La lutte des classes :
EXACERBATION DE LA PERSPECTIVE HISTORIQUE


Des mouvements de classe continuent à se produire un peu partout dans le monde, reflétant ainsi les attaques de plus en plus frontales de la classe capitaliste aux conditions de vie et de travail du prolétariat. Tous les mouvements qui se sont déroulés dernièrement en Grèce, mais aussi en Espagne, en France ou en Allemagne, ainsi que la manifestation européenne organisée en septembre contre l’austérité à Bruxelles, sont une réaction contre le démantèlement progressif des systèmes de sécurité sociale, les mesures d’austérité et les pertes d’emploi. Ces attaques directes sont la conséquence de l’approfondissement sans précédent de la crise économique mondiale qui s’est révélée au grand jour en 2008. Depuis le début de l’aggravation de la crise, en 2007, on estime les emplois perdus à travers le monde à plus ou moins 35 OOO.

Nous nous arrêterons plus longuement sur des réactions prolétariennes qui se sont passées durant l’été 2010 dans des pays asiatiques, essentiellement la Chine, le Pakistan, le Bangladesh et le Cambodge. Ces mouvements se sont caractérisés par des demandes d’augmentation de salaire spectaculaires ainsi que par des affrontements violents avec les forces de police.

Tous ces mouvements de classe, s’ils expriment l’antagonisme fondamental entre les intérêts prolétariens et les intérêts de la classe capitaliste, témoignent également de tendances générales existant au sein du capitalisme. En effet, ce mode de production doit impérativement produire sans cesse plus de valeur et plus de profit. Et dans cette recherche effrénée de profit, le système capitaliste réduit au maximum tous les coûts de sa production, qu’ils concernent le capital constant ou le capital variable. De plus, le système économique est de plus en plus miné par ses contradictions internes. La crise des « subprime » de 2008 n’a fait que révéler la profondeur et l’étendue de la crise mondiale et la fragilité du système et des procédés inventés pour poursuivre l’accumulation.

De manière générale, le mode de production capitaliste a toujours tenté de réduire au maximum les frais «d’entretien » de ses travailleurs. Dans cette économie mondialisée, les producteurs utilisent la main-d’œuvre bon marché des pays pauvres, lorsque cette production ne demande pas une technologie trop développée et une main-d’œuvre trop qualifiée. La pression que la classe capitaliste exerce sur ces travailleurs n’enest que plus forte. Ceci concerne le salaire, bien sûr, mais touche aussi aux conditions de travail et de vie de manière plus globale. Ainsi, l’accès à l’enseignement, aux soins de santé, à un logement salubre, ainsi que des conditions de travail vivables, sont bien souvent partiellement ou totalement hors d’accès pour les travailleurs des pays pauvres. Certains mouvements qui se sont déroulés en Asie et en Afrique le montrent : parmi les revendications, nous trouvons des demandes d’augmentations de salaire de 100%, de 300%, d’accès à l’eau potable et aux soins médicaux… Mais tous les secteurs sont touchés par les réactions de classe et la Chine connaît des mouvements de protestations dans ses usines de pointe comme les usines de construction automobile.

Même s’il n’y a aucune automaticité dans le lien entre crise et lutte de classe, la dégradation globale et mondiale des conditions de vie et de travail sont porteuses d’une potentialité importante. Non seulement, celle de montrer aux prolétaires la réalité de l’exploitation capitaliste mais aussi le caractère général et mondial de cette exploitation. Quel que soit le régime politique, l’organisation plus étatisée ou plus libérale de l’économie, le mode de production impose sa loi implacable et poursuit son seul objectif : produire sans cesse plus de valeur. Devant ce rouleau compresseur que constituent les mesures d’austérité, pressions sur les salaires, dégradations sans précédents des conditions de vie des prolétaires, on peut imaginer que ces derniers seront amenés à réagir par des mouvements de classe. MAIS VENONS-EN A QUELQUES EXEMPLES DE MOUVEMENTS SOCIAUX… Début juillet, au Pakistan, 10 000 travailleurs des chantiers de démolition de bateaux manifestaient et se mettaient en grève. Les conditions de travail sont particulièrement pénibles et dangereuses sur ces chantiers, la journée de travail dure entre 12 et 14 heures et le salaire moyen est de 3 dollars par jour. Ce n’est un secret pour personne que ces bateaux contiennent des matériaux toxiques, voire mortels, tels que l’amiante et que ce qui ne peut être fait dans les pays où existe un semblant de législation, sera fait à mains nues par ces travailleurs des pays pauvres.

Parmi les revendications, ces prolétaires demandaient une augmentation de 100 % de salaire, une inscription à la sécurité sociale, l’accès à des soins médicaux, à l’eau potable et la présence d’une cantine sur le lieu de travail.

Au Bangladesh, après des mois de manifestations, ce sont 50 000 travailleurs d’une cinquantaine d’usines du secteur textile d’Ashulia, dans la banlieue de Dhaka, qui se sont mis en grève. Une des principales revendications est une demande d’augmentation du salaire minimum de 300%. Le conflit est toujours en cours, les autorités ayant proposé une augmentation de 80% acceptée par certains syndicats et refusée par d’autres…

Au Cambodge, dans la banlieue de Phnom Penh, fin juillet, 3000 travailleuses du secteur textile se sont violemment heurtées aux forces de police après avoir arrêté le travail. Ces usines produisent pour de grandes marques telles « Gap » ou « H&M ». Le montant du salaire journalier de ces travailleuses est d’une Livre par jour. Elles protestaient contre les salaires bas et les conditions de travail.

En Inde, à Hanjigarh, dans l’Etat oriental d’Orissa, des émeutes ouvrières ont mobilisé des milliers de travailleurs du secteur du raffinage. Au cours de ces émeutes, ils ont saccagé les bureaux de la raffinerie du géant britannique Vedanta. Là aussi, ce sont les conditions de travail qui étaient en cause.

Au Mozambique, ce sont des pillages, des manifestations et des émeutes qui ont jeté dans les rues des faubourgs de la capitale, Maputo, des milliers de personnes. Elles protestaient contre la brusque augmentation du prix du pétrole, du blé, du pain, de l’eau et de l’électricité.

Depuis plusieurs années, la Chine connaît des mouvements de protestation souvent violents. En particulier, ils ont mobilisé les travailleurs venant des campagnes, poussés par la faim à l’exil vers les grandes villes et n’obtenant souvent que du travail dans des conditions plus que précaires. On se souvient des suicides de travailleurs les lieux de production mais aussi de nombreuses grèves. La Chine connaît un développement économique important basé essentiellement sur l’exploitation effrénée de sa main-d’œuvre. Les investisseurs étrangers ont aussi été attirés vers cette économie en pleine croissance, d’une part, grâce à la stabilité actuelle du système politique et de l’économie chinois, mais aussi parce que la Chine représente un marché potentiel énorme. Le développement économique a eu des répercussions profondes, créant une classe de nouveaux riches – et donc de consommateurs. Mais les travailleurs ont, eux aussi, fait pression sur la classe capitaliste pour arracher des améliorations de salaire. Les très nombreuses grèves qui se sont déroulées dans ce pays ont souvent été des mouvements revendiquant une amélioration des conditions de travail en lien avec le développement économique, là où la plupart des grèves des pays européens étaient davantage des réactions à la dégradation des conditions de vie et de travail.

Ces mouvements du prolétariat chinois ont souvent été réprimés avec une grande violence. Si cette violence n’est que le reflet de la guerre qui oppose les deux classes antagoniques que sont la classe capitaliste et le prolétariat, la classe dominante chinoise était menacée par trois phénomènes particuliers : une compétition sans cesse plus forte avec des pays à la main-d’œuvre meilleur marché comme le Bangladesh ou le Vietnam, la crainte d’une flambée de l’inflation et, par-dessus tout, le développement des mouvements autonomes de la classe prolétarienne. En effet, comme dans tous les pays où les syndicats sont trop ouvertement mêlés au pouvoir, le prolétariat a tendance à organiser ses réactions de classe en dehors de ceux-ci. Les prolétaires chinois ont donc développé une capacité à mener des mouvements de classe de façon autonome.

A côté de la répression brutale des forces de l’ordre, la classe dominante chinoise se voit contrainte, pour contenir des explosions sociales futures, d’alléger temporairement la pression sur le prolétariat tout en renforçant son encadrement idéologique. Ainsi, déjà en 2008, le pays se dotait d’un nouveau code du travail, plus favorable aux travailleurs. On peut raisonnablement imaginer que ce n’est pas par bienveillance, par souci du bien-être de sa population que les autorités chinoises ont consenti un tel sacrifice. Dans le même ordre d’idées, les autorités locales de la province du Sichuan, au sud ouest de la Chine, vont augmenter jusqu’à 44,4% le salaire mensuel minimum à partir de ce 1er août 2010.

Après la relance des exportations apparue fin 2009, les provinces industrielles ont été confrontées à un manque de main-d’œuvre. En effet, suite au développement économique des provinces reculées du pays, les travailleurs qui venaient habituellement de loin pour peupler les usines ont trouvé du travail près de chez eux. Sur le marché du travail, l’équilibre entre l’offre et la demande s’est donc soudain révélé favorable aux ouvriers non qualifiés. Du coup, les usines et les gouvernements locaux du sud et de l’est de la Chine ont été contraints, pour attirer de la main-d’œuvre, de concéder des avantages aux travailleurs. D’autre part, on compte qu’à partir de 2015, la population active commencera à décroître et notamment, le nombre des 15-24 ans qui constituent actuellement l’essentiel de la main-d’œuvre employée dans les usines produisant pour l’exportation.

Mais tout ceci a un effet pervers et montre bien dans quelles contradictions est prise la classe dominante, de manière générale. La recherche de profits implique d’augmenter la productivité et, entre autres, en réduisant au maximum tout ce qui concourt à la reproduction de la force de travail. Les salaires extrêmement bas de la main-d’œuvre chinoise en ont fait, pour les investisseurs et producteurs chinois, américains et européens, une main-d’œuvre attractive. Mais rien n’est moins dangereux pour la classe capitaliste que les conflits sociaux qui rendent imprévisibles et déstabilisent la production. C’est cela qui contraint la classe dominante à accorder des augmentations de salaires, des améliorations des conditions de vie et de travail qui, du coup, rendent cette main-d’œuvre chinoise moins attractive. Voilà une des contradictions qui mettent la classe dominante sous pression. Voilà une des contradictions que la crise structurelle du mode de production capitaliste va encore exacerber.

CONCLUSION

Les conflits sociaux que nous avons évoqués ainsi que la situation de la Chine ne sont que les reflets de la situation actuelle. Mais elle préfigure aussi les contradictions dans lesquelles la classe dominante va très probablement se trouver dans les années à venir : approfondissement de la crise et de ses manifestations, répercussions directes sur les conditions de vie et de travail du prolétariat, exclusions massives de travailleurs du secteur de production, constitution de masses de chômeurs totalement sans ressources, sans espoirs, multiplication des réactions sociales face à ces dégradations sur tous les fronts, déstabilisation du secteur de la production pour la classe dominante…

Le seul rempart dont dispose la classe capitaliste mondiale pour tenter de canaliser les mouvements de classe est constitué par les fractions de gauche et ses organisations syndicales. Comme nous l’avons vu dans les pays «émergents », la classe dominante favorise elle-même l’installation de syndicats ; comme nous l’a montré la manifestation contre l’austérité organisée à Bruxelles en septembre, les organisations syndicales tentent de contenir les sentiments d’inquiétude et de colère des prolétaires européens dans des initiatives soigneusement encadrées par des cordons sanitaires prêts à faire taire toute voix discordante, comme ce fut le cas dans la répression policière exercée lors de cette manifestation contre des éléments contestataires. Tenter de négocier ou de donner des cadres légaux, tenter d’empêcher l’expression réelle de l’antagonisme de classe, voilà le rôle des fractions de gauche et des syndicats. Bref, la situation actuelle est riche de potentialités parce que la tension entre classe dominante et prolétariat ne peut que s’accroître avec son cortège de misère et de violences. Certains ont déclaré que la guerre des classes était devenue un concept obsolète. La situation présente nous montre qu’elle n’a jamais été aussi aiguë !

Rose


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