MAI 1968 — MAI 2008

 C’est seulement pour le bien des sans-espoir que l’espoir nous a été donné » (Walter Benjamin)

« tout est possible » - « l’imagination au pouvoir »

Pour la génération d’après guerre, Mai 68 a constié tule premier signal « fort » d’un immense espoir. Toutes les structures de la société capitaliste semblaient pouvoir être bouleversées, toutes les couches sociales étaient en proie à une ébullition jamais rencontrée, de nombreux pays étaient traversés par le changement, et la conscience politique pouvait renouer avec les racines du marxisme :

Il règne une atmosphère d’euphorie, « tout est possible »; le couple, la famille bourgeoise, l’autorité parentale, l’éducation rigide sont mis en question; la généralisation de la contraception modifie l’attitude par rapport à la sexualité. Le développement des technologies initie l’apparition de la « société de consommation » ; ces technologies font naître aussi l’illusion d’être libéré du travail à la chaîne par la robotisation : on ne veut pas échanger la certitude de mourir de faim contre celle de mourir d’ennui !

Mai 68 annonçait-il la révolution ? Si non, pourquoi ?

En ’68, vingt ans après la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, après la reconstruction, le capitalisme est à nouveau confronté à la crise économique. Selon une vision marxiste mécaniste, cette crise aurait du engendrer irrémédiablement un ralentissement dans la croissance des forces productives, une augmentation rapide du chômage, un appauvrissement généralisé du prolétariat, et donc un mouvement ascendant de luttes. Mai ’68, dans cette optique, n’était qu’un précurseur d’un mouvement téléologique qui ne pouvait que croître vers la révolution. La réalité s’est avérée bien plus complexe. Mai ’68, qui a vu s’exprimer « tous les possibles », s’est refermé au cours des années suivantes. Les changements initiés par le mouvement ont été intégrés par la société capitaliste, et leur potentiel de révolte a été épuisé. Certains s’efforceront de trier le « bon » du « mauvais », de séparer le mouvement « purement ouvrier » du « mouvement étudiant », la « lutte révolutionnaire » de la « lutte réformiste ». Nous n’en ferons rien. Le sens des mouvements de ’68 est une réponse globale de révolte dans une époque encore non révolutionnaire.

Il nous faut saisir le caractère « non encore révolutionnaire » de la période de ’68 et des années ’70, et voir comment cette période était encore empreinte d’illusions sur le fait de pouvoir échapper à l’emprise croissante de la technique, et sur le caractère imminent de la révolution. Il faut aussi saisir comment le capitalisme a bouleversé son mode de domination économique, idéologique, politique, écologique depuis lors, pour comprendre comment les conditions d’une période et d’une conscience révolutionnaires sont en train de mûrir, et donner une signification ni triomphaliste, ni défaitiste, à ce gigantesque signal avertisseur qu’a été ‘68.

Les changements technologiques, dont la révolution numérique, vont permettre au capitalisme, à l’intérieur de ce contexte de crise, de modifier profondément la production, l’emploi de la classe ouvrière, les conditions de vie, et l’idéologie liée à ces conditions matérielles.

En ’68, nous vivions encore dans un monde limité, pour tout, où tout était rare, mais commençait néanmoins à devenir accessible à la consommation des ménages : voitures, télévision, voyages, études supérieures. Depuis nous sommes passés, dans les pays industrialisés, à une abondance apparente généralisée. L’augmentation de la productivité a eu pour conséquence une diminution des coûts de production, donc la production à meilleur marché de marchandises permettant la reproduction de la force de travail à meilleur prix. ’68 marque également la fin de l’époque fordiste, basées sur les grandes concentrations prolétariennes (cols bleus) dans les usines comme Fiat Mirafiori ou Renault Billancourt. Si la classe ouvrière pouvait encore compter dans les années ’60 sur ses bastions traditionnels dans la sidérurgie, les mines, les chaînes de montage automobile, depuis, ces concentrations ont été largement démantelées dans les pays centraux, alors qu’elles se sont développées à une échelle encore plus grande dans les pays d’Asie. Le prolétariat, composé de ceux qui n’ont que la vente de leur force de travail pour survivre, est éclaté en innombrables situations différentes (temps partiels, mobilité, emplois temporaires). Les restructurations, les délocalisations d’entreprises ont détruit le tissu physique, géographique, du prolétariat occidental qui doit trouver d’autres critères pour s’identifier et converger.

En ’68, le vent de changement semblait souffler de la périphérie du capitalisme, des pays en lutte pour leur indépendance, contre la domination coloniale ou impérialiste. Les « forces révolutionnaires » du Vietnam, de la Chine, de Cuba semblaient, de par leur jeunesse et leur ferveur, pouvoir secouer la chape du vieux monde qui avait enseveli toute velléité de révolte sous la reconstruction de l’après-guerre. Certains intellectuels occidentaux maoïstes propagent leur engouement pour la « révolution culturelle » comme alternative vivante au socialisme de tanks et d’acier de l’Union soviétique. Minoritaires étaient ceux qui osaient critiquer ouvertement cette campagne de terreur capitaliste, cruelle, totalitaire, qui a fait des dizaines de millions de victimes, tels que Charles Reeves (« Le tigre de papier », Editions Spartacus, 1971), ou Simon Leys (« Chronique de la Révolution culturelle », rédigé de 1967 à 1969). Vingt ans après, en 1989, devant toutes les caméras du monde, les massacres de la place Tien-An-Men ont témoigné de la vraie nature du « communisme chinois » : celui d’un « gouvernement qui déclare la guerre à son peuple et lance une armée de meurtriers contre les foules désarmées et pacifiques de sa capitale » (S. Leys, Préface de 1989 aux « Essais sur la Chine », Editions Bouquins, p. 3).

L’invasion du Cambodge par le rival vietnamien, en 1978 mettait un terme aux atrocités des « khmers rouges » de Pol Pot et laissait le pays exsangue, en proie à un délabrement équivalent à celui de certains des temples d’Angkor. Aujourd’hui, les affrontements au Tibet ne démentent pas la constante du régime capitaliste chinois : l’utilisation de la violence la plus brutale pour conserver la totalité du pouvoir politique.

Mille neuf cent soixante huit voit aussi l’émergence de l’écologie, et des partis politiques « Verts ». Rudi Dutschke et Daniel Cohn Bendit sont des figures emblématiques de cette préoccupation pour l’état du monde. Quarante ans après, l’espoir de sauver la planète de la catastrophe écologique a considérablement diminué. L’écologie, d’idéologie politique, a été récupérée comme idéologie pour des buts purement mercantile, en devenant la source de nouveaux marchés de produits « verts ». L’écologie est même utilisée dans la lutte inter-impérialiste. La motivation pour la production de bio-carburants n’est pas tant le sauvetage de la planète, mais la libération des Etats-Unis et de l’Europe de l’emprise des énergies fossiles importées. L’indifférence par rapport aux conséquences de cette production sur l’émergence de nouveaux déséquilibres dans la production pour la chaîne alimentaire et l’augmentation de la souffrance d’une partie croissante de la population mondiale, ne peut que choquer. « Quand on lance, aux Etats-Unis, grâce à 6 milliards de subventions, une politique de biocarburant qui draine 138 millions de tonnes de maïs hors du marché alimentaire, on jette les bases d’un crime contre l’humanité pour sa propre soif de carburant (…) et quand l’Union européenne décide de faire passer la part des biocarburants à 10% en 2020, elle reporte le fardeau sur les petites paysanneries africaines … » (Jean Ziegler, conseiller à l’ONU sur l’alimentation, Libération, 14 avril 2008).

Mai’68 a vu exploser la contestation des institutions représentatives de l’idéologie bourgeoise, l’Eglise, le mariage, l’éducation rigide, le manque de participation démocratique dans les universités. Les révoltes étudiantes contre la guerre du Vietnam constituent une tentative de faire reculer la dépolitisation de la vie publique dans la société capitaliste avancée. La société post-68 n’est plus régie par une idéologie « cohérente en soi », peut-être parce que celle-ci a été de plus en plus remplacée par une « falsification de l’activité » (Gunther Anders) : le travail rationalisé dépasse notre imagination, nous ne voyons pas ou nous ne savons pas ce que nous faisons. Notre pensée politique, quant à elle, est habilement contrôlée grâce à un travail de propagande aussi systématique et organisé que n’importe quelle autre production. Le contrôle de l’opinion, fondement de tout gouvernement, du plus despotique au plus libre, « est infiniment plus important dans les sociétés libres, où l’on ne peut maintenir l’obéissance par le fouet » (Noam Chomsky, Dominer le monde ou sauver la planète, Ed. 10/18, p, 15).

les enseignements de Mai 68 : la perte des illusions

Avec le recul de 40 ans, les enseignements suivants peuvent être tirés de cette riche période historique qu’a constitué Mai 68 :

Un monde différent est possible

Quarante ans après Mai ’68, l’idée du « possible » est toujours, et de plus en plus, à l’ordre du jour. Le prolétariat, loin d’avoir disparu, s’est étendu. Les quatre décennies écoulées ont également été caractérisées par une perte massive d’illusions dans l’avenir des pays du Tiers-Monde, dans la possibilité de libérer la condition humaine sous le capitalisme, dans le développement illimité de la technologie et des biens de consommation. Comment le travailleur collectif pourra-t-il s’opposer à la loi de la valeur, passer du « sujet du travail » au « sujet de la liberté », se sauver lui-même et échapper à la mort du monde,s’inscrit dans le long processus de prise de conscience par le prolétariat de sa place dans le rapport social capitaliste et de la place particulière d’acteur du changement qu’il y occupe. Mais cette voie devient de plus en plus nécessaire. Le « possible » annoncé par Mai ’68 reste à créer.

Perspective Internationaliste


Home Archives Textes Discussions PI's site anglais Liens