DÉCADENCE DU CAPITALISME : LA GENÈSE


Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la pénurie, le manque de moyens de première nécessité et la nécessité de travailler jour après jour pour se les procurer, ne sont désormais plus inéluctables. Malgré le fait que jamais auparavant autant d’êtres humains n’ont souffert de la faim, une société d’abondance, dans laquelle les humains sont libérés de l’esclavage salarié, est maintenant objectivement possible. Mais l’existence de cette possibilité ne suffit pas. Pour réaliser cette possibilité, et donc en finir avec cette société conditionnée par et adaptée au règne de la pénurie, la nécessité d’un changement fondamental avec le passé doit être posée clairement. C’est la crise du capitalisme et ses implications mortifères qui font de la révolution prolétarienne une question de survie pour l’humanité.
Le texte qui suit est une partie d’une brochure que PI publiera prochainement sur « les racines de la crise capitaliste »

DÉCADENCE

La domination réelle, la production de masse gouvernée par la technologie, ne devint prévalente qu’au 20ème siècle (et continue son développement jusqu’à ce jour). Mais la transition vers celle-ci avance à grands pas au 19ème siècle. Dans le monde industrialisé, la proportion de la force de travail employée dans l’agriculture a diminué de ¾ en 1850 à 1/3 en 1900. En 1870, les pays les plus développés souffrent de sur-capacité (même si certains secteurs n’étaient pas encore mécanisés et que la plupart des travailleurs industriels étaient toujours des artisans travaillant dans de petits ateliers). La crise et les années de déflation ont suivi. En Angleterre, la nation industrielle dominante, les prix ont chuté de 44% entre 1873 et 1895. Ceci court-circuita l’incitant pour le cycle A-M, pour l’investissement dans l’industrie domestique : de 1873 à 1913, la croissance du taux de productivité en Grande-Bretagne était nulle. Par contre, le capital britannique finança l’industrialisation d’autres pays, où la composition organique du capital était faible et donc le taux de profit plus élevé, ce qui fut profitable pour les intérêts britanniques qui y trouvaient plus qu’une compensation de leur balance commerciale négative et de leur faible taux de profit intérieur. D’autres pays ont suivi cet exemple et ont augmenté leurs investissements extérieurs alors que leur industrialisation interne plafonnait, stimulant ainsi l’extension horizontale du développement capitaliste qui a caractérisé le 19ème siècle.

RAPPEL

La crise de 1870 a également mis fin au commerce libre. L’augmentation de l’échelle de la production et la diminution du coût des transports diminuaient fortement la protection naturelle dont jouissaient auparavant les marchés locaux. La tentation d’accuser les importations étrangères de la saturation des marchés était irrésistible. Des barrières tarifaires furent érigées, au-delà desquelles, comme le disait Engels, se préparait une guerre pour la suprématie industrielle. Certaines des mesures protectionnistes étaient clairement contre-productives : la classe capitaliste se tira elle-même une balle dans le pied avec plusieurs guerres tarifaires. D’autres, cependant, permirent à des pays comme l’Allemagne et les Etats-Unis de développer les industries les plus fortes du monde. Leur accumulation était facilitée par l’afflux de capital étranger et nourri par le métabolisme entre les conditions de la domination formelle (faible composition organique, faible productivité mais un taux de profit élevé) et les nouvelles industries géantes qui émergeaient, qui ramassaient les sur profits grâce à leur avantage compétitif sur leurs larges marchés intérieurs.

Il y eut plusieurs autres moments de crise avant le tournant du siècle mais la première partie du 20ème siècle vit une réelle période de "sturm and drang" (croissance explosive) dans laquelle la domination réelle s’étendit rapidement, aidée par une série d’avancées technologiques (la machine à vapeur, la chimie, l’électricité, etc). Chaque période de changement technologique rapide est caractérisée par une productivité accélérée (et donc une richesse matérielle croissante) et des sur profits énormes pour les capitaux les plus forts, les plus innovants, parce que la nouvelle technologie à moindre coûts crée de nouveaux avantages compétitifs et le rythme rapide auquel les nouveaux produits sont introduits de façon constante crée des opportunités pour des profits monopolistes. Mais à l’époque comme aujourd’hui, ces caractéristiques cachent comment l’exacerbation des contradictions de base sous-jacentes diminuait les opportunités d’investissement, comment la phase A-M dans le cycle de reproduction capitaliste était mis en difficulté. Le boom était en outre stimulé par l’intensification de l’exploitation rendue possible parce que les mouvements de la machine absorbaient le processus de travail et divisaient le temps de travail en parties toujours plus petites, mesurables (le taylorisme fut introduit en 1895 et s’étendit rapidement). Mais entre-temps, une porte de sortie importante dans ce processus s’est fermée. Malgré le protectionnisme, le développement de l’échelle de production et de la productivité stimulaient fortement le commerce international. En 1913, le commerce international par tête d’habitant était 25 fois plus important qu’en 1800. A l’aube de la première guerre mondiale, l’économie mondiale était plus intégrée qu’elle ne l’a jamais été ou qu’elle ne le serait jusqu’à la fin de la deuxième guerre. Ceci étendait le champ d’opération pour le capital développé. Mais la compétition intensifiée établissait, à la fin du 19ème siècle, pour la première fois, des prix uniformes pour la plupart des marchandises échangées sur le marché mondial.

EFFETS DU TAYLORISME

Pourquoi ceci est-il important ? Avant ce moment, les valeurs de marché de la plupart des marchandises étaient déterminées uniquement par les conditions locales de production. Une faible composition organique du capital conduisait à un taux de profit élevé et même plus élevé pour les capitaux développés qui exportaient des marchandises produites à meilleur coût qu’ils pouvaient vendre au-dessus de leur valeur, à la valeur du marché local. Donc, leur exportation augmenta plus rapidement que leur production. Sans être entravées par les coûts des transports et des taxes, l’exportation du capital financier généra encore plus de profits et connut une croissance encore plus rapide, mobilisant les forces productives à l’étranger et stimulant le développement industriel horizontal. Mais après que la compétition ait poussé à l’uniformisation des prix du marché mondial et ait établi des valeurs internationales, la valeur de marché d’un nombre croissant de marchandises n’était désormais plus déterminée par les conditions locales mais par les conditions internationales (en moyenne). Cela signifie que les capitaux qui produisaient des marchandises à meilleur marché (en dessous de leur valeur internationale) obtenaient toujours un sur-profit mais ceux qui les produisaient avec des méthodes arriérées, nécessitant plus de travail (au-dessus de la valeur internationale) perdaient une partie de la plus-value en faveur de leurs compétiteurs. Comme nous l’expliquions par ailleurs (« La loi de la valeur et le marché mondial », dans PI 37), à cause de la tendance à l’égalisation du taux de profit à l’intérieur des nations, cette perte était partagée par l’économie toute entière.

En conséquence, plus les valeurs du marché étaient déterminées par le commerce international et plus le capital à composition organique du capital plus faible des pays moins développés, procurait un taux de profit au-dessous de la moyenne internationale, au lieu d’un taux plus élevé comme avant. Ceci constitua un changement radical, parce que cela réduisait fortement la tendance du capital développé à investir dans l’industrialisation des autres. A partir de ce moment la dynamique principale du capitalisme ne sera désormais plus celle d’un développement horizontal. Avec quelques exceptions, le fossé entre pays développés et sous-développés resta infranchissable et la part du commerce mondial de ces derniers ne cessa de diminuer. Non parce qu’ils n’étaient pas connectés au marché mondial, mais parce qu’ils l’étaient. Ils étaient intégrés dans la division internationale du travail, mais en tant que parties sous-développées de façon permanente. La permanence de leur sous-développement reflète la permanence de la surcapacité globale et le manque d’opportunité de mobiliser les forces productives en vue de la création de profit.

DEBUT DU 20ème

La première partie du 20ème siècle fut également une période d’accélération formidable de la concentration du capital. D’innombrables petites compagnies tombèrent en faillite, furent reprises ou fusionnèrent. Ce fut le moment de la naissance de compagnies géantes (Ford, General Motor, General Electric, BASF, Siemens, Daimler-Benz, etc) qui dominent encore aujourd’hui. Jusqu’à ce point, le marché domestique suffisait pour la plupart des capitaux mais à présent les forces industrielles les ont dépassés. Malgré cet accroissement du commerce international, la surproduction se développa et le taux de profit chuta. Dans certains pays, les industries les plus développées ont formé des cartels pour occuper le marché autour d’eux. Des mesures furent prises pour restreindre la production et éviter la surproduction, pour éviter la chute des prix et donc des profits. Mais de manière inévitable le capitalisme s’achemina vers le point où le manque de demande productive et la chute du taux de profit le contraindraient à une dévalorisation massive. Avant que ce point ne fut atteint, la guerre éclata.

Le moment auquel la domination réelle a changé fondamentalement les conditions d’accumulation du capital global est difficile à situer de façon précise. Mais il est certain qu’un changement a eu lieu, quel que soit le terme utilisé pour le décrire, que la dévalorisation massive devint une partie intrinsèque du processus d’accumulation, que, par conséquent, la perpétuation du capitalisme impose à la société une violence cannibaliste et une auto-destruction qui place donc la classe ouvrière devant la nécessité de lutter, non plus seulement pour améliorer ses conditions d’exploitation à l’intérieur du capitalisme, mais pour renverser celui-ci.

LA 1ère GUERRE MONDIALE

Le déclenchement de la première guerre mondiale en 1914 confirma qu’une nouvelle période, la décadence du capitalisme, avait commencé. Le capitalisme avait dépassé les conditions qui l’avaient engendré, et avait donc créé de nouvelles conditions qui appelaient un nouvel ordre social. Le capitalisme se développait et devenait mondial en réponse aux conditions de pénurie et au manque de productivité, afin de mobiliser les ressources et la force de travail de façon aussi efficiente que possible, dans les intérêts de la classe dominante privilégiée, mais indirectement de la société en général également. Mais il a aussi besoin de la pénurie, c’est-à-dire d’une demande solvable qui est plus grande que l’offre de façon à ce que la production puisse croître au rythme dicté par le développement de l’échelle des forces productives, un rythme qui doit s’accélérer à cause de la baisse tendancielle du taux de profit. Le développement de la productivité rendu possible par le capitalisme a détruit tendanciellement les conditions de la pénurie, ce qui rend réelle la perspective d’une nouvelle société libérée de l’esclavagisme de la production de valeur. Mais pour le capitalisme, un manque de pénurie signifie la surproduction, la crise. La restauration de la pénurie devient alors une affaire de survie pour le capitalisme, de sorte que la dévalorisation massive devient une partie intégrante de son fonctionnement.

La dévalorisation accomplit la destruction du capital excédentaire sous toutes ses formes, le capital financier, les marchandises, le capital constant et variable, créant davantage d’espace pour la croissance du capital survivant. Elle prend la forme de dévaluation de monnaies, de crash boursiers, de déflation du capital fixe, des biens immobiliers et des marchandises en général. Une telle dévalorisation est le résultat direct de la crise capitaliste et, en tant que telle, survint plusieurs fois au 19ème siècle, comme résultat du développement inégal de la domination réelle (des dévalorisations résultant de l’implosion des bulles spéculatives se sont déjà produites beaucoup antérieurement bien entendu). Mais au 20ème siècle, la dévalorisation accomplie par la crise n’était pas suffisante : la destruction littérale de l’excès de capital à travers la guerre intercapitaliste massive est devenue une condition « vitale » pour la continuation de l’accumulation de la valeur.

EFFETS DE LA GUERRE

Durant ce siècle, la guerre a fait plus de victimes que durant toute l’histoire humaine précédente. Il est vrai que durant cette destruction endémique, le capitalisme continue à se développer et à croître, la domination réelle continue à s’approfondir et à s’étendre et la technification qui en résulte continue à stimuler la productivité et donc également la quantité et la qualité des valeurs d’usage, même pour la classe ouvrière. Il est également vrai que les crises profondes causées par la nécessité de dévalorisation massive périodique, ont provoqué des attaques sauvages du niveau de vie des travailleurs. Mais ceux qui pensent que les conditions de la révolution nécessitent une stagnation irréversible du capitalisme et une pauvreté abjecte pour la plus grande partie de la classe ouvrière, attendront encore longtemps. Ils n’ont pas compris qu’un capitalisme stagnant de façon irréversible est un oxymoron, que la crise et la croissance de la productivité ne s’excluent pas l’une l’autre, que le capital cherche une productivité plus élevée pour lutter contre sa crise, même s’il l’aggrave de cette manière, que la lutte de la classe ouvrière n’est pas seulement une lutte du capital variable réagissant contre sa propre démobilisation mais d’une partie de l’humanité qui, à cause de sa place dans le processus de production, est davantage capable de reconnaître le danger mortel que représente le capitalisme pour l’humanité et de l’éliminer.

Le début de la décadence ne peut pas être expliqué comme étant mécaniquement imposé à un moment donné de l’histoire par l’état objectif de l’économie. On peut arguer que, si la classe capitaliste avait reconnu l’effet contre-productif de ses politiques protectionnistes et les avait retirées, le système capitaliste serait entré dans sa phase de destruction massive beaucoup plus tardivement. Et la classe capitaliste ne se serait pas accrochée au standard or et au dogme de l’équilibre budgétaire, mais elle aurait adopté le Keynésianisme beaucoup plus tôt et aurait utilisé les leviers monétaires et fiscaux qui étaient là de façon potentielle, elle aurait pu alors être retardée encore bien davantage … Mais comme on le dit, avec des " si ", on pourrait mettre Paris dans une bouteille. La compréhension par la classe capitaliste de sa propre situation et de ses possibilités (et le poids du passé sur cette compréhension) est une force matérielle qui influence le cours de l’histoire. Nous rejetons la relation causale déterministe infrastructure-superstructure, appartenant au marxisme vulgaire, qui réduit la conscience ou le manque de conscience à un facteur passif, secondaires et qui échoue à comprendre l’histoire.


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