Faut-il peindre le capitalisme en vert pour sauver le monde ?


Dans les années 1980, lorsqu’on demandait aux écoliers américains quelle serait la cause de leur mort, la réponse la plus courante était : « un holocauste nucléaire », que beaucoup pensaient être imminent. Cette crainte trouvait un écho dans une frange de population plus large et un mouvement pacifiste d’une ampleur significative, quoique politiquement questionnable, se développait. Dix ans plus tard, l’effondrement économique et politique de l’URSS et de ses alliés a tranquillisé le monde par rapport à une destruction imminente et les enfants de la nation dormirent pour un bref moment en paix. La guerre nucléaire fit place à la guerre contre les drogues qui, à son tour, fit place à la guerre contre le terrorisme : la crainte était revenue. Mais ce n’est pas une destruction par le Jihad qui se trouve au centre de ce tableau mais plutôt une prise de conscience grandissante et un désespoir à propos des conditions environnementales qui affectent la planète.

Il est impossible d’échapper à la focalisation par les médias sur l’état de l’environnement. Il se passe rarement un jour sans la publication d’une étude ou la une d’un journal sur un rapport sur la fonte de la banquise, l’extension des déserts ou la diminution des forêts tropicales et la vaste somme de déchets produits par les humains qui semble augmenter chaque jour. Comme les mouvements pacifistes des années 1980, les mouvements sociaux et politiques « verts » ont augmenté. La question est : ces mouvements sont-ils actuellement capables de défier cet holocauste naissant ou constituent-ils une répétition tragique de mouvements sociaux réformistes qui ont échoué ?

Quoique les préoccupations soient les mêmes, il est nécessaire de faire la distinction entre la conscience et l’activisme environnementaux actuels et les précédents mouvements de masse pour la protection de l’environnement. Dans les années 1960, un large mouvement mais cependant plus radical politiquement, s’est développé : les mouvements verts actuels, bien que larges, sont politiquement plus modérés. Les mouvements environnementaux précédents ont souvent avancé une critique politique radicale de la destruction de la planète et des causes fondamentales.

Les environnementalistes étaient ouverts à un « anti-capitalisme » à propos du rôle du capitalisme comme une des causes premières de la destruction de l’environnement. (Il est important de ne pas faire l’autruche à propos de ces critiques – qui, inspirées par l’environnementalisme malthusianiste misanthrope d’Edward Abbey’s The Monkey Wrench Gang, des organisations comme EarthFirst ! voyaient l’humanité comme étant le problème et accueillaient à certains moments des désastres comme le Sida comme moyen nécessaire de freiner l’expansion de la population.)

Le nouvel environnementalisme est d’une toute autre sorte. Etre un environnementaliste signifie participer à des programmes de recyclage et utiliser des emballages verts. Les écoles primaires mettent en pratique les déjeuners produisant moins de déchets et le monde célèbre le Jour de la Terre. Tout cela contribue à avoir une pratique sociale verte. Une personne jette probablement beaucoup moins à cause de la pression sociale qu’à cause d’un engagement profond pour un environnement vert. Si la pollution est devenue socialement inacceptable, pourquoi le problème devient-il plus grave ?

Le besoin d’habiller le capitalisme en vert ne s’est pas limité au seul domaine social. Des mouvements politiques verts, eux-mêmes prolongements de mouvements extra-parlementaires anciens, ont fait leur entrée avec succès sur la scène politique.

Dans les années 1990, des partis verts en Europe, en Finlande, Belgique et Allemagne, entre autre, étaient membres des coalitions gouvernementales. Dans d’autres pays, bien qu’ils n’étaient pas prétendants au pouvoir, les partis verts font maintenant partie des courants principaux du processus politique bourgeois. En plus de ce succès électoral avec de nouveaux partis, une évidente conscience verte s’est développée au sein de certaines vieilles organisations politiques. Le porte-parole le plus important du capitalisme vert est l’ancien Vice président américain Al Gore dont la voix accompagne le récit du film primé An Inconvenient Truth.

Réalisé en 2006, An Inconvenient Truth obtint le prix du meilleur documentaire 2006 auprès de l’Academy et reste le 4eme documentaire le plus populaire aux Etats-Unis. Dans le film, Gore présente un tableau pétrifiant des effets du réchauffement climatique et des changements climatiques globaux sur la planète et, à la fin du film, appelle les spectateurs à s’impliquer dans la lutte pour sauver la planète. Le film a été largement montré à travers le globe indifféremment aux jeunes et aux vieux.

Cependant, même si le problème présenté par le film est indéniable, les spectateurs ont encore besoin d’accepter la mystification cinématographique classique et de mettre de côté leur incrédulité à propos de la source de cette information et des solutions que le film présente. Il est difficile de regarder An Inconvenient Truth sans se rappeler qu’Al Gore était le second homme le plus puissant dans le monde pendant 8 ans. Et pourtant, durant les deux périodes de la présidence de Bill Clinton, Gore a fait moins que rien dans le domaine.

De nombreuses critiques ont été émises à propos des politiques environnementales de Gore et Clinton mais il suffit déjà de noter le rôle de Gore à Kyoto. Gore fait référence au protocole de Kyoto pendant le film mais oublie de mentionner que le gouvernement des Etats-Unis qu’il représente a réussi à limiter sa portée et à bloquer son exécution.

L’exclusion de pays tels la Chine, l’Inde, le Brésil des « limites » définies par Kyoto ont permis de garantir que la pollution allait continuer sans entrave et que les investisseurs occidentaux pouvaient déplacer leurs entreprises vers ces pays non affectés par les réglementations imposées chez eux.

La solution présentée par Gore et ses amis éco-capitalistes est une solution très capitaliste. Sous le capitalisme, chaque problème est présenté comme un problème de choix dans la production et la consommation. La liberté pour le capital implique la liberté pour le consommateur de choisir entre différents pains, marques de dentifrice ou politiciens alors que tous sont essentiellement pareils.

Dans le cas de la protection de l’environnement, la solution est aussi ramenée à un problème de choix et de modèle de consommation : si seulement les industries pouvaient polluer un peu plus raisonnablement, les choses iraient bien. Pour les individus, les solutions vont de diminuer le niveau du thermostat ou d’éteindre les lampes dans les pièces où on ne se trouve pas (c’est la solution d’Hillary Clinton), jusqu’à conduire des voitures hybrides. En d’autres termes, une consommation plus responsable : si nous agissons tous ensemble, le problème peut être résolu.

Le capitalisme ne fonctionne pas de cette façon. Ou encore, il ne permet pas de fonctionner de cette façon. Indépendamment du désir d’éviter un holocauste environnemental, le système capitaliste, basé comme il l’est sur la concurrence impitoyable et acharnée, ne le permettait pas. Alors que certains pays développés ont fait des petits pas pour nettoyer leur propre arrière-cour, il est habituel qu’ils déplacent leurs pollutions les plus significatives vers des endroits comme la Chine. Ceci permet aux capitaux développés de bénéficier d’importations bon marché en se posant en bons citoyens puisque leurs entreprises empoisonnantes se trouvent au-delà des mers.

Le capital a même été capable de transformer cette préoccupation pour l’environnement en pistes pour augmenter les profits. Comme alternative à la dépendance par rapport à l’énergie fossile qu’est le pétrole, le bio-carburant est mis en avant comme une alternative verte. Les céréales et le sucre de canne sont utilisés pour le carburant (éthanol) au lieu de servir de nourriture.

Ceci a créé des profits pour le commerce agricole mondial mais a conduit à une montée en flèche des prix sur le marché mondial et contribue actuellement au réchauffement mondial. En accord avec Benjamin Senauer et Ford Runge de l’Université du Minnesota, cette conversion va pousser des centaines de millions de gens vers la famine, particulièrement des paysans sans terre et des fermiers assurant leur auto-subsistance (New York Times, 29 Septembre 2007).

De plus, comme les ressources diminuent, le potentiel de conflits armés avec leur cortège inévitable d’atrocités augmente. Même dans le cas de préoccupations écologiques, le capital est prêt à tout rattacher au profit. Pourquoi le capital fonctionne-t-il ainsi ? Comme le disait Keynes en plaisantant, à long terme nous sommes tous morts. Nous pouvons rajouter, si le capitalisme continue, « et nos enfants aussi ». Alors que le capitalisme est capable de planifier et d’entreprendre des projets à long terme, l’augmentation de la focalisation sur le « court terme » démontre l’incapacité grandissante du capital à offrir des solutions. Le capitalisme n’a pas d’avenir.

Le capitalisme est obsolète. Il est complètement incapable de gérer la productivité qu’il a engendrée. Fonctionnant au sein de la loi de la valeur, le capitalisme ne peut éviter la surproduction et la chute du taux de profit ; trop de capitaux s’arrachent une part des profits qui va diminuant. Dans cette logique, il faut détruire de la valeur.

La destruction de valeur et nous entendons par là la population et la propriété, est la marque de la phase de « développement » du capitalisme dans laquelle nous vivons. Cette destruction au travers des guerres et du désastre écologique fait par l’activité humaine n’est rien mais donne un avant-goût d’où le capitalisme conduira si on l’y autorise. Le capitalisme a un appétit vorace. Depuis les forêts tropicales d’Amérique centrale et du sud à la désertification en Asie et en Afrique, le capital ne voit qu’un potentiel de ressources non exploitées pour son développement, transformant le monde naturel en marchandise. Le capitalisme vert ne pourra jamais exister. La seule solution est la destruction du cycle du capital et de sa loi de la valeur.

Dans un prochain numéro de Perspective Internationaliste, nous avons l’intention de publier une critique plus approfondie du lien entre capitalisme, technologie et environnement.


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