L’être générique en débat

RETOUR SUR « L’ETRE GENERIQUE » ET REACTIONS


Le numéro 43 de Perspective Internationaliste lançait un débat à propos de l’être générique. Cette discussion nous semble fondamentale parce que, au-delà de ce concept d’être générique, c’est bien de ce qui pousse le prolétariat à se révolter contre ses conditions d’existence dont il est question. En d’autre terme, comment pouvons-nous comprendre que, de l’état d’aliénation dans lequel le mode de production capitaliste plonge notre classe, puisse émerger une conscience politique permettant de renverser l’ordre établi et créer une société aux bases résolument nouvelles ? Pour reprendre les paroles de Bordiga : « Comment peut-il jouir avec un œil humain, l’œil subjectif de l’ouvrier qui se voit mettre en main un peu d’argent : comment peut-il entendre humainement quand il entend son son qui rend esclave ? »(1)

Des critiques ont été formulées à propos de ce concept « d’être générique ». Ce texte sera donc une tentative de poursuite de ce débat. En particulier, je me propose de revenir sur deux points : Qu’entendons-nous par « être générique » et comment se relie-t-il à une perspective historique ; Le processus de désaliénation.

L’être générique et son expression historique :

Une première précision concerne le terme même d’être générique. Je ne suis pas particulièrement attachée aux mots eux-mêmes. Ce sont ceux utilisés par Marx dans les Manuscrits de 1844. Par contre, ce que je défends est l’existence d’une « nature humaine », « essence humaine », « humanité » de l’Homme c’est-à-dire, d’éléments qui permettent de caractériser et de différencier le genre humain par rapport à d’autres espèces vivantes. L’homme n’est pas que le stricte résultat d’une détermination biologique, de son adaptation à son environnement matériel. Il est aussi un être fait de pulsions et de besoins qui trouveront leur expression et leur réalisation (ou leur inhibition) dans le contexte historico-social dans lequel l’homme, comme être social, interagit avec son environnement, subit et transforme les données de celui-ci.

Parler de « nature humaine, essence, être générique… » n’a de sens que si on examine comment l’humanité de l’homme trouve à se concrétiser. En ce sens, il n’y a pas séparation entre être générique et être social mais bien une conflictualité entre ceux-ci, contradiction qui ne pourra trouver sa résolution que dans l’exercice d’une société aux rapports matériels et sociaux fondamentalement différents de ceux que nous vivons dans les sociétés régies par la pénurie et l’exploitation de l’homme par l’homme.

Ainsi, Sander, dans son texte de réponse, semble accepter l’existence d’un « être générique » mais on peut se demander quel contenu exact il met dans ce concept. Il me semble mélanger des éléments biologiques – en particulier génétiques – et une pratique sociale. En cela, il me semble se placer à mi-chemin entre ma propre conception et celle, développée par Mac Intosh, de la seule existence de l’être social. Je pourrais résumer sa position en reprenant sa phrase : « Le capitalisme a changé notre être générique, non pas par l’influence idéologique mais en créant de nouvelles pratiques sociales, qui créent une nouvelle compréhension par les hommes du monde. Ainsi, l’être générique est-il aujourd’hui très différent de ce qu’il était sous le communisme primitif et pourtant, il est toujours le même, comme un homme est différent de l’enfant qu’il était, pourtant toujours la même personne ».

Cette vision ne me semble pas se positionner très clairement par rapport à la question : existe-t-il une « essence humaine », des « caractères humains » qui traversent les âges et les sociétés et donc, peut-on accepter un concept qui serait, pour Mac Intosh, a-historique ? Pour moi, l’être générique correspond à certains besoins fondamentaux qui existent dans la nature humaine. L’homme cherche à les réaliser, à les concrétiser mais il ne peut le faire que dans la société humaine, c’est-à-dire dans son activité en perpétuelle interaction avec le monde et avec les autres hommes.

C’est pour cela que la forme de réalisation suit les mouvements de possibilité, d’impossibilité, de formes économiques, culturelles, sociales, historiques imposées par le contexte dans lequel cette réalisation cherche à s'accomplir. Il n’y a donc pas de transformation de l’être générique mais de la forme sociale dans laquelle s’exprime l’être générique. Ainsi, je suis d’accord avec Sander lorsqu’il dit que les choix de la classe ouvrière ne sont pas prédéterminés et que nous pouvons participer à ces choix. Lorsqu’il pose cette question  de comprendre « pourquoi les hommes ont fait de tels choix horribles et suicidaires au cours de l’histoire » je pense que c’est précisément parce que la réalisation de leurs besoins humains fondamentaux ne peut se faire que dans un contexte matériel donné et dans l’interaction avec celui-ci.

Dans le développement de son activité, l’homme crée des rapports sociaux auxquels il n’avait pas pensé. Son activité a un impact sur son environnement et celui-ci, en retour, l’oblige à s’adapter, à développer des pratiques d’ajustement, de défense, qui peuvent aller à l’encontre de ses intérêts à long terme. Ceci m’amène à relever ce qui me semble être une contradiction dans le texte de Mac Intosh. (2) En effet, ce dernier conteste la reconnaissance d’une nature humaine : « L’être humain, sous la forme d’être générique, une fois émergé, devient alors fixé et a-historique. Pour moi, une telle vision constitue un obstacle formidable à l’historicité de l’être humain et des relations sociales dont je pense qu’elles sont constitutives du Marxisme comme théorie ».

Or, dans le paragraphe précédent, Mac Intosh nous dit : «Comme créatures biologiques il y a des éléments qui ne sont ni sociaux ni culturels, certains besoins et pulsions innés, mais à ce sujet je suis un minimaliste, et même par rapport à ces besoins et pulsions innés, les formes qu’ils prennent ne sont pas déterminés biologiquement mais socialement et culturellement, et variables historiquement ».

Cet extrait laisse supposer que Mac Intosh reconnaît bien la présence d’une « nature humaine » sous la forme de pulsions et besoins innés. Il fait alors la distinction entre ces éléments et la forme dans laquelle ils trouveront à s’exprimer. Je ne peux qu’être d’accord avec cette vision des choses : c’est bien là qu’il n’y a pour moi aucune séparation entre être générique et être social. L’être humain est un être social. Il n’existe pas sous forme abstraite, mais bien dans les formes sociales, historiques et culturelles dans lesquelles il déploie son activité d’être humain.

Par contre, là où Mac Intosh semble rattacher les besoins et pulsions à la seule sphère biologique, j’élargis pour ma part l’origine de ceux-ci : le besoin d’amour, de reconnaissance, de lien, d’appartenance, de créativité, de connaissance… caractérisent ce qui, du point de vue de son psychisme, de sa réflexion et de sa conscience de lui-même et du monde qui l’entoure, fait que l’homme est avant tout un être social doté d’une subjectivité qui peut l’amener à développer des comportements allant parfois à l’encontre même de sa propre survie biologique. Mac Intosh reviendra d’ailleurs sur l’acceptation d’une « nature humaine » tout en réaffirmant que celle-ci doit être entendue dans un sens historique, et non a-historique.

Je souhaiterais connaître la vision de Mac Intosh à ce propos et comment il articule un concept général (qu’on pourrait alors qualifier d’a-historique) et le mouvement de transformation de l’histoire. Avons-nous des points de vue aussi éloignés que la prise de position de Mac Intosh peut le laisser supposer, ou s’agit-il plus de se démarquer d’un terme – l’être générique – trop coloré par le débat entre hégéliens et non hégéliens ?

La reconnaissance de l’essence humaine de l’homme est-elle une « vision téléologique de l’histoire, dans laquelle la fin ou le but sont fixés dès le départ et dans laquelle l’histoire devient celle de la perte d’un paradis perdu (…) et de la reconquête de ce paradis à travers la révolution communiste » ? Encore une fois, une telle critique concerne la séparation entre être générique et être social alors que, pour moi, l’un ne peut exister sans l’autre. L’homme est sans cesse dans la recherche de la matérialisation de son être générique, de la traduction de ses besoins humains dans son lien avec son environnement.

C’est ce qui fait de l’histoire un processus en mouvement, mouvement impulsé en partie par l’interaction réciproque entre l’homme et son contexte, dans la recherche perpétuelle de la satisfaction de son humanité. En cela, revenir à « l’homme d’avant » n’aurait aucun sens : d’avant quoi ? L’homme ne peut vivre hors du temps : la temporalité est une donnée fondamentale de son essence humaine, c’est le temps qui l’ancre dans ses origines, dans une généalogie, dans sa propre évolution biologique, dans la butée que constitue sa mort.

L’idée d’un retour au paradis perdu impliquerait qu’il y aurait déjà eu un paradis et c’est ici confondre des formes de communisme primitif et société communiste et c’est considérer que l’homme peut s’extraire du temps, satisfaire ses besoins dans un contexte abstrait, ce qui est une négation de l’essence humaine de l’homme. « Bordiga et la passion du communisme » aborde précisément ce point : « La métamorphose que l’homme des temps modernes, le prolétaire salarié subit dans l’économie de la propriété privée, est une sortie de l’essence humaine, dont furent plus proches les membres des sociétés primitives. Aliéné par la marchandise pour laquelle il vend lui-même, son temps et son travail ; le prolétaire s’est extranéisé de l’homme. C’est une simple marchandise, un objet physique sans vie. (…) Pour redevenir de non lui-même lui-même ; de non homme, homme, le travailleur extranéisé ne tendra pas à reconquérir sa personne, son individu d’avant fermant un cycle inutile et stupide qui n’aurait d’autre perspective qu’une seconde et éternelle vente de soi comme esclave, mais il reconquerra, avec sa classe et pour toute la société et l’espèce humaine, la qualité d’homme non plus comme individu singulier mais comme partie de la nouvelle humanité du communisme ». (3) Je ne peux qu’être d’accord avec Mac Intosh lorsqu’il appelle à la redéfinition des concepts d’aliénation et de nature humaine qui « doivent être définis de façon à ce qu’ils soient prospectifs et non rétrospectifs ».

En cela, je souhaite aussi me démarquer de la définition très « biologique » que Sander semble apporter à l’être générique. Il semble rattacher beaucoup de nos tendances humaines aux racines génétiques de l’espèce humaine et je ne le suivrai certainement pas dans cette démarche. Ainsi, lorsqu’il prend l’exemple de la jalousie ou du suicide, puisque ces phénomènes traversent les périodes historiques et culturelles, c’est qu’ils sont une partie de l’héritage génétique de notre patrimoine biologique. Freud définit la pulsion en nous disant qu’il s’agit d’un concept qui se situe à l’intersection du somatique et du psychique.

Et ceci me semble fondamental pour comprendre comment, chez l’homme (mais pas uniquement), s’intriquent éléments objectifs et subjectifs, biologique et affectif. Si on reprend l’exemple de la jalousie, on peut se dire qu’il s’agit de la rencontre de deux besoins fondamentaux : le besoin de reproduction et d’auto-conservation – besoin biologique fondamental – et du besoin d’amour, de lien – besoin psychique tout aussi fondamental.

Sander donne trop d’importance, à mes yeux, à l’aspect génétique, réduisant ainsi la définition de l’être générique aux seules nécessités biologiques de l’espèce. Que fait-il alors d’autres éléments comme la « conscience collective » ou d’autres éléments subjectifs ? Font-ils partie de l’être générique ? Là encore, comme le dit Mac Intosh, nous avons tous à repréciser les contenus que nous apportons aux concepts.

Le processus de désaliénation :

C’est là, bien entendu, la question fondamentale et qui est à l’origine de ce débat sur l’être générique ! Comment le travailleur collectif, aliéné de façon de plus en plus profonde par les modes de subjectivations imposés par la domination réelle du mode de production capitaliste, comment ce travailleur peut-il prendre conscience de son aliénation et développer une conscience politique lui permettant de se dégager de cette aliénation et d’envisager des rapports humains totalement nouveaux ?

Pour Mac Intosh, cette prise de conscience naîtrait dans la contradiction interne au capitalisme actuel entre l’asujetissement au système dominant et l’espace de liberté et d’autonomie imposé par l’utilisation des technologies sans cesse plus développées.
Bien sûr, le capitalisme contient une contradiction fondamentale : celle de la nécessité de l’existence d’une classe ouvrière et celle de la nécessité, pour la survie du travailleur collectif, de se nier comme classe, de détruire le rapport social global capitaliste, de détruire le rapport de domination, d’exploitation imposé par la classe dominante régi par la loi de la valeur et la propriété privée. De cette contradiction fondamentale en découlent une série d’autres et nous assistons à des tendances et contre-tendances qui se développent au sein même du capitalisme.

Néanmoins, deux questions se posent ici : de quelle « autonomie », de quelle « liberté » Mac Intosh nous parle-t-il lorsque ces deux termes ont à s’exercer dans le cadre capitaliste ? Pris dans les contradictions internes au mode de production capitaliste, quel est le moteur qui pousse le travailleur collectif à considérer sa situation comme inacceptable au point de se dégager de tout ce qu’il s’illusionne encore avoir ? La vision du CCI fournissait une réponse simple à cette question : la crise économique plongeait les exploités dans une situation de précarité et de paupérisation absolue telle qu’ils étaient contraints, pour assurer leur propre survie, de détruire les chaînes qui les étreignaient.

Si nous prenons en compte les facteurs objectifs dans le mouvement de révolte du prolétariat, nous nous sommes aussi démarqués d’une vision déterministe liant le développement d’une conscience politique au seuls contingences économiques et Mac Intosh le réaffirme très justement. Il fait alors appel à un facteur endogène et non plus exogène au travailleur : l’expérience de la liberté et de l’autonomie qui amènerait une prise de conscience de l’entrave capitaliste. D’une certaine manière, cette vision renvoie au débat à propos des « nouvelles technologies » paru dans le numéro 44 de Perspective Internationaliste : considérons-nous la science et la technologie comme des instruments dégagés de la loi de la valeur et certains comportements qu’on pourrait voir comme des contre-tendances au sein du capitalisme comme des actions qui, au cœur de celui-ci, pourraient se dégager de la sacro-sainte loi de la valeur ?

Mac Intosh considère-t-il que la liberté et l’autonomie nécessaire à l’utilisation de la technologie capitaliste sont une expérience de « liberté d’être » et une « autonomie réelle » là où la pénétration de la loi de la valeur dans tous les domaines de notre activité et de notre conception du monde et de nous-mêmes est venue envahir tous les espaces ? Plus généralement, ceci relance la question de l’émergence d’une nouvelle société : celle-ci trouve-t-elle un début d’expression au sein des contradictions capitalistes ou nécessite-t-elle une rupture profonde avec tous les modes de pensée, tous les modes d’activité produites dans le carcan capitaliste ?

Pour ma part, c’est la deuxième vision que je défends ! Il est évident que le processus de prise de conscience se fait au départ des multiples expériences faites par la classe : ressenti de la pression de la crise économique ; angoisse face à la destructivité omniprésente du capitalisme ; absence de perspective ; développement de formes de travail qui pourraient laisser entrevoir d’autres manières de faire. Mais, la question, pour moi reste : pourquoi, à un moment, vouloir faire autrement ; qu’est-ce qui peut pousser le travailleur collectif, non pas à chercher à s’insérer davantage, à occire son concurrent de travail mais à tout remettre en question.

Qu’est-ce qui pousse un individu à se dire que le seuil atteint est inacceptable ? Certainement pas des critères objectifs ! D’autre part, ce n’est que dans la rupture avec l’ordre établi et non dans le cadre de celui-ci que le travailleur peut faire l’expérience d’une liberté et d’une autonomie et cette rupture se passe dans le mouvement d’opposition ouvert à la classe dominante : la lutte de classe.

Pour conclure…

Ce débat pose des questions fondamentales à propos de l’émergence de la conscience politique du prolétariat. Pour moi, il s’agit d’un processus complexe qui fait intervenir des éléments objectifs (le vécu des contradictions capitalistes, l’exclusion, l’exploitation, la pression de la crise…) et subjectifs. Néanmoins, la conception de besoins humains, au sens générique du terme, au sens de l’essence humaine reste une notion fondamentale qui vient expliquer pourquoi les individus aliénés cherchent à se désaliéner. Comme le rappelle BORDIGA, le capitalisme a fait de l’homme un individu non humain, dans une situation d’extranéité par rapport à lui-même et à sa nature humaine. L’homme a toujours cherché à donner une forme sociale à ses besoins fondamentaux. C’est donc le moteur qui peut le pousser à chercher une forme sociale adéquate à l’expression et à la réalisation de ses besoins dans une société aux rapports humains fondamentalement différents de ceux dans lesquels il est aliéné. Lorsque nous disons que c’est en vivant l’inhumanité que l’homme cherche à la retrouver, on fait bien appel ici à la notion d’une essence humaine.

Rose

Novembre 2005.



NOTES

(1) Bordiga et la passion du communisme p. 192– J. Camatte – éd. Spartakus

(2) Etre générique et être social : une réponse à Rose – Mac Intosh - PI n° 43

(3) Bordiga et la passion du communisme p. 192– J. Camatte – éd. Spartakus


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