Quelques Elements pour Caracteriser la Lutte de Classe Aujourd'hui


I. Une société en mouvement 

Comme nous le rappelons dans notre éditorial, voilà quarante ans que mai 68 a eu lieu. Ces événements marquaient le retour à l’offensive de la classe ouvrière, et exprimaient aussi un mal-être par rapport à la société, un désir de changement. Nous étions en présence d’une classe ouvrière organisée selon un mode « fordiste », réunie dans de grandes concentrations industrielles. Et même si le mouvement de mai 68 était traversé par l’envie de penser une société future, cette réflexion ne pouvait encore se faire que selon les modèles du passé : la classe ouvrière devait renouer avec les luttes historiques du prolétariat ; les organisations de classe qui renaissaient avec le mouvement de 68 le faisaient, elles aussi, avec les conceptions anciennes véhiculées par les Gauches et les grands courants politiques du passé.

Nous savons aujourd’hui sur quelles illusions cette formidable dynamique de mai 68 a débouché mais aussi les changements profonds que le système capitaliste a vécu depuis cette époque. On peut d’ailleurs se demander si le malaise social exprimé en 68 ne reflétait pas confusément la perception des transformations profondes qui rendaient obsolètes certaines formes et valeurs sociales.

C’est ce double constat – celui des illusions et de la récupération de mai 68 et celui des transformations du monde - qui nous a imposé de revoir toutes nos conceptions théoriques de l’évolution de la société, de la classe ouvrière, de la fonction de ses organes de classe, de l’appréciation de sa lutte et de la dynamique de développement de sa conscience politique.

Aujourd’hui, le point central qui nous sert de guide dans notre réflexion à propos de la lutte de classe est celui de la recomposition des classes, de ses implications et de l’exigence de la période qui impose au prolétariat de percevoir le contexte général dans lequel se déroulent ses luttes comme un système global où les enjeux économiques, politiques, sociaux, environnementaux… sont liés.

Aujourd’hui, le visage du prolétariat présente quatre faces : Celle des travailleurs des pays pauvres soumis à l’extraction de la plus-value absolue ; celle de la classe traditionnelle, organisée selon un mode « fordiste », dans les pays « émergents » comme la Chine, l’Egypte… ; celle des exclus qui peuplent de plus en plus les banlieues et les bidonvilles, qui n’ont aucun espoir d’intégrer ou de réintégrer un circuit de travail normal ; enfin, celle des pays industrialisés reflétant la recomposition du prolétariat.

Les formes de résistance à l’exploitation sont très différentes en fonction de la place qu’occupent ces prolétaires dans la production et la manière dont ils sont soumis à l’exploitation capitaliste. La question fondamentale qui se pose à tous ces prolétaires est de pouvoir réunir, dans une perspective commune, ces formes de luttes très différentes. En effet, si, par exemple, le travailleur d’une chaîne de montage résistait à l’exploitation en bloquant la production, le prolétaire isolé qui utilise les technologies virtuelles des pays industrialisés lui, n’a pas nécessairement un accès direct à cette production ni au lieu centralisateur de la main-d’oeuvre. Il doit donc inventer d’autres formes de luttes, de protestations, de résistances qui sont parfois moins concrètes (parce que moins concrètement liées au processus de production), souvent plus brèves, placées dans des réseaux fugaces et non plus dans des liens créés par le lieu de travail concret. A titre d’exemple, on peut signaler certaines actions de blocage de certains circuits de vente, manifestations de protestations, actions de résistance de travailleurs isolés travaillant au projet qui se contactent par Internet ou par téléphone portable... Ces actions sont souvent plus fugaces qu’une grève traditionnelle et ne laissent pas de traces sous la forme de groupes de discussions ou de contacts. Il s’agit de réseaux qui se créent en vue d’une action et se dissolvent immédiatement après. Quant aux exclus, c’est davantage par des actions de pillage visant à s’approprier ce qu’ils n’ont pas ou des actions de casse visant à détruire ce qu’ils n’auront jamais qu’ils manifestent leur colère et affirment leur existence de prolétaires exclus.

Trop souvent, nous avons eu tendance à faire une sorte de « hiérarchie » entre ces différentes formes de luttes, en privilégiant les luttes « classiques », un peu comme s’il y avait les « bonnes » luttes de classes et les « mauvaises » luttes. Cette tendance reflète une difficulté à reconnaître la recomposition de la classe et une de ses caractéristique fondamentale : son hétérogénéité. Aujourd’hui, nous pouvons reconnaître qu’il y a des formes de luttes qui sont davantage porteuses de perspective et d’autres moins. Mais nous devons réaffirmer que la lutte de classe est précisément l’ensemble de ces formes multiples qui sont prises dans une dynamique globale d’opposition à l’exploitation et aux conditions de vie au sein du capitalisme.

II. Comment regarder la lutte du prolétariat aujourd’hui ?

Pour répondre à cette question, nous ne dresserons pas un bilan comptable de la lutte du prolétariat mondial, reprenant ses forces et ses faiblesses. Nous tenterons plutôt de cerner les tendances nouvelles et les potentialités contenues dans les expressions de classe et ce, en dépit des faiblesses et des difficultés rencontrées par ces luttes. Ce parti pris est lié à notre conception du rôle des minorités révolutionnaires qui n’est pas de donner des leçons, d’expliquer à la classe comment lutter mais de relier les potentialités des mouvements ponctuels à une perspective historique.

Selon cet angle de vue on peut souligner deux grandes caractéristiques de la lutte de classe aujourd’hui : d’une part, son étendue à la plupart des zones géographiques mondiales ; d’autre part, le caractère diffus des revendications.

Sans tirer des conclusions erronées de la première caractéristique et donc voir l’insurrection derrière la porte, on doit constater que l’agitation sociale, la manifestation d’un mécontentement social s’exprime partout à travers le monde, que ce soit dans des grèves, manifestations, confrontations avec les forces de répression (qui, elles aussi d’ailleurs, ne se privent pas de faire grève…). A titre d’exemple, un instantané réalisé durant le seul mois de mars 2008 nous permet de voir une grève sauvage des travailleurs Hyundai en Corée ; de très nombreuses manifestations des ouvriers iraniens réclamant le paiement de leur salaire ; la grève des transports mobilisant les 3000 conducteurs de bus de Barcelone ; une grève générale en Grèce contre la réforme des régimes de pensions… Ceci n’est pas une liste exhaustive mais une simple photographie partielle. De plus, ces luttes concernent désormais tous les secteurs du prolétariat : des ouvriers actifs, aux retraités, aux paysans sans terre louant leur force de travail aux grands propriétaires, aux travailleurs de secteurs comme les hôpitaux, enseignants, chercheurs, etc., balayant ainsi les différentes zones de fonctionnement du capitalisme.

Ces luttes touchent des domaines beaucoup plus larges que de simples revendications salariales : elles concernent aussi la qualité de vie des travailleurs (grève des accompagnateurs de train et conducteurs de bus belges contre l’insécurité, grèves contre le manque d’encadrement pour les infirmières de plusieurs pays européens, mouvements divers pour l’accès au logement, manifestations contre la vie chère dans plusieurs pays européens, etc.)

Si on croise ces trois caractéristiques, on obtient la représentation d’une dynamique de protestation sociale beaucoup plus globale que par le passé et touchant à une variété de secteurs et d’aspects de fonctionnement du système capitaliste. Ceci constitue une potentialité : elle permet aux différents protestataires de se reconnaître dans les revendications des uns des autres : l’accès au logement, aux sources d’énergie, à la médecine pour tous… sont ressentis comme des revendications générales qui font écho chez tous, au contraire des seules revendications propres à un secteur ou à une zone géographique.

Ceci constitue un élément fondamental dans la dynamique du passage de la lutte revendicative à la lutte politique, de la lutte défensive à la lutte pour une société différente. Encore une fois, ceci ne qualifie en rien la période actuelle et les luttes présentes en luttes pour une société nouvelle ! ! ! Il s’agit de percevoir une potentialité qui est à replacer, d’une part, dans un processus de prise de conscience politique qui se heurte à bien d’autres obstacles et, d’autre part, dans une dimension historique qui voit différents niveaux de luttes et de revendications se dérouler et, parfois, se mélanger. C’est ainsi que, ces dernières années, on a vu à plusieurs reprises des mouvements de grève démarrer sur une revendication précise et déboucher sur une manifestation rassemblant des couches de populations exprimant un malaise plus large et plus diffus comme  l’avenir pour les enfants, la perspective d’avoir du travail, des retraites dans le futur, etc. Une inquiétude diffuse vient ainsi se greffer à un mouvement de protestation par une sorte d’association d’idées, de contiguïté dans l’expression du malaise social. Nous avons peut-être là aussi une réponse possible à la question de comment les différentes luttes hétérogènes de la classe peuvent un jour se rassembler dans une perspective commune. 

Nous avons suffisamment souligné qu’une des grandes faiblesses de la lutte de la classe était de se cantonner à la revendication économique partielle, sans arriver à faire le lien avec les problèmes de fonctionnement du système comme rapport social global. L’hétérogénéité même de la classe, si elle constitue actuellement une grande difficulté pour le prolétariat à se reconnaître comme classe avec des intérêts communs, peut aussi conduire au dépassement de la revendication partielle : la perspective de la perte (du travail puis des allocations sociales puis du logement et de l’insertion sociale) est de plus en plus présente pour les travailleurs actifs et encore intégrés au système. D’une certaine manière, l’existence croissante de masses d’exclus, ghettoïsés dans les banlieues ou les quartiers pauvres, représente la perspective concrète qu’offre le système économico-social actuel.

Si, dans un premier temps, les inclus ont le réflexe de s’accrocher au travail et à leurs derniers avantages sociaux en se disant « tout mais pas ça,  pour eux mais pas pour moi », nous devons aussi voir la contradiction contenue dans cette situation : tout mais pas ça et malgré tout en sachant que « ça » est inéluctable…Ainsi, toutes les luttes qui se déroulent contre les pertes d’emploi, fermetures d’usines, etc. portent, en même temps la conscience que ces luttes s’opposent à un mouvement inéluctable beaucoup plus général qui est celui de l’évolution du système économique et de sa crise. Les luttes actuelles, malgré leurs faiblesses, leur caractère diffus et hétéroclite, posent néanmoins la contestation et le malaise à un autre niveau que le seul niveau partiel. Il s’agit là d’une lente transformation qui contient une grande potentialité qui peut se développer dans l’avenir.

De même, quand on voit des manifestations où le slogan est de s’opposer à la guerre, à la société de consommation, de revendiquer une qualité de vie supérieure, etc. on peut y déceler autre chose que ce qu’on pouvait trouver, dans les années 70, dans les grandes mobilisations pacifistes, anti-nucléaires, etc. : nous sommes aujourd’hui devant une angoisse beaucoup plus profonde par rapport à la société et à l’avenir. Les différents sujets d’inquiétude qui faisaient autrefois l’objet de protestation de façon séparée et constituaient des questions à part entière, le sont aujourd’hui de façon plus liée, plus intégrée à un questionnement sur l’avenir.

De plus, cette inquiétude s’appuie sur une dégradation réelle et accélérée des conditions de vie et de travail, y compris dans les pays dits « favorisés » : on ne parle plus de choses abstraites, qui se passent « ailleurs » ou constituent une menace pour un lointain futur mais de choses concrètes que chacun ressent dans son quotidien. La paupérisation réelle et directe qui touche désormais aussi les pays « riches » (on se demande riches pour qui, d’ailleurs…) est un élément qui vient renforcer ce lien entre les différentes zones du monde. Avant existait l’illusion pour les pays pauvres qu’on était bien mieux ailleurs et pour les pays riches qu’on était si bien chez soi…

Aujourd’hui, les famines, guerres et conditions de vie extrêmes de zones entières du monde continuent à pousser des masses d’affamés et de désespérés vers des zones où leur vie est peut-être moins directement menacée. Mais, pour ce qui concerne les pays riches, il y a une conscience grandissante que les conditions de vie sont de moins en moins confortables et commencent à se rapprocher, sous certains aspects, de types de fonctionnement constatés dans les pays pauvres (il suffit de voir l’augmentation vertigineuse du nombre de sans-abris et surtout, la rapidité de cette désinsertion sociale).

Un autre exemple concerne l’accès aux soins de santé dans les pays européens « riches ». Il est désormais clair qu’une masse croissante de la population n’a plus accès à ces soins de santé. « Médecin sans frontières » installe désormais des antennes de consultation dans les grandes villes européennes.

Dernier exemple, quand on voit le dernier rapport « sur la pauvreté » réalisé en Belgique, on constate que 14,7 % des belges vivent en dessous du seuil de pauvreté. Et si on rajoute à cela tous ceux qui ne sont pas repris dans les chiffres et ceux qui vivent autour de ce fameux seuil, ça commence à faire beaucoup de monde pour un pays riche… Nous savons que la Belgique a encore, avec l’Allemagne, un système de sécurité sociale enviable mais que la situation est beaucoup plus dure en France, au Royaume-Uni ou dans des pays plus pauvres comme l’Italie, l’Espagne, le Portugal et les anciens pays de l’Est intégrés à l’Europe.

Ceci peut donc nous donner une représentation de la perspective de paupérisation réelle vers laquelle se dirige cette zone européenne industrialisée. La situation aux Etats-Unis, pays fort et modèle de domination et de réussite économique, n’est guère plus brillante : on connaît la situation des retraités obligés de travailler jusque 80 ans pour survivre, l’absence de système de couverture sociale et médicale et la précarité de l’emploi pour un frange appréciable de la population qui, même si elle travaille, se retrouve facilement en dessous du seuil de pauvreté. Et la fameuse crise des « subprime » n’arrange rien à cette situation.

Même si nous savons qu’il n’y a aucun lien mécanique entre paupérisation et lutte de classe, nous savons aussi que l’aggravation des conditions d’existence constitue un facteur de déstabilisation et de questionnement à propos des perspectives et qu’elle est favorable aux réactions de révoltes sociales. Cette potentialité est d’autant plus intéressante qu’elle concerne désormais les pays « riches » et peut nourrir la réflexion des pays pauvres quant à l’illusion d’un eldorado capitaliste démocratique.

III. Comment la classe dominante maintient-elle le couvercle de la marmite sociale ?

Un élément parmi les transformations impulsées par le mouvement de la société capitaliste concerne l’encadrement du prolétariat et, en particulier, les partis de gauche et les syndicats. Si ces derniers représentent toujours l’illusion d’une barrière protectrice pour les travailleurs des pays aux régimes de travail et politiques ouvertement répressifs, il n’en n’est plus de même pour les Etats « démocratiques » qui ont déjà fait l’expérience de ces organes réformistes.

Ainsi, si on regarde les pays européens, on doit constater une profonde crise des idéologies social-démocrates qui ont poussé les partis de gauche dans l’opposition. La période actuelle pousse la classe dominante à révéler de plus en plus clairement les rouages de son système économique, social et politique : la crise économique est mondiale et permanente/ il n’y a plus de travail pour tout le monde/ il faut partager la misère sociale : supprimer les systèmes de retraites privilégiés, allonger la durée du temps de travail et de la carrière, etc./ il faut comprendre la logique marchande et s’y adapter : pouvoir se « vendre » pour trouver un emploi, s’adapter et se placer dans le bon créneau comme lorsqu’on cherche un produit qui se vendra bien, bref, se plier totalement aux lois du marché pour survivre comme individu/ apprendre à vivre dans un climat d’insécurité permanente où la violence sociale fait partie de la vie quotidienne, de même que la violence policière et étatique : banalisation des contrôles, rafles, écoutes téléphoniques, caméras de surveillance, etc. De ce contexte émerge une idée : il n’y a plus d’illusion à se faire à propos du capitalisme. Il y a bien les rigolos « alter-mondialistes » qui rêvent d’un monde « équitable » et « préservé » mais il s’agit là d’une idéologie de la petite-bourgeoisie non politisée, reprise habilement par la production capitaliste. Les produits « du commerce équitable », qui « préservent l’environnement » constituent un marché juteux pour les capitalistes sans cesse en recherche de nouveaux débouchés. Pour ceux qui disposent encore de moyens financiers suffisants ils permettent de s’acheter une bonne conscience et calmer les angoisses par rapport au futur. Pour les autres, c’est-à-dire la majorité du prolétariat, la vie quotidienne constitue une longue lutte où combiner les frais d’alimentation, de logement, de scolarité et de santé, sans illusions quant à une amélioration, ni dans l’immédiat ni pour demain ne s’encombre pas de ces idéologies petites bourgeoises.

Le discours de la gauche n’a pas su s’adapter à ce « réalisme » social. Au mieux, à l’image de plusieurs dirigeants européens social-démocrates, sont-ils ouvertement des gestionnaires capitalistes implacables qui ne cherchent plus à dissimuler les buts de leurs décisions. Au pire, ils continuent à tenir les discours du passé et sont renvoyés dans l’opposition. La question qu’on peut se poser est la signification de cette cure d’opposition : constitue-t-elle une mise à l’écart protectrice pour mieux revenir ou représente-t-elle la faillite d’un discours devenu obsolète ? Nous aurions tendance à pencher pour la deuxième hypothèse.

La classe dominante agite d’autres mystifications : la peur du terrorisme, le danger du fondamentalisme religieux, etc. Néanmoins, deux éléments viennent faire contre poids à ces campagnes : d’une part, la tendance à la paupérisation dans toutes les zones de la planète contient une potentialité unificatrice, là où la bourgeoisie tente de fractionner le prolétariat. D’autre part, il devient de plus en plus clair que la classe dominante n’a plus de « réelle » alternative à proposer et a perdu toute crédibilité. Si, bien sûr, il reste des pays où les illusions persistent, on peut dire que cette tendance à la décrédibilisation est générale. Il faudra donc être très attentifs aux stratégies d’encadrement que la classe dominante mettra en place face à la menace d’explosion sociale. Une réponse réside peut-être dans le développement des partis « populistes ».

Quant aux syndicats des pays industrialisés, ils ne sont désormais plus vus comme les défenseurs des intérêts du prolétariat mais comme des spécialistes du droit du travail et de la négociation. L’affiliation syndicale est souvent conçue comme une affiliation sociale (pour obtenir le paiement des indemnités de chômage, le recours juridique en cas de licenciement, etc.). Mais, dans les conflits, les organisations syndicales ont souvent du mal à « tenir leurs troupes ». Ils sont bien souvent débordés, voire conspués. A titre d’exemple, la bourgeoisie belge s’est fortement émue en constatant que les conflits qui se sont déroulés dans les transports ferroviaires et dans les transports publics bruxellois durant l’année 2007 ont été majoritairement des mouvements spontanés. Même s’il ne s’agit là que d’un chiffre national et limité, il concerne néanmoins un pays et deux secteurs où le syndicat a traditionnellement un ancrage important. Nous avons donc à nous interroger sur cette tendance à une désillusion par rapport à la nature de classe de l’organe syndical qui semble s’amorcer. Face à cette difficulté, la classe dominante des pays au système de « concertation sociale » développé réagissent de plus en plus comme la classe dominante des pays émergents : c’est le recours à la justice et la mise « hors-la-loi » de la grève qui devient une pratique courante.

IV. Conclusion

Il est important de revenir sur le regard particulier porté sur la lutte de classe dans cet article. Il ne s’agit absolument pas de faire l’apologie triomphaliste des mouvements mais de tenter d’en dégager quelques grandes caractéristiques. Ainsi, s’il faut être conscient des faiblesses des luttes et de leurs limites, celles-ci ne doivent pas nous en masquer les aspects contradictoires et les potentialités.

Souligner les potentialités ne conduit pas à tracer une route inéluctable que le prolétariat empruntera nécessairement. Nous savons que les potentialités ne sont rien si elles ne s’inscrivent pas dans un processus de développement d’une conscience politique. Par exemple, si on peut déceler certains aspects unificateurs dans la paupérisation générale, on sait aussi que cette paupérisation peut entraîner le repli sur soi ou dans le piège des idéologies religieuses, ethniques, etc. Souligner des tendances et des potentialités ne doit donc pas nous masquer la complexité de la situation de la lutte de classe et le fait que le développement de celle-ci résulte d’un processus contradictoire, vivant et qui se déroule dans le temps.

Si le capitalisme poursuit son mouvement de transformations profondes, la lutte de classe est, elle aussi, prise dans une dynamique de changements fondamentaux. Ces changements ne sont pas à voir avec le regard de l’immédiateté mais sont à considérer à une échelle historique, à l’instar des transformations économique du système.

Une première grande transformation de la lutte de classe est son caractère plus global – bien qu’encore diffus et confus. Les revendications salariales côtoient - et parfois débouchent sur – l’expression d’un malaise, d’une inquiétude plus générale par rapport aux conditions de vie et à l’avenir. Ceci constitue une sorte de reliaison possible de la revendication ponctuelle et du questionnement sur le mode de fonctionnement du système ainsi qu’une globalisation possible d’aspects qui, dans les années 70, faisaient l’objet de grandes mobilisations sans qu’aucun lien soit fait entre eux ni entre eux et le fonctionnement du système.

Une deuxième caractéristique est le caractère hétéroclite du prolétariat et de sa lutte. « Inclus », « exclus », travailleurs organisés selon un mode « fordiste » et travailleurs des pays développés représentent les différentes facettes de fonctionnement du système économique à travers le monde. Chacun lutte sur le terrain où il se trouve et avec les moyens dont il dispose. La lutte de classe est à voir comme l’ensemble de cette mosaïque aux formes différentes. Si cette hétérogénéité représente une difficulté, elle contient aussi une double potentialité : celle du dépassement de la revendication sectorielle, partielle, se reliant à d’autres aspects du mécontentement social et celle de donner, paradoxalement une vision homogène d’un système économique et social global.

Si le passé était caractérisé par une majorité d’inclus au système dans les pays riches, le présent de ces mêmes pays semble offrir la perspective du  travailleur adaptable comme un caoutchouc et venant facilement grossir les rangs des exclus. Si les pays pauvres pouvaient rêver des conditions paradisiaques du libéralisme démocratique des pays riches, ils perçoivent aujourd’hui à quel prix se fait ce développement économique (la Chine est un triste exemple) et ils ont en ligne de mire des conditions économiques et sociales qui se dégradent dans les pays riches. Si les pays riches s’estimaient non concernés par le triste sort des pays pauvres (par exemple leurs colonies), ils voient désormais une masse croissante de leur propre population connaître des conditions d’existence qui se rapproche dangereusement de celles dans lesquelles vivent les populations des pays pauvres. Enfin, une dernière caractéristique concerne l’étendue de cette contestation sociale à travers le monde et à travers les secteurs du prolétariat, ce qui représente, là aussi, une potentialité de globalisation d’un questionnement sur le fonctionnement du système capitaliste.

Rose


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