RETOUR SUR LE MOUVEMENT ANTI-CPE DE MARS EN FRANCE


Dans notre numéro précédent, nous avons déjà abordé l’analyse du mouvement contre le « contrat première embauche » mené par la jeunesse française. Nous souhaitons aujourd’hui revenir plus largement sur ce mouvement en tentant de reprendre les questions générales qu’il a posées en les remettant en lien avec le contexte de la lutte de classe actuelle.

Contexte de la lutte de classe parce que pour P.I., il s’agit, sans hésitation, d’un mouvement d’une partie du prolétariat et, en cela, ce mouvement est la réaffirmation de l’antagonisme fondamental entre les classes.

D’un côté, on a un système capitaliste qui montre de plus en plus ouvertement la réalité de sa crise, de son fonctionnement et de ses perspectives à savoir : la soumission totale de chaque parcelle de la société à la loi de la valeur impliquant que la force de travail perd son caractère humain et devient un objet que l’on prend, que l’on déplace, que l’on dévalorise et que l’on jette en fonction des besoins immédiats du capital ; une nécessité d’attaquer et d’adapter de façon de plus en plus directe la force de travail aux impératifs économiques avec les conséquences de précarisation, d’exclusion, de paupérisation et de flexibilité que ça implique.

Le capitalisme moderne n’a plus uniquement besoin d’une main-d’œuvre produisant des biens matériels mais il a besoin aussi de production de biens immatériels et de projets innovants sur le plan technologique et scientifique, ce qui accroît encore la flexibilité et la précarité d’une partie du capital vivant. Nous assistons à la constitution d’une frange de prolétaires très formés, travaillant souvent de façon isolée et engagés pour la seule durée d’un projet précis. Le dernier projet de loi sur l’immigration présenté par le ministre français de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, reflète parfaitement cette précarisation et cette flexibilité accrues.

Face à ce système, nous trouvons le prolétariat qui refuse de se soumettre à la logique capitaliste au travers de mouvements sociaux qui, s’ils n’arrivent pas à se relier dans des perspectives communes, n’en constituent pas moins le développement d’un climat de tension et d’agitation sociale très perceptible à travers le monde.

En se positionnant d’emblée comme un refus de la précarisation, le mouvement étudiant a marqué son refus de soumission et d’adaptation à la logique inéluctable du capital.

La classe dominante l’a bien compris puisque, dans les commentaires de la bourgeoisie d’autres pays européens, le point qui a été et qui continue d’être souligné est la nécessité de s’adapter aux changements, d’accepter de dire adieu aux formes anciennes de travail, de « confort » et de protection sociale… De cette façon aussi, la classe dominante montre comment elle entend de plus en plus traiter son capital vivant et le mouvement étudiant s’est inscrit en faux contre cette volonté.

Pour en venir au mouvement anti-CPE lui-même, nous pouvons aborder quatre questions :

Nature de classe :

L’appréciation de la nature de classe du mouvement étudiant a fait débat au sein du milieu révolutionnaire: les étudiants constituent-ils la future élite dirigeante, sont-ils une partie de la classe moyenne et, de façon plus générale, comment faire l’appréciation de la nature de classe d’un mouvement ?

Le capitalisme moderne a besoin d’une main-d’œuvre éduquée pour utiliser les technologies nouvelles et nous sommes loin de l’ouvrier illettré qui extrayait le charbon au fond de la mine ou même de l’ouvrier spécialisé (le fameux « OS » qui disposait essentiellement d’un savoir-faire). Par exemple, Toyota Japon se targue de disposer d’une main-d’œuvre dotée, au minimum, de son diplôme d’études secondaires. Cette nécessité du capital moderne a entraîné un élargissement de la base de recrutement de l’enseignement supérieur et, en France, les universités accueillent des jeunes venus de tous milieux, et, entre autre, de milieux prolétariens.

Mais ceci pose une question plus générale : quel est encore le sens du terme « classe moyenne » ? L’organisation du procès de travail a changé de manière profonde et la composition des classes sociales également. Le prolétariat a vu ses rangs grossis par des travailleurs faisant auparavant partie de cette classe moyenne mais aujourd’hui prolétarisés.

Nous touchons ici la question du prolétariat recomposé, classe qui s’est vue profondément transformée au fur et à mesure des transformations du capitalisme. Ceci nous donne l’image d’une classe très hétérogène quant à ses secteurs et ses formes d’activités ainsi qu’à ses statuts. Le processus de recomposition, s’il est un processus global, ne transforme donc pas le prolétariat de façon homogène pour lui donner simplement un autre visage unique mais a un effet de fractionnement de la classe en multiples facettes ajustées au processus global de production. Cette très grande hétérogénéité est une donnée fondamentale dont les éléments révolutionnaires doivent tenir compte parce qu’il rend l’appréciation de la nature de classe plus compliqué et qu’il rend surtout beaucoup plus complexe le sentiment d’appartenance à une même classe pour cette collection de prolétaires aux multiples visages.

La « classe moyenne » qui, auparavant, constituait une couche sociale intermédiaire très importante, surtout dans les pays riches, s’est vue réduite de façon significative en nombre et en importance sociale.

En outre, ce n’est pas tant l’origine sociale de ces jeunes qui leur donne leur appartenance de classe mais aussi le fait qu’ils constituent ce prolétariat de demain : prolétariat capable d’utiliser les nouvelles technologies, prolétariat formé aux besoins du capital, ce dernier étant d’ailleurs de plus en plus présent dans la définition de programmes d’enseignements et de projets de recherche réunissant universités et entreprises privées.

Caractéristiques du mouvement :

Même si la France – qui semble, à cet égard, être dans une dynamique particulière - a déjà connu plusieurs mouvements de protestations étudiants, la jeunesse, de manière générale, a peu tendance à se manifester sur le plan de la réflexion, de l’engagement et de l’action d’opposition au système. Elle est plutôt présentée comme un produit du capitalisme moderne : individualiste, immédiatiste et dans l’hyper adaptation aux conditions socio-économiques. Et si la période de l’adolescence était précédemment celle de toutes les révoltes et de tous les combats, les adolescents actuels semblent souvent moins enclins à rêver d’une autre société. Cette jeunesse subit de plein fouet la coupure historique d’avec les grands combats prolétariens du passé, d’avec les grands mouvements révolutionnaires  et le projet communiste est désormais davantage assimilé à la faillite bienvenue des vieilles sociétés staliniennes qu’à l’espoir d’une société basée sur de nouveaux rapports économiques et sociaux . La perte des illusions, le dégoût manifesté à l’égard de la classe politique ne sont pas des éléments qui favorisent un engagement politique.

La première caractéristique du mouvement anti-CPE est qu’il a jeté cette nouvelle génération dans l’arène de la confrontation politico-sociale. Et même si, en France, ce n’est pas la première fois, il s’agit d’une expérience fondamentale qui laissera des traces dans le positionnement de ces futurs prolétaires. Ce mouvement a été largement relayé par les médias dans d’autres pays européens, faisant écho auprès des jeunes de ces pays. Par exemple, en Belgique, en marge des manifestations du 1er mai, un groupe de jeunes a manifesté contre la précarisation.

Une deuxième caractéristique, en lien direct avec ceci, a été la tentative de trouver un relais dans le monde du travail. Et même si cette extension ne s’est pas concrétisée, les étudiants ont montré leur capacité à identifier leur communauté d’intérêt avec l’ensemble du prolétariat. Lorsqu’on connaît la grande difficulté pour la classe à se réapproprier une identité commune, au-delà de la très grande hétérogénéité de cette classe recomposée, on peut souligner l’importance de la capacité de ces jeunes à avoir fait un lien entre leur combat et le combat du reste du prolétariat.

Cette expérience a aussi été celle de l’auto-organisation. Et, au-delà des faiblesses, des naïvetés et des inexpériences dont le mouvement a fait preuve, il y a eu cet exercice de l’autonomie de l’organisation collective, auto-organisation d’ailleurs assez rapidement et assez spontanément mises en place. Et, encore une fois, si on doit souligner les faiblesses et les difficultés de cette auto-organisation, il faut souligner la tentative de garder une prise sur le mouvement, loin des partis politiques et, pour ce qui concernait la conduite du mouvement, loin des syndicats, ceux-ci ayant malheureusement été présents sur le terrain de l’extension. La question de l’auto-organisation est une question fondamentale pour le développement d’un mouvement de grève, non pas comme question de principe, question théorique, mais comme moyen concret de déployer la dynamique d’opposition à la classe dominante, exercice concret de la confrontation et de sa prise en mains c’est-à-dire : l’organisation des assemblées, la mobilisation permanente, la manière de prendre les décisions, la solidarité matérielle éventuelle, etc.

Dans l’auto-organisation, les travailleurs quittent leur statut d’individus isolés et passifs ainsi que leur position d’objet d’exploitation qui sont ceux que les rapports de production capitaliste leur assignent. En effet, c’est bien le poids de l’aliénation induite par les rapports sociaux dominants qui explique la difficulté pour tout mouvement de lutte à s’auto-organiser. Cette part d’autonomisation permet ainsi aux grévistes de vivre de façon concrète la rupture d’avec la logique des rapports de domination et permet que des leçons quotidiennes soient tirées de cette activité de classe collective et solidaire : c’est là un élément fondamental pour le développement de la conscience de classe. Ils ne sont temporairement plus soumis à la loi de l’entreprise, du service de chômage ou de n’importe quelle partie du système économico-social capitaliste ni à celle de la division du travail entre spécialistes de la grève et non spécialistes, logique intimement liée au maintient des rapports sociaux capitalistes.

La question de l’auto-organisation n’est donc pas qu’une condition de réussite d’un mouvement mais est aussi une expérience politique fondamentale. Pour revenir au mouvement anti-CPE, souligner les difficultés qui ont émaillé le fonctionnement des AG, les prises de décisions collectives, etc. – difficultés qui sont probablement le résultat d’une compréhension insuffisante d’un fonctionnement réellement démocratique – ne doit donc pas nous faire jeter le bébé avec l’eau du bain à savoir l’expérience politique fondamentale que constitue cette organisation autonome.

Une troisième caractéristique a été la radicalité de ce mouvement : dans leur grande majorité, les étudiants grévistes n’ont pas cédé à la crainte du pourrissement d’un mouvement qui s’installait dans la durée ou à la tentation légaliste de la négociation, de l’aménagement des modalités du CPE, pourtant régulièrement proposé par le gouvernement et les syndicats. La revendication était un non franc à ce nouveau contrat et, même après le retrait de celui-ci, certains étudiants ont souhaité poursuivre le mouvement pour obtenir la suppression de toutes les mesures de précarisation des jeunes travailleurs. Cette radicalité et cette détermination se sont exprimées également pour une partie minoritaire du mouvement par des actions « coups de poing » (blocage de gares, de parties de réseau routier, occupations diverses) et, à nouveau pour certains, par une confrontation directe avec les forces de l’ordre. Il ne s’agit pas d’encenser la violence pour elle-même mais de voir son expression comme la manifestation d’un antagonisme irréconciliable entre les classes. Ceci marque aussi une absence d’illusions : beaucoup de jeunes savaient que le CPE n’était que la pointe d’un iceberg social plus vaste. Et alors que les jeunes de mai 68 pouvaient rêver d’un avenir meilleur dans le réaménagement de la société capitaliste, les jeunes de 2006 ont chaque jour sous le nez la réalité de la crise, de l’absence de perspectives et de la destructivité inexorable du système dominant. C’est là un élément de différenciation entre mai 68 et mars 06. Un deuxième élément étant, bien entendu, le formidable mouvement ouvrier qui s’est développé en 68 alors que ça n’a pas été le cas cette fois.

Il faut souligner, comme autre caractéristique, le type de revendication mis en avant par ce mouvement : bien que mouvement organisé en grande partie par des étudiants, rien de spécifiquement « étudiant » n’a été revendiqué comme, une meilleure qualité d’enseignement, davantage de profs, des auditoires plus grands, etc. Les jeunes se sont opposés à un contrat régissant leurs futures conditions d’embauche et se plaçait ainsi d’emblée sur le terrain de la lutte des prolétaires.

Une dernière caractéristique du mouvement est aussi le soutien populaire majoritaire dont il a bénéficié, témoignant ainsi de son caractère de révélateur d’un mécontentement social beaucoup plus profond dépassant largement le cadre du CPE et le replaçant dans le contexte général des luttes de la classe ouvrière. Et même si nous n’avons pas assisté à un mouvement social de grande ampleur, il faut souligner les actions de débrayages ponctuelles ainsi que les manifestations qui ont rassemblé jusqu’à 3 millions de personnes. Ceci va bien au-delà d’un cortège syndical ou d’une mobilisation de façade mais témoigne de la tension sociale profonde.

Il est toujours difficile de faire le bilan « objectif » des forces et des faiblesses d’un mouvement. L’appréciation qu’on en fait dépend des positions politiques qu’on défend et donc, de la manière dont on pense voir les perspectives historiques se réaliser mais aussi des attentes et des espoirs que nous plaçons dans la classe ouvrière en réponse à notre angoisse de l’avenir. Ceci peut générer deux types de visions très contrastées : la tendance à voir les mouvements comme annonciateur d’une période de confrontation révolutionnaire ; ou, au contraire, d’être dans une déception permanente vis-à-vis d’une classe qui ne ferait pas ce qu’elle serait censée faire pour nous délivrer de la chute inexorable dans l’enfer des perspectives capitalistes.

Pour P.I., un mouvement de protestation, l’entrée en lutte, constituent un moment de rupture avec la logique de fonctionnement capitaliste et, en cela, contient une dynamique potentielle qui doit être poussée le plus loin possible. C’est aussi dans ce moment de rupture que les prolétaires sortent de leur isolement et refont l’expérience de l’action collective et de la réflexion collective. C’est donc un moment privilégié pour l’affirmation d’une identité de classe, d’une communauté d’intérêt et pour le développement de la conscience de classe.

Souligner ces aspects ne revient pas à encenser béatement un mouvement mais consiste à accompagner une dynamique qui n’est présente que dans cet espace de confrontation ouverte entre les classes. Ceci est, de manière plus générale, en lien avec la conception qu’on peut avoir du rôle des révolutionnaires.

Dans cette perspective, si on revient au mouvement étudiant, il faut surtout insister sur la trace que cette expérience laissera dans la mémoire de ces jeunes prolétaires. Alors que le système capitaliste fait peser sa logique comme un rouleau compresseur, balayant toute velléité de remise en question, le mouvement étudiant a fait ressentir à ses participants qu’on pouvait s’opposer à cette logique, tenter d’organiser ce mouvement d’opposition et gagner dans un rapport de force qui semble au départ totalement inégal. On peut aussi imaginer que les heures passées en discussions pendant les AG ou tous les moments de mobilisations, malgré toutes les faiblesses qui les ont marqués, ont été des moments de réflexion féconds à propos des perspectives sociales générales.

Parmi les faiblesses du mouvement, l’une d’entre elles doit être particulièrement soulignée : alors qu’une méfiance importante s’est exprimée par rapport aux organisations syndicales, un refus de leur confier la direction et l’organisation du mouvement, lorsqu’il s’est agit de rencontrer le monde du travail, les étudiants ont laissé la place aux syndicats. Nous connaissons bien cette tactique mille fois réutilisée par les organisations syndicales  d’aller dans le sens du mouvement – ici, la recherche de la solidarité avec les travailleurs – pour reprendre cette dynamique à leur propre compte et la vider de son sens initial. Les syndicats ont réussi à prendre sur eux cette connexion avec le monde du travail, créant ainsi un véritable cordon de sécurité autour du mouvement étudiant, malgré la sympathie d’une frange importante de la population. Si les étudiants n’ont pas remis l’organisation de leur mouvement aux organisations syndicales, ils se sont néanmoins laissés piéger dans la dynamique d’extension. Comme dans beaucoup de mouvements sociaux, cette stratégie a permis à la bourgeoisie d’éviter l’embrasement social. Tout comme dans les mouvements de grève du monde du travail, les syndicats, s’ils font l’objet d’une méfiance, voire d’un rejet, ont quand même de beaux jours devant eux…

Les syndicats n’ont pas été les seuls à tenter d’isoler le mouvement et l’ensemble de la classe dominante a déployé toutes ses armes idéologiques. Comme à son habitude, la bourgeoisie a utilisé la bonne formule « diviser pour régner », tentant aussi de faire dévier la compréhension des racines de l’origine du mouvement. Ainsi, elle a présenté le CPE comme un plan nécessaire mal présenté par un politicien maladroit, rappelant au passage que ce type de mesures était déjà d’application dans d’autres pays européens ; elle a tenté de mettre en avant un contexte électoral et l’opposition entre deux présidentiables potentiels tentant de montrer une tension artificiellement entretenue autour du CPE ; elle a monté en exergue la violence, les « dérapages » intervenus autour de ces mouvements, faisant vibrer la corde légaliste possible de certains et tentant de faire baisser la sympathie générale à l’égard des étudiants ; elle a lourdement insisté sur les oppositions et bagarres entre pro et anti-blocages pour tenter de diviser le mouvement ; elle a enfin compté sur le temps qui passait pour tenter d’émousser la détermination des étudiants.

Violence du système capitaliste/ violence de classe/violence des casseurs :

Lorsqu’on parle de la violence, il faut avant tout citer la violence fondamentale exercée par la classe dominante et contenue dans deux aspects : d’une part, c’est la violence économique qui tend à transformer de façon toujours plus flagrante le capital vivant en marchandise jetable et destructible au gré des besoins immédiats du capital ; d’autre part, c’est la violence exercée à des fins de contrôle social et là, la classe dominante a fait de grands progrès : depuis la banalisation d’opérations de polices de grande ampleur, de contrôles et de fouilles de bagages réguliers, d’installation de caméras de surveillance à tous les coins de rue, d’écoutes téléphonique ou de mesures de couvre-feu, l’après 11 septembre et le sentiment d’insécurité sociale ont largement été récupérés pour élargir l’arsenal coercitif.

Face à cela, la violence de classe exprime l’antagonisme irréconciliable entre les deux classes et marque un refus du consensus social. La violence de classe a pris des formes et des expressions qui nous ont forcés à nous repencher sur sa qualification et aussi sur la manière dont ces formes très diverses de violence pourront, dans le futur, se rencontrer dans une perspective commune.

Nous avons déjà évoqué le caractère de plus en plus hétérogène du prolétariat. L’évolution du capitalisme implique la présence croissante de masses de prolétaires totalement marginalisés par rapport aux circuits de travail. Ce qui réuni toutes ces parties du prolétariat est leur refus de leurs conditions d’existence. Mais des tendances différentes s’expriment au sein de cette classe aux statuts multiples.

Ainsi, si les revendications « traditionnelles » visent à la résistance à la dégradation de leurs conditions d’existence et de travail (maintenir l’emploi, le salaire, exiger le retrait de nouvelles dispositions légales…) , on trouve aussi, surtout dans les couches plus marginalisées du prolétariat, l’expression du rejet brutal de leurs conditions de vie actuelles, rejet brutal qui se manifeste par l’appropriation violence de ce à quoi ils n’ont pas accès ou par la destruction violente de ce qui les exclu. Mais, quelque soit le type de violence auquel on a affaire, elles sont le produit de l’opposition fondamentale au fonctionnement capitaliste qui s’exprime sur le terrain particulier de ces prolétaires et avec les moyens dont ils disposent.

Durant les manifestations anti-CPE, on a vu à la fois certains étudiants s’affronter aux forces de l’ordre même s’il faut souligner le caractère minoritaire et isolé de ces confrontations. L’action des « casseurs » autour des mouvements anti-CPE est à replacer dans ce contexte. Même si on peut bien imaginer que certains éléments violents étaient le fait de provocateurs, de flics en civil ou de petits délinquants, il ne faut pas que l’arbre nous cache la forêt : ------ ces émeutes et cette violence expriment le malaise social général et constituent une réponse à la violence quotidienne exercée par le système capitaliste.

Néanmoins, même si ces divers types d’expression de violence témoignent d’un même malaise, elles s’inscrivent dans deux dynamiques très différentes quant à leur caractère solidaire et rassembleur. Et c’est bien là un danger pour la perspective des émeutes des banlieues : lorsqu’une violence ne s’inscrit pas dans cette dynamique de solidarité, de reconnaissance d’une communauté d’intérêt avec une classe, elle risque de se replier et de se figer sur l’individu ou le petit groupe local. Il y a donc un danger pour que l’accent soit mis sur ce qui différencie comme l’appartenance religieuse radicale ou l’appartenance de race et non plus sur ce qui permet l’extension à tous les secteurs d’une même classe solidaire.  

Encore une fois, si ces deux types de confrontations violentes ont une origine commune et indiquent toutes deux la perspective de confrontation entre les classes, elles s’inscrivent dans des logiques qui peuvent mener à des destins très différents. Il est clair que le dépassement de la séparation de toutes ces expressions éparses de ras-le-bol ne peut se faire que dans le concret du développement de la lutte de la classe. Tant que nous n’assisterons pas à de grands mouvements sociaux qui servent de terrain rassembleur, nous risquons d’assister à la poursuite des actions éparses et hétérogènes des différentes parties du prolétariat et à la multiplication d’actions de violence sans but précis.

Pour conclure…

Il reste beaucoup de choses à rajouter et à débattre par rapport à ce mouvement anti-CPE. Mais ce qui restera à l’état de traces dans l’expérience et donc dans la conscience de ces jeunes est : Que ce mouvement est un mouvement des jeunes prolétaires refusant la précarisation et les hypothèques que le capitalisme fait peser de façon croissante sur leur avenir. En cela, il est à replacer dans la continuité de l’opposition fondamentale entre les classes.

Même s’il faut souligner des faiblesses de ce mouvement et, en particulier, le fait qu’il n’ait pu s’étendre vers d’autres secteurs de la classe ouvrière et se soit laissé piéger par la tactique syndicale, que ce mouvement, malgré sa détermination et une lucidité certaine se soit arrêté après le retrait de la loi CPE, il faut surtout en souligner les points forts qui sont l’expérience de lutte ouverte, d’action concrète et collective, d’auto-organisation qui laissera une trace fondamentale dans la dynamique de cheminement de la conscience de classe ; Que ce mouvement est aussi à remettre en lien avec les émeutes des banlieues de l’automne, (nous renvoyons nos lecteurs au numéro précédent de P.I. qui a tenté de faire une analyse de ces violences) même si l’expression de la radicalité et d’actes de violence sont venus exprimer des dynamiques très différentes.

Rose


Home Archives Textes Discussions PI's site anglais Liens