RETOUR SUR « L’ETRE GENERIQUE » ET REACTIONS


UN CONFLIT INTERIEUR

Rose pense que mon concept de la nature humaine est trop basé sur la biologie. Pourtant mon texte se voulait en partie un argument contre le déterminisme biologique. Je concluais que notre héritage biologique nous donne des pulsions et des désirs beaucoup trop contradictoires que pour pouvoir constituer une prédiction sur l’avenir de l’humanité. Ils ne donnent pas non plus d’explication suffisante du passé. J’ai été amené à ces considérations par l’emphase que Rose mettait elle-même sur le concept invariant d’être générique. La seule chose qui est invariante est notre base biologique, qui n’a pas connu de changement majeur depuis au moins 100 000 ans. Ou du moins c’est ce que l’on pense. Qu’est-ce qui est invariant au-delà de cela, je n’en sais rien. Qu’en est-il de la conscience collective, demande Rose. Je suis d’accord, c’est une partie essentielle de la nature humaine, mais est-elle invariante ? La conscience collective humaine n’est-elle pas un produit de l’histoire humaine et donc, par définition, en évolution ? A la dernière conférence de PI un camarade, en défense du concept historiquement invariant de l’être générique, a souligné le fait qu’une pièce de Sophocle, écrite il y a des milliers d’années, peut toujours nous émouvoir, ou qu’on peut toujours admirer les peintures de Lascaux. Nous devons en effet reconnaître le potentiel créatif de sociétés beaucoup plus anciennes que les nôtres. Que ce potentiel, dans différentes sociétés, développe en partie les mêmes choses, ne doit pas nous surprendre et montre en effet une base commune forte entre nous et les humains des temps reculés. Mais cela ne signifie pas pour autant que notre être générique est inchangé. Néanmoins, c’est bien de souligner ce point. Il illustre que notre histoire ne connaît pas un développement linéaire, elle franchit des montagnes et des vallées, elle connaît des pertes et des gains. Dans ce sens, la métaphore que j’ai utilisée pour illustrer mon idée dans mon article précédent – que nous avons le même être générique que les premiers hommes et que nous sommes pourtant différents, comme un adulte est différent de l’enfant qu’il a été un jour et pourtant le même – présente un problème, car elle applique le cours naturel, prédictible de la vie humaine au cours imprédictible de l’humanité. Pourtant, la métaphore saisit quelque chose de réel. Nous sommes les mêmes et pourtant différents, et à travers les gains et les pertes, il y a une croissance, une expansion de la conscience humaine et de son potentiel.

QUELLE ESSENCE HUMAINE ?

Il me semble que l’essence humaine » est par définition instable. Si nous voulons établir comment elle diffère de l’être générique des autres espèces, nous ne devons pas pointer notre nature sociale, ou notre besoin d’affection, notre capacité à nous occuper des autres au risque de notre propre survie … nous partageons ces traits avec les autres espèces. Cette semaine encore il y avait un rapport sur le remarquable talent de coopération des chimpanzés. Ce qui est unique à propos des humains, c’est le changement permanent. Ce qui caractérise notre être générique, c’est le fait qu’il est toujours en devenir. Certains peuvent penser que c’est notre tare, mais nous ne pouvons vivre dans le moment. Dans tout « maintenant », il y a le passé et le futur. D’autres espèces ne peuvent changer qu’en adaptant leur environnement naturel, surtout à travers le mécanisme biologique de la sélection naturelle (quoique d’autres espèces évoluent aussi culturellement, jusqu’à un certain point). Mais nous adaptons notre environnement naturel et social et nous nous transformons dans ce processus. C’est la raison pour laquelle j’ai intitulé ma contribution antérieure à ce débat « La nature humaine : un travail en progrès ». Ce progrès est à présent bloqué par le capitalisme, de sorte que le conflit de notre époque n’est pas simplement entre forces de production et relations de production, mais aussi entre le capitalisme comme un environnement fabriqué par l’homme, propulsé par une dynamique interne pour s’autonomiser des besoins humains, et notre nature humaine dont la caractéristique essentielle - être en devenir – requiert à présent la destruction de cette construction sociale obsolète.

Alors que dans mes réponses, je mets l’accent sur l’essence instable de l’être générique, Rose, dans ses textes, met l’accent sur l’essence stable, le lien que nous partageons avec les humains d’autres temps et d’autres lieux et même d’autres classes. Je reconnais que c’est aussi réel que notre lien avec notre être passé et futur. Sommes-nous en train de parler des deux faces d’une même pièce ? Peut-être, mais il faudrait alors reconnaître que la pièce a deux faces. Rose ne fait pas cela à mon avis.

NOS ACCORDS

Nos sommes d’accord sur un bon nombre de points. Je suis d’accord avec sa position sur le fait que le développement de la conscience révolutionnaire ne peut être expliqué seulement par la crise économique et la misère qu’elle provoque. Cette misère empêche la satisfaction des besoins primaires comme l’alimentation, l’hébergement et la sécurité pour une partie toujours croissante des gens, et explique donc l’inévitabilité des convulsions sociales, mais elle n’explique pas pourquoi ces convulsions peuvent conduire au communisme. C’est seulement parce que le communisme peut rencontrer des besoins fondamentaux qui viennent de la nature humaine et qui sont bloqués par le capitalisme, qu’il peut devenir réel. Cette nature humaine va au-delà des « classes », mais, à cause de sa position dans la société, seule la classe ouvrière fait l’expérience de ce conflit d’une façon telle que sa lutte peut surmonter l’aliénation qui empêche la réalisation du communisme.

Nous sommes d’accord sur cela. Dans son dernier texte, Rose exprime une vision plu nuancée sur l’historicité de l’essence humaine. Malgré sa critique de mon analogie entre l’essence humaine et la croissance d’une personne, elle développe une vision similaire, soulignant que sa position n’est pas a-historique, puisqu’elle considère « que le fondement même de la nature humaine est (…) sa transformation ». Je suis d’accord mais cela semble être un tournant (non expliqué) vis-à-vis d’un texte précédent dans lequel elle a écrit : « il n’y a pas de transformation de l’être générique, mais de la forme sociale dans laquelle cet être générique s’exprime ». Cette dernière position est contenue dans son point de départ, la contradiction entre un « être générique » constant et un « être social » variable. Malgré le fait que l’essence de notre être est d’être social, l’être social est pour Rose assez différent de son essence. Mais pas séparé : elle ne voit « aucune séparation entre être générique et être social, mais une conflictualité entre eux ». L’un ne peut exister sans l’autre, mais il y a une contradiction entre les deux, qui ne peut être résolue que dans le communisme. Alors, être générique et être social seront réunis. Donc l’être social est la forme sociale spécifique dans laquelle existe l’être générique dans toute période donnée. Un être vrai , profond, mais mélangé et recouvert par les aliénations de cette période. Rose pense que sous le capitalisme les humains sont de plus en plus aliénés et donc de moins en moins conscients de leurs vrais besoins. Elle pense également que c’est la conscience de ces vrais besoins qui est le moteur de la révolution communiste. Comment la classe ouvrière surmonte-t-elle cette contradiction apparente ?

QUESTIONS SANS REPONSES

La question reste sans réponse dans son texte. On pourrait en sortir en disant que la révolution n’est pas un processus conscient, que la classe ouvrière est guidée par ses besoins réels même en étant de moins en moins consciente de ceux-ci, mais je pense que Rose serait en désaccord avec une vision tellement mécaniste. Il est vrai que l’assaut de ces besoins augmente à mesure que se développe la domination réelle et que la crise du capitalisme s’intensifie, mais cela n’explique pas comment la lutte pour ces besoins peut s’intensifier si la conscience de ceux-ci diminue de manière continue. Je pense qu’au moins une partie de la réponse est le fait que l’aliénation croissante n’est qu’une partie de l’histoire de la conscience humaine sous le capitalisme. En même temps, il y a aussi un développement de la nature humaine sous le capitalisme, de la conscience individuelle et sociale, un développement de la compréhension rationnelle du monde, et ce développement a créé un nouveau potentiel qui s’oppose au capitalisme parce que celui-ci empêche sa réalisation. Je suppose que Rose répondrait à cette explication par l’idée que la seule chose qui change est l’être social » et que l’être générique » reste le même.

Je suis en désaccord, je pense que la façon dont les humains essayent de trouver collectivement un sens au monde qui est partie intégrante de la conscience collective, qui est aussi partie intégrante de l’être générique. Ce que « être générique » signifie pour Rose reste encore vague après ce texte. Elle résume certaines de ses caractéristiques invariantes : « le besoin d’amour, de reconnaissance, de lien, d’appartenance, de créativité, de connaissance, … » mais elle doit reconnaître que ce n’est qu’une partie de l’image, qui laisse les contradictions facilement sur le côté, et elle se sent obligée de clarifier qu’elle ne dit pas que la nature humaine soit dépourvue de violence, d’agressivité, etc. Mais elle suggère que la « société humaine organisée » tient en laisse ce côté sombre.

ET LA CONSCIENCE REVOLUTIONNAIRE ?

Et pourtant c’est aussi la « société humaine organisée » qui réalise ce côté sombre, qui est l’auteur principal de la violence et la cruauté. Rose ajoute ensuite que ce n’est pas étonnant qu’avec la crise du capitalisme vers une dévalorisation massive, ces aspects violents de la nature humaine viennent à l’avant-plan. Je ne peux être davantage d’accord. Mais cela laisse ouverte la question du développement de la conscience révolutionnaire. Nous ne pouvons la résoudre en disant que notre être vrai va surmonter l’aliénation dans la lutte et se libérer.

Aussi attractive que soit cette vision , elle ne rend pas justice à la complexité et à la nature contradictoire de notre essence humaine, ni à la nécessité que ce vrai self évolue, que la conscience collective change sous l’effet de l’action et de la réflexion de la classe ouvrière. Le barbarisme réalise la nature humaine tout autant que le communisme, ce sont seulement des aspects différents de la nature humaine ce qui la fera évoluer dans une direction différente. Donc les questions restent. Nous savons que la crise du capitalisme ne peut que s’approfondir et que son impact va être de plus en plus violent et destructeur. Comment ceci va-t-il affecter la conscience de classe ? L’approche de Rose a le mérite de poser la question d’une façon plus large, de voir la conscience de classe comme une manifestation de la nature humaine, et pas comme une réponse mécaniste, dépendant des conditions socio-économiques. C’est crucial parce qu’à notre époque plus que jamais la classe ouvrière n’est pas seulement attaquée en tant que capital variable dont le capitalisme tend à faire baisser la valeur et le prix ; elle est aussi attaquée en tant qu’être humains, dont l’habitat est menacé par la perpétuation du capitalisme et dont les besoins essentiels sont de plus en plus écrasés par la réalité du capitalisme en crise. Si on peut se débarrasser du cadre stérile d’un être générique constant et d’un être social variable, nous pouvons commencer à examiner quels changements dans le contexte objectif affectent quels aspects de la nature humaine et comment ils sont liés au développement de la lutte de classe. Plutôt qu’une réalisation de l’être générique, la révolution permet de changer en fonction d’une certaine direction, de briser les obstacles qui surgissent entre ce changement et le potentiel développé pour celui-ci par notre être générique. Les obstacles principaux sont ceux qui entravent la conscience de classe. La façon dont nous donnons du sens au monde, résulte d’une lutte à l’intérieur de notre être générique. C’est pourquoi elle est si radicale. C’est pourquoi des minorités révolutionnaires sont aussi importantes. Notre classe pourra-t-elle reconnaître, face aux absurdités croissantes de la société capitaliste, la nécessité et la possibilité de la révolution, pourra-t-elle les intégrer dans la façon dans laquelle notre conscience collective fait sens du monde et ainsi le changer, cela n’est pas donné d’avance.

Sander


Home Archives Textes Discussions PI's site anglais Liens