Discussion: Réflexions sur les perspectives du communisme


A propos d’une polémique entre FM et RV Nous faisons écho, ci-après, à une discussion qui se déroule au sein du réseau internationaliste de discussion francophone, entre FM et RV, concernant les perspectives du communisme.

Le texte de FM critique les positions défendues par RV, et est relativement complexe. Il soulève une série de questions intéressantes, qui méritent d’être débattues. L’idée force du texte consiste en une critique d’une position « classique » d’un matérialisme se basant sur une évolution historique des modes de production au profit d’une vision contradictoire de ce matérialisme et aboutit à une négation des conditions historiques matérielles.

Il se réduit ainsi à un mouvement d’idéalisation de la disparition des rapports sociaux engendrés par le capitalisme, disparition qui serait due à la seule lutte des classes.


Texte de FM Forces productives, progrès et communisme

Le débat sur le progrès, les forces productives et la pérennité des concepts économiques dans la révolution est loin d’être une simple question de mots. Bien au contraire, il touche à la manière de penser la lutte des classes, le capitalisme, l’économie, le communisme, la révolution…

Le développement des forces productives comme fil historique « Marx parle de perfectionnement de l’homme et de ce qui l’entoure. [C’est] le seul fil que l’on retrouve dans l’histoire . […] Les dangers actuels ne doivent pas mener à nier l’existence d’un fil historique. » « La question du progrès revient en fait à cette autre question : l’histoire a-t-elle un sens ? » (RV, PV de la réunion du 9 mars 2007)

Le communisme est pensé comme l’état normal de l’humanité, que celle-ci n’aurait pu établir que par manque de moyens de satisfaire les besoins humains. Cette pénurie originelle aurait donc engendré la division de la société en classes. L’histoire serait alors sous-tendue par une tendance inhérente au développement des forces productives, une sorte de fatalité pré-sociale, d’ordre anthropologique, liée à une définition de l’homme et de son rapport à la nature. Et ce développement des forces productives contiendrait dans son aboutissement la suppression des classes. La suppression des classes serait programmée dès l’apparition de celles-ci. C’est une téléologie…..

Le développement des forces productives serait un procès trans-historique relevant d’une dynamique parcourant les modes de production qu’elles feraient l’un après l’autre disparaître. A partir de là, se crée toute une histoire téléologique d’un processus tendant vers sa fin de par la fatalité même qui préside à son cours et qui a son origine dans une définition de la nature humaine……

En effet, selon le progressisme sophistiqué du programmatisme (1), dans lequel s’inscrivent, entre autres, les positions de Raoul, le capitalisme est progressiste parce qu’il œuvre à sa propre destruction. C’est un progressisme qui a pour critère non pas le progrès du développement capitaliste pour lui-même, mais ce développement en ce qu’il est le discours de sa nécrologie. S’il fallait ou faut encore appuyer le développement du capital, si le développement du capital était ou est encore affirmé comme progrès, s’il était ou est encore une marche vers la révolution c’est parce que le capitalisme produit ses fossoyeurs…..

Décadence et forces productives

Dans les positions décadentistes à la mode CCI, la décadence résiderait dans l’incapacité pour le capital à poursuivre sa « mission » progressiste de développement des forces productives. Dans les positions décadentistes hétérodoxes à la mode PI ou FOR (et que semble reprendre à son compte Raoul (2), la décadence résiderait dans la poursuite du développement des forces productives en quelque sorte « à vide » puisque le capitalisme aurait atteint puis dépassé le niveau de développement des forces productives nécessaire à la transformation sociale. Dans un cas comme dans l’autre, le capitalisme aurait cessé d’être sur la ligne de progrès sur laquelle l’histoire l’aurait placé aux origines de par son rôle de continuation du développement des forces productives, tendance neutre dont les modes de production qui se sont succédé dans l’histoire ne seraient que les porteurs, se conformant tout d’abord, dans une phase d’ascendance, à leur mission, puis, dans une phase de décadence, s’y opposant…..

Forces productives et rôle du prolétariat dans la révolution

La contradiction entre le prolétariat et le capital est développée dans l'objectivisme comme contradiction économique objective entre forces productives et rapports de production. Contradiction poussant le prolétariat à agir. Mais ce dernier (même s’il est considéré comme étant une partie des forces productives) est toujours compris comme extérieur aux termes de la contradiction. Le prolétariat est un être donné une fois pour toutes face au capital et n’est pas un rapport au capital.

Le prolétariat est appréhendé, tout comme la bourgeoisie dans sa révolution, comme l’exécutant d’un mouvement qui le subsume, mouvement autonome des forces productives. Il est chargé de faire ce que le capitalisme ne peut accomplir : le libre développement des forces productives. Dans la vision objectiviste du programmatisme, la lutte du prolétariat ne vient qu’exécuter la sentence que le capital prononce contre lui-même au terme de son développement. La révolution communiste est saisie de façon semblable à la révolution bourgeoise. Il s’agit pour une classe, développée à l’intérieur de l’ancien mode de production, ayant acquis puissance et force dans et de par ce qu’elle est dans celui-ci, ayant obtenu une certaine maîtrise de sa propre existence, de libérer de l’ancienne société ses conditions d’existence revendiquées comme autonomes par rapport à elle. La révolution est libération de quelque chose de bridé dans le capitalisme. Une fois débridé, ce quelque chose (travail, forces productives) doit donc, « dans un premier temps », accomplir ce qui lui était interdit. On ne peut alors qu’avoir, « dans un premier temps », à résoudre les problèmes laissés en suspens par le capitalisme. Mais on ne voit pas comment on passera au « deuxième temps ». En résolvant, dans la révolution, une contradiction du capitalisme dont il n’est pas l’un des termes mais simplement l’exécuteur le mieux placé, le prolétariat, loin de disparaître, triomphe en tant que classe du capitalisme…..

Objectivisme et conscience de classe

Dans les théories objectivistes, l’intervention du prolétariat est le produit d’une prise de conscience. La subjectivité du prolétariat se dresse face à l’objectivité des conditions qu’il subit. Par contre, si l’on considère que le prolétariat, pôle de la contradiction du mode de production capitaliste, coïncide dans son existence et sa pratique avec le cours historique de sa contradiction avec le capital, elle-même développement du mode de production, alors le problème de la prise de conscience déterminant la lutte de classe disparaît. ….

Désobjectivation du monde

L'activité du prolétariat contre le capital est une désobjectivation pratique du monde dans lequel se meut l'activité humaine ; une désobjectivation de tout le travail social accumulé dans le capital, en ce que celui-ci, comme rapport social, est nécessairement objet. Après que le capital a désenchanté le monde, le prolétariat le désobjective. Il fallait le capital pour produire ces notions extravagantes d'activité en soi, et de produits en soi, ou conditions de l'activité. La révolution communiste est une rupture avec toutes les déterminations de l'économie. L'immédiateté sociale de l'individu, c'est la fin de cette séparation entre l'activité individuelle et l'activité sociale, qui avait constitué le fait pour l'homme d'être un être objectif dans le rapport entre son individualité et sa socialité. Ce n'est pas l'objectivité en elle-même qui est en cause, le fait pour l'homme d'être un être objectif, mais la séparation entre activité individuelle et activité sociale qui constitue l'objectivité en économie, en médiation entre les deux, et définit l'activité humaine comme travail.

Comme manifestation de soi, l'activité est libre parce qu'elle porte en elle sa propre fin, la production est production de soi par chaque individu dans la communauté. Dans le communisme, tous les rapports sont des rapports entre individus dont les singularités constituent la réalité de leurs relations.

Est-ce à dire qu'il n'y a plus de production au sens jusqu'ici courant du terme ? Bien évidemment non. Mais partir de la production en tant que telle n'aboutit à rien. Il est tout aussi absurde de concevoir le communisme comme une organisation de la production, qui immanquablement ne peut que nous ramener à un égalisation comptable forcément abstraite des activités, que de le concevoir comme un pur rapport intersubjectif dans lequel les hommes produiraient mais presque en se cachant, honteusement, et surtout sans le faire exprès. Dans un cas comme dans l'autre, en voulant parler du communisme, c'est du capital que l'on parle, parce qu'on ne l'a pas compris. Dans le premier cas, on ne l'a compris que comme un rapport social et non comme un rapport social nécessairement objectivé, si bien que l'on ne fait que changer les « formes » en conservant la nécessaire objectivation des rapports sociaux ; dans le second cas, on ne l'a pas compris comme rapport social ayant la reproduction sociale des individus comme résultat, on n'a vu cela que comme un effet de sa nécessaire objectivation productive, si bien que l'on veut aboutir à ce que l'activité humaine soit sa propre fin en supprimant l'objectivation.

Fr Maz

26 avril 2007

Notre réflexion

Le texte de FM pose l’action du prolétariat comme déterminée par les conditions du développement du capitalisme, niant l’importance de la prise de conscience comme facteur déterminant. Il rejoint en quelque sorte la position développée par Théorie Communiste. Nous ne tenons pas à répondre à la place de RV, mais simplement de préciser notre propre évolution.

Nous nous distançons par rapport aux thèses décadentistes du CCI et au déterminisme mécaniciste de certains courants se réclamant du marxisme. De même nous n’épousons pas les thèses de ceux qui considèrent que les changements fondamentaux du capitalisme ont pris fin à la moitié du 19ème siècle, instaurant ainsi une invariance socioéconomique, ouvrant la porte à une appréciation statique de l’histoire, où le prolétariat ne parvient toujours pas à apparaître en tant que sujet historique.

Le prolétariat, et son parti, en sont ainsi réduits a utiliser des tactiques afin de s’adapter aux avancées du capital. Le prolétariat y est perçu comme essentiellement « trade unioniste », incapable de développer une compréhension de classe des événements. Il doit donc continuer à faire front tactique avec la bourgeoisie.

Par contre nous pensons, comme Rosa LUxEMBURG, que si le prolétariat n’intervient pas de manière radicale et révolutionnaire en détruisant le capitalisme, celui-ci nous mène inéluctablement vers la barbarie.

Poser la question du communisme comme le fait FM dans son texte, demande que le problème du déterminisme soit abordé, de même que celui du rapport contradictoire entre capital et classe ouvrière. Nous traitons de ce dernier problème. Nous publions d’abord quelques extraits du texte de FM, ensuite notre propre réflexion.

Il est clair que le capital incarne le développement des forces productives, l'accumulation des richesses sociales, sous la forme la plus pure et la plus abstraite. Alors que les modes de production antérieurs étaient fondés sur la production d'objets d'utilité, de valeurs d'usage, dont seul le surplus était échangé entre producteurs, il a fait pénétrer l'échange à l'intérieur même du procès de production, la force de travail s'échangeant contre un salaire, et a fait de la valeur d'échange et de sa forme universelle, l'argent, le but de la production, le critère absolu de la richesse, le nouveau dieu sur terre.

Dans le capitalisme, les rapports humains s'y dissolvent en rapports de valeur, mais, tandis que les capitalistes en tirent puissance et richesse et se font les agents volontaires du capital, les travailleurs salariés vivent cette dissolution comme une perte, une aliénation de soi, une forme d'esclavage. Il s’agit là d’un processus historique qui a pris des formes différentes en fonction du développement même des rapports de production. La mondialisation est un changement majeur et a un impact indéniable sur le développement de la lutte de classe. La pénétration de la loi de la valeur dans tous les pores de la société est aussi un facteur important. Enfin, l’idéologie pèse d’un poids énorme (cf la campagne de longue haleine « anti-terroriste » qui nous assomme, et que nous devons dénoncer).

La question posée en quelque sorte, est de savoir si l’on peut réduire l’histoire à une déduction de l’économie.

L'histoire n'est pas abandonnée au hasard; elle n'est pas non plus régie par une nécessité prédéterminée et inflexible. Dans son ensemble, «en gros» dit Marx, l'histoire suit un certain cours, un développement général, dans lequel la conscience et la volonté des individus n'ont qu'une part relativement modeste, du moins jusqu'ici.

Le processus fondamental, finalement décisif, est le développement des forces productives matérielles et sociales. Il s'effectue par étapes, à travers toutes sortes de détours et de complications. Les grandes périodes historiques se succèdent selon un ordre que l'on peut comprendre, car elles se préparent l'une l'autre, quoique non intentionnellement.

Il s’agit là d’un constat, constat d’une succession de modes de production, d’une évolution sociétale. Quant à interpréter ce constat comme fondement d’une vision eschatologique de l’histoire, c’est un pas que nous ne franchissons pas. Quant à apprécier les progrès historiques de la « démocratie » comme une avancée vers le communisme, c’est une idée que nous ne défendons pas.

Les changements

On peut comprendre certaines hésitations à interpréter les changements, et cela d’autant plus qu’une thèse marxiste qui a soulevé le plus d'objections et de critiques est celle selon laquelle les «formes de conscience» dépendent, plus ou moins directement, de cette base «matérielle». Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience».

Il ne faut pas oublier que, pour Marx, si les hommes se trouvent engagés dans des « rapports» qu'ils n'ont pas voulus consciemment, ce sont tout de même eux qui « produisent leur existence» volontairement. Ils poursuivent un but et le réalisent, mais en atteignent aussi un autre : par exemple, ils créent des rapports sociaux auxquels ils n'avaient pas pensé ! Le fait que notre pensée serait conditionnée par autre chose qu'elle-même n'est pas facilement admis depuis la Renaissance.

Bien sûr, tous ces éléments ne peuvent être statistisés, et risquent d’être appréhendés comme humanistes, pour ceux qui en sont restés à une interprétation strictement déterministe de la pensée marxiste.

Cette approche va avoir des répercussion sur notre compréhension des luttes et du développement de la conscience de classe.

Le capitalisme est un système qui, quoique gardant les mêmes bases (l’exploitation, l’extraction de plus-value), modifie certains aspects de son fonctionnement. Mais ces modifications ne mènent pas à un changement radical. Il n’existe aucune inéluctabilité conduisant le capitalisme vers un changement révolutionnaire s’ouvrant sur le communisme. La seule perspective que s’offre le capitalisme, c’est la barbarie.

Par contre, il existe une nécessité de changement si l’on veut éviter cette catastrophe. Cette nécessité n'est donc rien d'autre que celle des besoins et des intérêts «sociaux» généraux. Les premiers de tous et les plus impérieux sont «matériels», en particulier quand des masses d'hommes sont aux limites de la survie. Il ne s'agit pas d'une nécessité «extérieure» : c'est au contraire la pression interne de besoins vitaux. Cette nécessité n'est pas tant « mécanique» que vitale: elle est de l'ordre de l'existence. Elle fait agir les classes exploitées et opprimées, comme les classes dominantes : celles-ci, pour se maintenir au pouvoir, sont dans la nécessité de reproduire les rapports sociaux (rapports d'exploitation, de propriété, etc.) sur lesquels elles reposent. D'où ces luttes de classes qui jalonnent l'histoire, tantôt latentes et sourdes, tantôt éclatant en crises et révolutions quand les groupes sociaux les plus menacés n'ont d'autre ressource que de recourir à la violence.

Cette affirmation que la vie sociale, politique et idéelle, est conditionnée par des nécessités d'ordre vital n'était pas nouvelle. Des matérialistes l'avaient soutenue, pensant surtout aux besoins vitaux individuels. Marx élargit et relativise ce qu'il faut entendre par besoins «matériels» : ce sont des besoins «socio-historiques» qui varient d'une classe à l'autre et selon les époques.

PI déplace l'analyse sur le plan « social». Il existe une liaison étroite, «nécessaire», une interdépendance, entre des besoins sociaux « déterminés» et des rapports sociaux «déterminés» (division du travail, rapports de pro¬priété, etc.). Un type de rapports sociaux définit un « mode de production». Pendant toute une période, ces rapports sont dominants : ils définissent des classes, mais présentent néanmoins une grande variabilité historique et individuelle.

Pour PI, il s’agit de réfléchir à la possibilité de la révolution, en tenant compte de la nécessité de cet accomplissement. Qu’implique l’utilisation de ces concepts ?

Il apparaît que la conception matérialiste telle que nous pouvons la comprendre est une pensée des conditions matérielles de l’action et de l’activité transformatrice de l’homme, permettant, rendant possible la libération de la sujétion de classe. En ce sens, il est difficile de relier une telle compréhension à la notion de déterminisme.

Il s’agit pour d’une liberté de faire, et non d’une nécessité déterminée, d’une liberté comme affirmation et réalisation de soi, comme libération de toute contrainte de classe. Ceci implique le libre épanouissement de l’individu, et non son absorption dans un tout indéterminé.

Le communisme est vu ici comme émanation sociale se mettant au service de l’individu, comme effort conscient et volontaire. Il s’agit d’un possible à advenir. Ceci n’a rien à voir avec le déterminisme et avec des concepts qui sont présentés souvent comme base incontournable d’un pseudo marxisme scientifique : allusion est faite à la notion de « loi économique », de « nécessité historique ».

Elle n’est qu’une possibilité, évidemment en rapport avec le degré et les formes du développement capitaliste à un moment historique, mais ne dépend pas de ce degré. Aucun seuil ne la rend impossible, ni non plus possible voire indispensable.

Marx lui-même se contente d'affirmer que les conditions « matérielles» furent déterminantes jusqu'à aujourd'hui, mais il ajoute qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Et cette « détermination» est globale : les conditions matérielles de la vie sociale décidèrent, parmi toutes sortes d'autres causes, et en gros, de la division des sociétés en divers castes, ordres ou classes. Ces mêmes conditions matérielles d'existence de la société régissent donc, mais plus ou moins indirectement, les diverses sphères de l'activité et de la pensée humaines. Ces conditions matérielles changent historiquement : elles sont fonction d'un contexte socio-économique donné. Leur nécessité est historique elles n'ont rien d'immuable.

Se pose ainsi la question de la contradiction, car en rester au seul mécanisme de la contradiction économique, à la formule mathématique déterminant le seuil de résistance de la classe ouvrière en revient à nier le mouvement de contradiction, qui ne porte pas uniquement sur les possibilités de valorisation, mais implique l’opposition entre travail vivant et accumulation.

Celle-ci implique le refus de l’objetisation, la reconnaissance du pôle conscient qui porte en lui l’expression de la négation – la grève – comme manifestation ostensible de la négation du travail aliéné.

C’est ce mouvement qui permet le passage, dépassement du travail, à l’activité, à la solidarité, à la conscience d’un autre possible.

Cette possibilité de la transformation du travail en activité différente est possédée par l’ouvrier en dehors du travail effectif, dont il a été dépossédé, et auquel il est aliéné : les marchandises, les moyens de production, les valeurs qui « appartiennent » au propriétaire capitaliste. Ainsi, c’est le capital qui devient la réalité effective. Le travail doit donc être vu comme une simple possibilité qui dépend de la contingence de la réalité effective du capital, contrôlée par les propriétaires du capital.

Ceci n’exclut pas le hasard qu’il faut justifier bien sûr. Ainsi la possibilité historique peut être concours de divers facteurs, combinaisons de causes variées, rencontre de circonstances plus ou moins accidentelles. Mais plusieurs questions se posent à propos de ce concept qui interpellent la vision « classique » du marxisme.

Pour FM, le prolétariat n’est révolutionnaire que dans sa situation matérielle qui l’oppose au capital. Ainsi paradoxalement, FM en arrive à dénier toute objectivité au rapport social de classe, et il liquide de même le rapport subjectif permettant l’identification et le positionnement entraînant la négation. On passe d’une perspective où le prolétariat trouve en lui-même face au capital sa capacité à produire le communisme à une perspective où cette capacité n’est acquise que comme mouvement interne de ce qu’elle permet d’abolir, devenant par là même procès historique et développement du rapport et non triomphe de l’un des termes sous la forme de sa généralisation. FM en reste à un schéma économiciste et déterministe, bien qu’il parle d’histoire. En quelque sorte, il nie le facteur d’évolution qui traverse l’histoire de l’humanité et oublie, tout en se réclamant de cet oubli, l’importance du processus de conscience. En fait il verse dans un structuralisme déterministe.

Pour que le prolétariat puisse avoir conscience de lui-même, il doit percevoir la société dans sa totalité, à savoir que la société est un rapport social entre individus, et dans un terme particulier du rapport entre eux (ouvrier ou patron …). La conscience de classe est complexe, parce qu’elle ne peut se formuler qu’en terme de totalité. Il y a une contradiction entre l’idée de la totalité et le caractère forcément momentané de la conscience de cette totalité -) la conscience se comprend comme quelque chose qui se justifie par rapport à une situation globale historique, mais, en même temps, puisqu’elle a lieu à un moment de cette situation, elle est, par définition, passagère par rapport à l’essence historique du mouvement social ; -) de ce point de vue, elle « rate » le butt qu’elle s’est assignée (percevoir la totalité historique) mais en même temps elle mène à des objectifs de développement social inconnus de cette conscience.

La conscience de classe est quelque chose qui est en devenir et qui justement parce que cela peut advenir, est potentiellement là. C’est une « inconscience déterminée conformément à la classe, de sa propre situation historique et sociale », ce qui fait dire à Marx à propos de « l’inconscience » de l’individu : « ce qu’il ne sait pas, il le dit quand même », « ils ne savent pas mais ils le font ».

Ce qui permet l’existence de cette inconscience » ou « pré-conscience », c’est la place qu’occupe l’individu dans la société et qui le conduit à la perception de sa propre situation historique et sociale. C’est donc ce qui est perçu de sa place dans le rapport structurel de la société. Elle est donc, en elle-même, l’expression de la structure économique objective et du rapport social qu’elle implique. On revient donc à la dialectique : la conscience momentanée contient, en elle-même, la conscience de la totalité.

L’homme est objectivé. Il suffit de le désobjectiver, vision idéaliste. Mais cela ne permet pas de comprendre toutes les embûches que rencontre l’homme, ou le prolétaire. De même, il ne précise pas les limites de cette objectivation. Il évacue le problème idéologique, l’aliénation et le processus de réification.

La conception proprement marxienne, que défend PI, consiste en ceci : un certain degré de développement des forces productives implique des rapports sociaux qui lui correspondent. A ceux-ci, toutes les institutions (rapports de propriété, droit, rapports politiques, formes de gouvernement, idéologies) doivent s'adapter, selon des interdépendances complexes. La base économique de la société a un caractère « matériel» en un sens large: c'est aussi bien le territoire géographi¬que et ses ressources naturelles que tous les aménagements, instruments et moyens élaborés par les hommes; elle préexiste, avec les superstructures correspondantes, comme un «donné», un «matériau», que les nouvelles générations trouvent déjà là.

Ceci permet de théoriser la possibilité contenue dans le travail de l’ouvrier, à partir du moment où le capital est devenu autonome. Nous sommes en présence ainsi d’une vision dynamique rendant les choses possibles ou non. Il pose ainsi la possibilité du travail et de sa réalisation effective, posant du même coup la réalité de la chose.

Ceci soulève une autre question qui est celle de la révolution technique dans le processus historique. Ces changements technologiques ont des influences, provoquent des crises, et c’est ce processus qui rend possible, selon Marx, la libération de l’exploitation économique. Il s’agit d’une possibilité historique dépendant des innovations technologiques.

Il est clair que pour Marx, les hommes font tout autant les circonstances que les circonstances font les hommes. C’est ce que nous pouvons définir comme possibilité réelle ou liberté.

FD


Notes

1. Le programmatisme ne réside pas dans le fait, en soi, que le prolétariat agisse en tant que classe du capital, mais dans la forme historique et le contenu de sa contradiction avec le capital qui a un moment donné confère à cette action en tant que classe un contenu programmatique (communauté ouvrière, affirmation de la classe, libération du travail, période de transition, objectivisme, libération des forces productives, etc.)

2. « […] les moyens technologiques de production et de communication qui permettraient de maîtriser et d’inverser la situation [« le monde s’enfonce dans un désastre généralisé »] se développent comme jamais sans que pour autant rien ne semble s’arranger… ce n’est là qu’une expression particulièrement éclatante de l’intensification de la contradiction fondamentale entre les rapports sociaux et politiques qui régissent la vie sociale, d’une part, et le développement des forces productives d’autre part. La subsistance des vieux rapports capitalistes entrave et dénature le développement des forces qui produisent les moyens de vie de la société.» (RV, De la nécessité du développement des forces productives) « Ce qui a conduit au désastre actuel et aux menaces qui pèsent sur le milieu ambiant n’est pas la croissance des forces productives EN SOI, mais la forme CAPITALISTE de ce développement. » (RV, De la nécessité du développement des forces productives)


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