Editorial


La caractéristique de l’année écoulée est qu’elle a confirmé, de façon spectaculaire, tous les enjeux et les perspectives historiques mondiales.

En effet, l’année 2009 a été marquée par un approfondissement sans précédent de la crise économique, démontrant ses racines systémiques et son caractère mondial. L’impact du fonctionnement économique sur les conditions d’existence des populations et sur l’environnement se fait sans cesse plus clair lui aussi et les « solutions » et « aménagements » tous azimuts proposés par la classe politique et économique internationale ont démontré leur caractère illusoire. Que ce soit l’arrivée du providentiel « homme du changement » qu’est Obama, l’organisation de grandes messes comme le sommet de Copenhague ou encore les décisions d’assainissement du système économique mondial… toutes ces déclarations sont venues se cogner à la réalité du fonctionnement du système économique mondial. Tous ces problèmes économiques, sociaux, environnementaux sont intimement liés à un mode de production qui ne peut modifier ses fondements s’il veut se maintenir en vie. C’est là la contradiction fondamentale qui se révèle aujourd’hui de plus en plus nettement et qui montre, par la même occasion, la nécessité historique de penser une société radicalement nouvelle et qui tournerait le dos à la logique capitaliste. C’est sur cet enjeu historique que s’ouvre l’année 2010 et, comme modeste contribution à la compréhension de ces enjeux, ce numéro de Perspectives Internationaliste…

La Valeur est le moteur et la raison d’être du mode de production capitaliste et cette Valeur s’est progressivement autonomisée. L’ensemble du fonctionnement social est donc soumis à la nécessité de produire et de permettre l’accumulation de Valeur. Dans pratiquement tous ses numéros, Perspective Internationaliste s’est employé à clarifier les fondements du système économique et les racines de ses crises. Plus particulièrement, nous pouvons renvoyer nos lecteurs au numéro précédent de notre revue – 51-52 – et à l’article de Sander : « Crise de la valeur ». Cet article souligne la contradiction fondamentale du système : c’est la dissociation entre valeur d’usage et valeur d’échange issue de la double nature de la marchandise dans la société capitaliste. Le développement sans précédent des moyens de production et, en particulier, l’utilisation de technologies de plus en plus performantes, ont provoqué une surproduction de Valeur nécessitant, par conséquent, une destruction massive de Valeur pour relancer le cycle d’accumulation. Comme le montrait l’article de Sander ainsi que l’éditorial de notre dernière revue, la crise sans précédent qui a ébranlé le monde l’année dernière n’était pas le résultat de placements hasardeux, d’une gestion corrompue ou négligente.

La fameuse crise des « subprime » n’était donc que la pointe de l’iceberg et cette crise est bien plus fondamentale : c’est celle de la Valeur, axe central du fonctionnement du système économique mondial. Un autre phénomène inédit est apparu au grand jour comme confirmation de la gravité de la crise internationale : c’est la faillite des banques et la faillite potentielle de certains Etats. A titre d’exemple, on peut rappeler que l’endettement de l’Etat grec s’élève aujourd’hui à 120% du PIB – le mettant ainsi en état de banqueroute potentielle. Mais, la grande fragilité de la Grèce réside surtout dans la faiblesse de son économie et par la fuite des capitaux qui en résulte. D’autres Etats de l’Union européenne sont dans une situation d’endettement préoccupante comme l’Etat belge dont la dette s’élève à 97 % de son PIB. Les Etats portugais et espagnols sont dans une situation semblable. C’est bien l’ensemble des Etats qui se trouvent désormais sous pression et l’Union européenne a fort à faire pour tenter de contenir ces menaces de faillites. Les Etats sont les organes clef du fonctionnement économique et social.

Ils sont désormais directement menacés par l’impact des contradictions économiques. Et cet impact déferle comme un véritable tsunami : la crise entraîne la faillite des banques qui entraîne les Etats à prendre des mesures d’urgence pour tenter de contenir les effets de ces faillites et leur impact dévastateur sur l’économie dans son ensemble. Ce soutien financier aux banques par les Etats – ce qui constitue, à cette ampleur, une mesure de dernier recours sans précédent – entraîne, à son tour, une déstabilisation des Etats, y compris dans les zones « riches » du capitalisme avec l’impact terrible d’entraînement en chaîne et de déstabilisation sociale que cela peut avoir.

Car tout ceci contient un autre enjeu de taille pour les dirigeants des Etats en faillite. Contraints de prendre des mesures urgentes de réduction de leur déficit, les responsables économiques se voient contraints d’attaquer de façon frontale et massive le prolétariat, entre autres, au travers de coupes sombres dans des secteurs clefs comme celui de l’enseignement ou de la sécurité sociale. Le paradoxe supplémentaire étant qu’avec la crise économique, l’appauvrissement et l’accroissement du chômage, des dizaines de milliers de prolétaires se sont retrouvés brutalement exclus du circuit de travail et donc, dépendants d’allocations sociales pour assurer leur survie. Les Etats endettés, fragilisés, sont donc de surcroît menacés par un danger d’éventuelles réactions sociales. Ces dernières constitueraient alors, à leur tour, un risque de déstabilisation et de frein aux plans d’assainissement.

A nouveau, c’est la situation grecque qui exprime cette menace : des réactions sociales importantes s’étaient déjà produites en décembre 2009, conduites par des jeunes désabusés, des étudiants sans avenir, des travailleurs sans travail… Lors des émeutes précédentes, la classe dominante avait fait miroiter une politique plus « sociale » auprès des émeutiers. Le tour de vis supplémentaire que les dirigeants grecs ne manqueront pas de donner de façon brutale pourrait constituer une étincelle supplémentaire dans ce baril de poudre. Aujourd’hui, l’état de l’économie n’est donc pas celui d’un organisme sain qui se bat contre une indigestion passagère parce qu’il aurait mangé trop de « subprime » mais bien celui d’un corps qui lutte contre la progression du cancer généralisé qui le ronge parce qu’inscrit dans ses gènes. Tous les économistes bourgeois l’avouent : la reprise n’est pas pour demain, des jours sombres nous attendent et ce ne sont que licenciements par milliers, fermetures et faillites qui ont constitué les bons vœux de la classe capitaliste pour l’année 2010… Même si certaines économies nationales peuvent connaître des taux de croissance meilleurs, des moments de relance, l’économie mondiale, dans sa tendance globale, s’enfonce inexorablement dans ses contradictions et dans sa déstabilisation.

Cette paupérisation réelle de pans entiers de la population mondiale ne manque pas de provoquer des réactions sociales intenses. Et même si ces mouvements n’arrivent pas actuellement à ébranler le système dominant, la classe capitaliste sait qu’elle est assise sur une poudrière sociale et qu’il importe donc de contenir et de contrôler au maximum ces débordements actuels et à venir. Parmi la panoplie des outils à la disposition de la classe dominante se trouve l’idéologie et son contenu est aujourd’hui celui de la peur. La crise économique a montré son caractère mondial, entraînant des vagues massives de migrants « économiques ». Les réactions sociales se déroulent, elles aussi, dans toutes les zones de la planète. Le plus grand danger actuel pour le système est donc la prise de conscience du caractère mondial – et donc fondamental – de la crise et de ses impacts ainsi que le développement d’une solidarité entre les protestataires. La seule chose qui puisse briser les liens qui peuvent se constituer est la peur et l’isolement défensif qu’elle engendre. Peur du danger terroriste, peur de l’envahissement par les migrants, peur de « l’Autre », qu’il soit autre par sa couleur, sa culture, sa religion, sa langue… Casser la potentielle solidarité et la reconnaissance du caractère généralisé des problèmes auxquels les prolétaires sont confrontés partout dans le monde, telle est donc la pointe du combat idéologique de la classe dominante aujourd’hui. Cette culture de la peur permet de développer des outils de contrôle social adéquat et on ne compte plus les mesures légales d’intrusion dans la vie privée pour déloger les soi-disant terroristes, les déshabillages par scanners interposés et fouilles corporelles dans les aéroports, les renforcements tous azimuts des contrôles policiers, ainsi que le développement des partis politiques prônant l’effacement pur et simple de tout signe d’appartenance autre que nationale. On peut souligner, à cet égard, les interdictions de porter le voile pour les femmes musulmanes dans plusieurs pays d’Europe ou la décapitation des minarets en Suisse…

Un autre moyen de brouiller la prise de conscience du fonctionnement réel du mode de production capitaliste et de son impact, est le discours sur les « aménagements » du système. Désormais, on ne compte plus les appels à acheter des produits du « commerce équitable », les résolutions prises pour réorganiser et assainir l’économie mondiale, les discours sur l’apaisement des tensions guerrières dans le monde – et Obama en a fait son cheval de bataille – et les plans et sommets de préservation de l’environnement. Dans la réalité, et pour faire court, on peut voir qu’un an après l’éclatement de la crise financière aux Etats-Unis, les dirigeants capitalistes eux-mêmes regrettent que « les banques aient repris leurs mauvaises habitudes ». Entendez : rien n’a changé, on court vers une nouvelle catastrophe. Le commerce « équitable » constitue un nouveau marché et l’exploitation globale du prolétariat sur laquelle repose réellement l’économie mondiale exige toujours plus d’exploitation et d’exclusion, les travailleurs chinois ne nous diront pas le contraire…

La paix dans le monde mise en avant par Obama s’est transformée en un engagement de troupes supplémentaires en Afghanistan et à la reprise du discours sécuritaire et anti-terroriste de son prédécesseur Bush. Quant à l’environnement, la loi de la Valeur, là aussi, règne en maître puisque les puissants se vendent et s’achètent (à l’image des permis de chasse) des « permis » de polluer la planète que la production continue de détruire durablement et que les pays pauvres continuent à mourir des conséquences des modifications climatiques… ce qui faisait dire à un vieil agriculteur français interviewé sur les résultats du sommet de Copenhague : « Ah… ils ont bien parlé ». Bref, rien de neuf sous le soleil rouge sang du capitalisme…

Les perspectives qui s’ouvrent sont donc celles d’une précision de l’enjeu historique. Le mode de production a sa propre logique de fonctionnement, celle de la production et de l’accumulation de Valeur. Contraint, par le développement de ses capacités productives et technologiques amenant une surproduction et donc, une perte de valeur de cette production, à détruire massivement de la valeur, ce système est devenu intrinsèquement globalement destructeur. Destructeur de masses de valeurs d’usage là où une proportion importante de la population mondiale manque de tout ; destruction de pans entiers de la population dans des guerres chroniques, des famines, la dégradation des conditions sanitaires et les modifications du climat ; destruction des conditions d’existence d’une proportion croissante de prolétaires exclus du système économique et social et qui se trouvent désormais condamnés à vivre dans une marginalisation permanente.

Et même s’il tente de trouver des aménagements pour essayer de réguler, contenir les effets destructeurs et autodestructeurs de son propre fonctionnement, il ne pourra changer fondamentalement la donne. Et tout ceci est vécu chaque jour dans la chair des prolétaires, ce n’est plus le discours abstrait de quelques intellectuels angoissés. Une autre de ses contradictions internes est l’existence, en son sein, d’un prolétariat. Classe nécessaire à la poursuite de sa production et de sa survie, elle est aussi, potentiellement, la seule classe qui n’a aucun intérêt au maintien de la situation actuelle. Le système économique est contraint d’appauvrir, d’exploiter et de marginaliser toujours plus son prolétariat, créant ainsi une des potentialités qui, si elle s’associe à une prise de conscience politique, peut déboucher sur une remise en question fondamentale de ce système. Aujourd’hui, il apparaît de plus en plus nettement que des réaménagements au sein du système existant n’ont aucun sens, appartiennent au domaine idéologique et que, seul le passage à une nouvelle société permettra à l’humanité de vivre. C’est cet enjeu crucial qui se révèle clairement dans la vie quotidienne à travers le monde et qui constitue un formidable espoir de changement.

Perspective Internationaliste


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