CREATION DE VALEURS ET LA CRISE DU CAPITALISME


La récente implosion de la bulle des prêts hypothécaires aux Etats-Unis et la crise du crédit y attenant n’ont pas encore provoqué un effondrement de l’économie capitaliste mondiale mais elles nous en rapprochent. La théorie de la valeur de Marx constitue un instrument indispensable pour comprendre ce qui se passe. Elle nous permet de voir comment la pérennité du mode de production capitaliste est liée directement à son développement de nouvelles méthodes d’exploitation, de nouveaux terrains de création de valeur, Mais cela nous permet de comprendre aussi comment les capitalistes, dans leur recherche incessante de plus-value, rendent le capitalisme plus obsolète et créent les obstacles qui rendent l’effondrement économique inévitable, à une échelle sans cesse croissante. L’article qui suit analyse l’évolution des conditions de la création de valeur depuis l’émergence du Fordisme jusqu’à l’impasse actuelle, dont seule la classe ouvrière peut trouver une issue.

Introduction : sur la plus-value relative

Dans le Capital, vol.1, Marx attache une grande importance à la distinction entre plus-value (pv) absolue et relative, qu'il définit clairement :

Il continue en expliquant que la seconde est une fonction de l'élévation de la productivité dans les branches d'industrie qui déterminent la valeur de la force de travail, ajoutant qu'une élévation de productivité dans les secteurs qui ne produisent ni directement ni indirectement des moyens de subsistance, ne change pas la valeur de la force de travail et donc n'augmente pas la plus-value relative. De ceci découle le fait que l'augmentation de la plus-value relative n'est pas une méthode consciente et directe par laquelle le capitaliste générique cherche à augmenter son profit, mais plutôt un sous-produit de la tendance générale du capitalisme à augmenter la productivité : "quand un capitaliste individuel déprécie des chemises, par exemple, en augmentant la productivité du travail, il ne vise nullement à réduire nécessairement la valeur de la force de travail et ni à raccourcir le temps de travail nécessaire proportionnellement à ceci. Mais il contribue à augmenter le taux général de plus-value seulement pour autant qu'il contribue finalement à ce résultat." (p.433)

Quoique ce soit principalement un sous-produit de l’évolution technologique du capitalisme plutôt qu'un résultat consciemment recherché, Marx considère la pv relative comme la source principale du profit pour le capitalisme quand celui-ci développe le mode de production spécifiquement capitaliste, quand il effectue la transition vers la soumission réelle du travail (la domination réelle du capital). Ainsi quand il explique cette transition, Marx commence par rappeler l'importance de la pv relative :

Il y a une contradiction apparente entre cette citation (extraite des « Résultats du processus immédiat de la production », le chapitre du Capital, vol. 1 qu'il a décidé de ne pas inclure quand ce travail a été édité) et les premières citations (de la partie 4 du Vol 1). Dans la première, Marx indique que le capitaliste, en abaissant la valeur de son produit ne crée pas automatiquement davantage de pv relative, qu'il ne le fait que dans la mesure où cela contribue à une réduction de la valeur de la force de travail en général. Dans la seconde, il semble dire autre chose : quand le capitaliste individuel abaisse la valeur de son produit, écrit-il, "une pv est créée pour lui". Il est facile de mal comprendre ceci comme impliquant que la production à moindre coût créé en elle-même la pv, ce qui signifierait que la source de pv ne serait pas la force de travail mais la technologie. Cela contredirait la base même de sa théorie de la valeur dans laquelle il n'y a aucune autre source de pv que la force de travail. Mais ce n'est pas cela qu'il a voulu dire. La confusion surgit en partie parce qu'il explique des choses sur la base des analyses qui ne font pas une partie de Vol1 mais du Vol3, qui est probablement la raison pour laquelle il a décidé de ne pas inclure les « Résultats du processus immédiat de la production » dans le Vol1. Mais il n'a pas voulu nier que l'élévation de pv relative sous la domination réelle du capital est autre chose mais que la réduction de la valeur relative de la force de travail n’implique que le fait d'aller sous la valeur du marché crée la pv pour le capital comme un tout. Plutôt, il a voulu se focaliser sur la genèse du changement de la pv absolue vers la pv relative comme source principale de croissance du profit, et l'explique comme résultant d’un changement dans la méthode de base par laquelle les capitalistes cherchent à augmenter leurs profits. Considérant que sous la domination formelle cette méthode a consisté principalement à réorganiser la production sur la base de l’achat de la force de travail, en transformant les paysans et les artisans en ouvriers et les faisant travailler autant d'heures que possible, la méthode principale est maintenant devenue la dépréciation de la valeur individuelle de la marchandise sous sa valeur de marché afin d'obtenir un sur-profit qui résulte d’un transfert de pv sur le marché, dans la phase de circulation. C'est une forme de redistribution de pv, non de sa création, mais au plus ceci devient la méthode dominante de recherche du profit, au plus les moyens de subsistance sont dépréciés par l'élévation générale de la productivité, de sorte que la partie payée du jour de travail se rétréci proportionnellement à la partie impayée.

Il est important de distinguer ce qui détermine les capitalistes de ce qui couronne le capitalisme de succès ou d’échec. Les conditions pour l'incitation à produire et les conditions globales pour l'accumulation sont connexes mais non identiques. Nous avons analysé par ailleurs comment la domination réelle crée un fossé croissant entre la croissance de la valeur d'échange et celle des valeurs d’usage qui place le capitalisme devant des obstacles, dans sa phase de production (chute tendancielle du taux de profit) et (lié dialectiquement à ceci) dans sa phase de circulation (surcapacité) qui ne peut pas être surmontée sauf par la dévalorisation massive dans la crise et la guerre. Les capitalistes doivent affronter ces obstacles comme des forces extérieures, comme le temps orageux mais en attendant doivent obtenir du profit en allant en-dessous de la valeur du marché et en cherchant les conditions qui le rendent possible. Il convient de noter que, plus les conditions de la production sont homogènes, plus les producteurs extra-capitalistes et les producteurs capitalistes avec une coc relativement basse (coc = composition organique du capital, le rapport entre le travail indirect, passé et le travail vivant) sont marginalisés, plus cela devient difficile. Dans le Capital, vol 3, Marx remarque que si la production entière du monde était aux mains de quelques compagnies géantes, "la flamme essentielle de la production s’éteindrait."

Le fordisme

Puisqu'il y a des définitions contradictoires de ce terme, laissez-moi clarifier ce que je j’entends par « fordisme » : production industrielle de masse avec la technologie mécanique en son centre et l'augmentation constante de l’échelle de production comme but permanent ; la grande industrie intégrée et centralisée est sa forme typique d'aspect, la chaîne de montage son signe distinctif, le travail répétitif, monotone dont le contenu et le rythme sont dictés par la machine, constitue la caractérisation du processus de travail, et le Taylorisme caractérise la gestion de ce processus de travail.

La première vraie chaîne de montage a été introduite dans une usine Ford en 1913 mais elle a été précédée de plusieurs décennies de changement dans cette direction du processus de production. Le Fordisme a exprimé la tendance générale du capitalisme à augmenter la productivité de travail en diminuant la valeur des marchandises tout en augmentant leur volume et en tant que tel réalisait la tendance générale à réduire le temps de travail socialement nécessaire, réalisant de ce fait ses tendances latentes à la chute des taux de profit et à la surproduction.

Ces obstacles n'existent pas à un niveau théorique simplement abstrait mais dans le vrai monde. ¶En tant que tels, ils sont également une fonction des caractéristiques concrètes et spécifiques du capitalisme comme produit historique, tel que la présence de contre-tendances à la baisse tendancielle du taux de profit (comme le métabolisme potentiel avec la production extra-capitaliste) et le développement de la structure économique-politique du capitalisme à un point donné dans l'histoire. Ceci explique pourquoi les exemples de dévalorisation massive au 20ème siècle se sont produits et pourquoi le Fordisme n’a connu son apogée qu’après la deuxième guerre mondiale, quand le cadre de Bretton-Woods a créé pour la première fois une vaste zone (plus ou moins) mondiale de libre échange avec une devise mondiale commune et expansible, servant à la fois de moyen de circulation et de moyen de paiement. Désormais plus retenu par les frontières nationales (ou au moins beaucoup moins qu'auparavant), ni entravé par les errements des monnaies nationales ou l’attachement sans compromis à l’étalon-or (bien que le dollar soit demeuré, en théorie, attaché à l'or, et toutes les autres devises aussi, de manière indirecte), le potentiel d’augmentation de la productivité du Fordisme a été finalement lâché, créant une vaste augmentation de l’extraction de la pv relative.

Ceci explique la force et la durée du boom d’après-guerre. Mais avec l'homogénéisation des conditions de production fordistes en Amérique du Nord, en Europe de l’Ouest et au Japon, la marginalisation croissante des pays sous-développés et les obstacles créés par le contexte de guerre froide à l'expansion du marché mondial, les mêmes obstacles jumeaux sont réapparu à la fin des années ‘60. À ces difficultés doit être ajoutée la forte résistance de la classe ouvrière à l'intensification du processus de travail que le Fordisme a rendu technologiquement possible. Le coût élevé de la capacité de production non utilisée a rendu le Fordisme, par sa nature, particulièrement vulnérable aux grèves comme à la stagnation de l'expansion du marché. En outre, la surcapacité globale a conduit à la stagnation chronique, même pour les capitaux les plus forts. Comme Marx l’explique dans le Capital vol 3, en état de surcapacité, la valeur sociale est déterminée par les conditions les plus favorables de la production, éliminant le surprofit que ceux-ci encaisseraient dans des circonstances normales. L'incitation à spéculer remplace l'incitation à investir.

La devise du monde était également la devise d'une nation particulière, ce qui a créé la possibilité irrésistible pour que les USA emploient cette position pour essayer de trouver une sortie à leur situation difficile, au détriment de toute la zone dollar. Ceci a forcé les USA à détacher le dollar de l’ étalon-or (formellement en 1971, de fait plus tôt) après quoi l'expansion monétaire est devenue incontrôlable. L'impossibilité de résoudre les contradictions du capitalisme en jetant l'argent sur celles-ci a eu comme conséquence la stagflation des années 70 et, vers la fin de la décennie, a amené l’ économie mondiale au bord de la paralysie par l’hyper-inflation. Il était temps d'essayer autre chose.

Le Post-Fordisme

Ce n'est pas un terme parfait puisqu'il semble suggérer que le Fordisme soit une chose du passé, ce qui est loin de la vérité. Néanmoins, dans les années 80, quelque chose de différent a émergé au centre du capitalisme.

Mais les changements du mode de la production proprement dit n’en constituaient qu’une partie. Une variation séismique dans la structure globale du capitalisme mondial (la fin de la guerre froide, la fin du cours autarcique de la Chine et la mondialisation qui en a résulté) a fourni le contexte pour l’épanouissement du post-Fordisme.

Les changements ont été guidés par plusieurs buts :

La caractéristique principale du mode de production Fordiste est que l'automation remplace la technologie mécanique au coeur de la production. Tandis que le premier développement à grande échelle de l'automation date déjà de la fin des années 50, il s’est accéléré énormément depuis les années ‘80, avec le développement et l'application à grande échelle de la technologie de l'information (IT). En même temps que ceci, l'importance de la science appliquée en général dans le processus de production s'est développée énormément ainsi que le rôle de ce qui s'appelle travail immatériel et cognitif. Ceci a entraîné un changement énorme de la composition de la classe ouvrière, dont la composante décisive incarne maintenant ce que Marx a prévu :

Tandis que Marx à mon avis entendait "l'individu social" comme la classe ouvrière entière (et comprenant ainsi l'ouvrier fordiste qui reste un composant essentiel du procédé de production), sa description est particulièrement appropriée par rapport à l'ouvrier post-fordiste. Que son travail collectif extrêmement productif est la base de la plus grande partie de la richesse produite aujourd’hui semble clair. Que la production de post-fordiste rapporte des bénéfices énormes, est également clair. Mais quelle est la signification pour la création de la valeur ? Après tout, le temps de travail direct peut ne plus être la base de la richesse, mais en rester la mesure, la pierre de touche de la loi de la valeur.

Post-fordisme et création de la valeur

Examinons comment le post-fordisme, et la mondialisation (nouvelle division de travail) qu'il a aidé à rendre possible, ont affecté la création de la plus-value.

1. il a diminué la valeur du capital constant C (machines, infrastructure, matières premières) et a ainsi augmenté les profits (S/C+V) en menant à des réductions de coûts à plusieurs niveaux. Il a mené à une plus grande efficacité des ressources, une rotation du capital plus rapide, des coûts de stockage inférieurs, des coûts de transports et de communication moindres, etc.. etc...

2. il a diminué la valeur du capital variable V (force de travail) en réduisant la valeur des marchandises dont les ouvriers ont besoin (et a donc augmenté le taux de pv relative). 4. il a considérablement augmenté la mobilité du capital et a de ce fait changé l'équilibre des forces entre capital et travail en faveur du premier, ce qui a également aidé à augmenter S/V.

5. il a conduit au transfert d'une grande partie de la production fordiste aux régions précédemment sous-développées du monde, la Chine en particulier. Les conditions en cet endroit, rendu accessible par les changements géopolitiques et le déclin rapide des coûts du transport et des communications aussi bien que d'autres développements technologiques, ont ouvert la porte à une vaste augmentation de l’extraction de plus-value absolue et relative. Le métabolisme accru avec des producteurs extra-capitalistes et avec le capitalisme à basse composition organique du capital devrait être souligné à cet égard. Ce sont ces conditions arriérées qui déterminent ce que sont les moyens de subsistance mais pour la production à composition organique élevée elles ne représentent qu’une valeur très petite. La possibilité historiquement sans précédent de combiner les conditions vivantes de la société à faible productivité avec la technologie et les méthodes de production d’une société à haute productivité rapporte un taux de pv très élevé. La grande majorité des marchandises produites de cette façon sont donc les biens de consommation bon marché destinés au marché des pays développés. Ainsi ils diminuent la valeur de la force de travail (pv relative croissante) et constituent une raison principale du maintien de l’inflation à un niveau faible pendant une si longue durée (un autre raison est le contexte de surproduction, qui, comme Marx l’explique dans le Capital volume 3, amène la valeur sociale d'un produit en-dessous de ceux qui sont produits dans les conditions les plus favorables, en d'autres termes, celles qui représentent le moindre coût). En outre, ce transfert était relativement indolore en raison du fait que le mouvement simultané du capital développé dans la production post-fordiste a créé une division de travail, un développement complémentaire. À ceci pourrait être ajouté le marché que leur développement a fourni pour les pays développés, mais, nous verrons plus loin, ce marché, aussi impressionnant soit-il, a des limites sérieuses.

6. il a, avec la réorganisation mondiale du capital qu’il a aidé à provoquer, considérablement facilité la pénétration de la loi de la valeur dans les secteurs qui n'étaient pas encore soumis à la marchandise et a ouvert de ce fait d’importantes nouvelles avenues pour la création de valeur. Les exemples incluent le déplacement des fermes familiales par l’agrobusiness, le remplacement des services (dans le sens marxien : du travail qui est consommé directement plutôt que de créer une marchandise qui entre dans le flux de capital) par des industries de service, tout comme l’apparition de nouveaux services et marchandises comme un résultat direct de son développement, et même le remplacement des échanges de travail faits librement entre les membres de famille, les amis et les voisins par des échanges de marchandises.

Tous ces facteurs ont stimulé fortement la création de valeur (tout à fait indépendamment de la question de savoir qui a bénéficié de ceci). Mais comme toutes les périodes d'innovation, elle a eu sa période d’effet maximal, après quoi l'effet commence à diminuer, en partie en raison de l’homogénéisation qui s’opère. En Chine, les salaires augmentent, poussés vers le haut parce que les changements du monde (technification des villes, destruction du semi-prolétariat) augmentent la valeur de la force de travail, en dépit du déclin de l'emploi industriel causé par la diminution de la production à basse composition organique du capital, et l’exode continu de millions de paysans nomades vers les villes. En outre, les besoins de la nouvelle production Fordiste en Chine pour les matières premières, le pétrole en particulier, en combinaison avec le fait que la perspective de leur épuisement devient de plus en plus réaliste, pousse leurs prix vers le haut, et neutralise l’effet bénéfique des exportations chinoises sur le maintien d’un taux bas d’inflation. L'inflation monte rapidement en Chine. En Inde aussi. En dépit de la croissance des calling center dans ces régions, le nombre de chômeurs créés par les technologies de l’information est plus faible que le nombre de fermiers endettés qui se suicident. Dans la ville-modèle Bangalore, les taudis se développent beaucoup plus rapidement que les parties prospères de la ville. L'expulsion et la destruction sont les compagnons inévitables de la globalisation du post-Fordisme.

S’il est vrai que les doutes habituels subsistent à propos du futur des technologies de l’information, nous sommes témoins d'une généralisation de ses applications innombrables dans toute la chaîne mondialisée de la production. Cette généralisation accélère la vitesse à laquelle les gains de productivité sont généralisés. Cela signifie que les économies de valeur que ces gains permettent, sont rapidement perdus en raison du déclin de la valeur sociale (le coût de la reproduction sociale) du produit. Plus ce déclin se produit rapidement, plus un espace tend à s'ouvrir entre la valeur du capital avancé pour la production et la valeur (sociale) des marchandises résultant de la production.

Marx a souligné que l'effet de l'augmentation de la composition organique du capital et des gains de productivité qu’elle provoque est à double tranchant. D'une part, il augmente sv/v, le taux de plus-value, en réduisant le temps de travail nécessaire (la valeur des marchandises qui constituent la valeur de la force de travail). De l'autre, il diminue le poids du travail vivant dans la production, et donc aussi la partie de ce travail qui est impayée, la plus-value. Du rythme de diminution du travail vivant dépend le fait qu’une partie de celui-ci (sv/v) peut compenser le déclin du total (v+sv). Quelle tendance est la plus forte aujourd'hui? Les caractéristiques de l'automation sont telles que la seconde gagne de plus en plus. C'est particulièrement clair dans le produit le plus emblématique du post-fordisme, les marchandises numériques et les logiciels en particulier. Leur rôle croissant - en tant que moyens d'obtenir du profit, en tant que composantes du processus de production, en tant qu’outils pour créer la richesse, outils pour la créativité, la communication et la consommation - dans la société ne peut être nié. Il est vrai que la création de ces marchandises exige beaucoup de force de travail. Cette force de travail est exploitée par le capital, sa valeur et la plus-value sont cristallisées dans la marchandise qui en résulte. Mais cette valeur est passagère. Peu importe le nombre d'heures passées pour créer un produit numérique particulier, la valeur de sa copie est, comme n'importe quel autre produit, égale à la valeur du travail direct et indirect dépensé pour le faire, plus le bénéfice (moyen) sur le capital avancé. Dans le cas des marchandises numériques, elle ne représente presque rien. Ce que Marx a écrit au sujet des machines "aussi jeune et pleine de vie que soit la machine, sa valeur n'est plus déterminée par le temps de travail nécessaire objectivé réellement en elle, mais par le temps de travail nécessaire pour la reproduire, elle ou une meilleure machine. Elle a donc été dévaluée à plus ou moins grande ampleur "(Capital, vol1, p.528) est vrai pour tous les produits. Le fait que les produits numériques peuvent être fortement profitables ne devrait pas nous tromper. Leurs producteurs obtiennent la pv, mais de leurs clients.

Mais il est dans la nature de l'information en général, et de la structure en soi communicative des technologies de l’information en particulier, d’inviter au partage, et donc d’abaisser de ce fait le prix du marché des produits numériques en-dessous de leur valeur du marché, déjà pratiquement nulle. C'est pourquoi les technologies de l’information sont l'exemple le plus éclatant de la tendance croissante au monopole du capitalisme (tendance déjà présente dans des périodes précédant la 1ère guerre mondiale et les années ’20). L'augmentation rapide dans l'utilisation des brevets, des copryright, des licences etc.. pour marchandiser la connaissance qui conduit à des surprofits (Microsoft sort 3000 brevets par année), implique le besoin d'un ordre mondial dans lequel leur prix peut être imposé et dans lequel la tendance du marché à subvertir ceci, à ce que la loi de la valeur pousse les prix en-dessous de leur valeur sociale réelle, puisse être contrôlée. Ceci, ainsi que le désir pour le contrôle des ressources, pèse fortement sur les stratégies géopolitique et militaire américaine en particulier.

Marx a appelé la dévaluation provoquée par un déclin rapide des coûts de reproduction "la dépréciation morale". Elle n'affecte pas seulement les marchandises numériques. Plus rapide est le rythme d’innovation technologique dans la production et la consommation, plus le capital constant perd de sa valeur avant qu'il n’ait transféré sa valeur dans d'autres marchandises. Dans un texte antérieur, j’ai appelé cela la surproduction cachée. Elle est l'une des principales manières par lesquelles la barrière du marché se manifeste aujourd'hui.

La barrière du marché ne se manifeste pas sous forme de limite absolue au pouvoir de consommation de la société capitaliste mais sous forme de disproportionalités croissantes. Le taux élevé d'innovation technologique du post-fordisme a accéléré une tendance à long terme de la domination réelle à sur-accumuler des biens de production et sous-accumuler des biens de consommation, dont la dépréciation morale est une expression. Un autre disproportionalité créée par la recherche de surprofit est provoqué par son propre succès, payé par la réduction de la valeur de la force de travail aussi bien qu'avec la pv d'autres capitalistes qui doivent acheter à un prix au-dessus de la valeur. Avec la concentration de la richesse d'un côté, créant une augmentation rapide de la demande de toutes sortes de marchandises de luxe et donc un taux plus élevé de profit dans la production des marchandises destinées à la production improductive, et un déclin relatif de la demande de la consommation productive de l'autre, la proportionnalité réalisée par le marché s’écarte encore davantage de la proportionnalité requise pour l'accumulation (analysée dans le vol.2 de capital) et hypothèque encore davantage la création de valeur. À ceci devrait être ajouté une élévation de « faux frais » improductifs en général ; y compris les coûts pour maintenir l'ordre et affirmer sa puissance (le coût des guerres en Irak et en Afghanistan approche 1 milliard de dollars et le coût de protection anti-terroriste et de contrôle de la population délinquante, y compris le fait de garder sous les verrous une proportion considérable de cette population - aux USA : plus de 1 % de la population adulte en prison- va bien au-delà de cela aussi bien que l'élévation en coûts que les capitaux de pointe doivent fournir pour rester à leur position (beaucoup de compagnies dépensent plus de capital pour le marketing que pour la production afin de créer une pénurie socialement perçue et artificielle (une différence entre Nikes et espadrilles) qui conduit à des surprofits.

La crise actuelle

En dépit des succès relatifs des capitaux à la pointe pour créer pour eux-mêmes les marchés rapportant les surprofits, le contexte global demeure celui d’une surcapacité débordante. Néanmoins, le capitalisme a évité un effondrement, grâce à la chute de la valeur de la force de travail. Mais pour maintenir la croissance de l’économie mondiale face à la surcapacité globale, il a dû être alimenté par une expansion monétaire exponentiellement croissante. C'était ce qui s'est produit dans les années 70 aussi, mais pendant cette période le but de l'expansion monétaire a été davantage de ralentir l'érosion du pouvoir d'achat général, en raison du coût élevé de capacité inutilisée de production dans l'économie fordiste. Les années 80 ont commencé par un arrêt brusque de la croissance de l'argent en circulation à retenir dans l'inflation.

Mais la dette publique a continué à augmenter à un taux croissant, alors que les dépenses d'état se déplaçaient du soutien du salaire social vers des dépenses improductives telles que les armements. Bien plus importante était l'expansion du secteur financier. Avec l'élimination de la plupart des restrictions à la mobilité et aux activités du capital financier, elle s'est développée énormément, créant toutes sortes d'instruments financiers promettant de préserver et d’augmenter la valeur qui y était investie. Puisque tout cet argent n’a pas fait circuler de marchandises, il n’en a pas fait augmenter le prix, il n’a pas causé d’inflation générale. Son caractère factice se manifesterait d'autres manières.

Le premier gagnant de l'ère de post-fordisme était le capital japonais qui fut couronné de succès dans les années 80 en abaissant la valeur individuelle des produits de son secteur d’exportation sous la valeur sociale en frayant un chemin des réformes post--fordistes. Le Japon a amassé des bénéfices énormes mais a éprouvé des difficultés croissantes à les investir d’ une manière qui ne perturbe pas les marchés étrangers (dont en premier lieu le marché américain)dont il a dépendu et qui ne provoquait pas de montée de l’inflation dans sa propre économie domestique. Les solutions de rechange consistaient à maintenir des centaines de milliards de dollars en banque (résultat des pertes énormes quand le dollar dévalue) ou de les placer dans la propriété dont le prix a été perçu comme capable de résister à la tendance générale de la diminution de la valeur; en d'autres termes, à spéculer. Le capital japonais a fait les deux. La spéculation s’alimente elle-même parce que la demande croissante qu'elle engendre fournit d’abord des bénéfices énormes. Puisque c'est un jeu de pyramide, cela finit toujours par des pertes plus énormes. Quand la bulle a explosé, le Japon a coulé dans la stagnation prolongée. Que ceci n'ait pas mené à la dépression était principalement dû au fait que, globalement, le post-fordisme a continué à s’étendre, et le Japon est resté un concurrent de premier ordre.

La bulle suivante a éclaté en Asie du Sud-Est, avec des répercussions fortes en Amérique latine et en Russie (qui plus tard ont récupéré grâce à l’augmentation du prix du pétrole). L'énorme dévalorisation dont la propriété (la force de travail y compris) a souffert dans ces pays s’est encore renforcée par l’appel de capitaux dans les pays centraux. Ceci, et la position de pointe du capital américain dans les secteurs les plus profitables de la production, aussi bien que la taille du marché américain, ont créé un flux toujours croissant de l'épargne aux USA. En 2004, 80% de l’épargne nette du monde s’est dirigée vers les USA.

Mais cette taille croissante de l'expansion du marché des USA n’a été soutenue par rien. Année après année, les USA ont consommé plus qu'ils n’ont produit, maintenant pour un montant de plus de 800 milliards de $ par an, un chiffre qui sous-estime énormément la quantité de valeur transférée. En retour, le reste du monde a acquis des bons du trésor, des actions, et d'autres reconnaissances de dette ainsi que d’autres propriétés, avec une valeur nominale de plusieurs trillions de dollars. Les USA étaient le seul pays qui pouvait faire cela, en raison de son contrôle sur la 1ère devise du monde. Mais ils semblent également avoir consciemment stimulé l'effet « asile-sûr » par des politiques mondiales, et aussi avoir encouragé l'inflation de leurs capitaux, en particulier avec diverses politiques de stimulation de la demande de leur secteur improductif du FIRE (finances, assurance, immobiliers). Inévitablement, ils en sont devenus dépendants. En 2004, ils ont eu besoin de 2.6 milliards de $ de capital étranger par jour, juste pour continuer.

Donc, tel a été le mécanisme de base qui a gardé le train sur les voies : les EU ont gardé vivante l’expansion du marché, les bénéfices ont été distribués plus globalement, mais une partie énorme et croissante de ces derniers profits a dû rester amassée, ne pouvait pas être réintroduite dans la circulation ou son origine factice activerait l'inflation.

Mais la promesse faite au capital amassé dans les actifs financiers et les immobiliers est qu'il sera maintenu vivant, et protégé contre la dévalorisation dans un monde dans lequel la direction globale est vers la chute des valeurs. La promesse a été tenue aussi longtemps que la demande a augmenté fortement. Mais quand elle commence à s'arrêter, la nature spéculative de l'entreprise apparaît. Les USA n'étaient pas le seul pays dont la valeur papier s'est développée de façon disproportionnée. Que l'expansion de l'argent fut disjointe de l’instrument émoussé que constituait l’ étalon-or était inévitable et logique. Mais afin de faire circuler la valeur et maintenir la crédibilité en tant que les modes de paiement, l'expansion de l'argent devait demeurer attachée à l'expansion de la valeur. Ce n'était pas le cas. Les transactions d'argent liées à la production de biens matériels ont compté pour 80% du total des transactions mondiales en 1970, un rapport qui, en 1997, était déjà tombé à 0,7%. Aux USA, depuis 1985, l'argent avait cru plus de six fois plus rapidement que la production.

L'année dernière, la diminution de la demande globale pour les bons du trésor américain, et les tentatives désespérées de maintenir la demande dans les biens immobiliers en offrant des hypothèques toujours meilleur marché (bon nombre d'entre elles constituent un marché de dupe, sans souci de la solvabilité de l'acheteur), ont montré ce qui s’annonçait. Une autre bulle éclatait, mais maintenant au centre du capitalisme.

Avec la chute des prix de l’immobilier, déjà plus de 10% de propriétaires américains de maisons doivent plus dans le remboursement de leur hypothèque que ce que leur maison vaut réellement. Des millions sont en passe d’être perdus. La baisse continue menace d'éliminer plusieurs trillions de richesse-propriété. La tendance à la déflation n'est pas limitée aux biens immobiliers mais s’étend au marché du crédit, et au-delà. Personne n'a idée à combien peuvent se monter les pertes dans les marchés financiers parallèles. Par exemple, le marché des dérivés du crédit qui se monte à 45.5 trillions, atteint plus de deux fois la taille du marché entier des actions des USA. Il se compose des échanges des contrats qui promettent le paiement en cas de faillite de la compagnie, qui peuvent être vendus, par les deux parties du contrat et réinsérées à nouveau dans le commerce, sans aucune garantie que l'acheteur du contrat pourra être en mesure de payer en cas de faillite. Plus les USA plongent dans une récession, plus ce marché dégonflera rapidement.

Avec une telle évaporation de richesse, le non-paiement d’innombrables transactions et les banques forcées de resserrer leur pratique de prêt, la boule de neige de la crise va toucher le secteur de la production, menant à une vague de faillites et à une hausse du chômage, et l'inflation sera stimulée par les tentatives de ralentir la marée en augmentant des dépenses publiques et en diminuant les taux d'intérêt. Une période douloureuse est inévitable pour l'économie américaine, et par extension, pour toutes les autres qui en dépendent.

Il serait facile d'imaginer un scénario crédible à propos de la façon dont cette crise pourrait se développer en spirales pour devenir la grande dépression du 21ème siècle. Quelques personnes intelligentes l’ont fait. Elles ont peut-être raison. Mais elles peuvent également sous-estimer comment la capacité de la classe capitaliste mondiale agit de concert quand la poussée surgit, et s'est développée depuis la dépression précédente. Je ne pense pas que les USA peuvent s’en sortir par leurs propres circuits fermés.

Ils doivent compter sur la dépendance de leurs partenaires commerciaux sur le marché américain. Sur le fait qu'ils n'ont aucune alternative aux tendances mondiales d'échanges et sont de ce fait obligés de venir à la rescousse et d’investir dans la reprise de l'économie américaine. La crise elle-même aura un effet tonique considérable pour les forts qui survivront. Mais rien ne sera résolu. Cette crise est une étape importante, marquant le début d'une nouvelle phase, caractérisée par des chocs économiques de plus en plus intenses qui pourraient préparer le terrain pour la lutte de classe de plus en plus intense.

Sander

Mars 4 2008


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