VENEZUELA
"LE SOCIALISME DU 21EME SIECLE" - ET ÇA CONTINUE !


Suite de l’article paru dans Perspective Internationaliste 51-52. Ce texte est la deuxième partie d’une analyse des bases socio-économiques et politiques de la prise de pouvoir de Hugo CHAVEZ au Venezuela, et de la trajectoire de son régime « bolivarien ». Son auteur, Sergio Lopez, connaît très bien la situation politique du Venezuela. Cet article a été publié par « KOSMOPROLET », revue éditée par « Freundinnen und Freunde der Klassenlosen Gesellschaft » de Berlin

Au cours des deux années qui se sont écoulées depuis que l'article ci-dessus a été écrit, beaucoup de choses se sont passées au niveau politique au Venezuela. Trois élections ont eu lieu, qui ont montré que le soutien enthousiaste à Chavez s'érode, sans pour autant constituer une menace sérieuse à son pouvoir. En même temps, le pays dépend toujours économiquement du pétrole et les tendances décrites dans le texte sont toujours là.

Aucun signe d'un mouvement ouvrier autonome qui pourrait défier les bases des rapports capitalistes ne s’est manifesté. Concernant les autres groupes sociaux tels que les paysans ou la population marginalisée, c'est encore moins le cas. Après des variations du prix du pétrole qui ont atteint les 150 $ par baril en août 2008, le Venezuela est maintenant confronté à la crise économique mondiale. Bien que le prix actuel du baril de pétrole soit de 50 $, il n'est pas au-dessous du niveau de 2005, l'Etat et son économie s'étaient rapidement habitués à ce petit "extra", de sorte que la baisse actuelle provoque quelques signes d'abstinence.

Après la réélection de Chavez en décembre 2006, on a proclamé les cinq moteurs sur la route du "socialisme du 21ème siècle" :
1) les amendements à la constitution bolivarienne passée par Chavez en 1999,
2) habilitation des statuts,
3) campagnes d'éducation massives,
4) restructuration géographique de l'administration publique ("la restructuration géographique" est probablement une expression étrange ; il s'agit de démarquer les limites de l'autorité entre le gouvernement central, les états locaux, etc..) et finalement
5) extension à tout le pays des conseils communaux (jusqu'à maintenant ils existaient seulement dans certains endroits, maintenant ils existeront partout). Immédiatement, la campagne électorale au sujet des amendements prévus à la constitution a commencé.

Ceux-ci incluent la possibilité de réélire le président indéfiniment, la réorganisation de l'Etat territorial – en partie basé sur les conseils communaux -, l'abolition de l'indépendance de la banque centrale, et – sorte de carotte – la semaine de travail de 36 heures. L'objectif global de toutes ces politiques a été décrit comme la construction de l'économie socialiste, et le mot d'ordre "La Patrie, le socialisme ou la mort" est devenu partie intégrante de la rhétorique obligatoire de chaque événement officiel ou politique. Entre-temps, la construction du PSUV (Parti Socialiste Uni du Venezuela), le nouveau parti politique des adeptes de Chavez, était imposée en exerçant des pressions sur les employés de l'Etat et les personnes impliqués dans les "misiones". Selon le PSUV, il a pu atteindre le chiffre de 5 millions de membres juste avant le référendum sur les changements de la Constitution en décembre 2007.

Ce n'est pas tant un renforcement de l'opposition qui a fait de ce référendum la première défaite du "Comandante" – en fait, l'opposition a seulement pu augmenter légèrement sa part de voix – mais plutôt le manque d'enthousiasme d’une partie non négligeable des défenseurs traditionnels de Chavez. Le fait qu'il a obtenu 1,5 million de voix de moins que le nombre d'adhérents que le parti déclare indique que la partie la plus pauvre de la population a d'autres sujets de préoccupation – précarité des approvisionnements alimentaires, infrastructures pourries, déficience du ramassage d'ordures et niveaux de criminalité effrayants. Le camp du chavismo s'est fissuré de plus en plus et, comme le référendum n'était pas au sujet du futur du gouvernement, le "chantage" habituel à la menace d'un retour de l'opposition a à peine fonctionné. A ce moment il était déjà clair que la population marginalisée des centres urbains a cessé de constituer le rempart du chavisme (le conflit permanent entre les autorités locales et les marchands ambulants a certainement contribué à ce fait).

Après que le premier moteur vers le socialisme se soit grippé, les quatre autres ont aussi perdu de leur force. Ainsi, dans la perspective des prochaines élections régionales, la campagne suivante a été lancée : les "trois R" (révision, rectification et relance). En outre, les lois d’exception avaient été passées début 2007 – bien que limitées à 18 mois – et théoriquement elles auraient permis au gouvernement de mettre en pratique les changements constitutionnels rejetés au référendum. De nombreux décrets ont été passés à la dernière minute avant la fin des 18 mois, sans avoir pour autant de réel impact – sans parler de l'instauration de la semaine de travail de 36 heures.

Le chavisme a gagné les élections régionales (novembre 2008) en nombre absolu de voix, emportant donc la plupart des états locaux. Cependant, les plus grandes villes (la capitale Caracas comprise) et les trois états les plus importants d'un point de vue économique sont passés à l'opposition. Ce sur quoi on a annoncé qu'un autre référendum sur la question apparemment centrale de la réélection indéfinie du président allait se faire en février 2009. Cette fois le chavisme a gagné. Il semblerait que, pour le moment, le cirque électoral permanent ait pris fin, mais qui sait...? Des membres éminents de la vieille et de la "nouvelle" opposition sont confrontés à des attaques de plus en plus fortes, certaines mêmes, criminalisées. Le gouvernement central travaille dur pour miner le pouvoir des états locaux contrôlés par l'opposition. Des bâtiments publics ne sont pas rendus, les subventions sont retardées et, surtout, les aéroports et les ports maritimes, de même que les autoroutes, précédemment gérés par les états locaux, ont été pris par le gouvernement central sans autre cérémonie, parce qu'ils constituent une source lucrative d'impôts. De temps en temps le gouvernement annonce dans un grand tapage des expropriations et des nationalisations, pendant que dans le secteur pétrolier on fait des accords de partenariat. D’ailleurs les nationalisations ont creusé un trou de 9 milliards de dollars dans le budget de l’Etat. Les anciens propriétaires doivent souvent attendre leur compensation, mais la situation des ouvriers reste inchangée. Sidor, la plus grande usine sidérurgique du Venezuela, constitue un cas paradigmatique : après qu'un conflit de plusieurs mois en 2007-2008 ait menacé de se transformer en conflit industriel à grande échelle, l'entreprise a été vite nationalisée en mai 2008. Les ouvriers ont aussi salué avec enthousiasme cette action. Au début, une de leurs revendications était l'embauche avec des contrats 'normaux ' de 9 000 intérimaires. Plus d'un an après, 8 000 d'entre eux attendent toujours de voir si ça va se produire. Maintes et maintes fois, des manifestations ont eu lieu et les portes des usines ont été bloquées – sans résultat jusqu'à présent.

Ce n'est pas le seul exemple de l'écart qui se creuse entre le gouvernement et les ouvriers. Le gouvernement a de bonnes raisons de continuer ses efforts pour mettre sur pied une fédération syndicale fidèle, après l'échec de sa première tentative de créer l'UNT. Mais l'ajournement constant des négociations salariales avec les employés du secteur public entraîne toujours de nouveaux conflits. Quand les employés du métro ont fait grève en mars de cette année, il leur a été clairement signifié que les conseils communaux et d'autres organismes "populaires" allaient prendre cela plutôt mal. Les employés ont pris cet avertissement au sérieux et ont mis fin à la grève. Ce que cela révèle sur l'autonomie des prétendues organisations de base est assez évident. Mais il y a également des groupes paramilitaires plus ou moins tolérés par l'Etat qui peuvent être déployés pour faire le sale boulot – par exemple, à l'heure où ceci est écrit, il n'est toujours pas clair qui était réellement derrière l'attaque d'une synagogue à Caracas en janvier de cette année. En cas de dérapage, les groupes paramilitaires peuvent tout à coup être dénoncés comme "agents de l'empire". À ce jour, on a même vu l'utilisation d'armes à feu dans des conflits de travail, causant les premières victimes. Il y a quelques mois un camarade du Venezuela a rapporté : « Tandis que les présidents de l'« axe de l'espoir » (Venezuela, Bolivie, le Paraguay, Equateur) faisaient des discours radicaux contre le capitalisme à leur audience fidèle au forum social mondial au Brésil, le 29 janvier 2009, les forces spéciales de la police ont tué par balles deux ouvriers au cours de l'éviction de l'usine Mitsubishi Hyundai dans la ville de Barcelona au nord-est du pays, qui avait été occupée par les ouvriers pendant 10 jours.

Exigeant le paiement d’arriérés de salaires et l’embauche de 135 intérimaires, 1 600 ouvriers ont occupé l'usine le 20 janvier. Après l’intervention de deux tribunaux locaux pour le compte du fabricant de voitures japonais, un juge a ordonné l’évacuation de l'usine. En plus des deux ouvriers tués, six autres ont été sérieusement blessés. » Ceci n’est pas surprenant ; après tout, c’est Chavez lui-même qui, poussé par des protestations de rue récurrentes, a déclaré en janvier 2009 : « Dorénavant, quiconque mettra le feu... à des arbres ou bloquera une rue apprendra combien notre gaz lacrymogène est bon et puis sera arrêté. Je licencierai personnellement tout officier en poste qui ne suivra pas cette directive. » Il a même menacé de s’occuper lui-même de l’application de ces mesures, au cas où les chefs de la police ou des ministres ne le feraient pas.

En attendant, les autorités ont perdu leur foi dans les coopératives : d’après Chavez, elles « tendent à adopter des valeurs capitalistes ». Les "misiones" existent toujours, mais elles ont perdu leur dynamique. Et puisque des années de vaches maigres s’annoncent, elles sont également de plus en plus confrontées à des problèmes financiers. Pendant les années du boom pétrolier, le revenu de la compagnie pétrolière nationale PDVSA, et par conséquent le budget de l’Etat, s’est élevé de manière significative, ce dernier ayant augmenté de plus de 50 %. En revanche, le budget prévisionnel pour 2009 a diminué de 20 %, mais pourrait encore s’avérer problématique : on l'a fondé sur l'hypothèse que le prix du pétrole ne tomberait pas en-dessous de 60 $, mais en raison de la crise économique mondiale, le Venezuela n'a pas gagné plus de 38 $ par baril pendant les premiers mois de 2009. Jusqu'ici, PDVSA n'a apporté aucune contribution au budget de l’Etat ni payé ses sous-traitants en 2009. Peut-on s’imaginer que la dette totale de PDVSA atteint la somme de 18 milliards de dollars, dont la moitié correspond aux sous-traitants ? Une solution d’urgence doit être apportée par l’émission de bons à hauteur de 3 milliards de dollars. La situation est semblable pour le consortium public des industries de base et des mines (CVG), où l’industrie de l’aluminium en particulier ne produit que des pertes. Ici aussi il est envisagé d’émettre des bons à hauteur de 5 milliards de dollars garantis par la future production d’or. Le financement des programmes sociaux est loin d'être assuré et la popularité du gouvernement se détériore lentement.

Alors que les réserves de devises ont augmenté de manière significative jusqu’à presque 120 milliards de dollars, la dette extérieure de l’Etat a également augmenté de 70 % au cours des deux dernières années, atteignant 46 milliards de dollars (8 milliards correspondent à la Chine et 3,5 au Japon). En plus, une banque publique brésilienne devrait prêter à l’Etat vénézuélien plus de 4 milliards de dollars pour soutenir le commerce et pour des œuvres d’infrastructure. Cette fois-ci c’est la production future de pétrole qui est donnée en garantie. La taxe à la valeur ajoutée, réduite l'année dernière, a de nouveau été augmentée pour 2009 ; l’inflation est passée de 17 % en 2006 à 30 % en 2008, alors que le salaire minimum est à la traîne – et un ménage moyen de deux adultes et trois enfants a besoin aujourd'hui de deux salaires minimum juste pour survivre. L'augmentation annuelle du salaire minimum, traditionnellement annoncée le 1er mai par Chavez lui-même, sera très probablement plutôt modeste cette année – peut-être 10 %, c’est-à-dire bien au-dessous du taux d'inflation courant.

Si le prix du pétrole demeure en-dessous de 60 $ pour le reste de l'année, l'économie du Venezuela pourrait faire face à un effondrement avec des conséquences incalculables. Sinon, les tendances autoritaires continueront à s'affirmer, comme le laisse voir au niveau international la solidarité affichée envers le régime iranien et sa féroce répression contre un mouvement qui probablement ne dépasse pas les revendications démocratiques. Comme en Iran, les forces d'opposition à l’intérieur de la nouvelle bourgeoisie bolivarienne, connue sous le nom de "bolibourgeoisie" se feront entendre. La situation continuera certainement à générer des conflits sociaux dans un proche avenir, mais ils demeureront isolés et rien n'indique qu'ils pourront ouvrir une perspective qui aille au-delà de l'Etat.

Sergio López, Juin 2009




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