L’HUMANITÉ EN DEVENIR


Cette nouvelle contribution s’inscrit dans notre débat sur « l’être générique » dont les textes contradictoires figurent dans ces trois derniers numéros de « Perspective Internationaliste ». Il n’est pas inutile de rappeler l’enjeu de ce débat qui n’est certainement pas une discussion philosophique mais bien une tentative d’approfondir notre compréhension des conditions d’émergence de la conscience politique du prolétariat. En d’autres termes, comment cette conscience peut-elle émerger d’une société dominée par les rapports capitalistes décadents et de l’aliénation croissante qui en découle ? Nous avons déjà amenés un certain nombre de réponses à cette question en développant une vision de la conscience de classe qui articule l’impact des conditions matérielles – l’approfondissement de la crise économique, la dégradation des conditions d’existence du prolétariat – et les facteurs subjectifs. Nous pensons que le seul déterminant économique ne suffit pas à faire émerger une conscience politique. Notre vision se situe donc au croisement entre éléments objectifs et subjectifs. Reprendre la question de ce qui pousse le prolétariat à se dégager de son aliénation est donc une question cruciale au regard de notre capacité à comprendre la dynamique de notre classe. L’importance de la question n’a d’ailleurs pas échappé à un camarade extérieur à notre groupe mais dont nous publions le texte dans ce même numéro.

Un retour sur le débat sur « l’être générique » : La réponse de Mac Intosh à mon dernier texte, parue dans le numéro précédent de P.I. et renvoyant à la critique de Feuerbach par Marx m’a beaucoup éclairée sur les enjeux du débat à savoir le rejet d’une vision statique, idéalisée, d’un être humain « accompli » vers lequel nous retournerions avec nostalgie.

Je partage évidemment les critiques de Marx, sa défense d’une conception matérialiste de l’histoire et son rejet de la vision idéaliste. En ce sens, je me rends compte qu’utiliser le terme « d’être générique » était inapproprié, parce qu’il renvoie à des conceptions trop précises, à un débat historique. Recherchant toujours un terme le plus neutre possible, j’abandonnerai donc ce terme « d’être générique » pour lui préférer « fait humain », « essence humaine » ou « humanité »…

Ce débat entre visions matérialiste et idéaliste est encore si présent qu’à certains moment, il m’a semblé que Mac Intosh répondait à un(e) autre que moi, me prêtant des arguments qui n’étaient pas les miens. Il est clair également que ma propre conception s’est exprimée de façon malhabile, qu’elle a évolué, s’est précisée, ce qui rend la polémique difficile.

Mais un élément qui me paraît clair est que je ne défends pas l’idée d’un retour vers un être générique accompli, ayant existé – par exemple dans le communisme primitif - et qu’il s’agirait de retrouver. Il me semble avoir distingué deux niveaux différents : d’une part, celui de la notion abstraite de besoins et de caractéristiques humaines et d’autre part, celui de la forme concrète sous laquelle ces besoins et tendances trouveront à s’exprimer, en fonction du contexte matériel donné. Pour moi, la satisfaction des besoins constitue un des moteurs de l’activité des hommes. Cette recherche s’inscrit dans le devenir de l’humanité et trouvera sa concrétisation la plus entière dans une société communiste dont l’essence est précisément de satisfaire ces besoins. Evoquer ces deux niveaux, à la fois distincts mais ne pouvant exister l’un sans l’autre implique bien, pour moi, que l’activité des hommes se place et évolue en interaction avec le contexte matériel qui est le leur mais implique aussi qu’ils ont une volonté d’influer sur leur environnement et pas uniquement d’y réagir mais je reviendrai sur ces notions plus avant dans le texte.

Une autre critique faite par Mac Intosh est le fait que défendre cette conception de l’existence du « fait humain », de « besoins humains » serait a-historique. S’exprimant sur la différence entre formes et contenus de la vie humaine Lukacs, dans « Histoire et conscience de classe » écrit ceci : « Au contraire, l’histoire est bien plutôt l’histoire de ces formes, de leur transformation en tant que formes de la réunion des hommes en société, formes qui, à partir des relations économiques objectives, dominent toutes les relations des hommes entre eux (et par la suite aussi les relations des hommes avec eux-mêmes, avec la nature, etc.) » (p. 69). Pour moi, les êtres humains, dans la continuelle recherche de la satisfaction de leurs besoins humains, s’inscrivent donc bien dans un processus historique où, tour à tour, ils sont transformés et transforment leur environnement.

Les conditions d’existence du prolétariat OU L’IMMEDIATETE DE L’ETRE SOCIAL :

Chaque société, au cours de l’histoire, a créé et développé les conditions matérielles pour son fonctionnement et, parallèlement, les modes de relations et de subjectivation qui y correspondent.

Mais le MPC a ceci de caractéristique qu’il a érigé la valeur en loi souveraine, autonome, gouvernant l’ensemble du processus économique, social et subjectif et qui a aliéné les individus d’une manière particulière : en les objectivant comme n’importe quelle autre marchandise représentant une valeur plus ou moins importante.  

Le rapport marchand structure toutes les formes d’objectivité et toutes les formes correspondantes de subjectivité, nous dit Lukacs toujours dans « Histoire et conscience de classe ». Surgit alors un monde de choses achevées et de relations entre des choses. C’est à ce monde de choses figées qu’on peut opposer l’humanité de l’homme qui est, elle, toujours en devenir.

Au sein de ce système existe une contradiction fondamentale : l’existence du prolétariat, à la fois classe nécessaire à son maintient et à son fonctionnement et, à la fois, synonyme de sa destruction et de son dépassement. Mais de cette contradiction fondamentale en découlent trois autres :

D’une certaine manière, ces oppositions résument le lien dialectique qui unit l’aliénation et l’émergence de la conscience de classe.

a. L’opposition Sujet/objet :

Pour Lukacs, l’homme est incorporé comme partie mécanisée dans le processus de production qui a une autonomie par rapport à lui. « Le prolétariat en tant que produit du capitalisme, est nécessairement soumis aux formes d’existence de son producteur. Ces formes d’existence ce sont l’inhumanité, la réification » (p. 97). «C’est qu’en s’objectivant et en devenant marchandise, une fonction de l’homme manifeste avec une vigueur extrême le caractère déshumanisé et déshumanisant de la relation marchande » (p. 120).

Le développement du MPC implique donc un processus de désubjectivation de l’être humain en général et du prolétaire en particulier, plaçant ce dernier dans une tension où Sujet et objet s’opposent dans une relation dialectique : « Parce que l’abstraction de toute humanité, même de l’apparence d’humanité, est pratiquement achevée dans le prolétariat pleinement formé, parce que, dans les conditions de vie du prolétariat sont résumées dans leur paroxysme le plus inhumain toutes les conditions de vie de la société actuelle, parce qu’en lui, l’homme s’est perdu lui-même mais, en même temps, a non seulement acquis la conscience théorique de cette perte mais a été contraint immédiatement, par la misère qui ne peut plus être rejetée ni embellie, qui est devenue absolument impérieuse – expression pratique de la nécessité – à la révolte contre cette humanité » (p. 41) « Le prolétariat est à la fois Sujet et objet du devenir historique et social » (p. 39).

b. L’opposition activité/passivité :

Ainsi réifié, l’homme est placé dans une position de soumission totale face à la machine, face à l’appareil productif. Il ne le dirige plus, il est dirigé par lui comme partie incorporée à ce processus productif. « L’homme est placé dans une attitude contemplative, indépendante de la conscience et qui transforme les catégories fondamentales de l’attitude immédiate des hommes vis-à-vis des hommes » (p. 117). « La personnalité devient le spectateur impuissant de tout ce qui arrive à sa propre existence, parcelle isolée et intégrée à un système étranger » (p. 118).

Le cœur de l’opposition ouverte entre les classes se situe là : si nous insistons tant sur l’importance de l’émergence d’une grève ou de toute action de révolte de la part du prolétariat, c’est parce que cela représente une rupture d’avec cette position d’isolement, d’avec, comme le dit Lukacs, cette attitude contemplative dans laquelle le prolétaire réifié se trouve enfermé. Dans l’action de classe, le prolétaire quitte temporairement son statut d’objet, cesse de subir et d’être soumis, modifie aussi sa relation aux autres hommes dans une dynamique redevenue collective. L’auto-organisation est la manifestation de la reprise en mains par les prolétaires en lutte de leur propre destin et c’est à ce titre-là, encore plus que pour la réussite du mouvement, qu’elle est à souligner.

Mais la véritable contradiction est que, pour devenir réellement Sujet de son propre devenir, le prolétariat doit se nier comme classe et comme individu défini par le rapport social capitaliste. Il doit se nier pour exister.  « Le rétablissement du Sujet unifié, le salut de l’homme sur le plan de la pensée passe par la dislocation et le morcellement. Ce n’est que comme ça que peut se rétablir une juste relation à la totalité » (p. 178-79) « L’éveil de l’homme enseveli se concentre dans la question de la méthode dialectique » (p. 179) nous dit toujours Lukacs…

c. L’opposition création/réaction :

Vient alors une question fondamentale : qu’est-ce qui met les hommes en mouvement et qu’est-ce qui fait que ce mouvement peut être créateur et pas uniquement défensif ou adaptatif? Cette question renvoie à deux visions de l’histoire : soit nous pensons que l’activité de l’homme résulte d’une continuelle adaptation par rapport à son milieu ambiant et nous avons une vision d’un être humain uniquement « réactif », soit nous pensons que l’être humain est aussi sans cesse en contact avec son essence humaine, son monde pulsionnel et ses besoins psychiques et se trouve donc en perpétuelle quête de réalisation de son existence humaine et nous avons la vision d’un être humain « créatif ».

Bien sûr, derrière ces deux visions de l’homme réapparaît le débat entre déterminisme et subjectivisme (qui a déjà fait l’objet de développements importants - cfr. texte de FD paru dans le numéro 28 de P.I., mai 95 : « Y a-t-il une perspective révolutionnaire ? ») et surtout, la conception originale que défend P.I. par rapport à la conscience de classe qui est de la situer précisément à l’articulation des éléments matériels et subjectifs. Inutile de nous rappeler que la crise économique est un élément fondamental dans la prise de conscience de l’impasse dans laquelle le MPC a engagé l’humanité et dans le lien qui peut être fait entre la dégradation des conditions d’existence et le fonctionnement du système. Néanmoins, la crise ne provoque pas nécessairement le développement de l’action de classe solidaire du prolétariat et nous devons approfondir l’articulation entre le constat du fonctionnement capitaliste et le projet révolutionnaire.

Les conditions d’émergence de la conscience de classe et du projet révolutionnaire OU L’HUMANITE EN DEVENIR:

Depuis l’aube de l’humanité, l’homme a toujours été en mouvement, a toujours cherché à satisfaire ses besoins et ses pulsions humains. Il est donc en constante interaction avec son environnement : pour s’y adapter et pour le modifier mais aussi pour le créer. Et cette dernière action mobilise des tendances humaines fondamentales : la capacité de réflexibilité (c’est le retour critique de l’homme sur lui-même), la capacité d’anticipation et de projection dans le temps, la capacité de représentation (imaginer et construire un projet qui trouverait une réalisation dans un futur) et la capacité à créer des liens de solidarité avec d’autres humains. Cette composante humaine solidaire est le point central par rapport au projet révolutionnaire : elle constitue le pendant, dans le processus dialectique, de la nécessité, pour le prolétariat, de se nier.

Affirmation solidaire du prolétariat dans son action de classe/négation de la classe/ dépassement dans la création de nouveaux rapports sociaux et d’une nouvelle société. Ces points sont fondamentaux dans l’émergence de la conscience révolutionnaire et se placent dans le mouvement menant de la simple prise de conscience du fonctionnement des choses à la capacité de dislocation du prolétariat qui se nie comme catégorie du capital pour se projeter dans la construction d’une société nouvelle. C’est là aussi que viennent s’articuler les éléments objectifs et subjectifs : si l’existence même du prolétariat et son action de classe sont le produit du processus économique, sa nécessaire négation comme classe est le fruit de sa conscience politique, de sa subjectivité de classe.

Mais Lukacs met ici en tension « être social » et « essence humaine ». Pour lui, l’être social exprime l’immédiateté de la situation du prolétaire. A cette immédiateté, j’oppose le fait humain qui s’inscrit dans une dimension historique, est en devenir. Mais, nous dit toujours Lukacs, « La transformation de l’ouvrier en marchandise l’annihile, (…) atrophie et déforme son âme mais ne transforme pas en marchandise son essence psychique et humaine ». Je ne vais pas revenir sur les citations de Marx décrivant le processus d’objectivation de l’homme rendant celui-ci « étranger à lui-même et aux autres hommes », ni Lukacs parlant de « dédoublement de la personnalité » du prolétaire ou de « la scission qui apparaît entre objectivité et subjectivité dans l’homme objectivé comme marchandise »…

Pour moi, il est clair qu’il n’existe pas de possibilité de développement d’un projet révolutionnaire sans cette capacité de réflexibilité de l’homme constatant l’écart entre son être social et son essence humaine, l’écart existant entre objet dans le processus du MPC et Sujet de l’histoire individuelle et collective. Comme l’ombre permet de délimiter les contours de la lumière, je pense que c’est l’objectivation de l’homme qui lui permet de sentir qu’il n’est plus homme dans le capitalisme.

De même, c’est dans la déshumanisation croissante de la société capitaliste qu’apparaît le besoin pour l’homme de trouver à exprimer son humanité. Ces deux moments sont réunis dans un lien dialectique et la résolution de cette tension ne peut advenir que dans la société communiste. C’est donc bien d’un mouvement de dépassement, d’un processus dont il s’agit ici et non d’une opposition binaire et figée entre humanité et déshumanité.

C’est là, pour moi, le moteur fondamental de l’activité humaine. En ce sens, lorsque des camarades – et on trouve de pareilles déclarations chez Marx également - affirment que le prolétariat EST révolutionnaire et que c’est cette détermination qui le contraindra, entre autre sous la poussée de la dégradation de ses conditions d’existence, à réaliser la tâche historique qui est la sienne, je trouve que c’est un peu court et que ça revient à développer une vision déterministe de l’histoire.

Perspective…

C’est dans le prolétariat qu’est niée de la façon la plus criante l’essence et les besoins humains de l’homme. Et c’est sa place particulière comme objet du capital qui lui permet de prendre conscience de cette contradiction. Les formes sociales dépouillent l’homme de son essence d’homme nous dit Lukacs « Ils élèvent autour d’eux, dans cette réalité créée par eux-mêmes, produite par eux-mêmes, une sorte de « seconde nature » dont le déroulement s’oppose à eux » (p. 163)

Ce qui pousse alors le prolétariat à imaginer, non pas simplement de prendre la place de la bourgeoisie, mais une société dont l’objectif serait la réalisation des besoins humains est, pour moi, la capacité qu’ont les hommes de sentir leur essence humaine au-delà de leur être social immédiat, au-delà des catégories dans lesquelles le MPC les a placés. C’est cette poussée du « fait humain » qui permet à l’homme de mesurer l’écart entre sa subjectivité (modelée par le capitalisme) et ses besoins qui le pousse à rechercher autre chose. C’est en cela que l’essence humaine de l’homme est présente au fond de lui mais que sa réalisation est toujours en devenir, en quête d’expression dans une forme sociale lui laissant davantage de place.

Rose

Juillet 2006


Home Archives Textes Discussions PI's site anglais Liens