorie de la « bof génération », taxée de nihilisme et d’individualisme, sont souvent aux avant-postes de la contestation.

Mais les mouvements actuels sont importants à un autre titre : ils constituent une expérience de lutte collective, de capacité à s’opposer, de capacité à dire « non », à refuser l’ordre établi. Pour beaucoup de protestataires, ces actions constituent la première expression de leur opposition et la compréhension de la force de l’action de masse.

Ces expériences, combinées au questionnement sur les perspectives, ne manqueront pas de laisser des traces importantes pour le développement futur de la conscience politique du prolétariat.

Enfin, nous ne pouvons pas terminer sans dire un mot de la situation en Chine. Rappelons-nous le mouvement de protestation a démarré en Tunisie et s’est propagé comme dans un jeu de domino aux pays du Maghreb, au Yémen, au Proche et au Moyen-Orient. Mais le vent le la colère a soufflé jusqu’en Chine où il a rencontré une situation sociale agitée depuis de nombreuses années. P.I. le soulignait encore dans le numéro précédent de sa revue, les mouvements sociaux qui se déroulent en Chine touchent clairement le prolétariat qui s’oppose aux conditions d’exploitation effroyables auxquelles il est soumis et qui constitue la base du développement économique du pays. Et le fait que la Chine soit contaminée par les mouvements d’Afrique du nord est interpellant à plus d’un titre. D’une part, elle montre – s’il fallait encore s’en convaincre – la réactivité du prolétariat mondial qui peut donc s’embraser à la moindre étincelle. D’autre part, et ceci concerne les perspectives à plus long terme, la capacité d’opposition du prolétariat à ses conditions de vie et de travail constitue la réelle et unique menace à la poursuite du fonctionnement du mode de production capitaliste. C’est en cela que le prolétariat représente la contradiction fondamentale au sein du système : classe à la fois nécessaire mais aux intérêts totalement opposés, elle a le pouvoir de remettre en question le processus même de production et de circulation de la valeur, de mettre à mal les profits que les dirigeants capitalistes engrangent par le biais de la pression salariale.

Pour conclure…

Il est clair que le maintien en vie de ce système ne pourra générer, quelque soient les formes qu’il prendra, que davantage de misère, de guerres, de destructions de l’environnement et, au bout du compte, de dégradation profondes de la condition d’existence des êtres humains. La lame de fond qui a pris naissance en Tunisie et se propage actuellement dans de nombreux pays vient démontrer que le prolétariat, même s’il est mêlé à d’autres classes sociales, ne reste pas passif devant la dégradation de ses conditions de vie et de travail. Mais ce qui continue à se poser, au travers de ces mouvements, est la question de la perspective historique. Fondamentalement, l’exploitation féroce, la destruction de la planète, les guerres, l’exclusion massive hors du circuit de la production, la paupérisation croissante… restent la seule et nécessaire perspective au maintien en vie du fonctionnement capitaliste. Aucune amélioration temporaire, qu’elle soit économique ou politique, ne viendra remettre en question cette pression et cette dégradation accrues. Seule la remise en question des fondements de cette société, à savoir, la concentration du fonctionnement économique sur la production de valeur, pourra constituer une réelle remise en question de cette perspective mortifère du mode de production capitaliste et déboucher sur une perspective radicalement différente pour l’humanité.

Rose

Mars 2011


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