NÉCESSITÉ PRATIQUE : UNE NOUVELLE DIRECTION AU DÉBAT « CONSCIENCE DE CLASSE ET ESSENCE HUMAINE »


Ce débat sur l’être générique ne surgit pas de la simple curiosité à propos de l’humanité ou de la conscience ; il est plutôt rattaché au désir d’en connaître davantage à propos de notre classe et de la façon dont le développement de sa conscience prend place. Depuis la 1ère guerre mondiale lorsque Rosa Luxembourg a formulé sa désormais célèbre alternative : « socialisme ou barbarie », le mode de production capitaliste a continué sa trajectoire : crise économique, génocide et guerre permanente, enchaînement de catastrophes écologiques. Cette rétrogression sociale a également été marquée, surtout depuis la 2ème guerre mondiale, par un développement extrême des forces productives, d’un côté, et l’éjection simultanée de millions d’êtres humains de la participation aux fruits de ce développement, de l’autre. La mondialisation a eu un impact négatif majeur de la capacité du prolétariat de se reconnaître en tant que classe, et, de ce fait, à s’unifier dans la solidarité non en tant que classe « pour le capital » mais aussi en tant que classe « pour elle-même ». La raison fondamentale du débat sur l’être générique dans lequel PI est engagé est la préoccupation pour cet état de fragmentation et d’extrême hétérogénéité dans lequel le prolétariat se trouve à présent.

Je partage l’avis de Rose (et celui d’autres participants à ce débat) selon lequel il faut élaborer un concept de conscience de classe qui ne soit pas réductionniste ni non-orthodoxe ; lorsqu’elle dit que nous avons besoin d’une vision qui «  … la sépare de celle qui voit la perspective révolutionnaire comme un résultat automatique de la pression croissance exercée par la seule crise économique », je la rejoins.

Qu’est ce que la nécessité pratique ?

L’idée selon laquelle l’humanité change par nécessité pratique a été mise en évidence par ER dans son texte dans PI 45, « Sur la nécessité et la possibilité de la révolution » « Etant donné les besoins matériels pratiques de l’espèce humaine, et étant donné la menace du capitalisme, la révolution est une nécessité, un point c’est tout. C’est une question de survie humaine (et biosphérique) que la réalité met en avant comme une tendance à un refus collectif croissant de tolérer la barbarie technologiquement avancée et la dégradation environnementale. Cette question de survie est bien entendu analogue au problème de survie que l’espèce humaine a déjà rencontré. Mais dans le passé c’était une question de survie face aux désastres, dangers et menaces posés par un système socio-économique de plus en plus hors de contrôle, bien qu’il soit produit et dirigé par l’homme. Il n’est pas de nécessité historique ou de processus téléologique dans cette vision, simplement les besoins pratiques matériel de l’espèce humaine » (E.R., PI n°45, p. 12)

Cette idée, que l’humanité change par nécessité pratique est, pour moi, un concept matérialiste. En revenant en arrière dans le temps, aux origines du développement du langage, la même notion de nécessité pratique a été mise en avant par un philosophe vietnamien, Tran Duc Thao, dans les années ’40, reprise dans le journal Telos (autour des années ’80), dont l’analyse était, pour moi, fondée dans la méthode Marxiste/matérialiste, et a décrit comment l’association des êtres humains entre eux et le lien à leur environnement naturel a facilité le développement de la parole. Selon ce philosophe, le processus de développement du langage (d’abord l’interprétation des gestes, et ensuite de la parole élémentaire) s’est déroulé à partir des nécessités pratiques de la chasse. Les individus plus avancés dans la communication orale étaient les chasseurs restés à l’arrière de la partie de chasse, car il leur incombait d’interpréter les gestes des dirigeants ; ils devaient donc davantage que les autres saisir la signification « abstraite » des gestes, puisqu’ils ne pouvaient pas voir les traces de l’animal poursuivi, ni l’animal lui-même. La tâche de conceptualiser et d’interpréter de façon exacte ce qui se passait a donné aux chasseurs restés à l’arrière l’impulsion nécessaire pour commencer à parler. Le philosophe théorise aussi à propos des moments après la chasse : les réflexions échangées à propos des activités du jour autour du feu, en mangeant et en partageant la viande, ont constitué une motivation supplémentaire pour le développement du langage. Ce moment était à la fois social et pratique : cependant, à ce moment de développement de l’humanité, je pense qu’il était surtout d’ordre pratique, qu’il constituait un moment d’association de l’espèce humaine autour d’une activité sociale pratique, ancrée dans un désir de communiquer pour le bien de tous, pour assurer une prochaine chasse plus fructueuse, et donc une meilleure chance de survie.

L’hypothèse selon laquelle une nécessité pratique rend compte du développement du langage ne peut être prouvée, mais la théorie du philosophe vietnamien conduit, me semble-t-il, à une approche dialectique du développement du langage, plutôt que de voir celui-ci comme quelque chose d’inné comme le font certains linguistes. Bien que l’humanité soit loin des origines de son développement, comme l’exemple ci-dessus le montre, les enjeux de survie de l’espèce et de la biosphère dont dépend l’espèce humaine, n’ont jamais été aussi importants. La conscience nécessaire aujourd’hui pour mettre en question les conditions mêmes dans lesquelles le mode de production capitaliste (MPC) a placé l’espèce humaine sont directement liées à la nécessité pratique et requièrent une analyse politique de la totalité de la conjoncture historique actuelle. Pour moi, une conscience de la totalité, comme l’écrit Lukacs, implique une compréhension par le prolétariat de sa position historique dans ce processus.

La totalité/la méthode dialectique

Je n’ai pas l’intention ici de définir ni d’expliquer cette méthode, mais d’explorer plus profondément ce qu’elle est, et ce qu’elle n’est pas, d’après moi. Lukacs, dans son effort d’explication de l’émergence de la conscience dans le prolétariat, parle de la « transformation de la nature objective des objets et des actions … » et dit « car l’essence du changement consiste d’une part dans l’interaction pratique entre l’éveil de la conscience et les objets qui la suscitent et dont elle est la conscience, d’autre part dans la fluidification, dont la transformation en processus de ces objets qui sont saisis ici comme moments de l’évolution sociale, c’est-à-dire comme simples moments de la totalité dialectique. Et comme son noyau interne essentiel est pratique, ce mouvement part nécessairement du point de départ de l’action elle-même ; ce sont les objets immédiats de l’action qu’il saisit avec le plus de force et de vigueur, pour entraîner, par leur bouleversement structurel et total, le bouleversement de la totalité extensive » (je souligne) (Histoire et conscience de classe, Editions de Minuit, pp. 217-218). Ce qui est important ici, c’est l’accent placé sur la praxis comme point de départ, et non sur la nature humaine abstraite, le « noyau interne essentiel », de l’émergence de la conscience du prolétariat.

Le passage ci-dessus signifie, pour moi, que le prolétariat émerge dans ce processus à la fois comme sujet et objet, et crée en lui-même une synthèse, qui ne soit désormais plus objectivée ni aliénée, qui ne se considère plus de manière contemplative ; cela commence par le processus de se connaître à travers la praxis, à travers l’activité sensible, comme le décrit Lukacs, et dans ce processus d’auto-connaissance, il se libère et libère l’humanité des horreurs de la loi de la valeur et de tout ce qu’elle implique.

Lukacs nous dit aussi que « l’histoire est essentiellement dialectique », que les changements dans la « réalité peuvent être confirmés à tout moment décisif de transition » . La capacité d’élaborer ces changements et les transformations du MPC, ainsi que sa trajectoire, constitue une nécessité pratique du prolétariat et de ses minorités politiques, dont l’importance ne devrait pas être sous- estimée. Cette tâche est urgente et c’est cette urgence qui motive l’appel de PI à ce que d’autres nous rejoignent dans cette tâche d’approfondissement théorique et de clarification.

Devenir humain/essence humaine

Dans son texte « Devenir humain », Rose reconnaît qu’il est nécessaire d’abandonner le terme « être générique » au profit du terme « humanité ou devenir humain ». Elle pose ensuite un « nouveau » problème à considérer.

Elle contraste deux visions de l’histoire. «  soit nous pensons que l’activité de l’homme résulte d’une continuelle adaptation par rapport à son milieu ambiant et nous avons une vision d’un être humain uniquement « réactif » , soit nous pensons que l’être humain est aussi sans cesse en contact avec son essence humaine, son monde pulsionnel et ses besoins psychiques et nous avons la vision d’un être humain « créatif » » (Rose, L’humanité en devenir, ce numéro).

Selon moi, opposer ces deux visions créé une fausse opposition, qui ne nous rapproche pas de notre but, à savoir mieux comprendre comment se développe la conscience de classe. Lorsque les luttes de classe, lorsque les protestations sociales explosent, lorsque les contradictions sociales deviennent plus apparentes au prolétariat, l’activité « réactive » de la classe peut devenir une activité « créative », et vice-versa. La distinction entre activité créative et réactive n’est pas une question de tout ou rien, ce sont des points différents sur un continuum. Il suffit de nous tourner vers l’une des insurrections révolutionnaires majeures du 20ème siècle, la revendication de la paix et du pain, que Rose considérerait comme réactive (ou adaptative) mais qui a finalement conduit au renversement du régime tsariste en Russie.

Rose ne défend désormais plus le concept d’être générique … elle réalise à présent qu’il s’agit, en réalité, d’un concept idéaliste. La conception initiale de Rose a évolué à partir d’une vision statique et invariable de l’être générique, vers un être générique qui se manifeste seulement à travers l’être social, pour, en fin de compte, dans son dernier texte, « L’humanité en devenir » (voir ce numéro), se diriger, ostensiblement, vers la conception d’une humanité en devenir, historique et variable, en développement et en changement. Mais je pense qu’elle ne s’en tient pas à cette reconnaissance, et qu’elle continue, dans son texte, à se référer à « l’essence humaine », qui est pour moi un concept tout aussi idéaliste que celui d’être générique. Quoi qu’il en soi, s’il y a une différence entre les deux concepts, je ne la comprends pas. De plus, si l’humanité est en devenir, le concept d’essence, pour autant que je le comprenne, est constant (voir la discussion du concept d’ « essence » dans « A propos du matérialisme dialectique », 1977, from the Holy family or Critique of Critical criticism, Marx & Engels, Progress Publishers, Moscou, p. 17).

Pour moi, il est beaucoup plus important de décrire la « nature » du prolétariat, dérivée de sa condition sociale dans le mode de production capitaliste ; c’est ce que fait Lukacs, dont le travail est cité abondamment par Rose. En réalité, je n’ai pas trouvé le terme « essence » dans « Histoire et conscience de classe » de Lukacs ; il parle plutôt de la « nature » du prolétariat de manière récurrente. Je voudrais donc demander si nous avons, en fin de compte, besoin du terme « essence humaine ». Marx dit que l’homme est un être social … c’est à ce concept que j’adhère ; ce concept est d’une grande puissance pour approfondir la question de la conscience.

Rose est claire et convaincante dans sa description de la nécessité de « rupture » et de « lutte ouverte » qui permet au prolétariat de rompre l’isolement que la société capitaliste lui impose. Je suis tout à fait d’accord avec elle sur ce point. Mais je ne comprends pas comment ce processus dynamique est lié aux « besoins abstraits » ou à « l’essence humaine ». Je ne pense pas qu’on puisse extraite une « essence » du prolétariat, et le fait d’insister sur l’ « essence humaine » a pour effet de se demander si PI ne devrait pas s’engager dans une discussion plus large sur le matérialisme versus idéalisme.

Nécessité et possibilité

L’idée de « nécessité » (historique et pratique » et de « possibilité » n’est pas nouvelle et est exprimée ci-dessous par Maximilien Rubel : .

« La révolution prolétarienne n’aura donc rien d’une aventure politique ; ce sera une entreprise universelle, menée de concert par l’immense majorité des membres de la société ayant pris conscience de la nécessité et de la possibilité d’une régénération totale de l’humanité. L’histoire étant devenue mondiale, la menace d’asservissement par le capital et son marché s’étend à toute la terre ; par contrecoup doivent apparaître une conscience et une volonté de masse toutes tendues vers un changement profond et universel des relations humaines et des institutions sociales. Dès lors que le danger d’une barbarie aux dimensions planétaires menace la survie des hommes, les rêves et les utopies communistes et anarchistes représentent la source spirituelle des projets rationnels et des réformes pratiques susceptibles de rendre à l’espèce humaine le goût de la vie selon les normes d’une raison et d’une imagination également tournées vers le renouveau du destin humain » (Maximilien Rubel, dans « Marx, théoricien de l’anarchisme », In : « Marx, Critique du marxisme »,

Dans notre effort pour nous dégager des vues du marxisme orthodoxe qui réduisent le prolétariat à une simple catégorie économique qui ne réagit qu’à ses problèmes immédiats de reproduction, de nous distancier d’un déterminisme économique plat, nous avons, à mon avis, été trop loin dans la direction opposée, et cela ne nous a pas rapproché de la question de départ : qu’est-ce qui rend le prolétariat révolutionnaire, contrairement aux autres catégories ?

Cette discussion est devenue pour moi assez obscure : d’un côté, le but de notre débat est de chercher à expliquer ce qui provoque la lutte ouverte du prolétariat, sa recherche de solutions socio-économiques aux problèmes mondiaux cruciaux, mais, d’un autre côté, elle se focalise sur l’essence humaine pour ces solutions d’une nécessité impérieuse.

Je suis d’accord avec Marlowe lorsqu’il dit dans son texte « Etre générique et conscience de classe » : « Je ne peux croire que des changements révolutionnaires en dehors des circonstances qui plongent la société dans une crise, une crise socio-politique profonde, qui doit sûrement avoir une dimension économique. La société ne (…) pourra changer que si la situation présente est bloquée, que si la classe dominante ne peut plus la faire fonctionner, que si la situation menace de faire tomber la société dans un désarroi sans retour ET qu’il existe une force sociale capable de proposer une issue, en d’autres termes, lorsque le prolétariat affirme sa propre force autonome, dont, précédemment, il n’était pas conscient ».

Pour moi, Marlowe a l’intuition, tout comme ER (voir ma citation précédente de son texte « Nécessité et Possibilité de la révolution ») d’une nécessité pratique qui mûrit historiquement aux quatre coins de la planète et qui peut ouvrir la porte à une « possibilité ». C’est-à-dire « à une force dans la société qui est perçue comme offrant un nouveau chemin… ». Nous savons qu’il n’y a aucune garantie mais, pour moi, c’est dans cette direction d’une meilleure compréhension de la façon dont la nécessité pratique se développe et de la façon dont elle est perçue par notre classe ; c’est dans ce processus de maturation historique que nous devons diriger nos efforts théoriques et les inscrire dans un approfondissement plus important de cette question de la conscience. Notre démarche ne doit pas être déterministe, mais une démarche de clarification ; c’est ainsi que nous pourrons favoriser l’émergence de la conscience du prolétariat de l’obsolescence du système capitaliste aujourd’hui.

Carol


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