QELQUES PENSEES NON FINIES SUR LA CONSCIENCE DE CLASSE


Le texte suivant a été écrit comme contribution à la discussion sur la conscience de classe pour une CONFÉRENCE de P.I., l'automne dernier.

Depuis un certain temps, PI, a essayé de comprendre comment la conscience de classe peut développer son potentiel révolutionnaire à notre époque. C'est le cadre pour définir notre propre rôle. Nous avons essayé d'aborder la question dans le débat sur “l’être générique”, qui a constitué le sujet principal de discussion de trois numéros de PI. Alors que cette discussion pouvait être qualifiée de “riche”, elle n'a pas mené à un consensus, ni à une synthèse, ni à un plan sur la façon dont poursuivre la discussion. Nous avons émis le voeu de continuer la discussion sur le site Web mais nous ne l’avons pas fait.

La discussion s'est arrêtée ou s'est peut-être remise en marche dans une direction différente, entre autres, dans un examen de la réification et de ce qui peut détacher de son emprise. Cependant, le débat sur “l’être générique” a montré un consensus sur des points importants : nous avons rejeté le “productivisme" et une vision de la lutte de classe comme étant limitée aux salaires et à l'emploi et affirmé que la totalité dans laquelle la classe ouvrière est attaquée en tant qu’êtres humains informe sa conscience. L'histoire ne peut pas être comprise si la conscience de classe est vue comme résultat automatique du développement "normal" des forces productives. Les mêmes conditions peuvent mener à des résultats radicalement différents.

Pour le moment, nous avons laissé tomber le sujet de “l’être générique”, mais les gens avec qui je parle de la politique, et de nos perspectives, eux, n’abandonnent pas ce sujet. Dans mon expérience cette question revient presque chaque fois que je parle de la possibilité de communisme avec quelqu'un à l'extérieur de notre "milieu." "La nature humaine" ne permettra pas la possibilité du communisme, telle est la réaction commune, les hommes sont trop égoïstes, trop compétititfs, trop cruels, trop mauvais. Regardez toute l'horreur autour de nous. Regardez le plaisir que donnent le meurtre et le viol aux soldats lorsque les rênes sont lâchées.

Comment répondons-nous à cela ? En disant qu'il y a beaucoup plus dans la nature humaine que ces choses terribles, que, tenant compte de tout , il y a davantage de "bon" que de "mauvais" dans notre espèce ? Ou en disant que le “mauvais” ne fait pas partie de la nature humaine, mais est le produit de l’aliénation de notre vraie nature ? Ou en disant que la nature humaine, en tant que telle, n'existe pas, c’est le capitalisme, et la loi de la valeur, qui contraint les humains à agir comme ils le font ? Ces réponses ne sont pas satisfaisantes, bien qu’elles contiennent toutes une part de vérité, aussi contradictoires qu'elles puissent être.

Une autre réaction que j'entends beaucoup au cours des discussions avec des "gens de l’extérieur" est la suivante : “il faut se représenter ce qu’un changement révolutionnaire signifierait concrètement. Comment allons-nous d'ici à là ? Et une fois là, à quel point nos vies seront-elles différentes?'

Nous parlons du but du communisme mais nous le décrivons seulement en termes généraux, abstraits, nous ne voulons pas être accusés de feindre d’avoir un modèle de l'avenir. Bien que vague, notre avis sur ce but est également statique, invariable. Dans notre vision, le but de la lutte prolétarienne demeure le même, seule son expression change ; pendant que la lutte se développe, elle se transforme d’une lutte d’un but implicite en une lutte d’un but explicite. Puisque le concept du but est statique, il n'est pas beaucoup discuté en fonction du processus de la lutte de classe, mais seulement de l’autre façon : comment la lutte de classe peut changer en fonction du but du communisme.

Nous reconnaissons évidemment que le but et le processus sont dialectiquement liés. Les ouvriers combattent parce qu'ils sont obligés de le faire mais également parce que la possibilité se présente, parce qu'ils sentent une certaine force et que le but vers lequel ils tendent, qu’un but désiré est perçu comme inclus dans l'extension étant à la portée de cette force. Comme les moyens de la lutte s’élargissent par l’auto-organisation, les possibilités augmentent également, ainsi que les buts de la lutte. C'est la raison pour laquelle nous croyons, en dépit de nos minuscules forces, en dépit du manque de lutte de classe, qu'une fois qu'un large mouvement de masse éclatera, ce sera un processus d’auto- renforcement, rendant le but de plus en plus explicite; un processus dont feront partie les pro-révolutionnaires, qui articuleront ce but, le connnectant à l’expérience de la lutte.

Nous voyons ce processus comme s’auto-renforçant, mais pas comme automatique ; nous savons qu'il peut dérailler, il peut être défait. Les croyances des personnes, les fenêtres par lesquelles elles regardent le monde, ne sont pas seulement une réflexion sur l'état des forces productives. Le développement de la conscience de classe est le développement d'un sentiment, d'une émotion collective, mais également d'un processus collectif de pensée, d'imagination dans le mot et dans l'action, auxquels nous participons.

Est-ce que cela ne revient pas à s’accrocher à un schéma téléologique dans lequel le but pré-existant, exprimé dans le programme communiste, contenu ou non dans notre être générique, s’auto-réalise ? Le communisme est-il un ensemble d'idées qui attendent d’être mises en pratique ? Naturellement, c’est davantage que cela, c'est un mouvement réel dont ces idées sont une expression. Mais est-ce que nous ne raisonnons pas comme si ces idées étaient déjà là ? Est-ce que cela ne conduit pas à la conclusion logique que nous devons nous unir en un parti pour disséminer cet ensemble d'idées aussi efficacement que possible, comme beaucoup le pensent dans le milieu de la gauche communiste?

Il est vrai que PI a argué du fait que la théorie n'est pas encore là, qu’elle manque à un point tel qu’une “renaissance du Marxisme” est nécessaire, et peut-être même vitale pour un changement révolutionnaire. Mais nous sommes d'accord avec d'autres dans le milieu de la gauche communiste sur le fait qu'aucun changement significatif n'est possible aussi longtemps que le capitalisme existe ; que le vrai sens de la lutte est qu'elle mène au remplacement de la loi de domination du capital par la loi de domination de l'ouvrier collectif, internationalement organisé et centralisé par les conseils ouvriers, après quoi un changement significatif pourra se produire.

Ceci me mène à la question "de la période de la transition" (pdt). PI n'a jamais discuté cette question mais la majeure partie du groupe est sortie du CCI, qui considérait qu’une de ses tâches primordiales était d'adopter une position sur cette question (j'étais l'un des quelques dissidents). Selon cette position, après que la classe capitaliste ait été défaite politiquement, il y aura toujours une économie capitaliste et il y aura toujours des contradictions de classe, donc il y aura toujours besoin d’un Etat pour contrôler et gérer l'économie et la société en général. Il est important que les conseils ouvriers et le parti restent en dehors de l'Etat, de peur qu'ils ne soient infectés par son conservatisme bureaucratique. Les conseils ouvriers doivent être séparés de, mais doivent contrôler l'Etat, et le parti doit être séparé des deux, mais actif dans chacun. Ceci était considéré comme une leçon essentielle de la révolution russe.

Plusieurs pensées me viennent à ce sujet. - il est vrai qu'après que le capitalisme soit politiquement défait, des problèmes énormes se poseront à la classe ouvrière victorieuse. De tous ces problèmes, le plus important, peut être, sera comment intégrer les milliards de personnes expulsées de l'économie mondiale ? Si seul l'ouvrier collectif est organisé, cela laisse beaucoup de gens sur le côté. Il est évident que la lutte révolutionnaire mènera non seulement à l'auto-organisation sur les lieux de travail, mais également dans d'autres secteurs ; qu'elle donnera naissance à l'organisation basée sur le territoire dans les voisinages, les villes et les régions. Mais, une telle organisation territoriale doit-elle devenir l'Etat, qui assumerait l’entièreté des fonctions de gestion ? Ce n'est pas encore clair pour moi et comment pouvons-nous savoir ? Une chose que nous savons est que le futur ne sera pas une répétition de la révolution russe. Nous savons très peu à propos des formes spécifiques que prendra le mouvement révolutionnaire et sur la façon dont elles se lieront les unes aux autres, et cela devrait nous inciter à la modestie. Cela ne signifie pas que nous n'avons rien à dire, nous devons toujours pousser vers une plus grande solidarité, vers l'organisation qui engage tout le monde, avant et après la défaite de l'état capitaliste.

- la position du CCI sur la pdt est fondée sur l'hypothèse selon laquelle la défaite politique du capitalisme vient d'abord, et un changement de l’économie capitaliste (et de la société au sens large) suit ; que le seul moment de double pouvoir se produit juste avant cette défaite. Est-ce réaliste ? Je ne suggère pas que le communisme puisse se développer dans le ventre du capitalisme, de la même façon que celui-ci s’est développé dans le féodalisme. L’autogestion en tant que stratégie signifie l’auto-défaite. Mais je pense que si la résistance de la classe ouvrière doit devenir révolutionnaire, il y aura beaucoup d'exemples de double pouvoir dans le courant du processus ; moments où les ouvriers violent la loi, arrachent le contrôle de la classe capitaliste sur certains aspects de leur vie, changent le monde, peut-être seulement localement et pendant un moment, peut-être laissant un impact plus profond. Peut-être la transition vers le communisme ne commence pas par la défaite politique du capitalisme mais longtemps avant elle, dans lapraxis de la lutte.

Nous convenons qu’un changement révolutionnaire, non pas maintenant mais à travers l'histoire, exige des conditions qui le rendent nécessaire et possible. En ce qui concerne la nécessité, si notre analyse est correcte, nous pouvons être "confiants" dans le fait qu’elle se fera de plus en plus ressentir. Les ouvriers seront de plus en plus obligés de résister aux conditions qui menacent leur survie. Qu’en est-il de la possibilité ? Qu'est-ce qui, dans la classe ouvrière d’aujourd'hui, ouvre la possibilité de ne pas être mobilisée dans l’auto-destruction, comme dans le passé ? Est-ce la mémoire historique collective ? La classe ouvrière aujourd'hui, en raison de son expérience, est-elle une proie moins facile pour les mensonges de la gauche et de la droite ? Sont-ce les changements du mode capitaliste de production lui-même ? Le fait que la contradiction entre sa nature mondiale et sa base nationale, entre la concurrence et l'intérêt humain mondial, et, surtout, la contradiction dans la forme de valeur elle-même, entre la capacité de produire des valeurs d’usage et la misère qui résulte de l’incapacité à valoriser qui n’a jamais brillé autant qu'aujourd'hui ? Est-ce parce que, même si la loi de la valeur a pénétré la conscience comme jamais auparavant, le rôle de plus en plus central de la connaissance dans l'économie pousse le capitalisme à développer l'éducation, la connaissance, et, par certains côtés, même l'imagination de la classe ouvrière ? Est-ce parce que la tendance du capitalisme vers la production avec toujours moins de valeur crée des ouvertures pour des "échanges" qui ne sont désormais plus basés sur la valeur, et qui montrent ainsi la possibilité concrète de relations sociales non marchandisées ?

A suivre.

Sander


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