Participation à la discussion sur l'être générique
- Contribution de Maxime


Depuis deux ans, les camarades de PI développent à l'intérieur de leur groupe un débat sur l'" humanité " de l'homme1. " Nature " contre " essence" ou " être générique " en opposition à l'" être social " d'Homo sapiens, l'échange touffu d'arguments théoriques auquel cette discussion donne lieu pourrait porter au sourire les esprits sarcastiques (il y en a parmi nous), trop vite enclins à n'y voir que glose byzantine sur le sexe des anges ; un passe-temps d'intellectuels révolutionnaires dans l'attente de la prochaine vague d'assaut du prolétariat contre la forteresse capitaliste. Ces bonnes âmes moqueuses devraient pourtant prendre en considération les objectifs de ce débat. Ils sont en effet clairement déclarés par ses protagonistes (principalement Rose, Sander et Mac Intosh) et sortent de l'académisme.

Le but du débat, écrit Rose dans sa contribution inaugurale de PI n° 43 (automne 2004), " est de tenter de relancer le débat sur la conscience de classe. Revenir, comme l'a fait Marx, sur le terme d'"être générique" permet de rappeler que le mouvement du prolétariat, dans son questionnement sur les perspectives et l'édification d'une nouvelle société, est le résultat de l'action consciente de notre classe et donc le fruit d'une réflexion politique et d'une action volontaire. Cette vision se démarque ainsi de celles voyant la perspective révolutionnaire comme une conséquence automatique et incontournable de la seule pression croissante exercée par la crise économique. L'action politique de la classe révolutionnaire est le fruit d'un questionnement où s'entrecroisent dégradation des conditions d'existence et réflexion politique et s'enracine dans les besoins humains niés par le fonctionnement actuel. C'est bien en tentant de satisfaire ses besoins fondamentaux que la classe peut prendre conscience de l'absence d'espoir de satisfaction dans la société capitaliste, de sa position de classe exploitée et de son aliénation à ce système et ainsi s'en dégager. Le processus de prise de conscience s'effectue dans la mise sous ten sion de l'opposition entre être social et être générique et ce sont ces différentes notions qui seront développées. "

Dans leurs premiers " rebonds " sur le texte de Rose (PI n° 43), Mac Intosh et Sander marquent un total accord quant au fond avec l'initiative de leur camarade de Bruxelles et en précisent même la direction : " L'article de Rose, présente ainsi Mac Intosh, est particulièrement bienvenu, parce qu'il situe notre discussion au cœur même d'une des questions qui devrait préoccuper les révolutionnaires aujourd'hui : celle du développement de la conscience. De plus, il n'y a aucune trace dans l'article de Rose du réductionnisme économique qui a fortement hanté la gauche communiste, et selon lequel une crise économique catastrophique va provoquer la conscience de classe nécessaire pour le surgissement révolutionnaire, à condition qu'elle se produise dans un moment historique où la classe ouvrière n'a pas été défaite et ne soit pas mobilisée par l'Etat capitaliste. "

Au sein de sa propre répartie, Sander est encore plus net : ": " Nous pensons que ni le parti ni la crise [du capitalisme] ne rendent la classe ouvrière révolutionnaire. Cela signifie-t-il que nous ne devons pas considérer la nature humaine ? Ou l'opposé est-il vrai ? Si la classe ouvrière ne fait pas automatiquement sa révolution parce que son revenu et que sa sécurité sociale s'effondrent et que le parti lui montre le chemin, d'où lui vient alors la motivation, l'idée pour la faire ? Ne devons-nous pas regarder au-delà des revendications économiques de la classe ouvrière pour trouver la réponse à cette question ? Et est-ce que cela ne nous mène pas à considérer d'autres aspects du noyau de la nature humaine dans la classe ouvrière qui sont opprimés par le capital et qui créent le désir de briser cette oppression. " En résumé, l'enjeu du débat est donc de raccrocher le " désir " de révolution aux besoins fondamentaux inscrits dans la nature humaine. Voici encore ce qu'écrit Sander dans son nouvel article de PI n° 45 : " Il me semble que l'essence humaine est par définition instable. […] Ce qui est unique à propos des humains, c'est le changement permanent. Ce qui caractérise notre être générique, c'est qu'il est toujours en devenir. Certains peuvent penser que c'est notre tare, mais nous ne pouvons vivre dans le moment. " La nature pousse donc l'homme au progrès. " Ce progrès, continue Sander, est à présent bloqué par le capitalisme, de sorte que le conflit de notre époque n'est pas simplement entre forces productives et relations de production mais aussi entre le capitalisme comme environnement fabriqué par l'homme, propulsé par une dynamique interne pour s'autonomiser des besoins humains, et notre nature humaine dont la caractéristique essentielle – " être en devenir " – requiert à présent la destruction de cette construction sociale obsolète. "

Voilà qui montre assez, je pense, l'intérêt de cette discussion. Je profite du reste de l'occasion pour noter dans la marge que les articles de PI, bien qu'ils ne soient pas spécifiquement rédigés pour le réseau, le concernent en réalité de façon générale. Beaucoup, c'est clair, entrent en résonance directe avec les discussions qui se mènent au sein de notre collectif. Qu'il ne faille donc pas prendre en compte seulement les contributions conçues pour le réseau mais encore les textes (au moins plusieurs d'entre eux) publiés dans les revues qu'éditent les groupes inscrits au collectif international, c'est bien ce qu'indique l'exemple de PI (et ça vaut aussi pour Echanges et Mouvement de même que pour les textes que RGF, Jacques Wajnszstejn ou Loren Goldner, d'autres encore que j'oublie, passent sur leur site Internet). La résonance dont je parle est particulièrement manifeste en ce qui concerne la " nature humaine ", dont le sujet, il y a deux ans, souvenons-nous-en, n'a pas mal occupé nos réflexions. Dans une large mesure, on peut même dire que ce moment de la vie du réseau a réactivité chez les camarades de PI une problématique qui, sans aucun doute, existait déjà en leur sein.

Je m'invite donc dans la controverse de PI avec l'assurance d'y être bien accueilli. D'emblée, j'avertis qu'il ne sera pas question d'entrer dans toutes les ramifications de la discussion, en vérité considérables. Le faire excéderait de toute façon mes capacités et je pense être plus " rentable " en me limitant à deux points que j'estime nodaux, donc les plus importants à mes yeux, pour la construction du débat.

1. Etre générique et être biologique

Existe-t-il, " en dessous de l'être social ", comme dit Mac Intosh, un " être générique " humain – ou " nature " ou " essence " – inaltérable de sorte que les diverses formes historiques de la socialisation humaine seraient, au travers de la diversité même, sa réalisation ou matérialisation ? Ces formes changeantes manifesteraient toujours le même principe générique. Mac conteste ce parti pris théorique – où Rose s'engage –, avançant de plus qu'il serait étranger à la pensée, sinon du jeune Marx (les Ecrits de 1844), du moins du Marx de la maturité. Sander, pour sa part, et bien que sa position verse beaucoup, de toute évidence, du côté de Mac, fait des concessions, comment dire : " centristes " ? au parti de Rose.

Avouons qu'il n'est pas si aisé de trancher le litige. Pour s'en sortir, je crois qu'il faut faire au plus simple. Tous les débatteurs, sous ce rapport, devraient facilement s'entendre sur un point : l'existence d'un être biologique de l'Homme. Celui-ci, sans conteste, est inaltérable, immuable. Invariant, du moins tant que le génome humain ne subit pas une modification, ainsi que l'aurait écrit en son siècle monsieur de La Palice. Et si cela intervient, ce n'est bien sûr plus au même être biologique que l'on a affaire. Nous connaissons, depuis Darwin et Mendel, le mécanisme naturel fondamental de cette modification de la composition génétique qui aboutit à une spéciation. Concernant toutes les espèces vivantes y compris l'Homme, il répond à des conditions exceptionnelles : mutation des gènes au niveau d'un individu au sein d'une population à l'intérieur d'une espèce et diffusion progressive des nouvelles caractéristiques génétiques si – et seulement si – le sujet porteur des modifications et sa descendance acquièrent de leur fait un potentiel adaptatif supérieur dans l'environnement naturel de ladite population. Chez les hommes, le développement de leur socialité et de la capacité à adapter la nature extérieure au meilleur intérêt des besoins qu'ils se reconnaissent a en quelque sorte " disqualifié " le processus darwinien, au moins depuis l'émergence de Cro-Magnon. la seule variante homininée représentée aujourd'hui aux quatre horizons de la Terre. Comme le rappelle Sander dans ses contributions – mais c'est bien connu –, notre noyau biologique n'a pas changé (ou très peu s'en faut) depuis le paléolithique supérieur, soit cent mille ans. Ce n'est pas que les mutations génétiques ont cessé chez nous, mais celles-ci n'ont plus d'effet (elles ne se diffusent pas). Nous sommes cependant, en 2006, à la veille d'une " révolution " cruciale, celle de la capacité que pourraient acquérir nos congénères de se substituer au mécanisme naturel et de modifier directement le patrimoine génétique humain. Toutefois, répétons que si ce pouvoir se réalise, l'être biologique qui en résultera ne sera plus le nôtre. Statuons donc : le noyau biologique de l'Homme est, au sein de sa " nature ", ce qui ne varie pas. Alors, si l'être générique ne s'identifie pas à l'être biologique, quoiqu'il en dépende malgré tout (même Marx l'affirme), qu'est-ce que ce peut bien être ? Réponse au ras des pâquerettes : c'est ce qui différencie le genre humain des autres genres animaux. La différence est déjà apparente (morphologie, anatomie…) aux yeux et encore à l'examen médical interne (métabolisme, biochimie des fonctions végétatives et, bien entendu, génétisme), et c'est d'après tout ça que les naturalistes ont défini le taxon humain. Mais la vraie différence réside dans les aptitudes à la conscience consciente des hommes et tout ce qui en découle au niveau de leur pouvoir de transformer la nature autour d'eux et d'élaborer des socialités complexes. Cette faculté humaine serait unique dans l'ensemble du règne animal.

Si j'emploie le mode conditionnel, c'est parce qu'il importe toutefois de nuancer. L'accumulation des connaissances scientifiques oblige en effet aujourd'hui à relativiser ce privilège de notre genre. De nombreuses espèces animales parmi les mammifères et les oiseaux, voire les reptiles, développent des socialités assez élaborées. Signe manifeste de cette élaboration, la coopération entre sujets, pour la chasse, par exemple, ou la défense des populations contre des prédateurs. On observe bien cela chez les loups, les rats, les dinosaures Velocis raptor chers au cinéaste Spielberg et, Sander le rappelle encore, les chimpanzés. Les castors, eux aussi, s'associent pour agir sur leur cadre naturel. La coopération suppose sans conteste un état de conscience qui se manifeste au travers d'un système de communication (sémiotique) entre sujets. L'Homme, c'est certain, est le seul animal à pratiquer le langage parlé mais le langage, les dispositions cognitives le permettant, ne lui sont pas propres. Tout le monde est informé des expérimentations menées en laboratoire avec les chimpanzés et qui, avec succès, mettent en lumière la présence de l'aptitude au langage chez nos proches cousins primates : ils ne peuvent pas parler parce que l'anatomie de leur gorge ne l'autorise pas ; sinon, tout ce qui est nécessaire au langage, et même un langage bien articulé, existe dans leur cerveau. Autre exemple fameux, les dauphins, animaux très sociaux qui sont en mesure d'enseigner par un système de sifflements sophistiqué les règles d'un jeu à programme d'actions savamment compliqué par les hommes à des copains de bassin d'acclimatation tenus dans l'ignorance jusqu'au début de l'expérience, et cela sans aucune intervention humaine. Cet enseignement est ce que nous sommes convenus d'appeler l'apprentissage et l'Homme est loin d'être l'unique animal à le pratiquer : de la fenêtre de mon appartement, j'observe souvent le manège de gesticulations et de mimiques relativement complexe déployé par les parents pigeons afin d'apprendre à leurs oisillons l'art du vol. C'est dire, avec un si banal exemple, que le constat s'offre à la portée de tout observateur " scientifique " amateur sans chercher bien loin.

Les arguments abondent. Ainsi, des formes poussées d'intelligence doivent nécessairement exister dans les circonvolutions cérébrales des corbeaux car ces oiseaux se montrent capables de résoudre des problèmes vicieux de dénouement de cordelettes proposés par les hommes et en déjouant tous leurs pièges. La fabrication d'outils a longtemps été tenue comme une frontière certaine (Homo faber) jusqu'à ce que l'on identifie cette propriété de la conscience (ou de l'intelligence) bien en deçà de l'espèce humaine, pas seulement chez les hominidés fossiles (australopithécinés et homininés : Homo habilis, Homo ergaster, Homo georgicus…) ou les panidés (chimpanzés, bonobos, gorilles…). La faculté elle-même de modifier l'outil, d'en améliorer le rendement, en fonction d'emplois particuliers et d'après les résultats de l'expérimentation de l'instrument, voire de fabriquer un outil second à partir du premier, est manifeste pour les chimpanzés (en laboratoire, du moins, parce que, dans leur cadre naturel, ces animaux n'exploitent pas ou pas à fond ces possibilités ; mais ils le pourraient). On a aussi voulu considérer les activités culturelles comme le domaine privé de notre espèce. Mais l'exemple, assez récemment mis au jour, de certaines populations africaines d'éléphants rendant à dates fixes des hommages mortuaires à leurs congénères défunts bat ce préjugé en brèche : le sentiment métaphysique de la vie après la mort dans le milieu des proboscidiens, ça décoiffe, non ?

Cela ne peut être ignoré, beaucoup de biologistes actuels tendent à réduire sensiblement l'écart entre l'Homme et les autres animaux. Dit d'une autre façon, à ancrer plus profondément qu'il n'était toléré autrefois (même par Darwin, et pourtant…) l'Homme dans l'animalité. Certains esprits d'avant-garde (?) vont de nos jours jusqu'à proposer que l'on décerne le statut de " personne " aux chimpanzés et qu'on leur octroie donc des droits comme à l'Homme ! Blague à part, ce qui fonde la spécificité humaine est à présent moins défini par l'originalité absolue que par un degré de développement de la conscience, de la socialité, de la coopération, du langage, etc. Cela dit, ce degré supérieur de performance est tout à fait indéniable chez l'Homme. Les preuves, vraiment extraordinaires, en crèvent les yeux, Sander n'a aucun mal à le rappeler. Alors, cette performance, cette différence, c'est ce qu'on peut appeler l'être générique humain, sa " nature " propre. Personnellement, et au risque de construire un terme bancal, je préférerais dire : la différence générique de l'Homme. Son " plus " spécifique.

2. L'être générique est-il lui aussi immuable ?

Pour Rose, la réponse est affirmative. Certes, dit-elle, l'être générique humain ne peut s'appréhender qu'au travers du social ; il se manifeste à notre conscience par le canal de modes sociaux changeants qui sont en même temps des formes de transformation du cadre naturel extra humain par une interaction entre les deux aspects. Cependant, ces formes changeantes expriment fondamentalement un principe générique intangible. Y compris, et c'est là où ça se complique – que ça se dialectise, si l'on aime mieux –, lorsque les changements s'accomplissent au détriment de l'être générique. Ce qui est le cas depuis l'origine des sociétés de classes et la situation n'a fait qu'empirer jusqu'au mode de production capitaliste, qui exacerbe au dernier degré le conflit. Mais précisément, selon Rose, la lutte des classes, au cours des siècles, révèle l'existence sous-jacente de ce conflit primordial entre l'être générique et ses déformations sociales (l'aliénation) et celle de la tension permanente à résoudre la contradiction. Toutes les révoltes humaines contre l'ordre des classes dominantes, le désir de communisme qui irrigue l'intimité mentale des hommes dans la chaîne des générations depuis le néolithique, exprimeraient par suite le besoin fondamental de l'Homme de rétablir la vérité de son être générique. Et plus encore de réaliser totalement les potentialités que cet être renferme. C'est pourquoi, souligne Rose, la lutte des prolétaires, leur conscience de classe, ne peut pas seulement, et j'ose le dire sans trahir la pensée de la camarade : pas essentiellement, être dépendante d'une réaction aux attaques économiques du capitalisme. C'est clair : l'être générique, pour Rose, repose à la base de la conscience révolutionnaire des prolétaires.

Mac Intosh autant que Sander (et je m'ajoute en douce) sont d'accord pour dire avec elle que, en effet, l'avancée de la conscience révolutionnaire du prolétariat ne saurait se réduire à " la seule pression croissante exercée par la crise économique " (Rose), même si elle s'alimente de cela (je laisse de côté ici le problème du parti, sur lequel, me contenterai-je de dire, j'ai la même opinion que les trois camarades de PI). Mais quant à relier ladite conscience à l'être générique, nos deux amis d'outre-Atlantique se montrent plus que circonspects. Mac, si je le comprends bien, y est carrément opposé.

A l'image de ce dernier – mais aussi de Sander dans une autre mesure –, je ne pense pas du tout que l'être générique (auquel concept Mac substitue celui d'" être social ") soit immuable. Comme ces deux camarades, je pense que l'être générique (ou social, pour moi, ça se vaut) est au contraire ouvert, donc modifiable, à l'opposé de l'être biologique. Avec les différentes socialités que l'Homme a connues au travers de la mutation des modes de production, l'être a changé. " Bons " ou " mauvais ", les changements expriment uniment l'être social et il n'y a pas conflictualité au niveau de l'essence car cet être en développement contient des possibles inverses ou en tout cas différemment orientés. Tout cela en fonction, bien entendu, de la transformation de l'environnement des hommes, dont ceux-ci sont d'ailleurs, au fil des temps, de plus en plus responsables de façon directe en se substituant à la Nature.

Je suis donc clairement adversaire – et cela, on me le concédera, n'est plus de ma part un scoop – de l'idée de réalisation d'un être générique tout fait après laquelle les hommes courraient depuis l'émergence de leur espèce. Cela n'enlève rien à notre aspiration actuelle à une autre société, plus vivable, plus solidaire, plus apaisée, que le simple constat de la nocivité du capitalisme, et pour les hommes et pour le patrimoine naturel, suffit à nourrir sans nous ayons à répondre aux injonctions d'un programme de devenir caché au fond de l' inconscient ou du " mauvaisement " conscient humain. Ce " bon ", ce " meilleur ", est ce qui inspire notre action révolutionnaire. Ce n'est pas sûr que nous y parvenions même en possession d'importants moyens (nous pouvons aussi arriver malgré nous à quelque chose qui n'est pas le " bon " que nous envisagions, voire à un autre " mauvais ") mais chercher le mieux doit être notre volonté. Maintenant, parler à ce propos de réalisation de l'être générique initial, cela relève de ce que Mac Intosh appelle un discours d'anthropologie philosophique et que, pour ma part, j'ai nommé, dans un texte antérieur – et un contexte un peu différent bien que lié – un " grand récit " (en empruntant le vocable, les camarades de Robin Goodfellow [RGF] ne manqueront pas de le pointer à l'occasion, aux universitaires bourgeois " tarés " Lyotard et Deridda).

C'est aussi un discours qui trahit sa dépendance de la philosophie de l'histoire de Hegel, même avec le renversement de base marxien. Ça aussi, Mac le souligne dans son texte de PI n° 43. Toutefois, ce camarade semble vouloir démontrer que le Marx de la maturité (Le Capital) a " dépassé " le Marx jeune des Ecrits de 1844, ce dont je ne suis pas sûr, en tout cas pas totalement. Mais c'est une autre question dans laquelle je ne veux (ne peux) pas entrer ici. Sans vouloir non plus élargir la polémique, je dirais simplement que la vision de Rose sur la réalisation de l'être générique est proche de l'idée bordiguienne du communisme décrit comme " connaissance d'un plan pour l'espèce humaine ", est-ce que RGF me contredira ? Je pense que relater le parcours humain comme l'effectuation d'un plan ou programme dont les bases essentielles sont fixées au départ de l'espèce humaine est parfaitement antinomique avec la réalité de notre nature, qui est tout ce qu'on voudra à condition qu'on la décrive comme ouverte et en en régulière reconstruction. A cet endroit de mon exposé, une vision horrifique de l'avenir m'assaille : le tableau d'une humanité communiste attelée à dérouler des plans quinquennaux de réalisation de notre être générique…

Partisan de l'être générique en évolution, je voudrais malgré objecter à la vision de l'ouverture de Sander. Le camarade (voir la citation que j'ai faite en introduction de sa position), la décrit comme une tension permanente, quasi quotidienne, à la déconstruction-reconstruction de l'être social ; il la définit sous l'espèce d'un besoin irrépressible de changement. Cela me semble outré. L'ouverture de l'être social n'est pas forcément antagonique avec des périodes de stabilisation. Il est du moins important pour moi de ne pas voir l'ouverture, le changement, comme un diktat, une injonction " bougiste " sur le mode des publicités capitalistes nous provoquant sans cesse à sortir de la routine du quotidien et à lâcher le frein à l'expérimentation de types de vie " exotiques " ou inhabituels, tout ça avec, bien entendu, la finalité de nous faire acheter de nouvelles marchandises ainsi que l'équipement nécessaire à la tenue de comportements et de rôles artificiellement créés.

L'ouverture, le changement, l'être social l'autorise donc et, mieux que ça, il l'" encourage " – s'il est permis d'attribuer les virtualités agissantes d'une personne à une abstraction de la pensée –, voire le recommande, mais n'y oblige nullement. Il convient surtout de ne pas attacher par une loi d'airain l'ouverture de l'être social au " progrès " (progression systématique, au sens où l'entend l'idéologie progressiste). L' " avancée ", en réalité, peut consister parfois en une mise en recul délibérée du mouvement humain antérieur, en tout cas en un réajustement, en une réorientation volontaire, des projections dans l'avenir. Au sein du communisme, selon moi, on connaîtra cela. Alors, parler comme le fait Sander, c'est, je le redoute, revenir à une forme d'anthropologie philosophique (qu'en pense Mac Intosh ?). Au fond des choses, on retrouverait le mode de pensée de Rose en assignant à l'Homme un idéal de perfection à accomplir. Mais peut-être n'ai-je pas parfaitement compris Sander. Cette réserve faite, statuons de nouveau : s'il y a bien quelque chose de constant, de " transhistorique ", dans l'être générique de l'Homme, c'est, sans jouer sur les mots, la possibilité de sa transformation.

Je terminerai mon texte par un point annexe mais qui consolidera, je l'espère, les deux sujets précédents. Dans l'échange de contributions des camarades de PI, surtout entre Rose et Sander, affleure la question de fixer la part du biologique dans l'être générique (ou social) et donc de la détermination du second par le premier. Il est clair, pour moi en tout cas, qu'une détermination biologique joue et j'ai même dit que Marx l'attestait. A l'instar des animaux qui développent une socialité, le social existe d'abord chez l'Homme en tant qu'impulsion biologique. Les hommes ne découvrent ni n'inventent le social à l'expérience, après être nés ; ils ne décident pas de se grouper, ils viennent au monde avec cette détermination biologique. C'est bien pourquoi on peut par ler de nature sociale de l'Homme. Je l'ai déjà dit aussi mais le répète, les hommes ne sont pas les seuls animaux pourvus d'une nature sociale (pour simplifier l'exposé, j'écarte, les abeilles, les fourmis, etc., où le moindre trait du comportement social est codé dans les gènes) mais la nature sociale humaine est beaucoup plus marquée et complexe. A partir de là, je puis tomber d'accord avec Sander et Rose sur le fait que l'essentiel, pour nous, ce n'est pas la socialité en soi mais les formes que revêt celle-ci. On a vu que, chez l'Homme, ces formes sont changeantes, et je relie donc cela au caractère ouvert de la nature humaine. Eh bien, je crois que cette ouverture – mais non ses formes ni ses contenus – est biologiquement déterminée.

Par tout un côté évident, la question de l'être générique nous rabat sur la vénérable discussion opposant l'inné et l'acquis. Il est clair qu'une longue tradition des sciences humaines – au milieu de laquelle je ne crains pas de situer certains courants marxistes, y compris de la gauche communiste – a longtemps privilégié l'acquis (l'apprentissage) : l'acquis, c'était, disait-on, la marque indélébile de l'humanité. Aujourd'hui, la tendance scientifique est au rééquilibrage. Comme le souligne Sander, notre dépendance de l'inné est beaucoup plus importante qu'on ne l'estimait autrefois bien que l'acquis demeure prépondérant.

Parmi les camarades du réseau, et je fais spécialement ici référence à des discussions privées que j'ai eues avec Raoul Victor, la résistance à cette réévaluation demeure pourtant forte. Ce qui ne laisse pas d'étonner. Raoul, notamment, défend volontiers contre le darwinisme l'évolutionnisme de Lamarck, qui, on le sait, place l'acquis (déterminant, il faut cependant le dire avec force, quand il s'agit de parler de la transmission du savoir et des comportements culturels) au centre de sa théorie. Domi, de même, réfute l'idée que le langage serait, comme le démontre d'une façon très convaincante le linguiste Noam Chomsky, une structure innée de la pensée : le bébé d'Homme, dit le savant américain, n'apprend pas principalement à parler par imitation de ses parents (qui, de toute manière, ne peuvent pas enseigner le langage à leur progéniture par la grammaire et la syntaxe) ; il le fait pour l'essentiel tout seul, et c'est un exploit pour ainsi dire surhumain car le langage représente une colossale condensation de principes abstraits. Il y parvient parce que son cerveau est prééquipé (qu'on me pardonne cette métaphore machinique) pour l'apprentissage du langage. N'importe quel bébé de la planète peut d'ailleurs intégrer n'importe quelle langue humaine (preuve en passant que toutes les langues ont la même structure fondamentale, laquelle correspond à la structuration de l'appareil à penser du nouveau-né, qu'il soit venu au monde chez les Inuit ou à Manhattan), ou n'en intégrer aucune si le petit d'Homme n'est pas sollicité à le faire (ce qui rétablit pleinement l'importance de l'environnement social et de l'apprentissage pour l'enfant). Tout le monde connaît à cet égard l'incroyable histoire de Gaspar Hauser (le " pauvre Gaspar " de Verlaine), au XIXe siècle, ou l'étude plus moderne sur l'enfant-loup de Lucien Malson.

Pour revenir au centre de mon propos, on peut donner du caractère important de l'inné (donc du biologique) la preuve décisive que Sander fournit lui-même (ou bien Mac, j'ai la flemme de retourner aux textes à l'heure de conclure le mien), à savoir que, malgré les formidables performances de notre nature humaine, la complexification de notre socialité, la geste épique de nos civilisations successives et notre pouvoir ébouriffant d'" humaniser la nature " (Marx) ; en dépit du piédestal monumental sur lequel nous juchons notre ego collectif, nonobstant notre conscience consciente hypertrophiée, notre imaginaire poétique et amoureux luxuriant…, le but primordial de notre existence demeure à la fin de tout la réplication et la diffusion de nos gènes individuels.

En dernière analyse, l'être social ouvert est une stratégie, une " ruse ", du biologique pour nous faire accomplir ses " desseins ". Ce qui, soit dit en passant, ne signifie en aucune façon que l'ingénierie biologique se démontre sans failles. En réalité, elle " bricole " pas mal (selon la plaisante expression du prix Nobel de médecine François Jacob) et n'évite pas les fantaisies (ainsi que l'a souligné le théoricien darwiniste moderne de l'évolution Stephen Jay Gould)2 ? De cela, proposons l'exemple de l'homosexualité, non pas pris au hasard mais parce que la discussion du cas illustre assez bien la querelle de l'inné et de l'acquis. Pour beaucoup de marxistes, l'homosexualité est totalement un phénomène de l'acquis, relevant d'un apprentissage psychosocial raté ou perturbé au niveau familial sinon de l'effet moral de la décadence d'une civilisation, celle de l'empire romain de Commode par exemple ;. je suis au nombre de ceux qui pensent à l'inverse que, au moins en partie, c'est la Nature qui prédispose à cette déviance comportementale vis-à-vis de l'impératif biologique de la procréation (au reste nullement totale chez les homos). Cela se trouve si bien dans la nature que notre espèce n'a pas, là non plus, l'exclusivité de l'amour entre sujets du même sexe. A ce compte, il ne nous restera bientôt plus en propre, cher vieux Rabelais, que les yeux pour rire. Et encore…

Je poserai enfin, c'est le cas de le dire, le point final en livrant une interrogation très personnelle ( ?) : on parle donc de la prochaine possibilité de modifier notre génome (et donc de créer une nouvelle espèce) ; eh bien, je me demande si le déterminisme biologique en nous influant le permettra vraiment. Sa " volonté " en ce domaine, le biologique nous la fera sans doute prendre pour le résultat de l'application indépendante de nos codes et sentiments humanistes. Ce qui me conduit à cette ultime réflexion : notre déterminisme biologique produit, vous en ai-je convaincus ? une nature humaine ouverte, en devenir. Cela fait que nous jouissons d'une grande liberté, que notre avenir – celui de notre être générique – dépend de nos choix, de notre volonté. Cependant, tous les futurs imaginables ne sont pas réalisables pour nous. Seuls les futurs en accord avec les caractéristiques de notre patrimoine biologique le sont. D'une autre façon aussi, on pourrait dire que la réconciliation de l'homme avec sa nature, c'est la compréhension exacte de celle-ci, détachée de tout préjugé anthropocentriste : une nature libre à l'intérieur de déterminations.

Maxime

le 22 juin 2006


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