RETOUR SUR « L’ETRE GENERIQUE » ET REACTIONS (II)


Dans son « Retour sur le débat sur « l’Etre générique », Rose a clairement indiqué les enjeux de cette discussion : qu’est-ce qui pousse la classe ouvrière à se révolter contre ses conditions même d’existence ? Nous sommes tous d’accord qu’une économie dévastatrice, même si elle plonge la classe ouvrière dans une misère sans précédent, n’est pas une condition suffisante pour l’émergence d’une classe-pour-soi révolutionnaire. En effet, comme les années ’30 l’ont démontré, et comme l’attestent le pouvoir actuel du nationalisme, du racisme et de la xénophobie, ces conditions peuvent même consolider le pouvoir du capital. Il semble clair que Rose base sa vision de l’émergence de « l’homme révolutionnaire » sur l’existence d’un supposé « être générique » qui gît sous les couches de notre « être social », les formes d’assujettissement dont le capitalisme a imprégné la classe ouvrière, et qui constituent la base d’où la classe ouvrière peut lancer un défi révolutionnaire au capital.

Ce concept de l’être générique est celui que le jeune Marx, le Marx des manuscrits de 1844, a défini. C’est un concept qui doit beaucoup à Hegel et à Feuerbach – et c’est un concept que Marx en est venu à rejeter, me semble-t-il, parce qu’il est ancré dans la métaphysique, et qu’il constitue un défi direct à l’historicité de l’être qui est, et doit être selon moi, la base d’un matérialisme digne de ce nom. Un examen approfondi à la fois de la critique qu’a fait Marx de Feuerbach, et de l’insuffisance de sa soi-disant inversion de la dialectique hégélienne idéaliste (1), dépasse le cadre de cette brève réponse, quoiqu’il s’agisse d’un problème que je pense nécessaire d’explorer en profondeur dans un futur proche.

Rose veut insister sur l’existence d’un être générique, une « nature humaine » et elle veut soutenir que ses expressions historiques sont variables. Cependant, quelle signification peut avoir un être générique ou la nature humaine si elle n’est pas innée ou a-historique ? Et si les expressions historiques de cet être générique sont dépendantes d’un contexte « historico-social » changeant, n’est-ce pas là la signification propre de l’être social ? Il me semble que si nous voulons échapper au piège de la métaphysique, nous devons rejeter tout concept d’une nature fixe de l’humanité. En tant que créature qui se transforme elle-même de manière permanente, toute vision de l’être générique transhistorique doit être rejetée. En effet, la seule forme sous laquelle nous puisions connaître le genre humain, une fois le recours à la métaphysique rejeté, et l’idée d’un sujet originel ou fondateur(2), est son être social.

C’est là précisément la base de la critique de Marx de Feuerbach, et, je peux ajouter, de la critique implicite de sa propre position dans les Manuscrits de 1844. Donc, dans la version originale de ses « Thèses sur Feuerbach » (1845), Marx contredit Feuerbach et nous dit : « Mais l’essence de l’homme n’est pas une abstraction inhérente à chaque individu. En réalité c’est l’ensemble des relations sociales (3). Marx reconnaît que l’essence de l’homme doit être trouvée dans cet ensemble de relations sociales, c’est-à-dire, dans son être social. Dans l’Idéologie allemande, écrit par Marx et Engels au même moment, Feuerbach est critiqué pour avoir parlé de « ‘l’Homme’ au lieu de ‘l’homme historique réel.».(4)

Donc, là où Feuerbach – et le Marx des Manuscrits de 1844 également – « s’arrêtent à l’homme abstrait », et échouent à concevoir les hommes « dans leurs connections sociales données », le Marx de l’Idéologie allemande introduit une vision de l’humanité dans laquelle il n’y a pas d’autre être que l’être social – un être social qui est historiquement variable. C’est cette vision que je pense être la base d’une compréhension matérialiste de l’être.

Où cela nous conduit-il donc par rapport à la question de la perspective d’un défi révolutionnaire de la classe ouvrière à l’être social de l’espèce humaine dans le capitalisme, par rapport à la perspective d’une « Gemeinwesen humaine », pour le communisme ? A mon sens, on ne peut pas compter sur un être générique caché derrière notre être social pour sauver l’humanité des horreurs du capitalisme décadent. On doit plutôt examiner les aspects de l’être social a imprimé, par l’aliénation du capitalisme, sur l’humanité, et en particulier sur le travailleur collectif, comme la base véritable d’un renversement révolutionnaire du système basé sur le travail salarié et la production de la la valeur. Cet être social, le mode d’assujettissement qui caractérise l’humanité, comporte l’aliénation et la réification, mais il contient également un potentiel pour surmonter cette condition. Ce potentiel, cependant, ne doit pas être trouvé dans une sorte d’être générique que les humains possèdent de façon innée, pais plutôt dans les conditions très contingentes et historiques qui ont mis en forme notre être social sous le capitalisme. Il n’y a aucune garantie ici.

Le communisme n’est pas le résultat d’un processus téléologique superposé sur la nature de la réalité, comme Hegel le croyait, ou comme certains « Marxistes » l’ont proclamé. En effet, comme les Marxistes le savent depuis longtemps, pour tout mode de production, la lutte de classe peut déboucher soit sur la révolution ou sur la défaite, comme Marx l’a souligné dans le Manifeste Communiste, sur le socialisme ou la barbarie, comme l’a reconnu Rosa au milieu du carnage inter-impérialiste de la première guerre mondiale.

Cependant, le même processus historique et contingent a assujetti l’humanité à la réification, qui est une caractéristique du capitalisme, contient également la possibilité de la révolution. Tout comme il y a des éléments de notre être social qui nous enferment dans notre état aliéné, et qui menacent de forclore la perspective de la révolution, il y a de même des éléments du même être social qui pointent vers l’émergence d’une alternative révolutionnaire au capitalisme.

Comme je l’ai indiqué dans ma réponse au premier article de Rose sur l’être générique (voir PI 43), le capitalisme constitue les êtres humains à la fois comme être aliénés et assujettis, et, en même temps, parce que c’est nécessaire pour le processus de production de la valeur lui-même, qui est impératif au développement des forces productives de l’humanité, est obligé de concéder historiquement une certaine quantité d’autonomie et de liberté au sujet, spécifiquement au travailleur collectif. C’est là que se trouve la base pour un optimisme matérialiste. Une évaluation complète à la fois des éléments de notre être social qui pointent vers un barbarisme croissant et d’autres éléments de notre être social qui sont indicatifs des potentialités révolutionnaires, est une tâche urgente pour les révolutionnaires.

Mac Intosh




Notes

1. Voir K MARX. Le capital. Paris. Editions de la Pléiade.

2. L’idée d’un sujet fondateur constitue la base du concept d’homme qui a prévalu à l’époque capitaliste,depuis le cogito cartésien jusqu’à l’homme abstrait de FEUERBACH, jusqu’à l’image freudienne de l’homme, avec ses « pulsions » innées, jusqu’à la compréhension de Lévi Strauss de la structure invariante de l’esprit. Le concept de l’être générique articulé par MARX en 18844 me semble toujours prisonnier d’unetelle vision.

3. K MARX. Thèses sur FEUERBACH. Paris. Editions de la Pléiade.

4. K MARX et F ENGELS. L’idéologie allemande. Paris. Editions de la Pléiade


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