Desastre


Pour les démunis, la guerre en Irak a été un désastre dès son premier jour. Depuis lors, la misère qu’elle a apportée s’est accrue de façon exponentielle. Il serait difficile d’imaginer un endroit où la vie est plus infernale qu’à Bagdad aujourd’hui.

Jusqu’à présent, il est clair également que la guerre est un désastre du point de vue de ceux qui l'ont déclenchée. Le capital américain est inquiet, non à propos des pertes en vies humaines irakiennes ou même de celles des troupes américaines mais à propos des centaines de millions dépensés dans cette entreprise pour de si petits résultats. Il est inquiet de concentrer tant de ressources en un seul endroit, alors que d’autres investissements géo-stratégiques (comme l’Afghanistan) sont négligés. Il est inquiet à propos des effets déstabilisateurs d’une escalade militaire qui n’a pas le soutien de la population. Cela pose de grandes questions à propos des priorités et de l’efficacité du gouvernement Bush. Illustrant à quel point les temps changent pour l’équipe Bush, un rapport récent du Conseil aux Relations Extérieures, un groupe qui exprime souvent les vues majoritaires au sein de la classe dominante sur les affaires étrangères, a dit qu’une « victoire militaire américaine serait impossible en Irak ». Selon ce rapport, rien de plus ne peut être atteint et c’est le moment d’opérer une retraite en bon ordre.

On peut concevoir qu’une escalade militaire massive, qui recentrerait le combat vers davantage d’opérations se déroulant sur le champ de bataille et infligerait des destructions très lourdes, permettrait aux Etats-Unis de pacifier le pays. Mais Bush a perdu le soutien populaire dont il aurait besoin. Il a perdu tout le capital politique que le 11 septembre lui avait donné et rien d’autre ne peut en sortir, tout au moins par le biais de la guerre en Irak.

Le contraste remarquable entre la facilité avec laquelle les Etats-Unis ont conquis le pays et la difficulté qu’ils rencontrent à le pacifier souligne les failles de l’armée américaines. Sa domination militaire est telle qu’aucun autre Etat ne peut envisager de mener une guerre contre elle Mais l’occupation est quelque chose de différent de la conquête. L’avantage militaire n’est pas aussi asymétrique. De petites bombes bon marché s’avèrent très efficaces, pour autant qu’il y ait suffisamment de chair à canon prête à commettre des attentats suicides. Le désespoir qui existe en Irak aujourd’hui fournit un terrain fertile pour l’épanouissement de cette folie héroïque dément. Aussi bon marché soient-elles, ces armes ne sont pas, dans leur majorité, faites sur place : elles viennent d’ailleurs. Elles viennent des puissances qui avaient l’habitude de les vendre à Saddam Hussein. Une grande partie de l’arsenal de son armée est maintenant dispersée à travers tout le pays. Elles viennent de pays voisins – l’Iran, la Syrie, l’Arabie saoudite – qui espèrent tous dominer l’Irak ou au moins une partie de celui-ci après le départ des Etats-Unis. Elles viennent d’Etats qui ont des desseins impérialistes qui entrent en contradiction avec l’hégémonie américaine et qui se réjouissent de l’opportunité de porter un coup à Washington à un prix soldé : la Russie et peut-être aussi la Chine.

Le fait que le centre du conflit en Irak se soit transformé, d’une guerre de guerrilla contre l’occupation en une guerre entre les différentes fractions du capital en Irak et est donc devenue un conflit entre Sunnites et Shiites et entre Arabes et Kurdes indique clairement dans quel sens souffle le vent. Le conflit porte d’ores et déjà sur propos qui aura le pouvoir dans quelle partie de l’Irak après le départ des américains.

Bien que l’opinion majoritaire de Washington se soit retournée contre elle, la fraction de la classe dominante qui avait comme projet la guerre en Irak, celle désignée comme néo-conservatrice, est encore bien incrustrée dans le gouvernement. Elle n’a pas les mains libres mais n’est pas désireuse de jeter le gant. Elle a commencé la guerre parce qu’elle le pouvait – le 11 septembre la rendait possible – et avec le double but d’étendre le pouvoir américain de défense de son ordre mondial et de sécuriser l’Irak riche en pétrole en tant qu’axe central de la Pax Americana au Moyen Orient. Aucun de ces objectifs n’a été atteint. L’escalade, ou la « poussée » actuelle, à laquelle le Congrès s’est déjà ouvertement opposé, est encore une tentative d’atteindre ces objectifs. Mais ça semble trop faible et trop tard et donc condamné probablement à l’échec, après quoi les Etats-Unis devront probablement changer de cap en Irak.

Avant même d’explorer les options possibles que la classe dominante américaine a encore en Irak, il est important de reconnaître que la débâcle sur place et la perte d’influence des néo-conservateurs n’a encore favorisé aucune forme de challenge de la politique d’ensemble de l’impérialisme américain dans sa quête de domination de l’Asie centrale, du Moyen Orient et de contrôle du flux pétrolier tellement vital pour le capital global. Une politique étrangère ou une débâcle militaire à une telle échelle auraient provoqué, dans beaucoup d’autres Etats, un changement de régime, la chute du gouvernement, un changement de pouvoir d’une fraction de la classe dominante vers une autre. Cependant, la grande souplesse de l’Etat américain, le pouvoir que la « démocratie » donne à sa classe dominante signifie que la perte de popularité du Président et l’opprobre dirigée vers les néo-conservateurs ne se sont pas traduits par une perte de confiance dans le système politique de la part de la population. En effet, l’opposition à la guerre a été largement dirigée vers les efforts pour que le Congrès, actuellement contrôlé par les Démocrates, ou un nouveau Président élu en 2008, ajustent les tactiques du capital américain en Irak et au Moyen Orient, même si la stratégie générale – l’hégémonie américaine – reste identique. Le fait que la campagne électorale de 2008 ait déjà commencé indique à quel point la classe dominante a été capable de contenir l’opposition à la guerre au sein du cadre de la gestion globale de l’Etat capitaliste et de ses circuits de contrôle.

Les alternatives à la stratégie de Bush en Irak, relayées par les candidats démocrates à la présidence comme Hillary Clinton, Barack Obama et John Edwards et même par certains républicains (Chuck Hagel) indiquent un rapide, ou moins rapide, redéploiement des forces américaines. Cependant, à l’exception de candidats marginaux, aucun d’entre eux ne veut abandonner l’Irak ; tous veulent maintenir une présence militaire forte, soit à l’intérieur du pays ou à ses frontières (Koweit, Arabie Saoudite) pour assurer un approvisionnement constant du pétrole en provenance du Moyen Orient et pour prévenir l’émergence d’un régime anti-américain en Irak. Tous s’engagent à continuer et à renforcer l’hégémonie américaine et le contrôle sur le monde. En effet, comme la nouvelle présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, l’a présenté, le bourbier irakien influence défavorablement la guerre contre le terrorisme et spécialement la lutte armée contre la résurgence des Talibans en Afghanistan, tout en compromettant la capacité des Etats-Unis à mobiliser ses alliés pour une action coordonnée au Moyen Orient, en ce y compris une « solution » à la question palestinienne et plus particulièrement par rapport au défi régional posé par l’Iran et son programme nucléaire. Il s’agit d’un effort fait par l’establishment de la politique étrangère pour inverser le cours des choses en Irak de manière à consolider le pouvoir du capital américain et à préserver son hégémonie mondiale.

En attendant, à l’intérieur du Parti républicain, les candidats potentiels, McCain ou Giuliani, soutiennent la « poussée » Bush ainsi que l’idée qu’elle peut sauver la politique de préservation d’un Etat irakien unifié, bien que fédéral, sous la domination de l’une ou l’autre majorité. Quoiqu’il en soit, on a le sentiment que derrière le soutien de la « poussée », et de l’actuel gouvernement Maliki, ce qui se joue réellement est la perspective de déplacer la responsabilité de « qui a perdu l’Irak » vers les Démocrates qui auront prétendument arraché la défaite des mâchoires de la victoire par leur refus à soutenir le Président dans son dernier effort pour vaincre les insurgés et pour contrôler la violence sectaire. Compte tenu des problèmes liés à la stratégie poursuivie par les leaders du Parti démocrate, et plus préciment en cas de nouvelles attaques terroristes sur le sol américain, une telle stratégie politique pourrait s’avérer un succès en 2008.

Ceci nous renvoie aux difficultés inhérentes à la stratégie du « retrait en maintenant le contrôle » en Irak évoquée par beaucoup au sein de l’establishment de la politique étrangère et de la direction du Parti démocrate – une stratégie qui peut être aussi difficile à implémenter que la stratégie de la « poussée ». Plus les Etats-Unis se rapprochent d’une telle stratégie, plus intense deviendra la lutte entre les factions iraquiennes pour le contrôle du pays dans la période post occupation et donc plus difficile deviendra leur désengagement. S’ils veulent maintenir le contrôle sur le pays, les Etats-Unis ne peuvent pas simplement lui tourner le dos alors que la guerre civile se développe. Ainsi, ils ont à trouver une solution politique avant de pouvoir se retirer. Compte tenu de la dynamique du conflit aujourd’hui, la « solution » présentant le moins de difficulté (mais pas la moins sanglante) pourrait consister en une partition de l’Irak en trois Etats semi-indépendants : Shiite, Sunnite et Kurde. Une telle issue n’irait pas nécessairement à l’encontre des intérêts de Washington quoique le type de nettoyage ethnique qu’entraînerait le dessin des frontières de ces mini-Etats va faire monter le degré de violence. A cela, on doit ajouter la forte probabilité que plus l’un ou plus d’entre eux va tomber sous l’emprise d’une puissance qui défie l’hégémonie américaine dans la région, par exemple l’Iran dans le cas d’un mini-Etat chiite. Washington n’est pas prêt à accepter une chose pareille.

Quelle que soit la stratégie que suivront les Etats-Unis en Irak, le futur qu’on peut prédire est que le lot quotidien des gens sur place sera fait de plus de violence et de combats. Et c’est à cela que les mouvements « pacifistes » ici et aux Etats-Unis ont besoin d’être confrontés. Mis à part le fait que des parties importantes de la classe dominante sont impliquées dans ces mouvements parce qu’ils sont à la recherche de soutien à leur stratégie préférée en faveur du capital, un mouvement pacifiste qui ne reconnaîtrait pas qu’une « paix » capitaliste en Irak n’entraînerait pas une diminution mais une augmentation dans la barbarie et les exécutions massives auxquelles la population de ce pays est exposée, deviendrait un facteur supplémentaire dans le train de la mort que la domination de la loi de la valeur du pouvoir politique capitaliste impose à l’humanité. La lutte contre cette mise à mal de l’existence commence, non avec un mouvement pacifiste mais avec une lutte contre le capitalisme.

Perspective Internationaliste

Février 2007


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