PÉNURIE ARTIFICIELLE DANS UN MONDE DE SURPRODUCTION


Que l'on considère la surcapacité globale actuelle comme une cause ou comme un effet de la crise économique, une chose est certaine : il n'est pas facile de faire des profits dans un monde qui baigne dans la surproduction. Le capitalisme est né dans la pénurie et ne peut pas fonctionner sans elle. Il semble donc logique que la crise crée une tendance à la restaurer artificiellement. Mais quelle incidence a-t-elle sur les chances de l'économie globale de trouver une issue à ses affres actuelles ?

La plupart des analyses sur comment a surgi la crise actuelle insistent les mécanismes de formation des bulles. Les débats font rage sur les mesures à prendre pour empêcher qu'ils se reproduisent à l'avenir, mais c'est comme débattre sur la manière de traiter les lésions cutanées d'un malade du Sida. Le problème est bien plus profond. Indépendamment de leurs spécificités, les bulles représentent toujours une incapacité du capital à tenir ses promesses. L'argent qui a alimenté ces bulles a été investi comme gage de profits à venir. Quand il devient clair que ce profit ne se matérialisera pas, la bulle implose. Quand cela se produit dans un seul secteur, on peut blâmer la mauvaise gestion, les abus et les malversations qui se sont produits dans ce secteur. Dans la crise du marché du logement aux USA, il y avait certainement de quoi blâmer ; de même dans la crise du marché du crédit qui a suivi. Et dans l’automobile aussi. Mais aujourd’hui ce sont des économies entières qui implosent dans les bulles. Il existe bien des raisons spécifiques pour expliquer pourquoi cela se produit d’abord ici et pas ailleurs, mais la chaîne des bulles implosantes devient si longue que les raisons spécifiques ne peuvent plus expliquer ce qui devient un phénomène généralisé. La base du problème n'est pas différente en Grèce que dans la crise de logement : pas assez de profits générés pour satisfaire les attentes du capital investi.

La crise de la dette poursuit son escalade, malgré tous les discours sur le rétablissement naissant. Naturellement, la crise ne suit pas un cours de descente linéaire mais l'espérance qu'une récession profonde doive mener à un rétablissement fort, comme l'hiver mène au printemps, n’est qu’une pensée magique. Comme c’est une pensée magique de parler "d’économie embourbée" comme si c'était une voiture qu’on pourrait faire redémarrer avec des câbles et un chargeur. Je doute qu’il y ait beaucoup d'économistes qui croient vraiment à cette image. La plupart d'entre eux se rendent compte que les mesures anti-crise peuvent au mieux empêcher la déconfiture pendant un certain temps, un temps dont on aura grand besoin pour restructurer l'économie.

Mais comment ? Les mesures d'austérité s’imposent. Les consommateurs, les travailleurs, les sociétés, les gouvernements doivent dépenser moins pour pouvoir faire face aux paiements futurs au capital parce que, autrement, la valeur des capitaux existants s’effondrera. Mais toutes ces mesures d'austérité, qui ne feront que se renforcer avec le temps, diminuent la demande. La surcapacité de l'économie augmente. Les opportunités d'investissement rentable diminuent. La tendance pousse les détenteurs de capital vers l'investissement spéculatif, vers la création de nouvelles bulles de richesse factice dont les implosions créeront de nouveaux chocs. Les gouvernements sont inévitablement poussés à avoir des politiques contradictoires. Ce qu'ils créent d’une main, ils le détruisent de l'autre. Leurs mesures d'austérité minent leurs politiques de rétablissement, et ces dernières, en créant de nouvelles dettes, de nouveaux gages pour de futurs profits, minent les premières. Comment sortir de ce dilemme ?

UN NOUVEAU PARADIGME DE CROISSANCE ?

Il n'y en a pas, autant que je sache ; du moins aucun qui puisse éviter une dévalorisation en flèche du capital, avec ses conséquences dévastatrices pour la reproduction de la société. Ce que nous pouvons espérer de mieux est que cette expérience traumatisante montrera clairement que la base même de l’économie mondiale, la production pour le profit, est devenue obsolète. Mais si on est un politicien ou un économiste qui travaille pour un laboratoire d’idées ou pour un gouvernement, on doit évidemment croire que ‘yes, we can’ Que les chocs peuvent être absorbés et qu'un nouveau paradigme de croissance peut en émerger. Trois priorités stratégiques découlent de cet espoir. Aucune n’est nouvelle, mais la situation actuelle leur donne une nouvelle urgence.

1. Augmenter les profits en abaissant les salaires. Plus spécifiquement, combiner autant que possible la production fordiste (production en masse sur la base du travail à la chaîne) avec des salaires les plus bas possibles. Ce qui signifie intensifier la globalisation. Utiliser le surplus de main-d’œuvre du marché mondial, accru par la crise, pour baisser les salaires, partout où c’est possible, en dessous la valeur de la force de travail, c’est-à-dire, en dessous du coût nécessaire au salarié pour reproduire sa vie. Aucune limite à cela, sauf la résistance de la classe travailleuse. Le fait que payer des salaires en dessous de la valeur de la force de travail détruise la force de travail ne représente pas une limite quand celle-ci est abondante. Comme toute marchandise en surproduction, la force de travail doit être dévalorisée. C’est une tendance irrésistible dans la logique du capital. Résister devient donc, dans la pratique, refuser d’être une marchandise, rejeter la forme valeur.

2. Augmenter les profits en coupant les faux frais, en éliminant autant que possible le capital constant ou variable superflu. Cela signifie se débarrasser des entreprises, des sites industriels et des travailleurs dont on n’a pas besoin, et réduire autant que possible les frais de gestion de la population superflue. Pas une tâche facile, naturellement. L'aide des syndicats qui, de par leur fonction de gestionnaires de la force de travail, comprennent que ce dont ils s'occupent c’est d’une marchandise qui doit se plier à la logique du marché, sera indispensable.

3. Augmenter les profits en créant artificiellement des conditions de pénurie. Développer une économie parallèle, globale, centrée sur les pays les plus avancés et donc protégée par ses marchés exclusifs de la tendance déflationniste qui engloutit inévitablement la majeure partie du monde. Ce qui implique de déplacer le centre de gravité de l'économie, celle qui rapporte le plus de profits, de la production des marchandises à la production d'innovation, de nouvelles techniques pour la production de marchandises ; un éloignement des économies d'échelle (dont le rendement devient négatif avec l’accroissement de la surcapacité) pour viser une adaptation constante, une création constante de pénurie.

Les deux premiers objectifs stratégiques ne connaissent pas de limites objectives ; ils dépendent de la possibilité de vaincre la volonté de survivre des êtres humains, de détruire leur capacité de se concevoir comme autre chose que des marchandises. Mais ce n'est pas de cela que cet article veut traiter. Dans la suite de ce texte je veux traiter du développement du troisième objectif et de la limite qu’il rencontre.

"LE TAO DU SOUS APPROVISIONNEMENT"

Revenons à la question de comment faire des profits dans un monde qui baigne dans la surproduction ? Hugh MacLeod formule le problème sur son site Web de cette façon :

"Tout poste de travail de gestion de niveau moyen qui se crée, trouve des masses de personnes disponibles et capables. Toute entreprise qui a besoin d’acheter les services d’une agence publicitaire ou d’une société de design, en a des douzaines à sa disposition, prêtes à assurer le travail. Toute personne qui veut acheter une nouvelle voiture, trouve des centaines de fabricants et de négociants de voitures à portée de main. Je pourrais continuer indéfiniment. Je pourrais aussi poursuivre sur la quantité de braves gens que je connais qui sont coincés dans ces marchés pléthoriques, et comment ils se réveillent chaque matin, glacés jusqu’aux os, pris d’angoisse et de malaise. Alors peut-être qu’il faudrait se mettre au “ Tao du sous approvisionnement ”. Si seulement 100 personnes veulent acheter vos gadgets, n’en fabriquez que 90. S’ils en veulent seulement 1000, n’en faites que 900. S’il n’en faut que 10 millions, alors faites en 9 millions. Ce n'est pas la science infuse, mais ça demande de la discipline."

Cela demande plus que de la discipline cependant. Et parfois de la science infuse aussi. Le problème avec la stratégie de Hugh est que quand il y a un trou dans le marché, le capital le remplit. Quelqu'un d'autre fera ces gadgets, à moins qu'il y ait un moyen de l'en empêcher. Il en existe.

Il existe l'arme émoussée du protectionnisme, mais le retour de bâton s’avère le plus souvent contre-productif. Il y a aussi le contrôle du marché au moyen de la concentration du capital. C'est naturellement une tendance constante dans toute l'histoire du capitalisme mais elle s’accélère dans les périodes qui précèdent des convulsions majeures : au tournant du passage du 19ème au 20ème siècle, vers la fin des années 1920 et dans la dernière décennie. Les conditions de crise actuelles facilitent encore plus la concentration du capital. Les sociétés les plus fortes achètent à bas prix leurs rivales affaiblies et y attachent d'autres dans de soi-disant ‘alliances stratégiques’ qui s’emparent du marché à travers des réseaux plutôt que par des monopoles déclarés ou des accords de cartel explicites. Dans beaucoup de secteurs le nombre d’acteurs décisifs a été tellement réduit que des monopoles de fait (diamants) ou des oligopoles (pétrole, bauxite, aviation) tiennent d’une main de fer le marché global. Là où cette tendance est peut-être la plus évidente c’est dans la production des matières premières finies, mais elle est présente dans toute l'économie, depuis les logiciels et les opérations bancaires jusqu’à l’alimentation industrielle et la vente au détail. Pour ces conglomérats géants il n'y a aucun besoin d'une connivence explicite pour exercer leur capacité commune à fixer des prix au-dessus de la valeur de leurs produits et pour réduire conjointement l'approvisionnement dans ce but (comme quand les principales compagnies pétrolières ont réduit leur capacité de raffinage dans la dernière décennie) .

Mais alors que le degré sans précédent de concentration de capital assure de beaux jours à la manière ‘traditionnelle’ d'obtenir les bénéfices supplémentaires, par le contrôle monopolistique ou oligopolistique des marchés existants, il existe une autre manière de les obtenir, qui est plus frappante, plus typique de la période actuelle : la marchandisation de la connaissance.

UN MONDE DE BREVETS

Une société qui présente une nouvelle marchandise (ou une nouvelle méthode pour produire des marchandises, ce qui est aussi une marchandise) sur le marché, a par définition le monopole sur elle et, de ce fait, la possibilité de fixer son prix au-dessus de sa valeur, autant que le marché peut le supporter. A cet égard, cela n’a pas d’importance que la nouveauté soit vraie ou artificiellement créée. Grâce à une publicité massive, Nike a réussi à convaincre les consommateurs que ‘Air Jordan’ était quelque chose de différent et meilleur que les autres baskets, et les fait payer à un prix indépendant de la valeur créée par les ouvriers indonésiens qui fabriquent ces chaussures (dont les salaires, soit dit en passant, ne représentaient qu’une petite fraction de l'argent versé à Michael Jordan pour qu’il accepte d’en faire la publicité). Naturellement, les coûts de ces campagnes de publicité sont intégrés dans le calcul du prix, mais en même temps elles servent à éjecte du marché les sociétés plus petites, qui ne peuvent pas dépenser de telles sommes dans le marketing. Il en résulte que les frais de marketing absorbent une part toujours plus grande des dépenses totales des grandes compagnies.

Quand Apple a récemment présenté son iPad, la nouveauté était plus qu'une impression, mais le même mécanisme s'applique. En tant que vendeur exclusif de ce produit, Apple peut demander un prix bien au-dessus de ce que cela lui coûte de les fabriquer dans ses usines en Chine . Personne d’autre ne peut faire un iPad. Sa production est protégée par des brevets. La recherche de pénurie artificielle est une cause et un résultat de la croissance vertigineuse de la technologie de l'information, de la biotechnologie et autres développements basés sur la connaissance et leur application répandue dans toutes les branches d'industrie. En conséquence, l’augmentation des brevets, après avoir connu un cours lent mais très régulier depuis la fin du 19me siècle, a explosé dans les années 1980. Les droits de propriété intellectuelle sont devenus une clef de voûte dans les accords commerciaux internationaux signés depuis, et les autorités américaines et européennes ont à plusieurs reprises rallongé la durée des brevets et du copyright.

Il y a des brevets sur tout. Au total il en existe plus de 32 millions, et chaque année s’y ajoutent presque deux millions, interdisant le droit d'employer, développer et vendre des technologies, des programmes, des produits, des méthodes de recherche et de production, des procédures, même des parfums et des couleurs, à quiconque excepté le propriétaire du brevet et ceux à qui il l’autorise. Même une grande partie de nos gènes tombent maintenant sous des brevets et ne peuvent pas être étudiés sans payer un permis à leur "propriétaire".

Evidemment, ce dernier en tire grand profit. Les brevets durent en moyenne 20 ans et peuvent être renouvelés, alors qu’une compagnie pharmaceutique met en général un à trois ans pour récupérer les coûts de R&D (recherche et développement) de nouveaux produits. La croissance sauvage des brevets ne se limite pas aux secteurs où on pourrait s’y attendre, ceux qui s’appliquent au développement de nouveaux biens de consommation comme les produits pharmaceutiques. Dans le domaine des machines électriques par exemple, entre 2002 et 2006, les sociétés ont enregistré 92 082 nouvelles demandes de brevets aux USA, 264 686 au Japon, 49 477 en Allemagne, 24 514 en Chine et 8 757 au Royaume-Uni .

Comme l’écrit l’économiste britannique d'Arnold Plant : "Une particularité des droits de propriété des brevets (et copyrights) est qu’ils ne proviennent pas d’une pénurie des objets qui deviennent propriété privée. Ils ne sont pas une conséquence de la pénurie. Ils sont une création délibérée du droit écrit, et, alors qu'en général l'établissement de la propriété privée cherche à préserver des biens rares, tendant à nous pousser à les faire ‘apprécier à leur juste valeur’, les droits de propriété des brevets et des copyrights rendent possible la création d'une pénurie des produits privatisés, qui ne pourrait pas être entretenue autrement."

Microsoft a déclaré en 2004 (de manière on ne peut plus éhontée, vu que plusieurs de ses produits tels que ‘Word’ et ‘Excel’ sont des dérivés d’autres inventions non brevetées) que son but était d’enregistrer 3 000 nouveaux brevets par an, une augmentation de 50 %. En plein dans le mille. Toyota a obtenu plus de 2000 brevets rien que pour sa ‘Prius’. Son objectif est de rendre impossible aux autres de développer des hybrides sans payer un lourd tribut à Toyota. Ces exemples expliquent pourquoi la vitesse du changement technologique est beaucoup moins impressionnante que ce que l'augmentation en flèche des brevets pourrait laisser croire. Comme ils couvrent tant de choses, ils empêchent efficacement le développement de nouveaux produits par des concurrents sans licence. Beaucoup de brevets ne sont même pas appliqués à de nouveaux produits. Leurs propriétaires attendent simplement que d'autres développent quelque chose de semblable afin d'extorquer des honoraires. Cette recherche de surprofits requiert des armées des chercheurs et encore plus d’avocats pour imposer la pénurie artificielle, qui est constamment menacée, car la connaissance est communicative par nature et entraîne de nouvelles connaissances. Seules les grandes sociétés peuvent se les payer, ce qui crée une autre barrière d’exclusion des concurrents en puissance. Plus généralement, tout cela exige également de vraies armées, la puissance des Etats, pour maintenir un ordre mondial dans lequel la pénurie artificielle est protégée.

PAS D’ISSUE

Au centre de cette tendance vers une économie basée sur la pénurie artificielle se trouve la technologie de l’information, qui a entraîné la tendance du capitalisme à baisser à l’extrême la valeur des produits. Comme cela ne coûte pratiquement rien de reproduire les biens numériques, leur valeur sociale, en termes marxistes, est également pratiquement nulle. Ils sont en effet abondants et on ne peut les rendre rentables qu’en sabotant la loi de la valeur, en limitant la concurrence pour empêcher le marché d’établir les prix librement. D'autres compagnies qui basent leurs stratégies de profit sur la pénurie artificielle expriment la même tendance. Leurs coûts de production réels sont habituellement très bas mais leurs profits ne le sont pas. Mais quelle est la source de ces profits ? Puisque le temps de travail nécessaire pour reproduire leurs marchandises est de plus en plus réduit (le coût de la R&D peut être élevé mais il n'a pas d’incidence sur le coût de la reproduction), la partie non payée, la plus-value, se réduit aussi et ne peut pas expliquer la hausse des profits. Le profit est de la plus-value mais il vient d'ailleurs : il est payé par les clients.

C'est pourquoi c'est une erreur de penser qu'une économie globale avancée, basée sur la pénurie artificielle, pourrait fonctionner à un niveau parallèle, à l’abri de la crise générale. Elle se nourrit de la valeur produite ailleurs et donc elle taxe effectivement le reste de l'économie. Plus elle marche, plus elle taxe. Elle dépend donc de la capacité du reste de l'économie de payer cet impôt, et donc de sa capacité à créer de la nouvelle valeur. Pas très beau tout ça.

Ainsi, malgré le désir des capitaux basés sur la pénurie artificielle de se dégager du désastre (que la réaction de l'Allemagne face à la crise de la dette en Grèce a bien illustré), il n'y a aucune issue. Au contraire, investir le capital dans une production qui crée relativement peu de valeur, ne fait qu’aggraver le problème général.

On peut cependant prévoir que les capitaux visant à crée cette pénurie artificielle continueront à récolter des profits plus élevés que la moyenne, même si le taux de profit moyen continue à diminuer. Et donc la production de ces marchandises continuera à attirer une plus grande part de capital. Ce qui en fait un facteur de premier ordre pour la formation de nouvelles bulles (tout comme avant), annonçant de nouveaux chocs pour un système qui s'accroche désespérément à la pénurie.

Sander


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