Nature humaine, conscience de classe, et imagination matérielle


Sans aucun doute, la discussion actuelle au sein de PI sur l’homme en devenir et sa relation avec la conscience de classe est d’une importance vitale pour les marxistes aujourd’hui. La discussion, du moins le passage que j’en ai lu, est pleine d’intuitions intéressantes, mais elle semble manquer d’un point de convergence et, en fin de compte, de méthode. Je souhaiterais apporter une toute petite contribution à la discussion, qui pourrait facilement se disperser dans des considérations non pertinentes, simplement à cause de sa complexité.

Comme cela apparaît dans la partie 3, la discussion passe à certains moments d’un réductionnisme mécaniste à des méta-narrations presque métaphysiques, avec des sujets qui passent par l’organisation sociale des pigeons à l’essence universelle de l’être humain, sujets qui sont tous intéressants et valables en eux-mêmes, mais difficiles à faire converger vers un raisonnement cohérent.

L’importance de la question a été clairement établie : ce qui est en jeu n’est rien d’autre que la possibilité de libération de l’homme. Il est clair également que cette question n’a jamais été résolue d’une façon adéquate.

Il y a toujours eu quelque chose de mystique concernant le traitement du problème de la conscience de classe par les Marxistes de tous genres. Il semble que, lorsqu’elle n’est pas réduite à un positivisme mécanistique ( pavlovien), cette question reste enfermée dans la toile de « l’idéalisme objectif » de Hegel. La conscience de classe a toujours été difficile à décrire et presque impossible à expliquer. Mais, quelque part, subsiste la conviction que la classe devra un jour réaliser en pratique ce que les Marxistes révolutionnaires ont compris depuis longtemps en pensée ; la pratique et la théorie vont converger et nous devrons laisser au prolétariat le fait de réaliser les détails concrets. Mais, le fait de substituer le prolétariat à l’Esprit absolu de Hegel n’écarte pas la conception idéaliste de la conscience : il est toujours possible de localiser la vérité dans la pensée, à laquelle la pratique doit se conformer. Et la conclusion de cette pensée était, comme nous le savons, implicite dès le début de l’histoire. On s’attend à ce que la conscience théorique, la seule qui puisse exister au niveau individuel, fasse, à des moments critiques, un bond éthéré, et devienne conscience collective. Nous ne savons pas comment, mais c’est la façon dont cela fonctionne, et, en fin de compte, c’est l’histoire qui réalise sa propre nécessité. Que pouvons nous faire avec une théorie comme celle-ci si ce n’est prier ?

Mes commentaires, quelque peu indisciplinés, n’ont pas comme prétention de résoudre ces énigmes, mais seulement peut-être de diriger le débat dans une direction différente, direction qui reste dans le champ du matérialisme historique, en privilégiant toujours la substance active ce que j’appellerais l’imagination matérielle, le point précis par lequel la nature humaine se révèle.

En tenant compte de ce que je crois être une approche Marxiste de la nature humaine/conscience humaine, je voudrais suggérer les points suivants :

1. La discussion doit d’abord historiciser la question<

2. Il doit y avoir une tentative d’établir un critère pour analyser et évaluer la question, en particulier : quelle est la manifestation matérielle du phénomène. ?

En ce qui concerne le deuxième point, on peut argumenter à juste titre que toute activité humaine est la manifestation de la nature humaine/conscience humaine. Donc, pour ne pas nous noyer dans une mer de phénomènes indifférenciés, il est essentiel d’établir comment on place chaque expression de l’activité humaine dans un contexte théorique qui révèle sa/notre nature.

Afin d’historiciser la question -un terrain fertile à explorer - je voudrais proposer un aperçu très schématique. Tout d’abord, l’affirmation selon laquelle il existe une nature humaine essentielle a presque toujours été à l’avant-plan de l’idéologie de la classe au pouvoir ; depuis la nuit des temps et le péché originel dans lequel l’homme est né, jusqu'à l’expression séculaire de notre propension à nous centrer sur nous-même, ou du principe de plaisir/principe de réalité de la théorie du subconscient du Dr Freud et jusqu’au gène de l’égoïsme aujourd’hui. Il n’est pas difficile de voir que chacune de ces théories constitue un tournant dans l’idéologie du pouvoir contemporain. Chacune, à sa propre manière, promeut la passivité devant une essence qui ne peut changer. Mais, spécifiquement, ces expressions du débat et beaucoup d’autres ont toujours été directement liées au conflit actuel dans les relations de pouvoir / économiques / de classe. Laissant de côté pour le moment une exégèse des textes marxistes, je voudrais suggérer quelques exemples qui pourraient enrichir la discussion.

La première tentative, avec laquelle je suis familier, de rompre avec l’essence judéo-chrétienne, a vu le jour à la Renaissance dans les travaux relativement obscurs de Pico de la Mirandolla, Ficino, Pomponazzi, Leonardo etc …chacun d’entre eux privilégiant la nature auto-créative de l’homme en plaçant l’imagination au centre de l’essence humaine . Ce n’est pas par accident si ces idées correspondaient bien avec l’âge « héroïque » du capitalisme ou avec l’âge des premiers négociants. Ce fut un tournant révolutionnaire qui a permis à l’individu dur, audacieux et imaginatif de jouer librement. Cette tentative de courte durée de challenger la nature fixe de l’homme, a graduellement changé dans la sécularisation du péché originel, avec la découverte du « principe de gravitation » du comportement humain, et, de manière coïncidente, avec la naissance de l’analyse économique et de la stabilisation relative du mode de production capitaliste : avidité, intérêt pour soi-même, principes de plaisir et de peine, instinct de possession etc. Hume, Kant, Smith, Bentham, Verri, Beccaria, et d’autres cherchaient à simplifier, universaliser et homogénéiser l’essence invariable de l’homme. Ceux-ci et beaucoup d’autres écrivains de cette période étaient motivés par la nécessité d’appliquer les principes de Newton à une analyse de l’homme et on peut mettre en évidence ici, la parfaite conformité avec le développement de l’échange équitable de valeurs en pratique et en théorie. La nature figée de l’homme a été interrompue avec l’apparition du prolétariat et l’émergence de la théorie Marxiste, à nouveau, je crois, en plaçant l’imagination et la nature auto-créative de l’homme au centre de la question. Le darwinisme en tant qu’idéologie sociale émerge au moment où le colonialisme apparaît pour démontrer la supériorité de certains groupes par rapport à d’autres. La théorie du subconscient de Freud est issue aussi bien des principes de thermodynamique et de l’émergence de la production scientifique que de l’analyse clinique des rêves, etc . Chaque développement, qui se dirige vers la théorie des gènes égoïstes, et même peut-être vers le discours post modernisme, place la conscience ( plus spécifiquement la conscience de classe) et l’imagination de plus en plus loin de l’action, principe de l’expérience humaine ; chaque fois l’essence profonde et presque toujours figée de l’homme satisfait les besoins de l’organisation économique .

Je suggère ce fil conducteur simpliste, seulement pour insister sur le fait que la discussion qui débute doit se dégager de tous ces développements et qu’il est impératif de situer toutes ces références dans un contexte matériel historique. Une compréhension de la relation entre théorie et structure socio /économique et développement historique s’applique à cette discussion tout comme à toute discussion précédente.

Conscience, Langage et Imagination

En ce qui concerne l’essence humaine, nous ne pouvons traiter la question que par une approche phénoménologique, qui en pratique ne peut se révéler que son activité matérielle. Ce n’est pas une tâche facile. Mais je voudrais suggérer qu’un bon point de départ serait d’examiner la relation entre conscience, langage et imagination. Marx a jadis mis en évidence que le pire des architecte dépasse l’abeille dans la construction de sa cellule, du fait que l’architecte doit d’abord construire dans son imagination pour pouvoir établir son modus operandi. L’importance de cette formule ne peut être sous-estimée parce qu’elle articule clairement le processus essentiel du développement humain. Nous pouvons suggérer que l’imagination réside dans la conscience et que la conscience précède toute activité. Mais quelle est la nature de la conscience, comment est-elle construite, comment doit-elle se développer et où est l’imagination ( la composante essentielle du principe d’auto-créativité) dans ce processus ?

Je voudrais suggérer que la conscience, tout en n’étant pas la même chose, est inséparable de sa manifestation matérielle. Et qu’est ce exactement que la manifestation matérielle de la conscience ? Une des tentatives les plus éclairées de répondre à cette question tout en maintenant une méthodologie marxiste est le travail de V.N. Volosinov (1929) Marxisme et philosophie du langage. La conscience, selon Volosinov, est inséparable du langage. Nous pensons par les mots, et les mots constituent l’unité de base du langage. Et bien que Chomsky puisse avoir raison de postuler une prédisposition génétique pour la structure grammaticale, les mots et leurs significations ne proviennent pas de cette structure ; ils y sont extérieurs et leur nature est entièrement sociale. La structure de la conscience est la structure du langage et la signification spécifique de cette unité de base, le mot. Mais le langage et le mot, ne résident pas à l’intérieur de la conscience, ils ont d’abord et avant tout une existence matérielle à l’extérieur de la conscience, d’abord dans le son et puis dans le texte écrit. Volosinov argumente que le mot comme signe a une double nature ; il est de par lui-même comme une présence matérielle (mots écrits ou sons) et en même temps il reflète une signification en dehors de lui-même. C’est la nature matérielle du signe et sa double nature qui peut nous aider à comprendre la nature de la conscience et donc de l’imagination. La signification d’un mot se situe toujours à l’intérieur d’un système de signes défini par la structure sociale et ses relations de pouvoir correspondantes. Donc, différents groupes sociaux, quoique partageant un système général de signes (idéologie) ont des intérêts matériels différents, et donc changent les significations à l’intérieur du système de signes. Voici l’origine de la conscience de classe. Il y a deux importantes implications qui découlent de cela, 1) la conscience elle même peut passer par des signes et un système de signes est l’intermédiaire principal entre l’expérience et l’idée de l’expérience, et 2) la conscience dépend de l’accumulation sociale des signes.

Concernant le premier point, l’esprit est incapable de refléter l’expérience du sens de manière directe, comme Hegel a eu de grosses difficultés à le démontrer. Il y a toujours un saut, disons, entre l’expérience et l’idée de l’expérience. Avant que l’expérience n’arrive au stade d’idée, elle doit être médiatisée par un système de signes qui, de par sa véritable nature, est instable, aussi bien pour l’individu que pour la classe sociale. C’est dans cette instabilité même que l’imagination surgit. C’est-à-dire que toute expérience est naturellement retravaillée par des signes qui ont à leur tour une signification réfractée et variable. L’imagination est le processus nécessaire pour remodeler les expérience en pensée. Donc, l’imagination est construite dans la structure même de la conscience. En ce qui concerne le second point, il est intéressant de comparer le langage des dauphins à celui des humains. En effet, il est évident que ces animaux ont un système de signes complexes et sont capables d’avoir d’une pensée très complexe. Mais ce n’est pas suffisant. Ce qui manque aux dauphins, c’est la capacité d’accumuler des signes matériellement, socialement et historiquement. La conscience humaine est, avant tout, une conscience historique, parce qu’elle est construite sur la capacité des humains à accumuler le langage écrit, et accumuler des signes. Ce n’est pas par coïncidence que les civilisations historiques (les sociétés de classe) ont toujours été accompagnées par l’apparition du langage écrit, ni que le rythme des changements sociaux s’accélère radicalement avec la possibilité de reproduire un système de signes (d’abord l’imprimerie ensuite l’enregistrement et enfin le langage binaire des ordinateurs ). Les sociétés où l’accumulation des signes est entièrement dépendante de la mémoire étaient et sont limitées, que ce soient les dauphins ou l’homme primitif. Le rythme du changement est limité tout comme l’est l’imagination sociale.

Il y a deux erreurs qui je crois sont source d’incompréhensions et dangereuses lorsqu’elles sont appliquées à la théorie marxiste. La première est la téléologie, et la seconde le positivisme. Bien que apparemment très éloignées l’une de l’autre, elles partagent l’hypothèse qu’il y a un fond de vérité qui est indépendante de l’imagination et de la volonté humaines. Pour chacune de ces erreurs, l’imagination n’est rien de plus qu’une façon de révéler une vérité existante, et non, comme je voudrais suggérer, que la « vérité » est inséparable de l’imagination/active et matérielle. Il n’y a pas de position privilégiée à partir de laquelle la vérité pourrait être appréhendée, que ce soit la théorie scientifique, la théorie marxiste ou la position de classe. De mon point de vue, le livre remarquable de Lukacs sur la conscience de classe souffre de ce défaut avec son concept de (fausse) conscience de classe contingente, opposée à la (vraie) conscience de classe imputée. Si Lukacs pouvait savoir cela, alors pourquoi pas le parti et pourquoi ne pas imposer la vérité à la classe ? La « vérité », « l’essence » de l’homme est à trouver non pas dans une structure théorique abstraite ou des systèmes de signes, mais dans la lutte pour affirmer l’imagination dans sa forme matérielle. Donc, quand et comment cette imagination matérielle peut-elle être libérée ? Aussi bien pour l’individu que pour la classe, au moment où l’idéologie dominante ne correspond plus adéquatement à l’expérience. Le pouvoir de l’idéologie à imposer sa logique sur l’intérêt personnel est pratiquement illimité. C’est pour cette raison que les victimes acceptent volontiers leur propre exécution ou que des millions de personnes meurent de faim passivement parce que l’idéologie dominante surpasse l’instinct de survie. Donc, il n’y a jamais une corrélation directe ou une relation mécanique entre crise économique et révolution. Et, ici, nous pouvons suggérer où peut se trouver une relation entre conscience et nature humaine.

Antonio Genovesi, un obscur père supérieur italien du 18ème siècle, avait établi que l’homme avait deux natures, une centrifuge et l’autre centripède, mais l’homme a aussi une raison et c’est le travail de la raison d’élever l’une au-dessus de l’autre. L’homme a de nombreuses natures, même animales, mais leur expression et leur nécessité sont dépendantes de l’organisation sociale historiquement donnée et de la conscience sociale. Le fait est que nous devrions être fortement poussés à trouver (en dehors de la spéculation métaphysique) une nature essentielle indépendante de la conscience construite socialement ; la simple variété et l’étendue de l’organisation humaine et le comportement humain rendent cette tâche difficile si pas logiquement impossible.

Ainsi, qu’est-ce la nature humaine, si l’on se réfère à ce schéma lui aussi inadéquat ? Je pense que ce n’est pas seulement l’existence d’une imagination matériellement conditionnée par l’histoire, mais bien la prédominance d’une imagination sociale qui surpasse tous les facteurs naturels et instinctuels. Pirandello a écrit : « la nature utilise l’imagination de l’homme pour élever sa mission de création même au plus haut niveau ».Cette simple observation, hautement sagace, place l’imagination où elle doit être, comme un ingrédient actif dans la construction même de la réalité.

Je terminerai avec un dernier commentaire. A mon avis, il est hautement préjudiciable de considérer le marxisme comme une science, selon le sens généralement donné à ce mot. Le Marxisme n’est ni une science, ni ne doit révéler une vérité préexistante. C’est « une idéologie/ un outil » hautement imaginatif qui décrit l’expérience d’une façon qui lie le potentiel matériel au désir collectif, à la volonté, à l’action, et qui cherche à réaliser sa vérité matérielle dans la lutte de classe, la révolution et la libération collective de l’humain ; rien de plus et rien de moins.

B. York

Notes :

1) dans mon effort pour être bref, je suis conscient que certaines formulations sont incomplètes et pourraient ouvrir la porte à une interprétation qui peut faire référence à la théorie post-moderniste. La différence essentielle est l’insistance sur l’expression matérielle de la conscience et le pouvoir de transformation matérielle de l’imagination lorsqu’elle est liée au travail ; de plus, c’est l’insistance sur le fait que la conscience est historiquement accumulée. Pour les versions extrêmes de la théorie du discours post-moderniste, le discours est la seule réalité.

2) Je suis également conscient du fait que l’énigme de la médiation entre pensée et travail n’est pas résolue ici ; le problème de la nécessité et de la contingence doivent être confrontés, à nouveau un problème très important à explorer.


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