LA VIE EST BON MARCHE


La vie est bon marché ces jours-ci. Vous direz que ce n’est pas nouveau mais on dirait que, de minute en minute, elle devient de moins en moins chère. Pendant que ces lignes sont écrites, une voiture remplie d’explosifs explose près d’un marché animé, un enfant saute sur une mine, une mine s’abat sur des travailleurs, quelqu’un se suicide, un autre est torturé à mort… etc., etc.

La moindre valeur accordée à la vie n’est pas qu’une impression, c’est littéralement vrai et mesurable. La valeur moyenne globale du travail vivant est en chute. En compétition à l’échelle mondiale, la marchandise que constitue la force de travail a le désavantage d’être en surproduction massive. Près de deux milliards de gens sont sans emploi et beaucoup d’autres effectuent des tâches qui pourraient aisément être réalisées par des machines si le travail n’était pas si bon marché. Grâce aux nouvelles technologies, le capital a accès plus que jamais à du travail bon marché et peut utiliser les travailleurs des différents pays les uns contre les autres de manière à ce qu’ils soient tous perdants et que le travail devienne encore meilleur marché. Et la vie aussi.

La loi de la valeur domine le monde et les gens l’intériorisent. Les riches se définissent par combien ils possèdent et même les pauvres lient l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes à leur valeur sur le marché du travail. Pour la large frange de la population qui se trouve exclue de ce marché, il est difficile de rester fort, difficile de maintenir la conscience de leur valeur personnelle. Même s’ils ont (plus ou moins) des moyens pour survivre, ils ont besoin de croire, comme tout le monde, que leur existence a un sens. Et ceci est très difficile dans une société où tout sens découle de l’argent, de la valeur, du rôle qu’on joue dans le processus de son accumulation et de son expansion, afin de devenir une « bonne marchandise ».

Dans des endroits comme Gaza, les territoires occupés, l’Irak, plus de la moitié de la population est sans emploi. C’est le cas dans d’autres pays mais ils ont encore quelque chose d’autre en commun : ils sont des pays occupés, ce qui est le signe le plus clair qu’ils sont un point de conflits entre capitaux. Ces conflits sont essentiellement à propos de biens immobiliers, des possessions, du capital. Ils sont asymétriques : les uns jouissent d’un grand avantage technologique, les autres ont comme seul recours la vie au rabais.

Ce rabais permet aux capitaux, déguisés en mouvements politiques, de pénétrer les marchés du travail locaux et d’enrôler la jeunesse sans emploi pour devenir militants, soldats, ou porteurs de bombes. C’est un investissement qui ne coûte pas cher mais la clef du succès est la commercialisation : utiliser la religion locale pour construire un nouveau sens à la vie pour les désespérés, une fierté nouvelle pour ceux qui s’auto-répugnent. Les buts de ces entreprises sont clairs. Elles visent le contrôle des villes, des institutions pour en extraire du profit et les utiliser comme un levier pour acquérir plus de contrôle, plus de biens immobiliers, un état. C’est le profit qui mène la danse de tout cela, pas la religion. Ils sont à la recherche d’espace vital, de «lebensraum» comme disait Hitler .

Cette impulsion du capital à trouver de l’espace vital vient à l’avant plan lorsque ses contradictions le font aussi : lorsque la surproduction et la baisse générale du taux de profit perturbent le rythme de la reproduction et les capitaux cherchent de façon croissante des voies alternatives pour transformer la valeur en plus de valeur. Chacune d’elle utilise les moyens qui sont à sa disposition. Pour les capitaux les plus forts, pour les Etats-Unis, ces moyens impliquent le contrôle global des marchés où les règles du jeu sont tournées à son avantage monopoliste, contrôlant le mouvement de l’argent de sorte que la grosse partie de l’épargne mondiale s’y écoule.

Ceci nécessite l’utilisation de sa supériorité technologique et militaire, la démonstration de sa capacité à renforcer sa domination. C’est pourquoi les Etats-Unis, il y a trois ans, avec l’appui des deux partis qui les gouvernent en alternance, ont envahi l’Irak. L’occasion – le climat chauvin alimenté par les attentats du 11 septembre, la faiblesse militaire et l’isolement de l’Irak, région stratégique cruciale – était trop belle pour la laisser s’échapper.

Pour les capitaux plus faibles, une manière alternative de transformer la valeur en plus de valeur peut être un investissement dans le nettoyage ethnique comme le Soudan le fait au Darfour et comme cela a eu lieu dans des tas d’autres pays ces dernières années. Ce n’est pas un investissement risqué pour le Soudan : aussi longtemps qu’il coopère avec les Etats-Unis contre ses ennemis, il peut aller de l’avant et vider le Darfour. C’est un peu plus risqué d’attaquer les Etats-Unis en Irak avec l’objectif de s’accrocher au pouvoir quand les Américains seront partis.

Mais les enjeux sont élevés, étant donné les profits potentiels sur le pétrole et la diminution du soutien à la guerre aux Etats-Unis qui semblerait montrer que cet objectif n’est pas entièrement irréalisable. Beaucoup de capitalistes locaux, possesseurs de pétrole et autres, donnent de l’argent sous la table à des camps opposés en Irak, de la même manière que de grandes entreprises donnent de l’argent aux deux partis aux Etats-Unis : on ne sait jamais qui va gagner. Ces entreprises obtiennent l’argent nécessaire à leur lutte et ils procurent aussi la chair à canon.

La clef de ceci est de se connecter aux sentiments des masses rejetées, considérées sans valeur par le processus de production mondiale, pour leur vendre une histoire dans laquelle ils acquièrent à nouveau une valeur. Ils ont de la valeur pour leurs employeurs, pas en produisant mais en détruisant. Donc, cette histoire doit être basée sur le fait de rendre l’objet de la destruction, l’ennemi sans valeur.

Pour organiser et soutenir la guerre, le capital a besoin de diaboliser l’ennemi, de le faire craindre, détester et mépriser. Au plus la crise du capitalisme s’intensifie, au plus ses politiques nourrissent des idéologies basées sur le rejet de l’autre. Chaque capital cherche seulement son propre espace vital. Mais, en faisant cela, les capitaux agissent en tant qu’agents pour le capital mondial pour lequel une augmentation de l’espace vital implique nécessairement une réduction globale de la surcapacité dans une orgie de destruction généralisée. C’est ainsi que sont mises en avant les idéologies empoisonnées qui servent ces intentions. Le rejet des immigrants, le rejet des arabes, le rejet des américains. Les tensions sont attisées entre les chiites et les sunnites, entre les musulmans et les chrétiens, etc. Des crises sont créées artificiellement pour entretenir les flammes. Les protestations contre les caricatures danoises de Mohammed, par exemple. Pendant six mois, elles ne provoquèrent aucune réaction puis, quelqu’un a poussé sur un bouton et elles se répandirent partout dans le monde.

Un autre bouton a fait exploser une bombe dans une mosquée chiite et chiites et sunnites s’en prirent les uns aux autres. A Washington, une bombe politique a explosé à propos de la vente d’une entreprise gérant des logistiques dans six ports des Etats-Unis à une compagnie arabe. Une transaction de routine qui n’aurait pas été remarquée si elle n’avait constitué une occasion de choix pour attiser le rejet de l’autre et marquer des points du point de vue politique du même coup. Sans surprise, un sondage du Washington Post indiquait, dans l’après-coup, une montée soudaine de la crainte et de la méfiance par rapport aux habitants de Moyen Orient. Mission accomplie.

Aucun de ces incidents n’était spontané. Il semble aussi probable que là où ils se produisent, ils laissent une large majorité de gens, soit indifférents soit effrayés et préoccupés à des degrés divers. Mais il n’y a pas de réassurance. Des événements survenant dans des lieux comme la Bosnie ont montré que même lorsque davantage de gens ne soutiennent pas la guerre et ses idéologies au départ, ils peuvent être emportés dans une dynamique de violence et contre violence mise en mouvement par des minorités déterminées armées et financées par le capital. Ceci ne peut être contré que par l’auto- organisation de la seule force sociale capable de résister au cours destructeur dans lequel le capitalisme entraîne la société : la classe ouvrière.

C’est pourquoi nous disons « OUI » à la combativité des travailleurs des transports publics à New York qui brisent la loi capitaliste pour lutter contre les attaques sur les pensions et les soins de santé de tous les travailleurs ; « OUI » à la colère des sans emplois, aux émeutiers en France et aux étudiants et travailleurs dans leur combat contre une nouvelle loi qui facilite le licenciement des travailleurs jeunes ; « OUI » aux milliers de revendications sociales en Chine.

Ce sont les flammes que nous voulons attiser dans l’incendie parce que ce sont de tels actes de résistance de classe, en dépit de leurs faiblesses, qu’une histoire différente peut émerger : une compréhension du monde qui ne soit pas basée sur la méfiance et le rejet de l’autre mais sur l’intérêt commun à toute l’humanité, sur la nécessité et la possibilité de remplacer ce système mondial fou et destructeur qui réduit la valeur de la vie des gens à néant par un système qui préserve véritablement la vie en éjectant le profit du siège du conducteur et en faisant de la satisfaction des besoins humains le but de la société humaine.

Perspective Internationaliste


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