...et ses conséquences


La crise financière actuelle, avec ses menaces pour le système bancaire et le crédit international existant et la crise économique fondamentale - la crise mondiale de la sur-accumulation, qui est sa base - est le plus grand défi au fonctionnement du capital mondial depuis le début des années 30. Etant donné la gravité de cette crise, la récession courante sera très probablement très profonde et prolongée, frappant tous les secteurs de l'économie globale.

Son impact sur la classe ouvrière sera dévastateur, menant à une vaste augmentation du chômage à mesure que l’économie se contractera, à la fois dans les pays capitalistes avancés et dans les économies émergentes, entraînant une diminution des salaires aussi bien que des coupes significatives dans "le salaire social" et les pensions, ainsi qu’une perte des logements dues aux prêts non remboursés qui frappent fortement la classe ouvrière. Pourtant ce n'est pas une "crise finale" du capitalisme ; elle n'apportera aucun effondrement automatique, dont l’attente constitue une barrière significative à la lutte révolutionnaire et au développement de la conscience du travailleur collectif. Le capital possède d’énormes ressources économiques, politiques et idéologiques, sur lesquelles il peut compter. De telles ressources résident dans le fait d’attribuer la crise à l’avarice des banquiers et des capitalistes, à focaliser la colère sur "Wall Street," et ses agents. Cette campagne idéologique a déjà commencé, depuis les USA et l'Allemagne, depuis la Russie et la Chine.

En revenir à Marx

Il est important, donc, de reconnaître – comme Marx l’a bien montré - que le capitaliste est simplement le fonctionnaire ou l'exécuteur du capital, et non l'agent responsable des processus économiques auxquels il ou elle répond. Pour Marx, "... les individus sont traités seulement en tant que personnifications des catégories économiques, des porteurs des relations particulières de classe et d'intérêts." (1) L'exécuteur ou le fonctionnaire du capital, de la classe capitaliste, agit consciemment, mais sans une compréhension de la complexité des réseaux et des intérêts qu'il personnifie, sans une pleine compréhension du mécanisme de l’échange, ni de l’abstraction objective ou réelle dans laquelle la valeur s’incarne. Comme Marx le dit vigoureusement, "ils ne le savent pas, mais ils le font." C'est le capital et la logique de la forme valeur qui a produit cette crise et pas les capitalistes, ni leur cupidité ou leur stupidité.

Et toute "solution" en dehors de l'abolition de la production de valeur ne fera que preparer le chemin pour de nouvelles crises bien plus dévastatrices. Dans les limites du capitalisme et de la forme valeur, nous pouvons nous attendre à une fin provisoire des politiques du néo--libéralisme et de la dérégulation qui ont été l’alpha et l’oméga de Thatcher et Reagan dans les années ‘80. Car, comme l’indiquent déjà les mesures prises par le capital pour répondre au gel du crédit et à la nécessité de re-capitaliser le système bancaire, la regulation deviendra maintenant l’alpha et l’oméga des éléments les plus puissants de la classe capitaliste. Ce n'est pas seulement le liberalisme de gauche et la social-démocratie qui rejettent maintenant le néo-libéralisme et qui cherchent à sauver le capitalisme par la régulation et le Keynesianisme. Dans son editorial d’Octobre, la New Left Review voit la promesse dans "le changement de régime financier," et trace comme perspective que le fait que le gouvernement régule davantage le système financier "peut donner au nouveau régime qui émerge des bouleversements actuels une stabilité plus grande que son prédécesseur." (2)

Que veulent-ils ?

C'est sûrement le but du capital, bien qu'il ignore le fait que ce n'est pas simplement une crise financière ; c'est plutôt une crise mondiale de la forme valeur et de ses contradictions insurmontables. D'ailleurs, une fin aux politiques de la déréglementation ne signifie pas mettre fin à la mondialisation, qui est séparable du néo-libéralisme, bien que ce soit le néo-libéralisme qui ait rendu la mondialisation possible. Pour le moment, l'heure de démanteler les politiques et les institutions de la mondialisation – le WTO, le FMI, la banque mondiale, l'OCDE, - et avec lui un populisme robuste de gauche ou de droite, n'est pas encore venu. (3) En effet, le capital, pour le moment, a besoin de renforcer les liens de la mondialisation : les capitaux avancés, l'Union européenne, le Japon, les USA, ont besoin des marchés des économies naissantes (Chine, Inde, Sud-est asiatique, Brésil) si le ralentissement d'une demande domestique, même avec des taux d'intérêt inférieurs, doit être contrecarrée et les économies émergentes ont besoin des marchés ouverts des capitaux avancés pour empêcher un effondrement de leurs propres économies nouvellement industrialisées.

De plus, les tendances déflationnistes dans la périphérie du capital mondial, et même les salaires bon marché de ces pays, vont diminuer la masse globale des salaires dans les pays avancés, en maintenant le flux des biens de consommation bon marché dans le contexte d’une croissance du chômage et de la diminution des salaries dans ces secteurs de l’économie mondiale. Les fonctionnaires les plus intelligents du capital, depuis les USA jusqu’à la Chine comprennent ceci.

Tout comme ils comprennent le besoin du capital de dégrader encore davantage l'environnement naturel dans sa recherche incessante de plus-value, dans sa détermination à réduire les coûts de capital variable afin d’augmenter son taux de profit, un processus que la crise économique actuelle aggravera, ainsi que le fait apparaître la conversion des libéraux de gauche et même d’une partie de la gauche en faveur d’une expansion des plates-formes pétrolières “off-shore” et la construction de réacteurs nucléaires.

Quels « besoins » ?

Ces “besoins” essentiels du capital, enlisés dans une crise économique qui s’approfondit, sont une raison significative pour laquelle, même avant le crash du crédit de septembre dernier, les principaux secteurs du capitalisme aux USA avaient déjà indiqué clairement qu'il préféraient un démocrate à un républicain comme président ; qu'il préféraient Obama à McCain. Le futur de l'impérialisme américain était une des raisons de ce choix. La politique étrangère unilatérale de Bush s’était avérée un obstacle à l'appui des alliés. L’embourbement en Irak, l’incapacité de réaliser un progrès en mettant une fin au conflit Israélien-Palestinien, la confrontation à la débâcle au Liban où l'influence syrienne se développait, au danger des mouvements unilatéraux d'Américains contre l'Iran, la nécessité d'augmenter les troupes en Afghanistan, la nécessité de restaurer un certain ordre au Pakistan et d'empêcher sa descente dans la guerre civile, constituent un ensemble de raisons pour remplacer la doctrine critiquée de Bush par une sorte d’impérialisme “intelligent”.

C'était précisément Obama qui a été pressenti pour le rôle de fonctionnaire d'un tel impérialisme intelligent, représentée par Zbigniew Brezinski ou Colin Powell, bien que le remplacement de Donald Rumsfeld par Robert Gates comme secrétaire de la défense américaine ait déjà indiqué le début d’un tel changement dans l’administration Bush. Les crises financières et économiques et les mouvements déjà entrepris par le secrétaire du Trésor, Henry Paulson et le Président de FED, Ben Bernanke, témoignent de la nécessité pour le capital de renverser le cours vers la dérégulation des marchés financiers et de s’engager dans des politiques économiques keynésiennes robustes pour relancer l'économie, sans sacrifier "les gains" pour le capitalisme rendus possibles par la mondialisation. L'engagement idéologique d’une grande partie du parti républicain à diminuer les impôts, la “Reaganomic” et l'opposition aux plans de Paulson pour re-capitaliser les banques, tout cela fait apparaître clairement que dans la situation actuelle, Obama et un congrès démocrate, constituaient un meilleur choix que Mc Cain pour réaliser les politiques économiques requises par ce capital. Bien que le cours exact de la crise économique ne puisse pas être prévu, il semblerait que Obama et les démocrates soient plus adaptés pour porter le masque du capital à l'heure actuelle ; en effet, la capacité d'Obama de mobiliser le soutien populaire pour le "changement" en est une raison.

Que faire ? Se demande Obama ?

Si les politiques de l’administration d'Obama devaient échouer, si le mécontentement populaire devait augmenter, les mouvements populistes de droite ou de gauche devraient probablement croître. Dans ce cas, l’aile droite du parti républicain, avec une idéologie anti-Washington, anti Wall Street et des appels à une législation anti-immigré et à des politiques économiques protectionnistes, peut résonner à la fois parmi des éléments de la classe moyenne et de la classe ouvrière (tout comme des appels semblables existent également dans les pays de l’Union européenne). Mais pour le moment, le capital a les fonctionnaires dont il a besoin à la fois dans les branches exécutives et législatives de la république américaine ; des fonctionnaires qui peuvent assurer au mieux la sorte de la coopération internationale requise par la continuation de l'hégémonie américaine.

Tandis que le capital a besoin des meilleurs fonctionnaires pour assurer sa continuation, il a également besoin d’autre chose : la capacité de contrôler la population, pour garantir son hégémonie sur l'ouvrier collectif, qui nécessite une capacité de placer la population humaine comme sujets dans un moule. Une facette du passage de la domination formelle à la domination réelle du capital, est un changement concomitant d'une domination basée sur la force ou la coercition pour contrôler la classe ouvrière vers une domination basée sur la capacité à mettre en forme idéologiquement le "matériel" humain qu’elle doit contrôler ; pour mettre en forme l’espèce humaine comme un certain genre de sujet. Nous ne parlons pas de simples mystifications, de tours de passe-passe, par lesquels la classe ouvrière est amenée à accepter la règle du capital. Il s’agit plutôt de former et re-former profondément la culture, les besoins, la psychologie et l'anthropologie mêmes de l'être humain ; sa subjectification. La forme valeur n'est pas un certain type de manteau que l'humanité peut simplement enlever quand le temps change, certainement pas à l'époque de la domination réelle du capital, où sa loi, culturelle, économique et politique, devient totalitaire. Theodor Adorno a ajouté au concept de Marx d’augmentation de la composition organique du capital, le concept selon lequel la “composition organique de l’homme” est en croissance: "ce n’est que lorsque le processus qui commence avec la métamorphose de la force de travail en une marchandise a complètement pénétré les hommes et objectifié chacun de leurs instincts comme des variations commensurables du rapport d'échange, qu’il est possible que la vie se reproduise sous les relations prévalentes de production." (4)

Un apport nouveau

Le développement de la composition organique de l'homme d'Adorno saisit la tendance immanente du capital dans sa phase de domination réelle de prolonger les changements de la composition technique du capital, la relation du travail mort au travail vivant, dans la constitution même de l'ouvrier : ses besoins, ses affects, sa vision du monde, son univers perceptuel. Tandis qu'Adorno a pu capter une des tendances immanentes du capitalisme dans sa phase de domination réelle, nous croyons que sa vision d’augmentation de la composition organique de l'homme est trop pessimiste ; qu'elle empêche pratiquement n'importe quelle possibilité de lutte révolutionnaire ou de développement de la conscience de classe de la part du travailleur collectif. Nous ne voulons pas sous-estimer la capacité de capital de subjectifier la population à sa loi ; ses succès ont été historiquement impressionnants. En effet, la puissance du nationalisme, dans tous les formes de gauche et de droite, la recrudescence des idéologies religieuses, qui ont littéralement remodelé une partie considérable de l’humanité, sont un avertissement à ceux qui pourraient sous-estimer cette puissance du capital et le point auquel le rapport d'échange a pénétré la plupart des aspects de l’existence humaine. (5) Cependant, il nous semble également qu'il existe des contre-tendances au pouvoir du capital de provoquer la subjectification dont il a besoin et qu’il désire ; ces contre-tendances sont inhérentes à la forme valeur elle-même et à ses lois de mouvement.

Le capital n'a pas réussi à effacer les mémoires collectives des luttes de l'humanité contre l'exploitation, incluses dans l'histoire de chaque culture et ordre social, et tout particulièrement les luttes de la classe ouvrière, des mémoires que la mondialisation même du capitalisme diffuse universellement ; des mémoires qui peuvent être réactualisées, en particulier dans une période de crise. D'ailleurs, un des moyens que le capital doit utiliser afin d'échapper à sa spirale économique de descente aux enfers est l’accélération du développement des forces productives, incluant particulièrement la force productive de l'humanité, de l'ouvrier collectif. Cela exige la créativité et l'innovation de la part des ouvriers, sans lesquels la stagnation scientifique et technologique régnera. D'une part, le capitalisme a besoin de la créativité et de l'innovation fournie par l'ouvrier collectif pour assurer ses propres bases économiques, la compétitivité des entités capitalistes ; d'autre part, cette créativité et cette innovation ont le potentiel d'échapper au contrôle du capital pour se dégager des modes régnants de la science et de la technologie intégralement liées à la loi de la valeur, re-animer les tendances mêmes à la résistance et à la rébellion que le capital cherche à effacer de la créativité et de l'innovation, mais qui sont peut-être inhérentes à celle-ci.

Il n'y a aucune inévitabilité : le communisme ne succède pas nécessairement à une crise économique dévastatrice - les années 30 devraient avoir démontré cela – et la domination réelle du capital s’est accélérée au cours des huit dernières décennies. Cependant, les révolutionnaires ne crieront pas "salut la crise," tout avertis qu'ils sont que la crise n'a pas nécessairement comme conséquence la révolution, qu'elle cause une douleur énorme pour la classe ouvrière et peut mener à une "barbarie," toujours plus grande, à la xénophobie, à la guerre et au genocide.

Inévitable ?

La crise elle-même est inévitable ; ses résultats ne le sont pas. Un effet de la crise actuelle sera de briser le "normalité" de la croissance économique, de remettre en question la foi dans les avantages de la science et de la technologie régnantes. Aux questions qui se posent à mesure que le processus de normalisation s’écroule, le capital essayera de fournir ses propres réponses. Pourtant aucune de ces "réponses" ne peut résoudre la nécessité qui se trouve au coeur de la forme valeur, c’est-à-dire le fait que "... sa production évolue en contradictions qui sont constamment surmontées mais également constamment posées en principe. L'universalité vers laquelle elle lutte de façon irresistible rencontre des barrières de rencontre en sa propre nature, qui, à une certaine étape dans son développement, lui permettra d'être identifié comme étant lui-même la plus grande barrière à cette tendance et par conséquent conduira vers sa propre suspension.. Ricardo et toute son école n'ont jamais compris les crises modernes réelles au cours desquelles cette contradiction du capital se déchaîne en des tempêtes qui le menacent de plus en plus en tant que fondement de la société et de la production." Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), Paris, Éditions sociales, I, pp. 349-350." (6) La tâche des révolutionnaires consiste à montrer où la logique terrifiante de la forme valeur mène, dans cette époque de retrogression sociale; elle consiste à fournir différentes réponses aux questions qui commencent à être posées, à intervenir dans toutes les fissures qui s'ouvrent dans l'édifice de la normalité capitaliste ; pour se consacrer au travail de cette vieille taupe de révolution et à la possibilité de créer une communauté humaine.

Mac Intosh

Novembre 2008





1. Karl Marx, Le Capital : Une critique de l'économie politique, Volume 1, préface à la première édition, Edition Pinguin, p. 92.

2. Robert Wade, "Un Changement de régime Financier?" in New Left Review, 53, Septembre-Octobre 2008.

3. Les propositions récentes du Président Sarkozy en France pour utiliser la nationalisation partielle des sociétés principales pour les protéger contre des prises de contrôle par l’étranger, particulièrement par les fonds souverains appartenant à des Etats étrangers, est indicative des genres de mouvements protectionnistes qu'une crise économique qui s’approfondit peut provoquer.

4. Theodor Adorno, Minimum Moralia : Réflexions d’une vie endommagée, # 147, NLB, p. 229.

5. Ceci devrait servir d'avertissement pour un nombre croissant de théoriciens pour lesquels les changements de l'organisation du capitalisme au cours des décennies précédentes, et la croissance de ce que beaucoup désignent, de façon inappropriée à mon avis, comme "le travail immatériel est indicatif du dépassement de la loi de la valeur dans la société capitaliste. Au contraire, ces développements mêmes indiquent l'existence continue de la domination de la forme de valeur dans le capitalisme aujourd'hui, même alors que sa perpétuation est devenue un obstacle à la croissance de la vraie richesse. Comme Marx l’a écrit : la trajectoire même du capitalisme a transformé la loi de la valeur d’une condition historique pour la création de richesse réelle en barrière à une telle création : " Le surtravail de la masse a cessé d'être la condition du développement de la richesse générale, de même que le non-travail de quelques-uns a cessé d'ètre la condition du développment des pouvoirs universels du cerveau humain. Cela signifie l'écroulement de la production reposant sur la valeur d'échange ...." Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), Paris, Éditions sociales, 1980, II, p.193..." C'est-à-dire, tout lien entre le capitalisme et le progrès humain, tout rôle "progressif" pour le capitalisme, a cessé, alors même que la pénétration de la forme valeur dans la vie de l'humanité s'est développée.

6. Karl Marx, Grundrisse : Bases de la critique de l'économie politique, pp 410-411.


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