CRISE DE LA VALEUR


Il n’est point besoin de répéter que nous sommes pris dans le tourbillon de la pire crise qu’ait connu le capitalisme depuis les années 30 : c’est devenu un mantra, même dans les mass media. Mais pourquoi sommes-nous pris dans une telle merde ? La ligne de conduite (ou d’inaction) qui est préconisée dépend de la réponse à cette question. La façon dont la crise est dépeinte implique déjà une réponse à cette question. Les mass media nous ont inondés avec leurs discours sur l'avarice, la mauvaise gestion et le manque de régulation. Le modèle "Anglo-Saxon," "néo--libéral" des marchés libres dérégularisés a été complètement discrédité, les héros économiques de la droite sont tombés de leurs piédestaux, et le bon vieux Keynes est à nouveau à la mode. Le nouveau consensus favorise davantage de régulations, davantage d’intervention étatique, et davantage de création de dettes par l'Etat afin de contrecarrer la tendance déflationniste qui rétrécit l'économie. La discussion porte seulement sur le degré de ces interventions. C'est une discussion qui, par sa nature, est portée par la gauche du spectre politique capitaliste. Elle oppose ceux qui croient que calibrer la symbiose entre l'état et le capital privé mène au meilleur de tous les mondes possibles, à ceux qui hallucinent que, par l’étatisation progressive de l'économie, ils feront passer la société capitaliste dans le socialisme. Mais ces derniers appuient les premiers dans leur vision selon laquelle la crise est liée à l'avarice, à la mauvaise gestion et à la dérégulation. Les deux visions critiquent le capitalisme, à des degrés divers, mais leur critique est positive. Ils partagent et propagent la croyance que le capitalisme peut être amélioré. Ce qui en fait les défenseurs les plus importants du capitalisme aujourd'hui.

Il y a une autre réponse au "pourquoi sommes-nous dans une telle merde?" Une réponse qui s’est manifestée dans les récentes émeutes grecques, dans le refus des ouvriers en France de partager la responsabilité de la crise, dans le refus des ouvriers en Chine d'obéir la loi, dans la détermination des ouvriers de la construction sans emploi aux USA qui se sont organisés de manière spontanée pour restituer des logements vides à des sans-abris... une réponse qui indique : le capitalisme est désuet. Il est temps pour quelque chose de nouveau.

Si survient le moment où cette réponse se développe dans des luttes de masse, un besoin de mouvement politique pro-révolutionnaire fort se fera sentir, un mouvement politique qui articule clairement ce qui s'est fait sentir de façon intuitive et, qui, par sa clarté, aide à dépoussiérer la mémoire et à la débarrasser des toiles d’araignées qui emprisonnent la pensée, de sorte que l'ouvrier collectif puisse se reconnaître lui-même. Aujourd'hui, ce que ces pro-révolutionnaires ont à dire n'est pas très populaire. À plusieurs reprises, ils aspergent d’eau froide les propositions de la gauche (ou de la droite) pour apporter quelques améliorations du système actuel. Au reproche : "mais que proposez-vous alors concrètement?" ils peuvent seulement répondre : résistance intransigeante contre la misère que le capitalisme en crise inflige à la classe ouvrière. Ils peuvent seulement offrir l'espoir que dans cette résistance, la classe ouvrière se transformera elle-même en classe pour elle-même, et libérer de ce fait l'humanité ; que dans l’auto-organisation, la société post-capitaliste commencera à se dessiner. En conséquence, les pro-révolutionnaires sont qualifiés d’utopistes par ceux qui n'osent pas regarder la réalité en face, et qui s'accrochent aux illusions au nom du « réalisme."

Contrairement à la critique de la gauche, la critique pro-révolutionnaire du capitalisme est une critique négative. Elle proclame que la crise actuelle empirera, quelles que soient les mesures prises. Au mieux, ces mesures ralentiront son accélération, mais toute relance sera une relance de la bulle ; parce que la bulle n’est pas seulement localisée dans l’immobilier et dans les finances. L’économie mondiale dans l'ensemble est une bulle qui doit éclater ou se dégonfler, avec des conséquences terribles pour la grande majorité de l’humanité, indépendamment de la façon dont ceci est géré, et par qui. Dans sa première phase, cette pression déflationniste s'est tout à fait naturellement manifestée dans une crise de confiance dans le système bancaire, qui pourrait, pour maintenant, être appuyé par l'intervention étatique. La force de la tendance déflationniste, et le degré auquel l'état lui résiste, détermineront à quelle rapidité ceci deviendra une crise de confiance dans l’Etat, dans le dollar, dans l’euro, etc... Lorsque ce point sera atteint, il n'y aura pas de puissance supérieure qui puisse venir à la rescousse. Le capitalisme devient le plus dangereux lorsque la fuite en avant est la seule alternative qui reste.

La critique négative du capitalisme proclame qu’il ne peut pas être rafistolé parce que la crise est le résultat direct de l’obsolescence de ses fondations elles-mêmes : la forme valeur.

Un monde de valeur

La valeur est le dieu le plus puissant sur terre, adorée et obéie comme aucun autre. Nous, humains, l'avons inventée, mais nous servons ses besoins, et ce n’est pas l’inverse. Nous souffrons et mourons, afin que son accumulation puisse continuer. Bien qu’il s’agisse d’une construction humaine, elle s’est autonomisée et nous apparaît comme une force extérieure comme le temps, que nous pouvons essayer de manipuler, mais à laquelle nous devons finalement nous adapter et dont nous devons supporter les conséquences, aussi terribles soient-elles.

Même s’il est devenu complètement irrationnel pour la société de continuer à baser ses interactions sur la forme-valeur, la valeur ne pourrait pas exister sans pensée rationnelle et est entièrement logique. Sa logique est devenue de plus en plus complexe avec le développement de la société capitaliste, et implique maintenant la nécessité de l’argent, des banques, des Etats, des frontières, des armées, de la police, des syndicats, des églises et de la pornographie et beaucoup, beaucoup de prisons, certains appelées « prisons »," d'autres "écoles," "usines," "bureaux" ou "casernes." Selon la logique de la valeur. Tout cela est nécessaire. Elle commence tout simplement cependant.

Il est tout à fait logique que les sociétés qui produisent un surplus, au delà de leurs propres besoins de reproduction, s'engagent dans l'échange. Il est logique qu'un tel échange crée un marché, où tout le monde veut vendre à un prix aussi élevé que possible et tout le monde veut acheter à un prix aussi bas que possible. Il est logique alors que l'échange des produits se produise sur base de la quantité de temps de travail de moyen nécessaire pour les produire. Si un produit se vend à un prix plus élevé que d'autres qui exigent la même quantité de temps de travail socialement nécessaire (ttsn), la force de travail se dirigera vers sa production pour tirer profit du rendement plus grand, jusqu'à à ce que l’offre sur le marché exerce une pression vers le bas sur le prix de sorte que sa valeur (ttsn) soit échangée contre une quantité égale de valeur (ttsn). De cette façon, plus la production de la société est adaptée au marché, plus la loi de la valeur décide où la force de travail est allouée.

La valeur est l'architecte de la société capitaliste.

Les marchés et l'argent, et donc la valeur, ont existé avant le mode de production capitaliste. Mais la loi de la valeur ne peut fonctionner que lorsque le travail concret, spécifique devient du travail abstrait, non différencié. Elle suppose une équivalence entre le travail de différents types, de sorte que le travail devienne interchangeable, et qu’il existe une possibilité constante de déplacer la force de travail d’une sphère de la production vers une autre. L'expansion du marché mène de façon logique à l’étape suivante : la force de travail est devenue elle-même une marchandise, librement achetée et vendue. C'était la naissance du capitalisme, qui est basé sur le fait que cette marchandise crée la valeur, alors que sa propre valeur, comme celle d'autres produits, est déterminée par le ttsn exigé pour sa production. L'ouvrier travaille 10 heures, mais la production des marchandises et des services dont il a besoin pour pouvoir continuer à vendre sa force de travail ne requiert que 5 heures de ttsn. Cinq heures est l'équivalent de la force de travail qu’il a vendue, et pourtant il travaille pendant 10 heures. La valeur des 5 autres heures va au capitaliste qui possède le produit de son travail. La valeur d’une marchandise dans le capitalisme devient ainsi : c+v+s, dans lequel c (capital constant) représente la valeur du travail passé (machines, infrastructure, matières premières) qui est consommé dans la production, v (capital variable) la valeur de la nouvelle force de travail employée dans sa production, et pv (plus-value) pour le ttsn que la force de travail a dépensé dans sa production moins le ttsn nécessaire pour reproduire sa propre valeur (v).

L'argent fait tourner le monde

Alors que les classes dominantes précédentes avaient pressurisé la société afin d'amasser la richesse et la puissance, avec l'arrivée du capitalisme, l'accumulation de la valeur abstraite par la production de s est devenue le but de la société, la force motrice de l'économie. Cela a exigé un autre invention pré-capitaliste sans laquelle le capitalisme ne pourrait exister : l’ argent. La valeur de cette marchandise très particulière, avec la capacité unique de représenter la valeur abstraite et donc d'être échangeable contre toutes les autres marchandises, était à l'origine, comme celle d'autres produits, le ttsn requis pour la produire. L’argent existait déjà comme marchandise particulière avant qu’elle ne devienne la marchandise universelle rendant possible l’échange de toutes les autres. Ce qui en fait l’argent était le fait que les caractéristiques de cette marchandise particulière (métaux précieux en général), le rendait le plus approprié pour mesurer la valeur (ttsn ) des autres marchandises, permettant de ce fait d’exprimer leur valeur en prix (en quantité d’argent). Mais dès que le marché a surgi, il y eut un besoin d'intermédiaire dans l'échange des marchandises. Pour que les échanges complexes aient lieu, il devait être possible de vendre sans acheter et d'acheter sans vendre, d’échanger des marchandises contre un moyen général d’échange, représentant la valeur d'échange en général.

Alors que cette deuxième fonction de l’argent est rendue possible par la première, elle est également en contradiction avec elle. En tant que mesure de la valeur (en tant que marchandise particulière), la quantité d’argent présente dans la société importait peu (l'argent n'a pas eu besoin d'être là pour que la valeur d'autres marchandises puisse s’exprimer en argent, ces valeurs devaient seulement pouvoir être « idéalement transformées » en argent, comme Marx le formulait pour être comparées entre elles), mais la valeur de sa substance matérielle comptait évidemment beaucoup. En tant que moyen d’échange (comme marchandise générale), la substance matérielle de l'argent n'a pas d’importance : puisque c'est seulement un symbole de valeur d'échange en général, n'importe quel symbole admis en tant que tels conviendra. Mais puisqu'elle représente la valeur d'échange par comparaison avec tous les marchandises, sa quantité importe maintenant beaucoup et doit accroître (ou décliner) proportionnellement à la quantité de marchandises dont elle rend la circulation possible. En tant que moyen d’échange, à première vue il ne change pas vraiment le processus du échange, mais le rend seulement plus complexe : au lieu de l'échange direct des marchandises (M-M), nous avons maintenant un échange d'une marchandise particulière contre l'argent marchandise universelle (M-A) et un autre échange d’argent contre une autre marchandise particulière (A-M). Mais le processus est fondamentalement altéré parce que maintenant : « Comme l’achat et la vente, ces deux éléments fondamentaux de la circulation, sont indifférents l’un à l’autre, ils n’ont pas besoin de coïncider. Cette indifférence renforce leur apparente autonomie réciproque. Mais comme ils constituent des éléments essentiels d’un tout unique, il est inévitable que cette autonomie soit brisée à un moment donné par la force des choses et que l’unité interne se rétablisse de l’extérieur par une action violente. Dans la fonction d’intermédiaire de l’argent et dans la coupure de l’échange en deux actes séparés, réside ainsi les germes de la crise."

Cette division de l’échange en deux actes est également ce qui permet à l’argent d’acquérir une troisième fonction, essentielle au capitalisme. Elle présuppose les deux premières fonctions et les unifie. Une fois que l'argent est une marchandise particulière qui mesure la valeur d'échange de mesures et une marchandise générale qui sert d’intermédiaire et de ce fait divise l’échange, il devient le représentant matériel universel de la richesse, une marchandise dans laquelle la valeur d'échange peut être stockée et accumulée. Ainsi, l'accumulation de l'argent est devenue l'alpha et l’omega de la reproduction de la société. L' "argent fait tourner le monde" comme le dit la chanson : il est avancé pour acheter du capital constant et de la force de travail (c+v), dont la consommation productive crée plus de valeur (c+v+pl) et ainsi davantage d'argent. Et ainsi de suite, à n'en plus finir. Le profit montre le chemin. Puisque le désir pour davantage d'argent est sans fin, la capacité du capitalisme d'augmenter semble également sans fin.

Cela semble un système presque parfait, excepté une chose : la valeur n'est pas stable. Elle n'est pas permanente. C'est assez clair pour la plupart des marchandises : si elles restent invendues, elles perdent leur valeur. Mais l'argent semble différent. Les autres marchandises sont "de l’argent périssable" comme Marx l’a écrit, ils doivent être transformés en argent ou perdre leur valeur. Mais l'argent, "la marchandise impérissable," peut stocker sa valeur et n'a pas besoin d'être transformé.

Mais ce n’est qu’une apparence. L'argent est le représentant universel de la richesse seulement parce qu'il est échangeable. Cela signifie que sa capacité à stocker la valeur ne reste réelle que pour autant que son échangeabilité reste réelle, pour autant que " La valeur d'échange réelle prend constamment la place de sa représentation. Il est la négation de lui-même en tant que simple objet, change constamment de place avec elle, s'échange constamment contre elle." Ceci ne signifie pas que la valeur de l'argent est égale à la valeur des marchandises qu'elle fait circuler. L'accumulation exige l’épargne ; la valeur doit pouvoir quitter le cycle de reproduction et y revenir. Il doit y a un "trésor" de capital financier qui fonctionne comme capital productif latent, qui s’écoule dans la sphère de production lorsque l'accumulation l'exige, qui, tout en ne fonctionnant pas comme le moyen de la circulation, demeure un moyen de paiement potentiel. Mais le degré auquel cet trésor, ce capital financier, représente la valeur réelle et non simplement du capital fictif, n'est pas simplement déterminé par la valeur qu'il a représenté quand il a été retiré du cycle de reproduction. L'argent est par définition un engagement sur la valeur future et ne peut donc augmenter que si la création de la valeur augmente. Le capital financier est simplement une affirmation de possession d'une partie de la valeur totale. Si cette valeur totale rétrécit, ou augmente à un taux plus lent que le capital financier, ce dernier représente moins de valeur et doit donc être dévalorisé.

L'instabilité de la valeur explique également pourquoi l'accumulation est une nécessité dans le capitalisme. Ce n’est qu’en mettant en mouvement les forces productives et en produisant de ce fait la plus-value, et de ce fait en augmentant la valeur (ou en la dérobant à eux qui l’augmentent), que les capitaux existants peuvent empêcher leur propre dévalorisation.

La nature duelle de la marchandise

Avant que les produits du travail d'humain ne soient des marchandises, faites pour un marché, elles avaient également une valeur. La valeur du pain par exemple, était son caractère nutritif et son bon goût. Les gens voulaient le consommer. Il avait une valeur d’usage.

Afin d'avoir une valeur d’échange, une marchandise doit avoir une valeur d’usage. Ceci ne signifie pas qu’elle doive être objectivement utile, mais seulement qu’elle doit prendre une forme concrète qui la rende désirable pour quelqu’un qui a l’argent pour l'acheter. C'est l'élément qui empêche l'accumulation de la valeur de devenir complètement autonome par rapport aux besoins réels de la société. Cette accumulation doit prendre la forme d'une expansion des valeurs d’usage, même si c'est seulement un moyen d'augmenter la valeur d'échange abstraite, qui est le vrai but et la vraie fonction du capitaliste.

Ainsi l'expansion de la valeur d’usage et de la valeur d’échange doit se développer en tandem, comme un processus unifié. Pourtant elles sont tout à fait différentes. Comme valeur d’usage, une marchandise a des caractéristiques spécifiques qui la définissent. Mais sa valeur d’échange n'est pas une qualité inhérente de la chose. Il s’agit plutôt de la valeur du capital avancé pour sa production augmenté de la plus-value. C'est une relation sociale, capital-travail. Tout en conquérant le monde et éliminant ou marginalisant tous les autres modes de production, la production capitaliste de marchandises reproduit et dissémine cette relation sociale de manière continue.

La nature duelle de la marchandise, valeur d’échange et valeur d’usage explique son succès. La chasse pour la plus-value a rapporté un sur-produit toujours croisssant, et cette productivité supérieure était "l'artillerie lourde avec laquelle elle bat en brèche toutes les murailles de Chine" (Le Manifeste Communiste). Si nous voyons l'histoire comme une lutte incessante pour surmonter les conditions de pénurie dans lesquelles l'humanité est née, et donc comme une progression de la productivité de travail, le capitalisme apparaît comme une phase nécessaire et inévitable. Le fait qu’il constitue également une phase transitoire est à nouveau dû à la nature double de la marchandise.

La crise est dans la marchandise elle-même, dans sa nature duelle. Aujourd'hui il est tout à fait évident que la valeur d’usage et la valeur d’échange sont dissociées. Jamais la productivité, et donc la capacité d'augmenter les valeurs d’usage, n’a été aussi grande. En même temps, jamais l'incapacité croissante d’augmenter de la valeur d'échange ne s'est manifestée aussi clairement que dans le monde d'aujourd'hui, qui se noye dans la surcapacité, alors que de plus en plus de besoins humains restent non satisfaits. L'expansion des valeurs d’usage et de la valeur d’échange ne fonctionnent plus en tandem. Le profit détermine si, où, et quand, la force de travail est assignée. Deux milliards de personnes sont sans emploi parce que le capital ne peut pas les employer pour augmenter la valeur d’échange. L'expansion de la valeur d’échange est en difficulté et c'est l'expansion de la capacité de produire les valeurs d’usage qui ont creusé le trou dont le capital ne peut pas sortir sans provoquer la destruction massive. La valeur d’échange est devenue un étalon ridicule pour une société dont la richesse réelle n'est plus basée sur le temps de travail.

Comme Marx l'a écrit : "La richesses véritable signifie, en effet le développement de la force productive de tous les individus. Dès lors, ce n’est plus le temps de travail, mais le temps disponible qui mesure la richesse. Si le temps de travail est la mesure de la richesse, c’est que la richesse est fondée sur la pauvreté, et que le temps libre résulte de la base contradictoire du surtravail ; en d’autres termes, cela suppose que tout le temps de l’ouvrier soit posé comme du temps de travail et que lui-même soit ravalé au rang de simple travailleur et subordonné au travail. C’est pourquoi la machinerie la plus développée contraint aujourd’hui l’ouvrier à travailleur plus longtemps que ne le faisaient le sauvage ou lui-même, lorsqu’il disposait d’outils plus rudimentaires."

Mais pour la plus grande partie de la période ascendante du capitalisme, ce conflit entre la vraie richesse et la richesse capitaliste n'a pas encore surgi. Les valeurs d’usage et la valeur d’échange ont augmenté en tandem. Graduellement, le capitalisme s’est emparé de toutes les formes de production des marchandises, et a étendu la production de marchandises à des domaines où elle n'a jamais existé auparavant. Cette réorganisation de la production amenait une socialisation du processus de travail. Le fait de réunir les ouvriers dans un lieu de travail collectif, de leur donner des tâches spécialisées, de rendre leur travail interchangeable, tout cela a apporté une économie considérable dans les coûts et a amélioré la productivité. Cette productivité croissante a signifié que l’écart entre le ttsn que les ouvriers effectuent et le ttsn nécessaire pour produire leurs biens nécessaires s'est accru, même si ces derniers ont augmenté également suite à la lutte des travailleurs et aux changements sociaux. Plus de travailleurs ont été employés, plus longtemps ils étaient utilisés et plus faible est la valeur de leur reproduction, plus le temps de travail impayé était mis en commun et plus grand fur la création de sur-valeur. L'emploi, la productivité, et le profit, se sont développés de concert. Plus de prolétaires ont été créés par le développement des forces productives, plus la productivité et la création de valeur ont été accrues. Ils sont donc apparus comme synonymes. Au plus la richesse matérielle s’est développée, au plus de profit a été généré. Il y avait un équilibre entre la croissance de la valeur d’échange et des valeurs d’usage. La source de tous les deux était identique : le sur-travail. La loi de la valeur était en harmonie avec les forces productives durant cette période.

La transition à la domination réelle du capital

Il y a deux manières de produire la plus-value. Pendant des siècles, le capitalisme a été focalisé sur la plus évidente : rallonger la journée de travail. Le capitalisme n'a pas encore développé une nouvelle méthode de production, intrinsèquement capitaliste. Le tisserand faisait le tissu comme il le faisait auparavant, mais maintenant il l'a fait dans une manufacture pour un salaire. Évidemment, plus longtemps il travaillait pour ce salaire, au plus le propriétaire du produit de son travail obtenait de la plus-value. Il y a une autre manière de produire de la plus-value. Au lieu d'augmenter la durée absolue de la journée de travail (qui a ses limites naturelles), on augmente la partie relative du jour de travail durant laquelle l’ouvrier travaille sans que cela coûte au capitaliste, en diminuant l’autre partie, le ttsn qui est l’équivalent de ce qu’il achète avec son salaire. En d'autres termes, plus la valeur du salaire de l'ouvrier diminue, relativement à la valeur de ce qu'il produit, plus la plus-value qu’il crée augmente.

Mais la valeur du salaire de ses ouvriers est quelque chose sur laquelle le capitaliste n'a aucun contrôle direct,si ce n’est en essayant d’intensifier le processus de travail au-dessus de la norme sociale. Naturellement, il essaye toujours de pousser le salaire sous la valeur de la force de travail et il réussit souvent, grâce à l’armée de réserve des ouvriers ou à l'utilisation réussie de la violence et de l'idéologie contre les travailleurs, pourtant, dans des conditions normales, la loi de la valeur régule le marché du travail comme tout autre marché, ce qui signifie qu’au moins tendanciellement, la force de travail est achetée à sa valeur. Généralement, le déclin de la valeur relative des salaires n'est pas le résultat de ce que fait un capitaliste particulier, mais la de l’augmentation générale de la productivité de la société, qui rend toujours meilleur marché les produits dont l'ouvrier a besoin.

Ce dont l'ouvrier a besoin est une quantité limitée de valeurs d’usage, qui lui permettent de rester en bonne santé, d'élever une famille, d’avoir une maison et assez de nourriture pour le corps et pour l’esprit ... des valeurs d’usage qui augmentent avec les changements de la société mais qui demeurent un reflet de ce qui, dans une société donnée, est considéré nécessaire pour la reproduction de la force de travail. Plus la société est productive, moins le ttsn est requis pour produire ces valeurs d’usage et, par conséquent, plus élevé est le profit pour le capitaliste.

Marx a vu la source principale du profit capitaliste se déplacer de la plus-value absolue à la plus-value relative. Mais en augmentant la productivité du travail, un capitaliste n'obtient pas directement davantage de valeur. " un jour ouvrable d'une longueur déterminée crée la même quantité de valeur d’échange, peu importe les variations de la productivité » L'augmentation de la productivité signifie seulement que "cette valeur donnée est répartie sur une plus grande masse de marchandises." Sa plus grande productivité ne réduit pas la valeur des salaires de ses ouvriers, sauf s’il vend des marchandises qui leur sont destinées. Donc quelle est sa motivation à investir dans l’augmentation de la productivité ? Son incitation ne vient pas tellement de l'occasion de créer plus de valeur que de l'occasion de s’emparer de davantage de valeur créée ailleurs. De la possibilité de faire des sur-profits. Cette possibilité surgit "dès que la valeur individuelle de sa marchandise tombera au-dessous de sa valeur sociale et peut être vendue en conséquence au-dessus de sa valeur individuelle". La valeur sociale est la quantité de ttsn qui, dans une économie donnée, est exigée pour la production d'une marchandise donnée et qui tend ainsi à être définie par la moyenne, par les méthodes prépondérantes de production. Ainsi ceux qui ont besoin de plus de ttsn pour produire une marchandise font un bénéfice moindre que la moyenne tandis que ceux qui ont besoin de moins de ttsn obtiennent un excédent de profit. Il est important de noter que ce surprofit en résultant d'une augmentation de la productivité du travail, n'est pas nécessairement un profit supplémentaire pour le capital comme un tout. La valeur totale, et donc le pouvoir d’achat total, ne gonfle pas avec lui. En supposant que la longueur de la journée de travail, la valeur de la force de travail et l'intensité du processus de travail restent les mêmes, le taux de production de la plus-value reste le même également. Dans la vision de Marx, en faisant l’hypothèse d’un système capitaliste fermé, toute la plus-value = ttsn non payé et le profit total = plus-value totale. Donc, si le capitaliste avec la productivité de travail la plus élevée ne produit davantage de plus-value mais obtient un profit plus élevé, quelle est la source de son sur-profit ? Pour Marx, par définition, aucune valeur n'est créée en dehors du processus de production . Aucune plus-value ne provient de la phase de la circulation, dans laquelle les produits résultant de la production sont achetés et vendus, pour être consommés de façon non productive ou employés comme nouvelles forces productives. Mais tandis que dans cette circulation aucune plus-value n'est créée, elle est redistribuée. Le marché récompense le capitaliste qui pousse la valeur d'un produit sous la norme sociale. Mais il le récompense avec la valeur qui vient d'ailleurs, que ce soit des concurrents qui sont forcés d'accepter moins que le ttsn qui est entré dans leur propre production, ou des acheteurs qui obtiennent moins de valeur dans l'échange.

Cette récompense était si importante que la chasse pour le sur-profit devenait la force motrice dominante de l'accumulation de capitaliste. En conséquence, le capitalisme est devenu le sol le plus fertile qui n’ait jamais existé pour le développement de la science et de la technologie. Chaque capitaliste a non seulement un véritable motif pour les innovations technologiques (le surprofit il est également forcé de les adopter. Ceux qui ne font pas ainsi produisent des marchandises qui contiennent davantage de valeur que la valeur sociale moyenne sur le marché où elles sont vendues. Ils obtiennent donc moins le bénéfice moyen, et, quand la différence se développe, ils sombrent. Le sur-profit disparaît lorsque l’augmentation de la productivité liée à l'innovation technologique s’étend et devient elle-même la norme sociale. Mais la chasse au sur-profit continue. Les capitalistes, aussi bien que les secteurs et les pays entiers, qui réussissent à maintenir sans interruption un taux de croissance de la productivité plus élevé que le taux moyen, obtiennent sans interruption des sur-profits, qui ont pour origine la sur-valeur produite ailleurs.

La focalisation sur le sur-profit grâce à l’innovation technologique, et sa conséquence, le déclin de la valeur de la force de travail, et donc l’augmentation de la plus-value relative, a changé la société jusque dans son noyau. Un nouveau processus de production, spécifiquement capitaliste, a commencé à se dessiner. Marx a appelé cela « la transition à la soumission réelle du capital » (ou « vraie domination du capital ») parce que la technologie a permis à la loi de la valeur de pénétrer en profondeur dans le processus de travail. A présent, le capitalisme ne se contente pas de dominer les processus de production hérités du passé mais il les a entièrement remodelés. La Science et la technologie ont rendu ce développement possible mais leur propre développement est, à leur tour, de plus en plus mis en forme par la la loi de la valeur, par le but de réduire le ttsn, afin d’obtenir un sur-profit.

Graduellement, le procédé de production est devenu entièrement différent. L'ouvrier avait l'habitude d'être au centre de ce processus, ses outils étaient des annexes de ses membres. Mais maintenant la relation a été inversée : l'ouvrier est devenu une annexe à la machine, qui a dicté son rythme de travail et toutes ses actions, qui a rendu chaque geste mesurable en termes de quantité de ttsn. À première vue, cette évolution n’a que des avantages pour le capitalisme. Elle libère des avancées géantes dans la productivité, dans la capacité de créer la vraie richesse. Ceci, à son tour, rend possible la réduction de la partie de la journée de travail dépensée en travail nécessaire (pour la reproduction de la force de travail) et augmente de ce fait la part de sur-travail, qui crée la plus-value. Elle offre en outre au capitalisme le pouvoir d’étendre sa domination, à la fois à l’intérieur (des pays déjà sous sa domination formelle) et à l’extérieur, de transformer le monde entier à son image.

Tandis que la transition à la domination réelle est un long processus historique qui continue jusqu’à aujourd’hui, son point final théorique, un monde dans lequel la loi de la valeur pénètre toutes les parties de la planète, tous les aspects de la société civile, transforme chaque objet, chaque activité en une marchandise, absorbe chaque émanation de la vie sociale, politique et culturelle dans le tissu du marché, est une perspective terrifiante, proche de ce que nous vivons. Toute salutaire que cette transition ait été pour l'extension de la loi de la valeur, elle a également rompu l'harmonie dans la valeur elle-même.

"Qui plus est, dans chacune de ses phases qui sont de simples moments de son mouvement, il cesse à chaque à chaque fois d’être du capital dans la forme où il est rejeté d’ue phase et tant qu’il n’est pas encore passé dans la suivante. Ainsi, lorsque le capital sort du procès de production sous forme de marchandises et n’est pas encore converti en argent, il n’existe pas en tant que capital dans la forme rejeté, mais dans celle qu’il va revêtir.

La valeur d’usage et la valeur d'échange, les deux côtés de la marchandise, deviennent dissociés. Les valeurs d’usage augmentent de façon exponentielle grâce à la technification, un processus dans lequel le travail vivant diminue, et est remplacé par la technologie. Mais la croissance de la valeur d’échange exige que de la force de travail vivante soit ajoutée au processus de production. Le taux de croissance exponentiel des valeurs d’usage entre également en contradiction avec la base étroite sur laquelle repose les conditions de consommation dans le capitalisme. Le capitalisme est né dans des conditions de pénurie, et les présuppose. L'abondance le rend malade, parce que l'abondance dans le capitalisme ne peut que signifier la surproduction. Sans pénurie, il ne peut pas "maintenir la valeur déjà créée comme valeur".

La chute inévitable du taux de profit

Les semences pour le suicide périodique du capital sont déjà contenues dans la valeur-forme elle-même mais ces semences germent à cause de la transition à la domination réelle du capital. La productivité est à présent déterminée, non pas par la quantité de temps de travail passée dans la production mais par l'application de la science et de la technologie, mis en mouvement et alimenté par le travailleur collectif. La croissance de la productivité crée une pression dans des directions opposées. D’un côté, elle augmente la partie non payée de la journée de travail (la plus-value relative), de l’autre, elle diminue le travail vivant dans la production, dont la plus-value ne peut jamais que représenter plus qu’une partie. Ainsi, tandis que par moments la première tendance est plus forte et que le taux de profit est en hausse, sur le long terme la baisse tendantielle du taux de profit domine, parce qu'il n'y a aucune limite immanente à la baisse de valeur d’une marchandise, au fait que le processus de production peut être basé sur le travail passé avec toujours moins de travail vivant ; alors que pour la plus-value relative, "abstraction faite de certaines influences perturbatrices, la tendance te le résultat du mpc sont d’accroître la productivité du travail, donc d’augmenter sans cesse la masse des moyens de production transformés en produits par le même travail additionnel, de répartir pour ainsi dire le travail nouvellement ajouté sur une masse de produits plus grande.."

Par conséquent, à la longue, l'élévation du taux de plus-value ne peut pas arrêter la chute tendentielle du taux de profit. Ce qui, pour le capitaliste, fait figure de traitement, rend le capitalisme plus malade. Confronté avec un taux de profit qui baisse, l'incitation pour que le capitaliste abaisse la valeur individuelle de sa marchandise en dessous de la valeur sociale, devient encore plus grande. De cette manière, il réduit encore davantage le travail vivant dans la production, dont la plus-value n’est qu’une partie. La diminution du travail vivant dans la production signifie qu’une quantité toujours moindre de travail vivant met en mouvement une quantité toujours plus grande de travail mort. La marchandise contient toujours moins de valeur, et la partie de cette valeur qui représente la consommation du travail passé tend sans interruption à se développer par rapport au travail vivant, nouveau. Cela signifie également que de plus en plus de travail passé est exigé pour ajouter du travail vivant, la source de la plus-value. Toujours plus de capital est nécessaire pour mettre les forces productives en mouvement ; le seuil pour la formation de capital est sans interruption augmenté. Là où ce seuil n'est pas rencontré, les forces productives qui pourraient être utilisées lorsque le seuil était moindre, demeurent paralysées.

Mais tandis que le technification de la production (ou l'élévation de la « composition organique du capital » –coc-, le rapport entre le travail passé/le travail vivant) ralentit la création de la valeur d'échange, elle déprécie également les marchandises requises pour le prochain round de la production comme toutes les autres. Ainsi ce prochain round exigera relativement moins de valeur que le précédent. Nous avons déjà vu que la dépréciation des biens de consommation diminue la valeur relative des salaires (même si ceux-ci permettent d’acheter davantage de valeurs d’usage) et augmentent ainsi la plus-value relative. La dépréciation des moyens de production (ou capital constant) ne crée pas directement plus de valeur pour le capital mais en réduisant le besoin de valeur contrecarre également l'impact de la coc montante sur le taux de profit. Et pourtant, la valeur d’échange doit croître, même si les coûts de production tombent. Le capitalisme est production pour le profit et le profit qui"exprime l'augmentation de la valeur que le capital total reçoit à la fin des processus de production et de circulation au delà de la valeur qu'il a possédée avant ce processus de production, quand il y est entré " . La valeur du capital avancé doit augmenter, c’est le but de tout le processus. La dévalorisation du capital constant représente une économie de coûts pour les capitalistes qui doivent l'acheter, mais pour ceux qui le vendent, cela signifie que la source de leur profit s’est rétrécie, puisque cela exprime le fait que leur production requiert moins de travail vivant. Le capital avancé pour leur production encourt une perte, son taux de profit diminue et, par la logique du marché, la tendance à l’égalisation du taux de profit généralise sa perte à l’économie tout entière .

La domination réelle signifie une croissance de la productivité basée sur la réduction du ttsn dans la production, sur une réduction relative de la création de valeur nouvelle. Le même processus explique pourquoi, pour mettre en marche de la force de travail additionnelle, davantage de travail passé est exigé ; pourquoi le seuil du capital est sans interruption augmenté. Dans le capitalisme d'aujourd'hui, ces « coûts d’entrée » impliquent non seulement des coûts de production –en effet, ces derniers diminuent tendanciellement relativement à d'autres coûts. Pour les voitures ils ont chuté à moins de 60% par rapport au coût total du produit (comparé à 85% en 1925), pour les semi-conducteurs à 14%. Des dépenses énormes de marketing sont nécessaires pour être compétitif dans le monde d'aujourd'hui. Une compagnie comme Nike paye considérablement plus les célébrités qui apparaissent dans ses films publicitaires que les ouvriers qui font réellement leurs chaussures. Ces coûts improductifs d’entrée incluent également –par l'intermédiaire des taxes- une partie des nombreux faux frais que le capitalisme doit encourir pour maintenir sa domination sur la société. L’augmentation du seuil implique donc une tendance à la concentration croissante du capital.

La chute du taux de profit d'une part et l’augmentation du seuil de formation du capital d’autre part, font des crises une nécessité pour la suite de l'accumulation capitaliste. Les crises fontque des capitaux existants perdent leur valeur et bien que cela soit désastreux pour eux, cette dévalorisation signifie également que la valeur des forces productives, en particulier du capital constant, diminue en relation avec la valeur créée par leur consommation productive. Les crises reconstituent donc le taux de profit et ainsi les conditions pour un nouveau rond d'accumulation.

C'est pourquoi la chute tendentielle du taux de profit prend une forme cyclique plutôt que d'être une progression linéaire qui prend le capitalisme à un point critique X auquel l'accumulation devient impossible. Elle n'explique donc pas pourquoi une crise doit à un certain point devenir un effondrement général de l’économie capitaliste, à plus forte raison puisqu'elle n'affecte pas tous les capitaux de manière égale. La compétition sur le marché affecte une redistribution de la plus-value, qui récompense les concurrents les plus forts, ceux qui disposent d’une capacité plus forte que la moyenne d’amener la valeur individuelle de leur marchandise sous la valeur du marché, avec des sur-profits. Les crises affectent donc d’abord les concurrents les plus faibles et l’effondrement de ceux-ci renforce les plus forts qui peuvent les avaler à un prix bon marché et s’emparer de leur part de marché.

Mais le déclin tendanciel de la création de plus-value dans la production n'est pas la seule manière dont le conflit dans la forme-valeur entre la valeur d’échange et la valeur d’usage crée des obstacles à l'accumulation du capital.

Comment la contradiction affecte la réalisation de la valeur

L'accumulation du capital est un processus d’auto-expansion dans lequel la plus-value est produite et puis réalisée de telle manière qu'elle produise plus de plus-value. Marx a analysé, principalement dans le deuxième volume du Capital, comment fonctionne ce cycle d’auto-expansion. De façon non surprenante, c'est la seule partie de sa théorie qui ait reçu l'éloge des économistes bourgeois qui y ont vu une démonstration du fait qu'un capitalisme bien-contrôlé peut se développer éternellement. Mais tous les marxistes n’ont pas été d’accord avec lui. Rosa Luxembourg a défendu l’idée selon laquelle le capitalisme ne pourrait se développer que s’il réalisait la plus-value destinée à l'expansion en dehors du capitalisme, sur un marché extra-capitaliste. Sa confusion de base résidait dans la transposition du problème de la réalisation du niveau du capitaliste individuel vers le capital comme un tout. Afin d'employer sa plus-value pour augmenter sa production, le capitaliste individuel ne peut pas la consommer entièrement lui-même ; il doit la vendre afin de la transformer en argent pour acheter de nouveaux biens de production et une nouvelle force de travail. Il a besoin d'un acheteur extérieur. Ce ne serait pas le cas cependant, s'il avait produit lui-même tous les biens de production et de consommation dont il a besoin pour la reproduction élargie. C'est précisément le cas du capital global. Sa plus-value contient tous les éléments dont il a besoin pour se développer. Il les possède déjà et n'a donc pas un besoin intrinsèque d'un acheteur extérieur ; ce dont il a besoin est leur circulation fluide dans le capitalisme. Il a besoin d'argent pour se développer à un rythme qui le maintienne en équilibre avec la croissance de la valeur qu’il fait circuler.

Cependant, l'analyse de Marx de la reproduction augmentée, plutôt que de montrer que le capitalisme peut se développer à n'en plus finir, mène à la conclusion que cette expansion dépend de l'établissement de plusieurs équilibres, de proportionnalités dans la production et dans la circulation, dont la rupture empêche l'accumulation. Ces équilibres sont réalisés par l'opération de la loi de la valeur, par la détermination mutuelle de la production et du marché . Leur rupture est une possibilité constante pourtant la tendance à l'équilibre est constante également, aussi longtemps que le développement capitaliste et la loi de la valeur sont en harmonie, aussi longtemps que la valeur d’échange et la valeur d’usage fonctionnent en tandem. Plus la domination réelle se développe, moins c’est le cas. La croissance exponentielle des valeurs d’usage rend de plus en plus problématique la réalisation de la valeur d’échange qu'elles contiennent. "L'auto-réalisation du capital devient plus difficile dans la mesure où il a déjà été réalisé".

J'examinerai brièvement les trois équilibres qui sont cruciaux pour l'accumulation du capital :
- entre les secteurs de la production
- entre la consommation productive et improductive
- entre l'argent et tous autres marchandises.

1 :- entre les secteurs de la production.

Il y a un équilibre requis entre n'importe quel secteur de la production et le reste de l'économie mais le développement symbiotique peut être examiné de la façon la plus claire quand nous divisons la production capitaliste en un département I (la production des moyens de production) et le département II (la production des moyens de consommation). Pour que le capital total se développe, un équilibre entre eux est nécessaire, non seulement en termes de valeur d'échange mais également de valeurs d’usage : "la transformation de l’argent en capital implique un processus historique qui a pour effet de détacher les conditions objectives du travail et de les rendre autonomes, face au travailleur. Le capital une fois né, son mouvement aura pour effet de s’assujettir toute la production en développant et en achevant partout la séparation entre le travail et la propriété, entre le travail et les conditions objectives du travail "

Si le Dep.I produit davantage de capital constant que lui-même et le Dép. II ont besoin pour leur reproduction élargie, il est coincé avec un résidu invendable. La valeur qui est entrée dans sa production est gaspillée, pour le capitaliste aussi bien que pour tout le capital. De même, l'expansion du département II est liée par la demande du département I. Ceci ne signifie pas qu'ils doivent se développer au même rythme. Etant donné le technification (la croissance de la coc), dans la domination réelle, le département I doit croître plus rapidement que le Dép II, et la partie relative de la plus-value qui est réalisée à l’intérieur de ce même département se développe de la même façon. Le marché réalise cet équilibre dynamique, en punissant la surproduction par la dévalorisation, et en récompensant l’investissement dans les marchés sous-capitalisés. En déplaçant le capital, en allouant de la force de travail.

Mais sous la domination réelle, avec comme moteur la chasse au sur-profit grâce à la technification, une déformation a lieu. Les capitalistes commencent à se développer comme si il n'y avait aucune limite à leur marché. Il est vrai que la tendance à faire ainsi a déjà existé sous la domination formelle " abstraction faite de la terreur qu’inspire aux économistes la loi de la baisse du taux de profit, sa conséquence la plus importante ‘est qu’elle présuppose toujours une concentration croissante des capitaux, donc toujours une décapitalisation croissante des plus petits capitalistes ; c’est d’une manière générale le résultat de toutes les lois de la production capitaliste »

Plus il se développe, plus le capitalisme devient gaspilleur. Comment et pourquoi les capitalistes ignorent-ils ce que le marché leur indique ? Bien entendu, ils ne peuvent agir ainsi qu’à l’intérieur de certaines limites, qui sont proscrites par la taille de leurs sur-profits. Les capitalistes développent leur coc et avec celle-ci, leur capacité productive, à cause des sur-profits qu’ils obtiennent lorsqu’ils diminuent la valeur individuelle de leur marchandise en dessous de la valeur du marché. Ils peuvent absorber une certaine surproduction et être encore en tête de la course. Et leurs concurrents sont forcés de faire la même chose, simplement pour survivre.

Comment cela affecte-t-il l'équilibre entre les départements ? Les sur-profits sont obtenus grâce à la technification. Sa plus grande capacité inhérente pour le changement technologique donne un avantage au Dep.I. Les innovations tendent à circuler du Dep.I vers le Dep.II. Ce flux est déjà une source de sur-profit et de ce fait une cause de sur-accumulation dans le Dép. I. Mais la raison principale qui explique que le Dep.I soit porté à la sur-accumulation sous la domination réelle est que le fait que la concurrence force les capitalistes à acheter des technologies nouvelles pour augmenter la productivité, même si les machines qu'ils utilisent sont loin d’être usées. Ces machines ont transféré seulement une partie de leur valeur dans de nouveaux marchandises, et pourtant elles perdent toute leur valeur restante. Marx a appelé ceci la « dépréciation morale ». Pour le capital comme un tout, ce n’est pas vraiment différent de la surproduction. Plus la transition à la domination réelle progressait, plus cette dépréciation morale devenait un phénomène massif, s’accélérant en période du changement technologique hyper-rapide. Par exemple, dans des décennies récentes, la puissance des puces a quadruplé environ tous les 3 ans, qui signifie que des compagnies, afin de rester concurrentielles, doivent remplacer leurs systèmes informatique régulièrement, longtemps avant qu'ils soient hors d’usage. L'équilibre entre les départements de la production établis par le marché viole de plus en plus l'équilibre exigé par leur développement sain et symbiotique.

2. entre la consommation productive et improductive.

La demande productive est finie. Elle ne se développe pas automatiquement parce que la capacité productive se développe. Si, par exemple, la capacité productive d'un producteur de couteau augmente, alors que celle de tous les autres reste identique, le producteur de couteau soit sur-produit, soit obtient de nouveaux clients aux dépens d'autres producteurs, ou trouve de nouveaux marchés, mais ni l'un ni l'autre des dernières deux options "ne dépend de sa bonne volonté ; ni de la seule existence d'une plus grande quantité de couteaux ". L’accumulation croissante du capital en implique la concentration croissante. Ainsi grandit la puissance du capital, l’aliénation personnifiée dans le capitaliste, des conditions socials de la production de la production vis-à-vis des producteurs réels.

La demande productive est la demande pour des moyens de production (capital constant) et des biens de consommation dont les travailleurs ont besoin pour maintenir leur force de travail. La finalité de cette dernière est la plus claire. Le déclin continu de la valeur des marchandises qui définissent la valeur de la force de travail a rendu possible l’augmentation de la masse de ces marchandises, et la façon dont la domination réelle a changé la société et donc les besoins, a rendu cela nécessaire également. Mais elles restent toujours une quantité limitée, qui ne soit pas tellement définie par la capacité productive mais par ce qui constitue depuis toujours les besoins humains de base : abri, nourriture, santé, etc... Il n'y a aucune raison pour que le capitaliste paye l'ouvrier davantage que cela, s'il peut trouver un autre ouvrier qui veuille travailler sans être rémunéré davantage que la valeur de sa force de travail. Les capitalistes qui font des biens de consommation voudraient que la demande de tous les ouvriers dépasse la valeur de leur force de travail, mais aucun d'eux n'est disposé à montrer le bon exemple aux dépens de son propre bénéfice. Au contraire, sa tendance est a conduire le salaire sous la valeur de la force de travail, à augmenter la productivité, à faire plus avec moins de travail humain, contraignant de ce fait la croissance de la demande productive des biens de consommation. En même temps, ceci augmente la demande de capital constant. Ceci implique également un échange croissant à l’intérieur du Dép. I, le rendant moins dépendant de la demande du Dep.II pour la réalisation de sa plus-value. Et pourtant, ceci ne signifie pas qu'il n'y ait aucune limite à la croissance de la demande de capital constant. La valeur d’échange reste liée à la valeur d’usage, et donc au consommateur final, quel que soit le nombre de pas qui le sépare dans le système de production de plus en plus complexe. "le capital constant n'est jamais produit dans son propre intérêt mais et toute idée d’un contrôle commun, général prévoyant, de la production des matières premières fait place à la conviction que l’offre et la demande se régularisent mutuellement. »

Ainsi, en dépit de la dépréciation morale, la croissance exponentielle des valeurs d’usage devient aussi un obstacle à la réalisation de la valeur d’échange produite par le Dep.I. "A mesure qu’il développe les pouvoirs productifs du travail et fait donc tirer plus de produits de moins de travail, le système capitaliste développe aussi les moyens de tirer plus de travail du salarié, soit en prolongeant sa journée, soit en rendant son labeur plus intense »

Mais la demande potentielle des produits qui sont consommés de façon non productive, est infinie. Seule l'imagination impose une limite à la marchandisation des désirs et il y a toujours un désir pour davantage d’armes et de luxe, pour davantage de symboles de prestige. En outre, plus la société capitaliste se développe, plus elle développe un besoin de toutes sortes de travail improductif et de ce fait un marché croissant pour la consommation improductive. Mais personne ne nierait que le capital avancé pour produire des marchandises qui satisfassent les besoins des bureaucrates, des policiers et des pauvres qui n’ont aucune chance d’être jamais employés, mais qui doivent toujours survivre, provient de la taxation du reste de l'économie. A partir de la plus-value globale. On ne peut donc que difficilement le voir comme une contribution à l’accumulation du capital total. Pour déterminer la valeur d’une marchandise, les questions telles que quelle est sa valeur d’usage spécifique et par qui elle est consommée, et dans quel but, sont non pertinentes. Mais en regardant l'accumulation de tout le capital total, elles deviennent cruciales. "La seule accumulation préalable au développement du capital est celle de la richesse monétaire qui, en soi et pour soi, est parfaitement improductive, puisqu’elle n’a d’autre source que la circulation et n’appartient qu’à elle. Le capital se constitue rapidement un marché intérieur endétruisant à la campagne toutes les industries accessoires, don en filant et en tissant pou tout le monde, en habillant tout le monde. »

Pourtant, la consommation improductive est "absolument nécessaire pour un mode de production qui crée la richesse pour le non-producteur et qui doit donc fournir cette richesse sous les formes qui permettent l'acquisition seulement par ceux qui jouissent du privilège " . Toute la valeur ne peut pas être ré-investie, étant donné la finalité de la demande productive. L'accumulation exige qu'une partie de la valeur créée prenne la forme de valeurs d’usage spécifiquement conçues pour le plaisir des riches. Avec l’augmentation continue de la productivité, le sur-produit augmente continuellement aussi, et la partie de ce surproduit qui est consommée de façon non productive puisse se développer également. Et elle doit, de sorte que la plus-value créée dans sa production soit réalisée et puisse être ré-entrée, comme argent qui peut être investi de façon productive, le flux sanguin du capital. Mais à nouveau, un équilibre est exigé, à la fois dans la valeur d’échange et les valeurs d’usage. La croissance de la consommation improductive est liée à la croissance de la production de plus-value et de ce fait à la croissance de la consommation productive. Par conséquent elle ne peut pas compenser un déclin de cette dernière. Moins de consommation productive signifie moins de production de plus-value et donc moins de plus-value disponible pour la consommation improductive.

Il y a, dans la théorie, un équilibre idéal possible entre la consommation productive et improductive, comme il en existe un entre le Dép. I et le Dép. II. Les forces du marché les établissent de manière tendancielle, mais dans les deux cas, la domination réelle conduit à un déséquilibre croissant. Nous avons vu auparavant pour comment la chasse au surprofit a créé une sur-accumulation structurale des biens de production, un gaspillage croissant de valeur. Aujourd'hui, les cadavres industriels tout autour de nous nous montrent la réalité de la dépréciation morale, de l'instabilité de la valeur.

La sur-expansion de la consommation non productive est aussi une caractéristique fondamentale de la domination réelle. Depuis que la transition vers la domination réelle a commencé, nous avons vu une expansion constante du « secteur public » (non seulement dans en taille absolue, mais également en tant qu'élément de l’économie nationale) qui est, pas entièrement mais en grande partie, improductif. Il consomme une partie toujours plus grande de la valeur totale, mais, pour l’essentiel, n’en crée pas. Ce que nous voyons également, c’est le fait que les capitalistes doivent dépenser une partie toujours plus grande de leur budget en dépenses (vente, assurance etc..) qui n’ajoutent pas de valeur à la marchandise, mais dont le coût doit être inclus dans leur prix. La domination réelle exige toujours plus de coûts improductifs, de contrôler les obstacles qu'elle crée elle-même.

La transition à la domination réelle est non seulement une expansion, élargissant la domination de la valeur et absorbant le monde entier dans cette domination, c'est également un processus d'expulsion du travail vivant de la production. Pendant qu'il intègre, il expulse. Aujourd'hui il a expulsé plus de deux milliards d'ouvriers potentiels du marché du travail. Le coût improductif liés au contrôle de cette population excessive, aux mesures pour prévenir les explosions sociales, les pandémies, etc.., se développe constamment. Et ceci ne représente qu’une petite partie du coût improductif total que le capitalisme doit dépenser pour contrôler, punir, isoler, bercer, tromper, garder, tirer sur, détruire, etc. Plus la contradiction entre la valeur d’échange et la valeur d’usage s’exacerbe, plus la baisse tendancielle du taux de profit et la finalité de la consommation productive viennent à l’avant-plan, plus le capitalisme doit consacrer des ressources à des dépenses improductives pour maintenir sa mainmise sur la société.

Entre l'argent et tous autres produits.

"Une marchandise cache la contradiction entre la valeur d’usage et la valeur d’échange. La contradiction s’approfondit (..) et se manifeste dans la duplication de la marchandise en marchandise et argent."

Cette division a commencé lorsque l'argent est devenu l'intermédiaire dans la circulation des marchandises, quand l'échange des marchandises M-M est devenu M-A-M. La valeur totale de production a désormais pris la forme de marchandises et d'argent, la marchandise générale, universelle représentant la valeur d'échange pour toutes les autres marchandises. Cette duplication ne signifie pas une duplication de la valeur. L'argent n'est pas une source de valeur mais sa représentation. La valeur de l'argent en circulation est identique à la valeur des marchandises en circulation, ainsi que l’atteste le fait que lorsque la quantité d’argent augmente plus rapidement que la quantité de marchandises, l’argent dévalue et l’inflation apparaît.

La société se reproduit pendant un cycle de M-A-M, qui est également, quand nous prenons un autre point de départ, un cycle de A-M-A. C’est justement ce qui se joue dans l’accumulation : l'argent est transformé en marchandises productives afin de devenir (encore plus) d’argent à nouveau. Dans M-A-M, l'argent sert seulement de moyen d'échange et reste constamment inclus dans la circulation des marchandises, alors que des marchandises sont retirées de la circulation, et consommées. Mais dans A-M-A, l'argent n'est désormais plus le moyen mais une fin en soi. Il apparaît clairement qu'il est davantage qu'un instrument de circulation, qu’il peut s’en retirer et acquérir une existence apparemment indépendante en tant que stockage de la valeur. Ce n’est pas seulement une marchandise générale qui médiatise l’échange, mais aussi une marchandise particulière qui peut être retirée de la circulation comme n’importe quelle autre.

Mais pourquoi ne perd-il pas sa valeur quand il est découplé de sa circulation, puisque, en tant que papier monnaie, ou, de nos jours, même plus, il n’a pas de valeur en tant que tel ? La réponse est que la valeur totale d'une économie capitaliste consiste non seulement dans la valeur en circulation mais également dans le capital financier c'est-à-dire, essentiellement, le capital productif latent, qui, à certains moments, se transforme à nouveau en marchandises productives. Puisque, vu sur une plus longue période, c'est un élément formateur de valeur nouvelle, il continue à représenter la valeur réelle quoiqu'il ait momentané tourné le dos à la circulation de la valeur. Ce capital productif latent est absolument nécessaire pour la reproduction élargie –imaginez un capitalisme sans épargne ou crédit ! - et sa taille doit devenir toujours plus large sous la domination réelle, étant donnée l’augmentation de la COC, de l’échelle de production, et du seuil de formation du capital.

Il y a, encore en théorie, un équilibre idéal possible entre l'argent d'une part, et la valeur dans la circulation plus la valeur du capital productif latent de l'autre. Dans la pratique, cet équilibre a rarement été atteint. Sa forme originale, le métal précieux, a contraint la croissance déséquilibrée de l'argent mais a rendu sa quantité dépendante des mines d’or et d’argent à la place des nécessités de la circulation de la valeur. L’argent-papier, inconvertible en or, dont la « valeur » est fixée par l'Etat, a ôté cette discipline imposée de l’extérieur sur la création de l’argent mais a rendu quasi inévitable qu'il se développerait de manière non équilibrée, que l'Etat essayerait de résoudre ses problèmes en les aspergeant d’argent. Mais le marché punit cela en dévalorisant l'argent. Le potentiel qu’a l'inflation de détruire une économie a été éprouvé tant de fois à ce jour qu’il n’est pas nécessaire de l’expliquer davantage en détails.

Mais le déséquilibre n’est pas seulement créé par la croissance excessive d'argent en circulation. L'argent thésaurisé peut également se développer bien au-delà de la valeur réelle de la capacité productive latente de l'économie. C'est ce qui se produit lorsque la chute du taux de profit, la surproduction structurale de la technologie, l'épuisement de la demande productive et le poids croissant de la consommation improductive, installent les conditions pour un ` un orage parfait '.

La première phase de l'orage est une création massive de capital fictif. Dans le cycle du capital, la phase M-A, la transformation des marchandises en argent, doit toujours continuer. Le propriétaire des marchandises, que ce soit de la technologie, ou des biens de consommation, ou de la force de travail, ne peut pas choisir de ne pas vendre cette année. Mais dans le même cycle, la phase A-C, la transformation de l'argent dans des marchandises, ne doit pas continuer. L'argent peut rester de l’argent. Garer sa valeur dans le trésor. Il apparaît comme la « marchandise impérissable », et plus d'autres produits montrent à quel point leur valeur est périssable, plus il devient désirable.

Comme marchandise particulière, concurrençant toutes les autres pour la demande totale, l'argent a un avantage intrinsèque, parce qu'il "satisfait chaque besoin, pour autant qu'il puisse être échangé contre l'objet désiré correspondant à chaque besoin, indépendamment de toute particularité. La marchandise possède cette propriété seulement par la médiation de l'argent. L'argent la possède directement par rapport à toutes les marchandises, par conséquent par rapport au monde entier de la richesse, à la richesse en tant que telle."

Plus une chute du taux général de profit se combine avec un épuisement d'une demande productive, plus réduites sont les chances de transformer l'argent en marchandises et, en conséquence, de devenir plus d'argent. Ainsi l'incitation pour A-M tombe. Plus A reste A. L’incitation pour convertir des marchandises en pure valeur d'échange est plus forte que l'incitation pour reconvertir la valeur d'échange en valeurs d’usage, et, de ce fait, diminue encore davantage la demande productive. La demande croissante en actifs financiers pousse leurs prix à la hausse, ce qui semble confirmer non seulement que l'argent est une marchandise impérissable mais également que sa valeur peut se développer d’elle-même, ce qui a son tour augmente la demande pour elle.

Les premiers à être affectés par ceci sont les concurrents les plus faibles, et c’est pourquoi l’argent les quitte en premier lieu, pour se diriger vers le centre du système économique. La nature mondiale croissante de ce dernier accélère la tendance. Stephen Roach, l’économiste en chef chez Morgan Stanley a estimé en 2004 que 80% de l'épargne nette du monde s’est dirigée vers les USA . Où il était plus que bienvenu. La manière dont le secteur financier américain et britannique en particulier a inventé les nouvelles « marchandises » financières et a gonflé leurs prix, adaptant de ce fait la demande de refuge du capital mondial, a été suffisamment documentée par ailleurs . Cela é été très profitable pour eux. Mais on ne devait pas être un marxiste pour voir que la croissance vertigineuse de la « valeur » du capital financier, à un rythme dépassant de loin l'expansion de l’économie réelle, était mûre pour une confrontation à la réalité.

Commence ainsi la deuxième phase de l'orage, l'implosion de la bulle. La valeur dans le trésor ne semble pas si impérissable après tout. Le manque de production et de réalisation de valeur nouvelle met à jour son dysfonctionnement en tant que capital productif latent. Plus la contradiction se développe, plus il doit dévaloriser. La valeur existante parquée dans le trésor ne peut se maintenir en tant que valeur. La classe capitaliste d’aujourd'hui a le même genre de discussions que dans les années ‘30. « Nous devons nager contre la marée déflationniste et étayer la demande vers le haut de sorte que la croissance de l’économie réelle restaure la confiance trésor ! Mais nous pouvons faire ceci qu’en créant des dettes qui nous écraseront! » Il y a du vrai des deux côtés de cet argument. Et il n'y a aucune solution à celui-ci. Puisque l'incitation pour accomplir A-M ne peut pas être forcée. Le déficit gouvernemental ne peut pas augmenter le taux de profit, il ne peut pas inventer une demande productive. L'incitation à chercher le refuge de l'investissement productif dans le trésor ne peut pas être arrêté. Toute reflation, pour autant qu’elle réussisse, relance la bulle. Cela mène à la troisième phase de l'orage.

Le métabolisme entre le capitalisme développé et son environnement

Le capitalisme ne s'est pas développé dans un laboratoire. Aucune image claire ne peut être tracée de son développement et de son état actuel sans tenir compte du métabolisme du capitalisme avec le monde non-capitaliste dans lequel il est né, aussi bien que le métabolisme entre le capitalisme développé et les régions sous-développées du monde.

La relation initiale peut être résumée à un mot : expropriation. Afin de produire la plus-value, le capital a besoin de ressources. Pour avoir un libre accès à celles-ci, elles ont dû être marchandisées, elles ont dû devenir capital constant et variable. L'utérus féodal d’où provient le capitalisme, a dû être détruit. Ce processus fut très brutal. Des matières premières ont été pillées. Des producteurs indépendants ont été dépouillés de leurs moyens de production et forcés à devenir des prolétaires. L'histoire de ce processus, a noté Marx, "est écrite dans les annales de l'humanité en lettres de sang et de feu" . Il l'a appelée "accumulation primitive" parce que, logiquement, et aussi historiquement, elle précède la vraie accumulation capitaliste, basée sur la production de la plus-value, et rend celle-ci possible. Il l'a vue comme une béquille nécessaire pour que le capitalisme tienne sur ses pieds, après quoi il pourrait s’en passer. Cependant, l'accumulation primitive, dans le sens d'obtenir la valeur d'autres sources que la plus-value, n’est jamais terminée. Le pillage n'est pas passé de mode en raison de l’auto-expansion du capitalisme, puisque c'est un excellent tonique contre la chute tendancielle du taux de profit. Les lois morales du capitalisme n'ont pas changé. On a estimé que le pillage des ressources en caoutchouc et humaines au Congo, organisé par le Roi belge Leopold II vers la fin du 19ème siècle, a coûté les vies de 10 millions de personnes. Aujourd'hui, il n’y a plus de caoutchouc extrait au Congo, mais il reste des ressources minières importantes, dont le pillage, et les guerres qu’il engendre, coûtent encore les vies de millions de gens.

Le capitalisme a interagi avec le monde non-capitaliste non seulement au travers de l'expropriation mais également par l'échange. En raison de sa productivité supérieure, l'échange était toujours à son avantage. Cela vaut également pour l'échange entre le capitalisme développé et ses parties sous-développées, entre le capital avec une coc élevée et la forte croissance de la productivité, et le capital avec une coc basse et une faible croissance de la productivité. L'échange rapporte un sur-profit au premier parce que "il y a concurrence avec des marchandises produites dans des pays avec des équipements de production inférieurs, de sorte que le pays plus avancé vende ses marchandises au-dessus de leur valeur (..) juste comme un fabricant qui emploie une nouvelle invention avant qu'elle ne devienne utilisée par tous, surpasse ses concurrents et pourtant vend sa marchandise au-dessus de sa valeur individuelle (..) . Il assure ainsi un sur-profit."

Mais la domination réelle, et le technicisation de la société qui l’accompagne, crée une tendance inéluctable vers l'augmentation du commerce entre les capitaux développés. Plus la société devient technicisée, plus les valeurs d’usage dont elle a besoin sont elles-mêmes technicisées, produites d’un processus de production complexe ; et par conséquent moins les produits, d’abord ceux des producteurs non-capitalistes, et ensuite aussi ceux de la production capitaliste avec une faible coc, sont ajustés à son marché. Ainsi, sous la domination réelle, le métabolisme entre le capitalisme développé et la production non capitaliste/avec faible coc diminue de façon tendancielle et devient donc moins effective comme contre-tendance pour la chute du taux de profit, tout en perdant également sa signification comme source de demande.

Mais la domination réelle cause une autre tendance inéluctable, qui a l'effet opposé. Elle implique une extension toujours croissante de l’échelle de la production qui apporte avec elle une extension toujours plus grande de la loi de la valeur. L'extension devient centripète, marchandisant tout, trouvant dans toutes sortes de pratiques sociales une source de production de valeur, et elle va vers l'extérieur, aux coins les plus reculés de la terre. Ce mouvement d’extension en soi contrecarre les contradictions du capitalisme, parce que l'effort engage le capitalisme développé à interagir avec son environnement, augmentant le métabolisme.

Mais quoique inéluctable comme tendance, l’extension du capitalisme rencontre plusieurs obstacles.

Le premier, logiquement, et historiquement, était le manque de développement de la production capitaliste elle-même et en particulier de ses moyens de transport et de communication (mtc). Le développement de ce dernier (des chemins de fer à l'Internet) a toujours été un facteur décisif dans les phases d’accélération de l’échelle d’extension et donc de métabolisme croissant.

Deuxièmement, il y a l’intervention de la puissance d'Etat, obstruant la loi de la valeur. Aussi longtemps que l’échelle d’extension était telle que la grande majorité de la production était destinée au marché intérieur, le protectionnisme avait beaucoup de sens pour les pays où les conditions d’un décollage industriel étaient présentes. Il aide certainement à comprendre comment les Etats-Unis et l’Allemagne ont pu devenir les pays industriels dirigeants vers la fin du 19ème siècle. Mais une fois que l’augmentation de l’échelle de la production a atteint le point où le marché intérieur est insuffisant pour le capital national, que les entreprises deviennent si grandes et productives qu'elles ont besoin d'un large marché international pour réaliser leur plus-value, le protectionnisme devient contre-productif (malgré toute son expérience négative du protectionnisme, le capitalisme n'est toujours pas immunisé contre son retour rampant). Quand il le sera, cela signalera une fuite en avant, une étape vers la guerre.

Troisièmement, l’extension de l’échelle de la production nécessite une augmentation de l’argent en circulation, afin de fonctionner à l’échelle internationale : une devise internationale. À plusieurs points dans l'histoire du capitalisme, la base étroite de l'argent (c’est-à-dire les métaux précieux) ou sa croissance arbitraire et donc son instabilité (l’argent fiat) a empêché le potentiel technologique de l’extension de l’échelle de production de se réaliser.

Quatrièmement, il y a les limites physiques de la planète. Ces limites ne sont pas complètement rigides : le progrès technologique permet un usage plus efficace des ressources finies existantes. Mais plus elles sont augmentées, plus difficile il devient de les augmenter encore davantage, plus leur expansion est marginale par rapport aux besoins du système. Quand le monde entier opère sur base de la loi de la valeur, aucun territoire vierge ne peut être inventé pour que le capital organise son pillage et que la loi de la valeur pénètre et établisse le métabolisme qui contrecarre les contradictions du capitalisme.

Il n'y a, à la fin, rien que le capitalisme puisse faire contre ce quatrième obstacle, bien qu’à plusieurs moments dans son histoire il ait pu accomplir des progrès considérables en surmontant les trois premiers. Le cas le plus notable fut durant la période qui suivit la deuxième guerre mondiale. Avec le dollar comme devise expansible mais stable sur le plan international, avec la réduction marquée de protectionnisme dans la vaste économie-dollar, et avec les coûts des mtc chutant en pente forte lorsque les nouvelles applications technologiques, retardées par la guerre, se sont répandues dans l'économie, une extension de l’échelle de la production s’est produite, qui a activé les facteurs contrecarrant les contradictions du capitalisme et ont produit de ce fait, pendant plus d'un quart de siècle, les chiffres de croissance les plus forts que le capitalisme ait jamais connu. Ce qui s'est appelé la "mondialisation" fut un autre confluent de ce genre entre les facteurs politiques et technologiques qui ont élargi le terrain pour le capital développé et ont de ce fait atténué ses contradictions. L'effondrement du bloc russe et la levée d'autres obstacles au libre échange d'une part, et la diffusion des technologies de l’information et la chute des coûts des mtc qu'elle a aidé à provoquer, de l'autre, ont relancé le métabolisme. Cela s’est produit principalement en créant un potentiel sans précédent de combinaison de la technologie et des méthodes de production du capitalisme développé avec la force de travail dont la valeur est déterminée par les conditions actuelles dans les pays sous-développés. Ceci a augmenté le taux de plus-value à la fois directement, et indirectement pour d'autres capitaux, en abaissant la valeur des marchandises dont les travailleurs ont besoin et donc en augmentant la plus-value relative, et contrecarrant de ce fait la chute tendentielle du taux de profit. Ainsi une grande partie de la production fordiste (le travail à la chaîne) s'est déplacée vers les régions précédemment sous-développées du monde. L'industrie qui est demeurée dans les pays développés s'est déplacée vers le « post-Fordisme" (avec l'automation, plutôt que la technologie mécanique, au cœur de la production). Etant donné la surcapacité chronique de l’économie mondiale depuis la fin du boom d’après la 2ème guerre mondiale, et le fait que cela grève le sur-profit, la chasse pour le sur-profit a détourné le capital de la focalisation fordiste sur l’augmentation du volume de la production, vers la recherche d’une nouvelle pénurie relative par la production de nouvelles marchandises (des biens de production et de consommation), qui lui donnent une position de monopole ou de quasi monopole sur le marché et donc un sur-profit. Le capital développé est devenu de plus en plus dépendant de cette manière d’obtenir la plus-value. Quoique de telles positions sur le marché soient provisoires, une innovation technologique rapide, ou une campagne de marketing peuvent transformer une paire de chaussures en des « Air Jordan », et assurer ainsi la continuité de leur avantage compétitif.

Avant

Précédemment, il y a eu des moments où la même focalisation sur la conquête de positions de semi-monopoles sur le marché a été forte, notamment autour du début du 20ème siècle et dans les années ‘20, deux périodes qui ont vu la maturation des contradictions du capital. Comme dans la décennie précédente, cela fut rendu possible grâce à un taux rapide d’innovations technologiques et de concentration du capital, et rendu nécessaire par la menace de surcapacité et de chute du taux de profit.

C'étaient également des périodes dans lesquelles le changement technologique a fourni l'impulsion pour une extension de l’échelle de production. Chacune de ces périodes passe par deux phases : une première, dans laquelle la diffusion de nouvelles méthodes de production ravive le métabolisme et crée plein d’ occasions pour des sur-profits dont l’origine réside dans la croissance de la production de plus-value rendue possible par le métabolisme; et une seconde, dans laquelle l'utilisation de nouvelles méthodes de production est homogénéisée et le métabolisme est par conséquent réduit. Ce fut l'homogénéisation du procès de production fordiste dans le capitalisme développé, par exemple, qui a signé la fin du boom post 2ème guerre mondiale et a fait resurgir la surproduction et la baisse du taux de profit.

Le même changement technologique qui a créé les occasions pour le sur-profit dans l'ère de la « mondialisation » a exarcerbé les contradictions du capitalisme. Dans l’usine automatisée, le travail vivant, la source de plus-value, est considérablement réduit. Le taux rapide d'innovation accélère la dépréciation morale, la surproduction cachée de capital constant. Nulle part ces tendances ne sont plus saisissantes que dans le secteur le plus emblématique de la production post-fordiste : les marchandises numériques. Il n'y a aucun doute que le logiciel et d'autres marchandises de l'information jouent un rôle crucial et toujours croissant dans la création des valeurs d’usage aujourd'hui. Mais, bien qu'ils puissent rapporter des profits élevés pour les capitaux qui les produisent, ils créent très peu de valeur d’échange pour le capital total. Ce que Marx a écrit à propos des machines : "cependant jeune et plein de la vie la machine peut être, sa valeur n'est plus déterminée par le travailler-temps nécessaire objectified réellement dans elle, mais par le travailler-temps nécessaire pour reproduire elle ou une meilleure machine" est également vrai pour elles. Puisque le ttsn exigé pour les reproduire (pour les copier) est proche de zéro, elles tendent à dévaloriser rapidement et à contenir ainsi très peu de plus-value. Les bénéfices réalisés avec leur vente sont des sur-profits, résultant des positions de monopole, protégées par les brevets et le copyright, qui ont considérablement augmenté dans les décennies récentes (Microsoft sort environ 3000 brevets par année) et qui sont imposés au marché par la puissance de l'état.

Le logiciel exprime donc clairement l'absurdité de la perpétuation de la forme-valeur. D'une part, il augmente potentiellement la productivité et la polyvalence de la production et donc la richesse réelle jusqu’à des niveaux dont on n’aurait pas osé rêver auparavant, de l'autre, il fait diminuer la valeur d’échange, la richesse capitaliste. D'une part, elle constitue un moyen d'obtenir des sur-profits, imposés par l'Etat plutôt que par le marché, et de l'autre, en raison de sa nature sociale et de sa reproductibilité presque sans valeur, elle résiste à la marchandisation et invite au partage ; sa diffusion n’est désormais plus basée sur la forme-valeur.

Ces dernières années, nous avons vu une généralisation des applications innombrables de la technologie de l'information dans toute la chaîne de production mondialisée. Ainsi, dans cette période d’extension également, probablement la dernière importante dans l'histoire du capitalisme, la phase d’homogénéisation a commencé, confrontant le capitalisme à nouveau à ses insolubles contradictions.

Crise, guerre et révolution

Aucun capitaliste ne veut voir son capital perdre sa valeur. Mais en essayant d'éviter ce destin par la diminution de la valeur individuelle de son produit sous sa valeur sociale, il s’approche encore plus de cette issue fatale. Nous avons vu que le capital total ne peut maintenir sa valeur que par la valorisation. Il ne peut pas cesser d’accumuler. Il doit se reproduire et se développer dans ce processus... ou dévaloriser. Inévitablement, la courbe ascendante de la croissance du capital existant rencontre la courbe descendante de la croissance de la création et de la réalisation productive de la valeur nouvelle. Alors, la crise devient nécessaire pour reconstituer les conditions pour l'accumulation. Plus large est la taille du capital existant relativement à la création de nouvelle valeur, plus la dévalorisation est impérieuse et donc plus profonde doit être la crise. La domination réelle mène inévitablement au point où la taille du capital existant est tellement grande que la crise seule ne peut pas accomplir la nécessaire dévalorisation.

Théoriquement il peut toujours, puisque, dans la théorie, il n'y a aucun plancher sous lequel la valeur du capital constant et variable ne peut pas descendre, aussi longtemps qu'elle est au-dessus de zéro. Ainsi il doit pouvoir descendre à un point où la reproduction augmentée devient à nouveau profitable. Mais dans le vrai monde, il ne peut pas. Les besoins minimaux de la classe ouvrière afin de rester viable en tant que capital variable, les besoins minimaux de la société afin de rester viables, sont un plancher qui résiste à une plus grande dévalorisation. Plus la crise est profonde, plus les capitalistes souffrent, plus la classe ouvrière souffre, plus les tensions sociales augmentent. L'instabilité de la valeur se traduit elle-même en instabilité de la société. La nécessité d'arrêter l’hémorragie, de casser la spirale et de commencer à inverser la dynamique devient irrésistible. Dans la mesure où il peut le faire, l'état capitaliste tend à agir contre la tendance déflationniste en pompant l'argent dans l'économie afin de stimuler la demande et d’étayer les taux de profit.

Dans la mesure où il réussit, il sabote le mécanisme de crise que le processus d'accumulation nécessite pour guérir lui-même. Ou plutôt, il l'étire; il le repousse dans le futur. Le capital fictif est employé pour refouler la dévalorisation, mais tout ce nouveau capital fictif réclame à son tour des profits futurs. Si l'économie ne peut pas les fournir, la tendance augmente à utiliser le pouvoir industriel pour des buts militaires, à s’emparer ailleurs de la plus-value qu’il ne peut pas créer, afin de rencontrer les besoins de son capital et de prévenir son effondrement. Ceci s’accommode très bien de la nécessité de contrôler la turbulence dans la société par le nationalisme et la fixation de la colère sociale sur un ennemi commun.

Ainsi le développement de la domination réelle à un certain point mène tout à fait "naturellement" à la guerre, si le capitalisme est en mesure de l'imposer à la société. Cette guerre est en premier lieu faite pour le pillage mais devient en même temps fonctionnellement nécessaire pour la perpétuation de l'économie basée sur la valeur. Elle doit finir ce que la crise a commencé. Elle doit donc devenir une partie intégrante du cycle d'accumulation. Cela ne signifie pas que la guerre soit une réponse mécanique au besoin de dévalorisation, que ce dernier détermine à lui seul quand et où la guerre éclate, combien de temps elle dure ou à quel point elle est dévastatrice. L'histoire n'est pas un mécanisme d’horlogerie. Les guerres n’ont pas une cause unique, mais cet article n'est pas l'endroit pour examiner leur complexité. Néanmoins, la conclusion théorique selon laquelle que le développement de la domination réelle mène à un point où la crise seule ne peut pas reconstituer les conditions pour l'accumulation, correspond à la réalité des guerres mondiales du 20ème siècle.

Les guerres, naturellement, n’étaient rien de neuf. Le capitalisme a fait des guerres révolutionnaires et des guerres de conquête, parfois toutes les deux en même temps. Mais elles n’ont jamais été de telles orgies d’auto-destruction. Jamais le capitalisme n’avait cannibalisé au niveau mondial et avec une efficacité industrielle. Jamais il n’y a eu autant de valeur détruite. Indépendamment des intentions et des pathologies des belligérants, telle était la fonction que les guerres rendaient au processus d’accumulation. Des centaines de millions sont morts, afin que la valeur puisse vivre.

La première guerre mondiale peut donc être vue comme manifestation d'un nouveau cadre historique pour la reproduction de la société. Un cadre dans lequel, à intervalles réguliers, une combinaison de crise et de guerre est nécessaire pour nettoyer le système. Cette nouvelle période a été appelée "décadence" . Pour la classe ouvrière, cela signifie que choisir le capitalisme (lui faire confiance, s'allier avec lui, s’y intégrer) signifie, au final, choisir le suicide. Avec le début de la décadence, l'espace entre la critique positive et négative du capitalisme devient impossible à franchir.

Par définition, les guerres représentent une énorme perte de valeur pour le capital total. Mais c’est ce qu’elles doivent être pour le processus d'accumulation. Ceci ne signifie pas que n'importe quelle guerre reconstitue nécessairement les conditions pour l'accumulation. Elle ne le fait que dans la mesure où elle a le même effet que la crise, seulement encore plus ainsi. La guerre dévalorise le capital en le détruisant, éliminant de ce fait ses hypothèques sur de futurs bénéfices, reconstituant un équilibre entre les exigences du capital existant et la création de valeur actuelle. À cet égard, la deuxième guerre mondiale fut beaucoup plus efficace que la Première Guerre Mondiale, ce qui constitue l’une des raisons pour lesquelles le boom de l’après deuxième guerre mondiale a duré si longtemps. Le fait que la fin de ce boom n’ait pas immédiatement provoqué un effondrement économique mondial ne peut pas être expliqué par l’intervention de l’Etat capitaliste ni par la seule création d’une masse de capital fictif, bien que celle-ci ait aidé à reporter l’heure de la crise. Mais la raison principale pour laquelle elle pourrait être reportée est la « mondialisation » et son impact salutaire sur le taux de profit et la croissance d'une demande productive. Ce n'était pas assez cependant pour reconstituer le taux de croissance mondial, qui a plongé au début des années 70 et n'a jamais récupéré . Entre Temps, la croissance du capital fictif s’est accélérée. Dans cette décennie, le déséquilibre entre l'argent comme marchandise générale, faisant circuler d’autres marchandises, et l’argent comme marchandise particulière, amassée comme un engagement sur la valeur future, s'est développé dans des proportions grotesques. On a estimé que l’argent comme marchandise générale ne représente que 2% de transactions d'argent quel que soit le jour . Tout le reste est de l’argent échangé dans son propre intérêt, c.-à-d., pour sa capacité à se développer en valeur en revendiquant sa part dans la plus-value qui doit encore être produite. Ainsi les quelques trillions de dollars, d’euros et d'autres devises qui se sont évaporés depuis l'effondrement de la bulle américaine du logement a déclenché le retour de la crise ; ils représentent seulement une petite fraction de la richesse capitaliste qui doit encore disparaître pour la restauration des conditions pour l'accumulation.

Donc, à nouveau, le capitalisme est sur un chemin vers l'effondrement et/ou la guerre. Mais le futur ne rejouera pas le passé. Je ne prédis pas la troisième guerre mondiale. Ce que je prévois est que la dévalorisation continuera et empirera. Comment la classe capitaliste, et, plus important, comment la classe ouvrière réagira à ceci, n'est pas donné. Mais la classe capitaliste n'a pas beaucoup de choix, sauf dans les moyens et les chemins qu’elle utilise pour essayer de garder son emprise sur la société. La classe ouvrière a, elle, le choix. Elle peut ne faire rien et s'accrocher à l'espoir irrationnel qu’à la fin les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. Ou elle peut prendre son futur dans ses propres mains et finalement mettre un terme à la domination e la forme-valeur sur la société.

Il est l’heure de penser à la révolution.

SANDER

Juin 2009


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