Impérialisme : puissances hégémoniques et états compétiteurs


Cet article va tenter d’expliquer à la fois théoriquement et historiquement – quoique de façon quelque peu schématique – la relation entre le pouvoir hégémonique et la montée des nouveaux compétiteurs étatiques dans un monde capitaliste mis en forme par l’impérialisme. Il va aussi tenter de démontrer l’énorme pouvoir qu’une forme étatique libérale donne au capitalisme, surtout dans sa phase de domination réelle. Enfin, il va examiner les perspectives d’un challenge de l’hégémonie impérialiste américaine par l’un ou plusieurs des Etats compétiteurs à moyen terme .(1)

Le développement du capitalisme a été la cause de l’impérialisme depuis le tout début. Le processus d’accumulation capitaliste est inséparable de l’impérialisme. Comme l’a dit Paul Mattick il y a plus de 60 ans : « Le besoin insatiable de toujours plus de profits, le fait que le capitalisme n’est rien sans la production de profits, rend nécessaire d’expliquer les forces motrices cachées derrière les actions impérialistes en termes de catégories économiques. De plus, les divers phénomènes mis en avant pour expliquer l’impérialisme, comme par exemple les arguments idéologiques, le désir de sécurité, de territoire et de matières premières, l’exportation de capital, les besoins stratégico-militaires, ou tout autre, reviennent en dernière analyse, à quelque chose de très simple : la nécessité vitale pour le capitalisme d’accumuler des profits(2) ». Tout projet impérialiste est certainement sur-déterminé par un ensemble de facteurs. Cependant, le conflit entre capitaux rivaux est inévitable. Comme le dit encore Mattick : « le capital doit s’étendre ou se désintégrer. Dans tous les cas, les nations, ou blocs de nations, ou continents doivent nécessairement empiéter sur les intérêts des autres nations et coalitions(3) ». Le résultat est le conflit inter-impérialiste.

En effet, même avant que les relations sociales capitalistes de production n'aient été fermement établies, le mercantilisme, l'expansion coloniale et le commerce d'esclaves ont mis en forme la politique impérialiste des états absolutistes européens les plus puissants. Le développement du capitalisme, la consolidation des relations sociales et des formes de propriété, la montée de la bourgeoisie, impliquent également l’émergence d’un pouvoir hégémonique qui englobe le système mondial en formation. Cette hégémon était, bien entendu, l’Angleterre. Bien que l’Angleterre ait été l’endroit où les relations capitalistes de production se sont consolidées en premier lieu, son hégémonie mondiale a aussi été le résultat d’une série de guerres victorieuses contre l’Etat français compétiteur, un processus qui a commencé dès le 17ème siècle et qui a culminé à Waterloo. Cette hégémonie s’est basée en grande partie sur la capacité du capital britannique à construire une série d’institutions et de réseaux industriels, commerciaux et financiers, qui l’ont assurée en tant que véritable cœur ou centre de l’économie politique émergente. Ceci incluait le rôle vital de la Banque d’Angleterre et de la ville de Londres dans le fonctionnement sans à-coups du standard or, et le contrôle des réseaux financiers essentiels au capital. Pourtant, graduellement au cours de la seconde moitié du 19ème siècle, et au début du 20ème, les économies britannique et américaine ont commencé à former une économie trans-atlantique, et le rapport de force est graduellement passé en faveur des Etats-Unis. La croissance rapide de la capacité industrielle américaine, l’énorme pouvoir financier de Wall Street, et même le pouvoir militaire émergent des EU (la parité, acceptée à contre-cœur par Londres, entre les flottes britannique et américaine dans le Traité de Washington, 1922, constitua un point de repère sur cette question), ont contribué à transformer les EU d’un partenaire junior de l’Angleterre en une hégémon présumée dans l’après première guerre mondiale. La deuxième guerre mondiale a complété la consolidation de l’impérialisme américain, avec sa suprématie industrielle, financière et militaire, en tant que véritable puissance dominatrice du système capitaliste mondial, une puissance mise en forme par un réseau d’institutions telles que le FMI, la Banque Mondiale, et maintenant l’Organisation Mondiale du Commerce, toutes contrôlées par les EU. Bien que ce processus ait certainement occasionné la résistance de la part de la classe dominante britannique, confrontée au choix entre l’hégémonie globale allemande ou américaine, la décision de Londres de devenir le partenaire junior de l’impérialisme américain n’est pas difficile à comprendre, surtout lorsqu’on considère le réseau élaboré de liens financiers, d’entreprises, militaires et culturels entre leurs classes capitalistes respectives.

Quid, ensuite, d’Etats compétiteurs qui ont défié l’hégémonie mondiale d’abord britannique, ensuite américaine sur le marché mondial ? Après la défaite de Napoléon, et la fin du challenge français à l’hégémonie britannique, c’est l’Allemagne qui allait émerger comme compétiteur sérieux dans les décennies après son unification en 1870. La défaite de l’impérialisme allemand dans la première guerre mondiale, une défaite dans laquelle les EU ont joué un rôle décisif, pourrait s’être soldée par une intégration de l’Allemagne dans le système mondial sous l’hégémonie anglo-américaine. Cependant, le bouleversement des structures institutionnelles de base du système capitaliste mondial sous l’impact de la grande dépression, ont au contraire poussé l’Allemagne à tenter à nouveau de s’emparer de l’hégémonie mondiale, comme le Japon a mis en question la suprématie anglo-américaine de manière régionale en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique. La défaite de ces Etats compétiteurs n’a laissé comme seul compétiteur sérieux que la Russie, avec laquelle l’hégémonie américaine sera aux prises pendant les quatre décennies suivantes, jusqu’à l’effondrement du régime stalinien. Je ne veux pas explorer ici l’histoire du développement des conflits entre l’hégémon anglo-américaine et ses rivaux, mais plutôt les systèmes étatiques et politiques très différents qui ont historiquement caractérisé l’hégémon d’un côté et les Etats rivaux de l’autre. Ces différents systèmes étatiques ne sont pas qu’une superstucture, un épiphénomène sans grande conséquence, mais plutôt des éléments cruciaux dans le pouvoir même de l’hégémon ; des facteurs clés dans son hégémonie sur le système capitaliste mondial.

A la fois les hégémons anglais et américains étaient caractérisés par un système politique ou étatique libéral. Je veux défendre l’idée que cette forme d’Etat n’était pas fortuite à leur hégémonie ; ils ne possédaient pas non plus cette forme libérale juste comme une conséquence de leur rôle hégémonique dans le système capitaliste mondial. Je veux plutôt démontrer qu’un Etat libéral, et les facteurs historiques contingents qui l’ont créé et mis en forme, est lui-même un élément critique dans le pouvoir qui a fait, de l’Angleterre d’abord, et des Etats-Unis ensuite, une puissance capitaliste hégémonique. L’Etat libéral, tel qu’il s’est développé en Angleterre et aux Etats-Unis, avec son système parlementaire pour la première, et constitutionnel, basé sur la séparation des pouvoirs pour le second, avec leurs systèmes électoraux, qui ont permis à la fois la formation de gouvernements forts et la rotation d’équipes politiques au pouvoir, avec leur système légal et la reconnaissance des individus et des droits des entreprises, étaient tous nécessaires pour fournir les garanties institutionnelles de la loi et de l’ordre qui maximisent le potentiel de développement d’un système basé sur la marchandisation et la loi de la valeur, même si l’appareil d’Etat lui-même n’opère qu’indirectement dans les grands domaines de la vie économique et sociale. En effet, sous les auspices de l’Etat libéral, la forme valeur et le mécanisme d’échange peuvent s’étendre du point immédiat de la production à travers toute la sphère économique, et ensuite aux sphères politique et culturelle, pour enfin re- modeler la subjectivité même de chaque individu jusqu’à ce qu’il soit compatible avec les mécanismes de production de valeur. En effet, parler d’Etat libéral ne contredit en rien l’affirmation, que je veux également soutenir, qu’il s’agisse d’une forme totalitaire d’Etat ; une forme d’Etat qui permet au capital de maximiser son contrôle sur chaque sphère de la vie sociale et privée ; en effet, une forme étatique qui détruit tendanciellement ce qui fut un jour le point de repère du monde bourgeois : la société civile, et plus particulièrement l’espace bourgeois public, et le domaine privé. Alors que l’espace public et le domaine privé ont préservé une autonomie considérable sous la domination formelle du capital, l’Etat libéral a facilité la pénétration de la loi de la valeur dans ces sphères autonomes de l’existence sociale, et leur subordination à l’Etat capitaliste. En bref, c’est une forme d’Etat dans laquelle la transition de la domination formelle à la domination réelle pouvait se produire sans heurts.

Par contraste, les Etats compétiteurs, historiquement plus faibles en termes d’organisation capitaliste et de structures de pouvoir, ont été caractérisé par une forme étatique qui devient le véritable lieu de l’accumulation de capital. Dans leur effort pour « rattraper » le pouvoir hégémonique et pour éviter d’être incorporé dans ses structures institutionnelles et de pouvoir, l’appareil lui-même de l’Etat compétiteur devient le point de fuite de la croissance, de l’organisation et du contrôle économiques. Etant donné la faiblesse relative des Etats compétiteurs vis-à-vis de l’hégémon impérialiste, l’étatisme est à la fois une expression de cette faiblesse, et une nécessité. C’est la faiblesse même de l’Etat compétiteur en termes d’accumulation capitaliste qui le conduit à compenser cette faiblesse par une dépendance plus directe par rapport à la puissance de l’appareil d’Etat. Il en résulte que les monopoles d’Etat, la nationalisation, les contrôles de l’échange et du capital, le parti unique, la police secrète, et les associations sponsorisées par l’Etat, la censure, les passeports internes, les travaux assignés par l’Etat, les jours de travail « volontaires » sont des signes distinctifs des Etats compétiteurs. Et pourtant, le niveau de contrôle sur la population par ces moyens est faible par comparaison avec le contrôle effectif de la vie humaine atteint par les puissances hégémoniques et leur état libéral. Le totalitarisme de l’Etat nazi ou hitlérien, incomparables dans leur violence et leur brutalité, est un terme impropre comparé à l’efficience impitoyable des multiples mécanismes de contrôle caractéristiques de l’Etat libéral, surtout dans des moments ‘d’urgence’ ou de guerre. Sur ce point, une comparaison entre les économies de guerre d’Angleterre, des EU, et de l’Allemagne nazie pendant la deuxième guerre mondiale est révélatrice. Alors que l’Angleterre et les EU ont mobilisé des millions de femmes pour remplacer les hommes dans les usines, le régime nazi, craignant le mécontentement civil, a exploité le travail forcé de la main d’œuvre étrangère pour remplacer les hommes au front. Cela se solda à la fois par une production faible dans les entreprises allemandes, puisque les esclaves salariés ont opposé une résistance aux exigences de leurs maîtres, contrastant avec le patriotisme prévalent en Angleterre et aux EU, et par un ressentiment général et une résistance aux demandes du régime Nazi à travers la « forteresse Europe ». La différence entre la dépendance par rapport à la force et à la coercition caractérisant le régime Nazi, et l’efficacité des multiples circuits de contrôle de la mobilisation ‘démocratique’ en Angleterre et au Etats-Unis, est liée directement à la forme étatique libérale dans le monde anglo-saxon.

En effet, il s’agit d’un problème à propos duquel les révolutionnaires doivent rejeter la tradition de la gauche communiste dans sa confrontation avec le stalinisme et le fascisme. La gauche communiste n’ jamais réellement compris la signification du libéralisme et de sa forme étatique. Lorsque la gauche allemande (en exil) a été confrontée au spectre du fascisme, Otto Rühle, Paul Mattick, et Karl Korsch ont considéré le libéralisme et la démocratie comme des formes faibles de la domination bourgeoise, historiquement condamnées à disparaître lorsqu’elles se confronteraient à des formes plus ‘robustes’ et prétendument plus efficaces du fascisme rouge et brun (pour reprendre les termes utilisés par Rühle), i.e. le nazisme et le stalinisme. Pour ces théoriciens, la survie même des régimes anglo-américains rendrait nécessaire leur transformation de régimes libéraux en régimes fascistes afin de défaire leurs rivaux impérialistes. Le fait que les régimes en Angleterre ou aux EU avaient davantage de contrôle sur leurs populations, et qu’ils arrivaient à mieux organiser leur économie, que leurs antagonistes fascistes, était incompréhensible pour ces camarades. Après la défaite du nazisme, la gauche communiste persista en voyant le libéralisme comme une forme étatique faible et dépassée : donc, à la fois la Gauche communiste de France et Socialisme ou Barbarie ont proclamé que le capitalisme pouvait voir son propre futur dans le capitalisme d’Etat prétendument mieux organisé de la Russie stalinienne. Ce n’est pas tant leur conviction que le capitalisme de cette époque devait être totalitaire qui était erronée, mais plutôt leur incapacité de voir que l’Etat libéral peut réaliser un contrôle totalitaire plus efficace de la société que le fascisme ou le stalinisme.

L’Etat libéral, sous sa forme classique du 19ème siècle, sous sa forme de « libéralisme dominé par les grandes entreprises » et de keynésianisme pendant la plus grande partie du 20ème siècle, et sous sa forme de « néo-libéralisme » pendant le dernier quart de ce siècle, a présidé à la création et à la consolidation du marché capitaliste mondial, sous l’hégémonie anglo-américaine. Le néo-libéralisme, et sa prétendue dépendance par rapport aux mécanismes de marché et à la « privatisation » peut, et va probablement laisser la place à de nouvelles formes institutionnelles mieux en prises avec les questions insolubles engendrées par une économie capitaliste mondiale, mais à moins d’un effondrement virtuellement complet des structures économiques capitalistes économiques et financières dominantes, il est clair que l’Etat libéral devra se réinventer lui-même et fournir le cadre politique dans lequel l’économie capitaliste mondiale fonctionnera de la manière la plus efficace. En effet, la souplesse même de cette forme étatique, sa capacité à organiser, à gérer, et contrôler la vie sociale, signifie que la puissance dominante capitaliste ne va pas aisément se laisser faire. En effet, il est difficile d’imaginer une forme étatique plus adaptée au capital hégémonique de la période présente, dans laquelle la tâche lui revient d’assurer la coordination du processus d’accumulation mondial et des modes de subjectification et de contrôle rendus possibles par le pouvoir sur la vie sans précédent du capital, lié à la fois au développement de la techno-science et à son caractère central vis-à-vis de la soumission réelle du travail au capital. De plus, dans la sphère de l’état libéral et de l’économie capitaliste mondiale, la physionomie même de la classe capitaliste a été transformée. Depuis l’ancien Club de Rome, à gauche, jusqu’à la Société Mount Pèlerin, à droite, en passant par les réunions de FMI et le réseau des « corporate board rooms » basées sur les participations trans-Atlantiques, et en effet mondiales, jusqu’aux échanges militaires aux plus hauts niveaux et aux connections gouvernementales (le G7, par exemple), une classe capitaliste de plus en plus mondiale a émergé sous l’hégémonie américaine.

Ceci nous amène à la question des nouveaux challenges à la domination américaine, aux chances de nouveaux Etats compétiteurs, peut-être anti-libéraux dans leurs formes étatiques, à la fois sur le plan régional et mondial. En effet, dans le milieu révolutionnaire, et plus particulièrement par rapport à la débâcle de la politique américaine en Irak, et ses implications mondiales, s’est répandue l’idée d’une mise en question du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale par l’Euro, de la volonté de la Russie d’utiliser ses larges réserves de gaz et de pétrole comme armes politiques, peut-être en conjonction avec les efforts de l’Iran de remodeler le Moyen-Orient, et tout particulièrement du challenge de l’hégémonie américaine représenté par la Chine caractérisée par une formidable croissance.

Bien que les réserves en euros détenues par les banques centrales aient augmenté de façon spectaculaire, il en est de même pour les avoirs en dollars, et il ne semble pas y avoir de mouvement concerté pour remettre en question le dollar comme monnaie de réserve du monde capitaliste. Les mouvements esquissés par l’Iran, et par Hugo Chavez au Vénézuela de libeller le prix du pétrole en euros plutôt qu’en dollars, ne sont restés qu’une menace. En effet, le fait de fixer les prix en dollars bon marché (par rapport à un euro cher) implique que les prix du pétrole restent plus bas pour l’Europe, ce qui signifie que les Etats-Unis n’ont aucune anxiété par rapport à un tel changement. Ce qui est important ici, c’est le fait que les parlottes à propos d’un changement de la monnaie de réserve du dollar vers l’euro ne sont pas liées à un quelconque mouvement de la part du capital européen à mettre en question le rôle hégémonique de Etats-Unis dans le système capitaliste mondial. Malgré le poids de l’Union européenne dans l’économie mondiale, les éléments clés manquent pour un challenge de l’hégémonie américaine par le capital européen. Tout challenge potentiel de la part du capital européen devrait être basé sur l’unification politique complète de l’Europe, et sur le développement d’une capacité militaire indépendante, et d’une culture distincte, un nationalisme européen, avec le concept d’ Europe-nation, opposé à la « colonisation » par les Etats Unis, même si cela devait présupposer la rupture des liens innombrables qui ont forgé la classe capitaliste trans-atlantique au cours des 50 dernières années. Ainsi que le montre la débâcle de la constitution européenne, même les tentatives de forger une entité politique européenne, ou une forme étatique, n’ont été, jusqu’à présent, qu’un échec, et les étapes pour recomposer la constitution ne sont pas considérées comme une menace par l’hégémon américain. De plus, en ce qui concerne l’aspect militaire, l’Europe reste dépendante des EU pour la technologie, la logistique, la planification, et même les unités de combat, comme on peut s’en rendre compte en Bosnie, au Kosovo, et en Afghanistan. Entretemps, la vision d’un nationalisme européen militant faisant partie d’un projet politique cohérent dirigé directement contre l’hégémonie américaine reste largement confiné à des franges du spectre politique et culturel de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche, où elle se manifeste dans des visions d’une alliance entre l’Europe et le monde arabo-islamique contre l’impérialisme américain ou dans les rêves d’un condominium franco-germano-russe pour défier les Etats-Unis, mais aucune de ces visions ne reçoit un soutien significatif de la part de la classe capitaliste. A l’intérieur de l’Europe elle-même, l’hégémon américain peut compter sur le support d’une série d’Etats depuis l’Angleterre jusqu’à la Pologne, aux républiques baltiques et maintenant les Balkans, qui préfèrent clairement un lien avec les Etats-Unis qu’avec une Europe dominée par la France et l’Allemagne, ce qui constitue d’autant plus d’indications du fait que le chemin vers l’unité européenne n’est pas sans embûches. En l’absence d’un effondrement du système économique capitaliste mondial forgé par les Etats-Unis au cours du siècle dernier, qui devrait transformer de façon radicale le paysage capitaliste, il est difficile de voir émerger les conditions qui propulseraient l’Europe sur le chemin de défier l’hégémonie de l’impérialisme américain.

Qu’en est-il de la Chine, dont la croissance économique et l’expansion militaires sont tellement prodigieuses ? Alors que les classes capitalistes européennes manquent de volonté actuellement pour défier directement l’hégémonie américaine, la classe capitaliste chinoise, qui a peut-être cette volonté, manque de ressources pour organiser un tel défi. Aveuglé par la croissance rapide de l’économie chinoise, et sa transformation en un paysage urbain au cours des dernières décennies, il est trop facile de sous-estimer l’étendue de l’arriération de la Chine, son énorme secteur agraire, le poids numérique et social de sa vaste population paysanne, et l’énorme difficulté à incorporer la masse de sa population dans une économie industrielle, sans parler de post-fordisme. Ce que l’Europe amis des siècles à accomplir, le capital chinois doit tenter de le faire en quelques décennies, de peur que le mécontentement social ne menace de renverser sa forme étatique et le pouvoir de sa classe dominante. De plus, si une faction du capital chinois semble satisfaite à l’idée de s’intégrer dans la division mondiale du travail prescrite par l’hégémonie américaine, afin de permettre à la Chine de servir de réservoir de main d’œuvre bon marché mais disciplinée pour la production des biens de consommation exportés en Europe et en Amérique, une autre faction, peut-être dominante, cherche à transformer la Chine au moins en une hégémonie régionale en Asie de l’Est, un projet qui constitue une menace directe pour le capital américain. Au cas où la Chine ne serait pas directement assujettie à l’hégémonie américaine, cette dernière faction du capital chinois, dont le pouvoir est basé dans l’appareil militaire, dans le parti unique, et dans l’appareil d’Etat, devra défier l’hégémonie américaine en Asie de l’Est. Cependant, ce projet va probablement rencontrer la résistance d’autres états capitalistes de la région, les tigres asiatiques, qui ne peuvent voir la montée de la Chine comme puissance régionale que comme un danger mortel, qui les placerait encore davantage sous l’emprise de l’hégémonie américaine. C’est aussi le cas du Japon, maintenant le plus grand investisseur en Chine, dont la propre classe capitaliste verrait la montée de la Chine probablement plus comme une menace que comme une opportunité. Pour le capital japonais, pour des raisons à la fois économiques et historiques, l’hégémon américain semble un danger moindre qu’un possible hégémon chinois, et dans la mesure où la Chine étend son emprise militaire et politique sur l’Asie de l’Est, on peut s’attendre à ce que le Japon se rapproche des Etats-Unis. En effet, le Japon et les tigres orientaux à son aile orientale, et l’Inde qui croît rapidement à son aile occidentale, tous les deux bien ancrés dans l’économie mondiale dominée par les Etats-Unis, vont servir à contrôler les ambitions impériales chinoises . Mon propos n’est pas de forclore l’éventualité d’un challenge chinois(4) à l’hégémonie américaine, mais plutôt de souligner les obstacles importants auxquels un tel challenge devrait faire face.

Il est clair que dans un monde capitaliste le pouvoir hégémonique, aussi fermement établi puisse-t-il être, va devoir inévitablement affronter des challenge impérialistes. La dialectique de l’hégémon et des Etats compétiteurs est le signe distinctif de la vie du capital, et la crise économique ne va faire qu’accentuer ces tendances. La dialectique du pouvoir hégémonique et des Etats compétiteurs dans un monde capitaliste ne constitue absolument pas une théorie du super-impérialisme, d’un cartel de capitaux à l’échelle du monde qui remplacerait les antagonismes impérialistes. Ces antagonismes sont partie intégrante de la dialectique de l’hégémon et des Etats compétiteurs que j’ai tracée. En effet, des tensions significatives existent entre Etats capitalistes à l’intérieur de l’orbite de l’hégémonie américaine, et des défis régionaux à l’hégémon américain abondent, tout particulièrement en Asie centrale et au Moyen Orient. Cependant, en tentant d’évaluer les chances d’une perpétuation de l’hégémonie américaine sur le monde capitaliste, il est important de reconnaître l’énorme puissance de l’hégémon américain au niveau de la puissance économique, financière, politique, militaire et culturelle, établie au cours de plus d’un siècle, par rapport à tout Etat ou Etats compétiteurs. Un effondrement économique mondial massif viendrait faire voler en éclats les bases de l’hégémonie américaine ; à mon avis, en l’absence d’un tel événement, les analyses du rapport de force impérialiste, à la fois au niveau régional et mondial, sous-estiment trop souvent la puissance de l’hégémon américain, et ses bases profondes dans la structuration même du monde capitaliste d’aujourd’hui. En effet, le challenge réel et réaliste à l’hégémonie américaine vient non pas d’un Etat compétiteur, d’un rival inter-impérialiste, mais de la classe ouvrière mondiale, qui seule constitue un challenge au pouvoir effarant du capital.

Mac Intosh



NOTES

1. Malgré des différences théoriques considérables, le travail de Kees van der Pijl, Transnational classes and international relations (Routledge, 1998) basé sur une vision du monde capitaliste divisé en « pays centraux de type Locke » et « états compétiteurs de type Hobbes » a aidé à formuler l’analyse présente.

2. « The War is permanent », Living Marxism, printemps 1940, p. 5

3. Ibid., p. 21

4. Le capital indien, au contraire du capital chinois, semble satisfait de jouer le rôle de puissance régionale à l’intérieur du système mondial contrôlé par l’impérialisme américain. A la différence du capitalisme chinois, le capitalisme indien est beaucoup plus ouvert aux réseaux financiers internationaux établis par les Etats-Unis, et étant donné le danger que représente le monde islamique pour sa classe dominante Hindu, est beaucoup moins prêt à défier l’hégémonie américaine au niveau régional.


Home Archives Textes Discussions PI's site anglais Liens