« INSURGENT NOTES » :
UNE NOUVELLE PUBLICATION REVOLUTIONNAIRE


Cet article analyse les positions prises par le nouveau journal internet « Insurgent Notes ». Même s'il y a beaucoup d’éléments auxquels nous souscrivons à cette nouvelle publication, nous marquons notre désaccord avec certaines des conclusions théoriques. Nous avons choisi de concentrer notre analyse sur deux articles: L'éditorial «Présentation d’ Insurgent Notes et l'article de Loren Goldner "Le moment historique qui nous Produit ". Les lecteurs de Perspective Internationaliste peuvent lire le texte intégral sur le site web de « Insurgent Notes » et d’apprécier ainsi « Insurgent Notes » et notre critique. Nous espérons aussi que « Insurgent Notes » répondra à nos commentaires.

Dans un monde où ce qui est défini comme «communisme» relève souvent du « capitalisme d'État », l'apparition d'un journal qui définit son objectif comme la suppression de la production de valeur est une chose positive. « Insurgent Notes » qui est apparu à l'été 2010, est une nouvelle publication en ligne qui vient d'une perspective similaire à la Perspective Internationaliste, et comme nous, « Insurgent Notes » définit le communisme comme l'abolition du salariat et de la production de valeur. En conséquence, l'apparition de « Insurgent Notes » devrait être bien accueillie, mais, alors que nous sommes d'accord avec « Insurgent Notes » sur de nombreux points, nous trouvons qu'il est nécessaire d'examiner et de critiquer plusieurs points.

L’éditorial du premier numéro, «Présentation de Insurgent Notes » indique que si, pour l'instant, il n'existe que comme publication électronique, ce n'est pas son but ultime. Grâce à la création de groupes d'étude et le développement des réseaux, il cherche à devenir une organisation politique qui développera la théorie et l’intervention, en participant aux luttes de masse, et favorisant le regroupement avec d'autres groupes pro-révolutionnaires et individus.

Nous saluons cette initiative. Les participants de « Insurgent Notes » partagent notre vision du et de comprennent que la révolution exige la destruction de la forme valeur. L'initiative de lancer une revue et d'établir un réseau pour faire connaître et discuter leurs idées peut apporter un véritable enrichissement au débat entre révolutionnaires et à leur praxis. Le danger serait de devenir simplement un autre secte, assise sur ses positions comme une poule sur ses oeufs, mais « Insurgent Notes » dit très clairement que c'est le contraire de ce qu'il veut.

Nous sommes d'accord. PI a depuis longtemps soutenu la nécessité d'une renaissance du marxisme, et de l'urgence de discuter et de débattre ouvertement dans le milieu pro-révolutionnaire. En 2009, en réponse à la crise économique actuelle, nous avons publié une lettre ouverte au milieu pro-révolutionnaire, afin de stimuler le débat, les discussions et même la coopération plutôt que de simplement défendre notre propre château de sable. Mais si tel est l'objectif, comment atteindre le résultat ?

« Insurgent Notes » fait valoir qu'il a lancé ce projet parce que "n’avait pas trouvé de place au sein des groupements existants." Ceci est bien sûr leur droit, mais comme il y a beaucoup de groupes déjà existants qui ont les mêmes objectifs que « Insurgent Notes », la question se pose: pourquoi commencer quelque chose de nouveau au lieu d'unir leurs forces à une tentative existante qui tente de faire de même ?

Il peut y avoir de bonnes raisons (et nous donnerons quelques éléments des différences existantes dans cette revue), mais l’éditorial ne fournit pas de réponses précises à cette question.

« Insurgent Notes » fait référence à Marx et Engels, qui ne perdent pas leur temps à participer à des débats sectaires après la défaite de 1848, mais « Insurgent Notes » ajoute que nous ne sommes pas dans une période de reflux aujourd'hui, ce qui semble contredire l'idée de cet argument. (Il convient également de noter que Marx n’évitait pas la polémique.)

Il est évident que la décision de créer une organisation distincte est une décision politique. Dans les passages de son éditorial « Insurgent Notes » propose 10 points pour un «programme minimal d'accord." Une grande partie du programme est très claire, notamment l'insistance sur l'engagement de l'abolition du salariat. La plupart des positions défendues sont partagées par PI, mais nous voyons aussi que ces points restent vagues ce que nous ne pouvons accepter. Par exemple, alors qu’« Insurgent Notes » rejette « l’Etat socialiste» en tant que «modèle pour le genre de société nous voulons construire», ils ne font pas explicitement référence à la composante capitaliste de ces Etats.

De même, alors que « Insurgent Notes » rejette les partis existants social-démocrate et communiste ainsi que les trotskystes et les partis maoïstes, l'ancienne organisation est décrite comme organisation capitaliste, mais les nouvelles ne le sont pas. Par contre, le trotskisme est encore décrit comme «la continuité sérieuse» de la tradition bolchevique contrairement au maoïsme. Ils rejettent «l'anti-impérialisme» et de «critiquent les syndicats, mais leur pratique n’est jamais liée aux stratégies pro capitalistes.

« Insurgent Notes » pourrait bien considérer ces observations, comme le type de discussions sectaires qu'il veut éviter, cela parce qu'un certain degré de relâchement est inévitable afin de ne pas rebuter des gens qui peuvent ne pas être clair sur la nature de classe de ces organisations politiques, alors qu’ils seraient « clairs » sur le but que nous voulons tous atteindre. Cependant, certains camarades au sein d’« Insurgent Notes » pourrait analyser cela différemment. C'est le cas pour S. artésien, qui défend avec ardeur la «révolution cubaine» dans un débat sur internet, la liste «Meltdown III» cette année. Pour nous, cependant, l'imprécision n'est pas une vertu.

Toutefois, cette imprécision dans les positions est contrée par une insistance sur la nécessité du programme, pas de programme dans le sens bordiguiste d'un schéma rigide imposé, mais d'un plan pratique, qui doit être articulée à l'avance par une avant-garde de la classe ouvrière pour la révolution de réussir. « Insurgent Notes » critique Lénine et rejette tout paradigme léniniste, mais les éléments principaux sont les mêmes. Ce point se trouve clairement dans l'éditorial lorsqu’il fait référence aux « Piqueteros » d’Argentine ». L'article défend ainsi implicitement que la révolution aurait été possible en Argentine en 2001, si seulement les « Piqueteros » avait eu un programme, si quelqu'un leur aurait suggéré les mesures à prendre pour la suite du combat.

De manière radicale, « Insurgent Notes » soutient que «... aucune force n’était prête à franchir la prochaine étape cruciale et à réorganiser la production sur une base de la classe ouvrière." Sans doute, nous pouvons convenir que la force qui aurait dû veiller à ce que la prochaine étape pusse se faire était bien la classe ouvrière, mais l’insistance dans l'article et la référence à un « programme », laisse entendre que si les « Piqueteros » avait eu un programme ils auraient été couronnés de succès. Il s'agit simplement d'un vœu pieux.

« Insurgent Notes » cherche à aller au-delà des théories et élaborer des stratégies pratiques trop. L'article de Goldner, soutient, que «sans une couche militante" armée programmatiquement"... sans avoir une idée concrète de « l'autre projet de société » (pour utiliser un langage de certains), le mouvement disparaît." L'article se termine par l’énoncé "d’un programme pour les cent premiers jours d'une révolution prolétarienne victorieuse dans les pays clés, et dans le monde entier." Cette tentative de penser et de parler plus concrètement sur la révolution mérite des applaudissements. Il nous encourage à penser en termes pratiques sur le processus révolutionnaire, pour aider à faire sa possibilité plus visible. Des objectifs abstraits ne suffisent pas.

Toutefois, le problème de cette perspective, c'est qu'elle implique d’abord un monde capitaliste défait politiquement par la classe ouvrière, afin qu’après les mesures raisonnables que Goldner suggère puissent être appliquée. Comme si, au cours de lutter contre et vaincre le capitalisme, la production de marchandises et la distribution ne seraient pas attaquées et détruites et reconstruites, de sorte que, après la victoire, nous aurions besoin d'une avant-garde pour nous expliquer que nous avons besoin de choses comme " la santé et les soins dentaires » (point 12) ou" un raccourcissement global de la semaine de travail » (point 16). Bien que nous soyons en désaccord sur d'autres questions, nous sommes d'accord avec le soi-disant « Communisateurs », sur le fait que voir la révolution comme une conquête du pouvoir politique, suivie de la transformation sociale et économique de la société, doit être rejetée. Si et quand la lutte des classes devient révolutionnaire, cela résulte d’une praxis de « de-marchandisation », de destruction du capitalisme, et de re-construction à l’extérieur de la forme valeur.

Goldner a soin d'ajouter que sa croyance en un programme d’avant-garde ne signifie pas "de nier le rôle souvent important et créatif de la« spontanéité », dans la phase ascendante de la lutte, lorsque le mouvement semble aller de mieux en mieux, et se renforce." Il a raison de mettre le terme spontanéité entre guillemets parce que ce que l'on entend vraiment est la pratique des luttes de masse n'est pas dirigée par des partis ou syndicats, ce qui implique des actes spontanés mais aussi des réflexions, la discussion, la préparation, de nouveaux modes de prise de décision collective. Goldner limite son rôle à la phase ascendante de luttes, ce qui est correct, car le fait que la lutte régresse résulte du fait que la spontanéité, cette énergie collective, commence à refluer. La question est de savoir si une avant-garde préconisant les mesures appropriées peut changer le cours des choses. Bien que rien ne puisse être exclu, la preuve historique n'est pas évidente. Quelles sont les causes du déclin de cette énergie ? D’après Goldner, c'est l'absence d'un programme. Nous pensons que l'absence de révolution en Argentine n'était pas uniquement due au manque d'idées quant aux mesures pratiques à prendre. Il n'y aura pas de révolution tant que la classe ouvrière a la tête enveloppée dans le nationalisme et, plus généralement, dans une perspective d’un monde basé sur la défense de la valeur. Il ne faut pas confondre un affaiblissement (temporaire) de la classe dirigeante avec un renforcement du camp prolétarien. Il n'y avait pas encore de situation révolutionnaire en Argentine, et aucune programme d’avant-garde aurait pu changer cela.

Dans les années 1950, Socialisme ou Barbarie a demandé l'opinion Anton Pannekoek au sujet des réactions possible d’un groupe révolutionnaire face à un coup d'État stalinien. Castoriadis était d'avis qu'il serait souhaitable pour un groupe révolutionnaire de lancer son propre coup d'Etat pour le bien de la révolution. Pannekoek a fait valoir que même sans la participation de la classe ouvrière, les staliniens pourraient tout aussi bien pu prendre le pouvoir. Le résultat serait le même. À notre avis, le rôle des groupes révolutionnaire et des publications comme « Insurgent Notes » ou le travail d’une avant-garde de la classe, espérée par Goldner émergeront effectivement, mais ne se focaliseront pas sur des « avis à donner » ou « des conseils sur ce qu'il faut faire ». Ce que cette avant-garde a réellement à offrir ce sont les résultats de travaux théoriques, la vision des enjeux des conflits qui surgissent indépendamment de ce qu'ils font ou ne font pas. Cela ne signifie pas qu'ils doivent s'abstenir d’élaborer des propositions concrètes sur ce qu'il faut faire. Les révolutionnaires, à la fois comme individus et comme organisations politiques participent avec enthousiasme à l'avenir les luttes, dans les actes spontanés ainsi que la réflexion, la discussion et la préparation de nouveaux modes de prise de décision collective.

Bien sûr, nous allons défendre les mesures à prendre et dénoncer les mesures inadéquates. Ce n'est pas le problème. Il s’agit de comprendre qu'il faudra beaucoup plus pour arriver à une situation révolutionnaire qu’une simple insatisfaction générale par rapport à l'état actuel des choses, et par rapport à une bourgeoisie nationale dans le désarroi. Il faudra plus de temps, de plus en plus de luttes qui conduisent à une désorganisation plus grande du capitalisme et offrant des perspectives et la possibilité de l'abolir. Nous espérons être utile dans ces luttes. Dans l'intervalle, nous devrions éviter un vœu pieux, en imaginant que les situations révolutionnaires sont juste derrière le coin, en fétichisant le « programme» comme l'ingrédient manquant pour assurer la réussite.

Un dernier point sur lequel nous voulons discuter, c’est l'évolution du capitalisme. Dans son aperçu de l'évolution du capitalisme et des enjeux d'aujourd'hui et son « programme des 100 jours », Goldner n’accorde que très peu d'attention aux changements dans le mode de production, dans la production et la circulation de la valeur, et comment cela affecte à la fois les règles du capitalisme, la subjectivité la classe ouvrière, et la maturation du potentiel de la révolution. Il évoque brièvement la transition de la domination formelle à la domination réelle, qui, selon lui commencé en 1870 et s'est terminée en 1940.

Ici, nous entendons le processus par lequel le contrôle externe de la « forme valeur » s’exerce sur le processus de travail et l’intériorise. Ceci est réalisé grâce à la technologie, dont le développement est piloté par la chasse aux profits excédentaires. C'est une guerre de conquête de la forme valeur, non seulement du processus de travail, mais de tous les processus sociaux que le capitalisme contrôlait formellement, de l'extérieur. Certes, cette conquête a commencé avant 1870, sinon on exclurait toute soi-disant révolution industrielle. Et certainement, cette évolution n'a pas pris fin en 1940, lorsque technologies de l'information était encore à venir.

En ce qui concerne les changements dans le mode de production depuis les années 1970, Goldner l’attribue à une cause unique : la nécessité pour le capitalisme d’affaiblir la position de la classe ouvrière après la vague de lutte de classe des années 60 et début des années 70. Nous convenons que ce fut un facteur important (voir par exemple notre article sur le post-fordisme), mais ce n'était certainement pas le seul.

En fait, ces changements se sont produits en premier lieu parce que la transition à la domination réelle continue et que la soif de profit du capitalisme se poursuit. Une conjonction de facteurs a créé le post-fordisme, et les réduire à l'objectif d'affaiblir la classe ouvrière, sans tenir compte des changements dans la production et la circulation de la valeur qui se déroulait effectivement, est réducteur.

Ces changements doivent être compris afin d'évaluer de façon réaliste les contradictions et les perspectives du capitalisme, afin de saisir à la fois comment la classe exploitée est subjectivée et où se situe le potentiel pour briser cette mainmise. En ce sens, le cadre de Goldner semble luxemburgiste : le capitalisme se développe grâce à la destruction des sociétés pré-capitalistes, puis se tourne vers l'intérieur et s'auto-cannibalise, ce qui se reflète dans la culture et correspond à une analyse s’accordant avec «le matérialisme historique» orthodoxes. Il écrit:

En quoi cette culture possédait une force émancipatrice, et comment, puisque elle reflète le pillage, et l'auto-cannibalisme ne sont pas expliqués. Encore une fois, une telle vision est trop étroite. Il faut expliquer l’ascendance du capitalisme de l'accumulation primitive. On ne peut réduire l'histoire des 30 dernières années à l'auto-cannibalisation. Et la culture ne peut être réduite à un simple reflet de ces tendances. Il est vrai que les idées dominantes sont les idées de la classe dirigeante, mais, cela ne signifie pas qu'elles soient les seules.

Nous avons choisi de mettre l'accent sur les points de désaccord d’une critique, mais nous espérons que cette critique ne sera pas mal interprétée. Nous avons critiqué les points importants et constatons que nous avons plus de convergences que de différences. Il s’agit de pouvoir poursuivre le débat.

Fischer


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