L’ANTAGONISME FONDAMENTAL RESTE L’OPPOSITION ENTRE LES CLASSES SOCIALE ET NON LA LUTTE ENTRE « DEMOCRATIE » ET TERRORISME


I. Introduction :

Dans cette période où l’idéologie véhiculée par la classe dominante tente de nous convaincre que les classes sociales et leur antagonisme ont disparu et que la seule opposition se place désormais dans le combat entre « démocratie » et terrorisme, il est important de revenir sur des mouvements sociaux qui viennent rappeler les enjeux réels. D’autant que certains groupes ou éléments prolétariens défendent, eux aussi, cette vision d’une classe ouvrière devenue « inessentielle » pour le fonctionnement de la société capitaliste. A ce sujet, nous renvoyons d’ailleurs nos lecteurs à l’article parus dans ce numéro.

La lutte de classe continue de se manifester à travers le monde comme seul moyen de résister à la dégradation des conditions de vie, de travail et à l’exploitation. En vrac, on peut citer les mouvements sociaux qui ne cessent de croître en Chine, la grève du métro de Buenos Aires, la lutte des ouvrières sri-lankaises sur l’île Maurice, un conflit extrêmement violent dans une usine textile à Pnom-Penh au Cambodge, le mouvement des enseignants au Pérou, des conflits au Bengla Desh. Au Canada, ce sont les travailleurs de la construction d’Edmonton qui se sont mis en grève spontanée, grève contre l’avis des responsables syndicaux et allant à l’encontre de la législation règlementant le droit de grève dans la province. En Europe, des grèves se sont deroulées dans des usines automobiles en Roumanie et en Russie, dans le secteur postal en Grande Bretagne, dans les transports publics en Allemagne. Enfin, en France s’est déroulé un vaste mouvement de protestation contre le projet de modification des régimes spéciaux de retraites.

Depuis décembre 2006 et jusque très récemment, l’Egypte a été en proie à des réactions importantes de secteurs de la classe ouvrière. Ces mouvements sont exemplatifs à plus d’un titre :

D’une part, ils démontrent la dynamique globale du capital mondial qui consiste en une exploitation sans cesse accrue de la classe ouvrière. Le système capitaliste est un rapport social global reposant sur l’exploitation du prolétariat, classe productrice de la plus-value. L’utilisation généralisée des sciences et des nouvelles technologies dans la production mène le système capitaliste dans cette situation de contradiction où il produit de plus en plus de richesses mais moins de valeur. Vu superficiellement et sans compréhension du fonctionnement capitaliste, ceci amène certains à voir un système qui n’est pas en crise puisqu’il continue de développer ses forces productives, et une classe ouvrière « intégrée » voire, moins exploitée puisque profitant, dans certaines zones industrialisées, de cette production de richesses. Cette vision superficielle conduit à ne pas comprendre l’évolution profonde qui transforme le capitalisme, les implications de ces transformations sur les formes d’exploitation et amène à oublier que le système reste basé sur un antagonisme entre deux classes, que cet antagonisme constitue une des contradictions internes fondamentales du mode de production capitaliste et que la seule manière de dépasser l’exploitation et cet antagonisme de classe est la constitution d’une société nouvelle. L’exploitation se manifeste sous des formes différentes en fonction des niveaux de développement industriel. Mais, même si la forme est différente, l’exploitation reste toujours la même et n’en est pas moins féroce… Dans les zones industrialisées comme les Etats-Unis, le Japon ou l’Europe, l’exploitation du prolétariat se manifeste par une augmentation des cadences de travail, une dégradation des conditions d’existence et l’extraction de plus-value relative. Le taux de suicide enregistré dans ces zones pourtant noyées dans une surproduction de biens de consommation, ainsi que l’utilisation de médicaments et de drogues diverses sont des indicateurs de cette dégradation de la qualité de vie et de la pression croissante exercée par le système. Dans les zones dites émergentes – et la Chine est un exemple caricatural – l’exploitation se manifeste de manière beaucoup plus ouverte et brutale sous des formes proches de l’esclavagisme. Le « miracle » chinois est construit par des ouvriers travaillant jusqu’à 17 heures par jour pour des salaires de misère, vivant dans l’usine pour être disponibles à tout moment. Les paysans expropriés et affamés gagnent les villes pour tenter d’y trouver n’importe quel travail. Des parkings souterrains ont été aménagés en chambres collectives à Pékin pour « accueillir » ces travailleurs précaires, parfois avec leur famille. Le développement fantastique des forces productives en Chine rime donc avec l’enrichissement rapide d’une nouvelle classe bourgeoisie, l’exploitation brutale des travailleurs et un détricottage des systèmes d’assistance sociale de l’époque stalinienne qui n’est remplacé par aucun autre réseau d’aide, de pensions ou de soins de santé. Cette situation engendre des milliers de conflits sociaux souvent très violents qui opposent les travailleurs et les paysans aux forces de répression. Il est donc fondamental de rappeler que la société capitaliste repose sur cet antagonisme de classes et sur l’exploitation de l’une par l’autre. Le prolétariat constitue une des contradictions fondamentales internes au système capitaliste et la lutte de cette classe est donc une donnée incontournable pour la classe dominante.

D’autre part, malgré certaines tendances au repli sur soi et au développement d’idéologies nationalistes, religieuses ou terroristes dans lesquelles certaines parties du prolétariat sans espoir se laissent embrigader à certains moments, cette même classe ouvrière démontre qu’elle ne se reconnaît pas de manière généralisée dans ce genre de pratiques et que ces dernières ne constituent pas son moyen de résistance à l’exploitation. Au contraire des pratiques terroristes dont la dynamique est celle de la destruction et de l’enfermement sur la communauté de référence, voire sur l’individu, l’action de classe est une action collective, solidaire et tendant vers une perspective de changement.

Les mouvements sociaux qui se déroulent en Egypte sont donc à souligner doublement : d’une part, pour leur caractère massif - et en cela, ils témoignent de la résistance du prolétariat qui se manifeste à travers le monde - d’autre part, parce qu’ils se déroulent dans une zone géographique sensible marquée par la montée de l’Islamisme radical, contaminée par le conflit Israëlo-arabe tout proche. Le fait que la résistance à l’exploitation se manifeste en conflit de classe et non en opposition entre « démocratie » et terrorisme est un élément que nous avons à mettre en avant.

II. Mais quelle est donc l’origine de ces conflits ?

Dans les années 60, la majeure partie de l’industrie avait été nationalisée par Nasser. Mais, au cours des années 90, suite aux pressions du FMI, Moubarak a commencé une politique de privatisation. Le secteur le plus touché fut celui du textile avec une part de 58 % du secteur contrôlée par le privé. Récemment, une nouvelle vague de privatisations a été décidée. Comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, ce sont essentiellement des revendications salariales qui sont à l’origine de ces conflits et plus particulièrement le non paiement de primes liées aux bénéfices réalisés par ces entreprises liées à l’Etat. Plus généralement, les menaces que ces privatisations font peser sur les salaires, l’emploi et les conditions de travail sont à l’origine du déclenchement des mouvements sociaux actuels.

Les mouvements démarrent en décembre 2006 par une grève dans une usine textile de Mahallah Al-Kubra. Les ouvriers occupent l’usine et la police intervient. Un élément remarquable est l’appel lancé par les ouvriers à la solidarité des travailleurs d’autres secteurs et à la population. Le résultat de cet appel ne se fait pas attendre: 20 000 personnes encerclent l’usine, la police recule et les grévistes l’emportent.

Ce premier mouvement, ainsi que ses résultats et sa dynamique ont indiqué à d’autres travailleurs le chemin de la résistance et la confiance dans le rapport de force qui peut s’établir. Ceci a provoqué la mobilisation de dizaines de milliers d’ouvriers du textile à Alexandrie et dans le Delta. Mais, si les conséquences des privatisations dans l’industrie du textile ont constitué le motif de ces conflits, d’autres secteurs ont embrayé dans cette dynamique. Toujours en décembre 2006 les travailleurs des cimenteries de Helwan et Tura se sont mis en grève ainsi que des salariés d’une entreprise d’automobile à Mahallah.

En janvier ce sont des cheminots qui se mettent en grève, et qui sont soutenus spontanément par les conducteurs de métro du Caire. A cela, il faut ajouter des grèves sauvages chez les éboueurs, les conducteurs de minibus et de camions, ainsi que dans d’autres secteurs de la fonction publique. Partout, ce sont les augmentations salariales et l’amélioration des conditions de travail qui sont à la base du déclenchement des conflits.

Si les mouvements qui se sont développés en Egypte ont commencé fin 2006, la vague d’agitation sociale ne s’est pourtant pas arrêtée. En septembre 2007, les 27 000 travailleurs de l’usine textile de Ghazl Al-Mahalla repartaient en grève pour la deuxième fois en un an. Les revendications étaient, à nouveau, essentiellement salariales: les travailleurs exigeaient le paiement d’une prime liée aux bénéfices réalisés sur la production. Mais ces revendications etaient plus larges : elles portaient aussi sur la demande de libération des cinq « meneurs » de la grève ; la démission du comité syndical et de la direction de l’usine ; l’inclusion des primes dans le salaire de base comme pourcentage fixe ; l’augmentation des primes pour la nourriture ; une prime pour le logement ; la fixation d’un salaire minimum ; l’exigence d’un moyen de transport pour les travailleurs venant de loin et, enfin, l’augmentation des services médicaux.

Ce qui est tout à fait remarquable dans ces revendications est qu’elles dépassent très largement la revendication partielle. Elles concernent toute la population et visent une amélioration générale des conditions d’existence.

Suite au déclenchement de cette grève, les travailleurs de Kafr Al-Dawar ont organisé une grève en solidarité avec l’usine de Mahalla et les ouvriers des minoteries du Sud du Caire ont publié un communiqué de soutien à cette grève et marqué leur solidarité par une courte action d’arrêt de travail.

Les autorités ont tenté de voir, derrière toute cette agitation, la main déstabilisatrice des Frères Musulmans. La classe dominante égyptienne a ainsi utilisé une tactique idéologique déjà bien connue : tenter de noyer l’origine de classe de l’opposition dans des querelles religieuses ou terroristes. Mais, ce qui est exemplatif, c’est que les travailleurs égyptiens ont formellement démenti cette accusation de manipulation par les religieux et, au contraire, ont réaffirmé le caractère de classe de leur mouvement revendicatif. Apres six jours de grève, le gouvernement Egyptien a cédé sur pratiquement toutes les demandes des grévistes.

Les membres du comité de coordination de la grève qui avaient été arrêtés ont été libérés et les ouvriers ont même obtenu la promesse que les journées de grève seraient payées. D’après la BBC, le gouvernement a eu peur que le mouvement gagne d’autres industries (BBC News, 25 Septembre).

III. Que dire de ces mouvements ?

Au-delà des revendications ponctuelles, il faut souligner des tendances beaucoup plus générales présentes dans la dynamique de ces luttes :



Bien sûr, ces mouvements comportent les faiblesses habituelles qu’on peut d’ailleurs retrouver dans tous les grands mouvements qu’on a analysé ces derniers temps (Argentine, Oaxaca, mouvements anti-CPE en France…). Ces faiblesses sont essentiellement le fruit du maintien partiel d’illusions (demander une autre politique de gouvernement, créer de meilleurs syndicats, etc.). Mais ces faiblesses résultent du processus de développement heurté et historique de la conscience prolétarienne qui se situe toujours dans ce mouvement contradictoire entre refus/rupture par rapport au fonctionnement actuel et difficulté à penser des perspectives en-dehors de ce rapport social global capitaliste. A nouveau, on voit que la situation économique est un facteur puissant dans la réaction de révolte de la classe exploitée, peut constituer un élément déclencheur mais que la conscience politique reste un élément déterminant pour savoir quelles perspectives donner aux mouvements.



IV. En conclusion :

Les mouvements sociaux qui se déroulent à travers le monde et entre autre dans des zones où l’opposition a tendance à se cristalliser dans des extrémismes religieux ou nationalistes, viennent rappeler que la société capitaliste est construite sur un antagonisme de classes fondamental et non « transformable » au sein du système lui-même. Le mode de production capitaliste repose sur une contradiction de base : il a besoin de l’existence du prolétariat pour produire la plus-value et ainsi assurer sa survivance mais, en même temps, cette classe exploitée est amenée à lutter et à détruire les raisons de son exploitation c’est-à-dire, le capitalisme lui-même. Tous ceux qui voient la classe ouvrière comme classe « intégrée » au système ; le prolétariat comme « classe inessentielle », s’ils ont bien perçu les transformations profondes qui donnent au capitalisme et à ses classes sociales un autre visage, n’ont pas été capables d’intégrer ces transformations à ce qui reste le fondement même de ce mode de production. Et pour nous rappeler que la conscience politique n’est pas la prérogative du Parti ou des minorités révolutionnaires, la classe ouvrière mondiale vient rappeler, par ses luttes, ce qui constitue la base du fonctionnement social et la perspective pour en changer.

Rose.


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