UNE CONTRIBUTION AU DEBAT SUR LA DECADENCE


Le concept de décadence du capitalisme, élément important d’une théorie révolutionnaire, a récemment été mis en question de façon répétée dans le milieu politique prolétarien. La critique de Aufheben semble gagner une influence croissante, tandis que le concept de décadence est actuellement ré-évalué par le BIPR.(1) La critique développée par le CDP a remis directement en question la théorie défendue par le CCI. Au sein du groupe PI lui-même, qui a critiqué et rejeté la théorie du CCI, la pertinence théorique du concept de décadence a été récemment mise en question, en partie à cause de l’intérêt théorique et politique croissant manifesté par PI à l’égard du concept/de la théorie de domination réelle du capital. Bien sûr, beaucoup de gens dans le milieu n’ont jamais défendu l’idée de la décadence capitaliste. L’ensemble de ces développements récents, au lieu de provoquer une réaction de retrait, devrait être salué comme une saine incitation au développement d’une conception et d’une théorisation plus claire, plus cohérente et plus avancée de la décadence et de sa place dans la théorie révolutionnaire d’aujourd’hui. En même temps, nous devons reconnaître les contributions théoriques positives développées durant le débat sur la décadence qui s’est produit pendant les années 1995-1998 (voir les n° 28, 29, 32-33, et 34 dePI).

Si la transition de la domination formelle à la domination réelle du capital (sur le travail et finalement, sur l’ensemble de la société) est devenue le facteur principal dans la façon dont PI explique théoriquement le changement des frontières de classe dans les années précédant la 1ère guerre mondiale (càd le rejet du syndicalisme, du parlementarisme et des luttes de libération nationale), alors, quelle signification pouvons-nous encore attribuer à la théorie de la décadence du capitalisme ? Si la transition vers la domination réelle explique le mouvement réel des frontières de classe en relation avec les formes auxquelles elles se réfèrent, si elle explique la tendance du capital à intégrer des organes concrets auparavant indépendants dans la sphère de contrôle et de domination – principalement par « l’intermédiaire » de l’Etat capitaliste -, ce qu’elle n’explique pas, c’est le changement radical d’orientation dans la direction de tels organes et pratiques autour de 1914.

Ce changement fut si radical qu’en l’espace de quelques années, ces organes et ces pratiques sont passés d’apparents défenseurs des intérêts de toute la classe ouvrière et (dans le cas des luttes de libération nationale) des paysans opprimés à travers le monde, à une position d’ennemis absolus des mêmes intérêts au nom de la défense de l’intérêt national dans le contexte de la guerre inter-impérialiste (mondiale) et de la crise économique mondiale (2). Ce changement radical doit être expliqué et la théorie de la transition vers la domination réelle n’est pas suffisante à elle seule pour cela. Seule une théorie de la décadence capitaliste et une périodisation de l’histoire du capitalisme entre une période précoce d’ascendance et de croissance sans entrave, et une période ultérieure de déclin et de crise permanente, peut expliquer de façon adéquate ce changement radical. En quelques brèves années, tout le terrain intermédiaire (neutre) entre la domination mondiale et la destruction de masse du capitalisme moderne et la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière mondiale a été éliminé. Comme Rosa Luxembourg (l’une des premières Marxistes à développer une théorie de la décadence capitaliste) l’avait prédit avec intuition, l’alternative était désormais « socialisme ou barbarie ». En bref, donc, sans une théorie de la décadence du capitalisme, les révolutionnaires sont incapables d’expliquer l’urgence de la nécessité de la lutte révolutionnaire autonome par la classe ouvrière depuis 1914.

Cependant, le problème des révolutionnaires aujourd’hui est que toutes les théories existantes de la décadence capitaliste se sont révélées inadéquates. La théorie de Luxembourg, basée sur la saturation des marchés extra-capitalistes et la théorie de Grossman-Mattick basée seulement sur la baisse tendancielle du taux de profit, se sont révélées toutes deux insuffisantes pour expliquer la réalité du cours du capitalisme décadent à travers le 20ème siècle. Dans sa série d’articles dans PI sur la théorie marxiste des crises, le camarade Sander a à la fois critiqué ces théories antérieures et jeté les bases d’une théorie améliorée, à deux composantes, basée sur l’œuvre de Marx.

Bien que je le considère comme un pas important vers la théorisation de la crise permanente du capitalisme, ce travail est largement ignoré ou incompris par le milieu révolutionnaire. Dans ce texte je ne vais pas me livrer à la critique de telles théories « classiques » de la décadence ; une telle critique a déjà été réalisée. Ma préoccupation ici est plus ce que la décadence elle-même doit comprendre, le contenu ou la signification de ce concept.

Que voulons-nous dire lorsque nous disons que le capitalisme devient décadent à une certaine date ? Que se passe-t-il à un certain point dans le développement historique du capitalisme qui fait qu’il entre dans une période de déclin, ou de crise permanente ? Quasi tous les marxistes qui ont défendu les thèses de la décadence capitaliste ont fait référence au fameux passage de la Préface de la Contribution à la Critique de l’Economie Politique de Marx, :

«A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors, et qui ne sont que l’expression juridique. Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale. » (p273)

De ceci, de tels marxistes tirent invariablement la conclusion que la décadence capitaliste réside dans une entrave (un ralentissement, un freinage) des forces productives par les relations capitalistes de production. Remettre Marx en question sur le sujet apparaîtrait comme impensable … pour autant que l’on se considère soi-même comme marxiste. C’est justement questionner Marx sur ce sujet que je veux faire ici … tout en me considérant moi-même comme Marxiste. Tout d’abord, je veux clarifier qu’il y deux interprétations possibles (très différentes) de ce que Marx entend par le « développement des forces productives » dans le passage cité ci-dessus (3). L’interprétation « standard », partagée par tous les révolutionnaires et les groupes cités ci-dessus est ce que j’appelle une vision productiviste. Selon cette interprétation, le « développement des forces productives » ne recouvre qu’une augmentation quantitative de la capacité productive. « Développement » n’est compris que comme la genèse ou la mise au monde. La productivité, en tant que quantité empiriquement vérifiable des forces productives, est la clé. Selon l’autre interprétation, le « développement des forces productives » concerne, non pas leur genèse, mais leur utilisation réelle, ou leur application. Dans ce sens, leur développement est entravé si leur utilisation complète dans la pratique est bloquée. De nouvelles forces productives doivent apparaître (dans la société décadente) mais elles n’ont pas réellement été développées dans le sens d’être pleinement utilisées au bénéfice de la société. Cette interprétation sera élaborée ci-dessous à l’aide de quelques citations de Marx.

LA PAROLE A MARX

La façon dont est formulé le passage de la Préface cité ci-dessus rend difficile d’argumenter contre une interprétation productiviste ; surtout si l’on considère la fameuse phrase (qui vient un peu après le passage cité) selon laquelle « Jamais une société n’expire avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports supérieurs de production ne se mettent en place, avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société ». (1965. Paris. La Pléiade. GALLIMARD), (p273) Cette formulation me semble renforcer l’interprétation productiviste de la phrase précédente (le « blocage »). Cependant, de l’évidence claire pour l’interprétation alternative de la pensée réelle de Marx peut être trouvée dans le Manifeste Communiste (MC).

En fait, dans la section intitulée « Bourgeois et Prolétaires », Marx et Engels discutent les mêmes thèmes et utilisent même le terme « entrave » (ou « entravée ») à trois reprises ! Et il est clair que pour moi leur vision n’était PAS productiviste. Tout d’abord, l’interprétation productiviste contredit directement une autre position qui est, selon moi, inhérente au Marxisme, càd que « la bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les moyens de production… ». Si la décadence signifie que les forces productives cessent de se développer – dans le sens productiviste, quantitatif, du « développement » - alors cela voudrait dire que pour Marx la bourgeoisie cesse d’exister et que le capitalisme s’effondre de son plein gré. Il est évident que certains théoriciens décadentistes ont soutenu cette vision, mais je pense qu’il est prudent de dire que cette vision est intenable à ce point de l’histoire.

Laissons la parole à Marx et Engels sur le conflit entre les forces productives et les relations de production dans le Manifeste Communiste. (1965. Paris. La Pléiade ; GALLIMARD) : « Nous l’avons vu : les moyens de production et d’échange qui servirent de base à la formation de la bourgeoisie furent créés dans la société féodale. A un certain stade du développement de ces moyens de production et d’échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et commerçait, l’organisation féodale de l’agriculture et de la manufacture, en un mot, les rapports féodaux de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en pleine croissance. Ils entravaient la production au lieu de la faire avancer. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Ces chaînes, il fallait les briser : elles furent brisées ». (p166)

Ensuite, deux paragraphes plus loin, ils traitent de la société bourgeoise du 19ème siècle dans laquelle : «Depuis plusieurs décennies, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est plus que l’histoire de la révolte des forces productives modernes contres les rapports de production modernes, contre le système de propriété qui est la condition d’existence de la bourgeoisie et de son régime ». (p167)

Cette révolte n’est pas celle du capital variable, de la classe ouvrière. Marx avait plutôt en tête les « crises commerciales » périodiques, dans lesquelles existe une « épidémie de surproduction ». Marx soutient : « Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de vivres, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne jouent plus en faveur de la propriété bourgeoise ; elles sont, au contraire, devenues trop puissantes pour les institutions bourgeoises qui ne font plus que les entraver ; et dès qu’elles surmontent ces entraves, elles précipitent dans le désordre toute la société bourgeoise et mettent en péril l’existence de la propriété bourgeoise. Les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu’elles ont créée ». (p167), (1965. Paris. La Pléiade ; GALLIMARD)

Une autre citation de Marx, des Grundrisse (1968. Paris. UGE) appuie encore davantage l’interprétation non-productiviste : « La production crée les objets correspondants aux besoins ; la distribution les répartit selon les lois sociales ; l’échange effectue une nouvelle répartition selon les besoins individuels ; enfin, dans la consommation, le produit abandonne la sphère sociale pour devenir directement objet et servituer du besoin de l’individu. La production apparaît ainsi comme le point de départ, la consommation comme le point final, la distribution et l’échange comme le moyen terme qui se dédouble : la distribution ayant sa source dans la société, et l’échange dans les individus. Dans la production, l’homme s’objective, et dans l’homme le produit se subjective.» (4).(p41)

L’enfermement des forces productives dans les relations existantes de production doit être compris comme une entrave de ces dernières sur les premières. Ces citations me semblent clairement militer contre une interprétation productiviste de la position de Marx (ou de l’expression de celle-ci) concernant les relations capitalistes de production entravant à un certain stade le développement des forces productives. Elles suggèrent plutôt l’interprétation alternative, selon laquelle la puissance énorme des forces productives ne peut être utilisée pleinement par le capitalisme, incapable de tirer avantage de ces forces, de leur énorme capacité à produire. Les relations capitalistes de production deviennent incompatibles avec les forces productives qu’il a lui-même développées (amenées à l’existence), créant la nécessité pour une nouvelle formation sociale et de nouvelles relations de production, relations qui vont être compatibles avec de telles forces productives.

PRODUCTIVISME OU NON PRODUCTIVISME

C’est cette interprétation de la position de Marx que je trouve beaucoup plus compatible avec le reste de la théorie marxiste et la perspective politique/historique que l’interprétation productiviste développée par Trotsky, Bilan, la GCF, le CCI et le BIPR. Bien qu’il y ait de la place pour des interprétations productivistes et non-productivistes dans les œuvres de Marx, cette dernière a beaucoup plus de sens à la lumière du reste de l’œuvre théorique de Marx.

En mettant de côté pour l’instant cette interprétation alternative je vais me concentrer ici sur l’évaluation de l’interprétation standard, productiviste de la position de Marx. Pourquoi doit-on se demander, quelqu’un, Marx en particulier, pense que les relations sociales capitalistes devraient un jour entraver les relations de production ? La poursuite de la survie du capitalisme requiert un développement continu du capital, une accumulation perpétuelle de la valeur d’échange. La compétition sert à faciliter cette croissance constante. Dans l’ère de la transition vers la domination réelle du capital (d’abord sur le travail, ensuite sur la société en général), ce processus est accompli – comme Marx l’a d’abord montré – par chaque capitaliste individuel qui cherche à diminuer la valeur réelle individuelle de ses marchandises en-dessous de la valeur sociale (du marché), l’autorisant ainsi à réaliser un sur-profit au-delà du taux de profit moyen. Et le seul moyen de faire ceci est d’augmenter la productivité des moyens de production à sa disposition, afin de diminuer le contenu de travail de chaque marchandise individuelle ; càd de développer sans cesse les forces de production. Même lorsque le capital est dans une période de crise ouverte, lorsque la croissance est inexistante ou négative, la compétition continue à pousser chaque capitaliste à développer davantage les forces de production afin de ne pas rester en arrière. En même temps, lorsque le développement des forces productives a atteint une certaine échelle et un certain degré de complexité, l’Etat s’implique lui-même dans la tâche générale de développement des forces productives sociales, surtout en période de crise ouverte. Une telle « intervention » étatique n’est pas nécessairement un signe de faiblesse ou de crise du capital, bien qu’elle puisse l’être, évidemment. Elle peut simplement représenter un facteur du degré toujours croissant et de la complexité de la technologie impliquée dans le développement des forces productives et, en même temps, du degré d’unification et de centralisation de la classe capitaliste d’une nation donnée. Dans les conditions de la compétition mondiale sur les marchés internationaux qui sont d’application depuis les premières années du 20ème siècle dans tous les secteurs de l’économie mondiale, tous les Etats des pays les plus développés ont de plus en plus poursuivi cette tâche.

Donc l’histoire du dernier siècle, de la période depuis la mort de Marx, a démontré que les relations capitalistes de production n’ont pas empêché le développement des forces productives. Mais cela ne signifie pas que l’histoire des 90 dernières années n’a pas été celle d’un déclin historique, ou d’une crise permanente du capitalisme. Comme on l’a démontré dans les pages de PI, bien que contradictoire, la réalité historique d’une simultanéité de crise permanente et de développement frénétique des forces productives (même par rapport au taux de développement antérieur) n’est certainement pas impossible. Une telle caractérisation peut s’appliquer à l’histoire du siècle passé, même s’il semble que cette idée ne soit pas très populaire dans le milieu révolutionnaire. Il me semble que cela tient à l’idée que si les forces productives se développent à un taux « sain », si elles ne sont pas freinées, alors la formation sociale et le mode de production doivent être progressifs et ne doivent donc pas être dans un état de déclin ou de crise permanente. C’est ce dogme productiviste qui est à la base de l’acceptation par le Marxisme de la terreur de la contre-révolution russe, vision répandue d’abord par Trotsky (en théorie et en pratique), puis par Staline (5), et suivie par les différents régimes « communistes » du monde durant la période 1945-90. Dans cette vision « orthodoxe » du progrès historique, les forces de production deviennent universellement inoffensives, et soutenues inconditionnellement, quel que soit le développement qu’elles prennent. Que l’Etat qui soutienne ce développement soit capitaliste ou socialiste est non-pertinent dans cette vision orthodoxe, parce que les forces productives sont neutres, càd qu’ils n’ont pas de contenu spécifiquement capitaliste ou socialiste et leur développement est continu, d’abord sous le capitalisme, puis dans la période de transition socialiste au communisme (et plus tard également). Donc, aussi longtemps que le capitalisme est capable de continuer à développer les forces productives, il reste un mode de production progressif et la période de lutte révolutionnaire reste pour le futur. Ce dogme force ses adhérents soit à nier qu’il y ait eu un développement des forces productives au cours du siècle passé (les trotskystes, le CCI, la CWO – jusqu’à récemment, du moins) ; soit à défendre le développement du capitalisme (en particulier dans le « monde en développement ») et les moyens « réformistes » de lutte (syndicalisme, parlementarisme, etc.).

Je pense qu’il est grand temps de briser ouvertement ce dogme du Marxisme orthodoxe et, en même temps, de reconnaître que sa source se trouve dans Marx (et Engels). Pour les dogmatiques du Marxisme « invariant », cette hérésie devrait être suffisante pour passer pour une trahison ouverte et un abandon du Marxisme. Avec un tel Marxisme, je ne veux rien avoir à faire. Marx n’était pas infaillible. Il n’avait pas raison à propos de tout ce qu’il a élaboré. De plus, il était lui-même opposé à l’établissement d’un « Marxisme » orthodoxe et à tout culte qui prendrait à la lettre tout ce qu’a dit un grand penseur. Il me semble clair que le Marxisme est un corps de théorie (et une méthode d’investigation/d’analyse), ou même un tissu de différentes théories, qui forment un tout plus ou moins cohérent, mais cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas des trous significatifs dans le réseau. C’est la cohérence de l’ensemble et le pouvoir potentiel de la théorie et de la méthode qui font du Marxisme la théorie la plus en vue du mouvement révolutionnaire prolétarien. Il y a plusieurs versions et interprétations que peut prendre le « Marxisme », autres que celles du Marxisme orthodoxe ou traditionnel. Et je pense que le dogme productiviste évalué ci-dessus peut être retiré du Marxisme sans enlever la cohérence et le pouvoir explicatif de celui-ci. En fait, en ôtant le dogme productiviste et en le remplaçant par une vision non-productiviste, une vision dans laquelle les forces productives ne sont pas neutres, nous pouvons développer une forme supérieure de théorie Marxiste.

Je veux qu’il soit clair que, du passage de Marx cité plus haut, je ne veux que questionner l’hypothèse spécifique selon laquelle les relations productives entravent les forces productives (dans l’interprétation productiviste). Donc, je ne mets pas en question le fait que «à un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en conflit avec les relations existantes de production… » (Je ne questionne pas non plus l’idée, implicite dans le passage cité, que le conflit contribue à l’ouverture d’une période de révolution). Même si les relations de production n’entravent pas les forces productives, il peut toujours y avoir, et il y a, un conflit réel entre les forces et les relations de production, caractéristique de la période de décadence capitaliste. Quelle est, alors, la nature de ce conflit ? C’est , en fait, le même conflit que celui entre la production de valeurs d’usage (la richesse réelle) et la production de valeurs d’échange (la richesse capitaliste abstraite). Alors que la production de valeurs d’usage augmente de façon exponentielle, la production de valeurs d’échange diminue de façon relative, chaque marchandise contenant de moins en moins de valeur. C’est en réalité la capacité des forces productives développées qui est en conflit avec la quantité de valeur d’échange réalisée et réalisable par le capital, comme une totalité (qui est déterminée, bien entendu, par les relations capitalistes de production). La barrière du marché (basée sur la demande effective, productive) à la production et à la vente non limitées résultant de l’augmentation exponentielle de la productivité joue un rôle majeur ici, parce que la capacité productive dépasse toujours plus le résultat productif réel, parce que, dans la mesure où de moins en moins de force de travail est requise pour la production, la demande effective est de plus en plus en-deçà de l’offre potentielle et limite la quantité de valeur d’échange que le capital peut réaliser. Le non-usage, ou même la sous-utilisation des moyens de production existants étant une forme de dévalorisation, une partie de la valeur est stérilisée.

ET LA DECADENCE ?

Donc, en quoi consiste la décadence du capitalisme, si ce n’est dans le blocage des forces productives par les relations de production ? Ma position est que la décadence capitaliste est simplement une question de crise permanente de la poursuite de l’accumulation du capital (total). La crise permanente du capitalisme est une crise de valorisation. Le problème n’est pas que le capital devienne incapable de continuer le développement des forces productives. Le problème est, plutôt, que le capital trouve de plus en plus difficile de continuer à se valoriser sans détruire une part de lui-même. Bien sûr les deux théories traditionnelles de la crise permanente, celle de Luxemburg et celle de Grossman et Mattick, tout comme celle que Sander a développée dans les pages de PI, théorisent la crise comme une crise de la valorisation, de la reproduction élargie, ou de la continuation de l’accumulation. La question du développement des forces productives est réellement une question entièrement séparée de celle de la crise économique permanente résultant du développement historique d’un mode de production fondé sur un nombre de contradictions irréconciliables. Aucun des défenseurs de la conception « orthodoxe » Marxiste de la décadence capitaliste n’a jamais jugé nécessaire de démontrer réellement comment la crise permanente de valorisation en vient à bloquer le développement des forces productives. La référence au passage sus-mentionné de Marx est invariablement jugée suffisante en lieu et place d’une démonstration théorique.

Il y a cependant, à mon avis, un lien étroit entre la crise permanente du capitalisme et le développement des forces productives. Plutôt que de bloquer ou de ralentir leur développement continu la relation entre les deux est telles que les forces de production développées en période de décadence ne deviennent pas seulement de plus en plus puissantes, mais elles deviennent de plus en plus dangereuses, de plus en plus mortifères et ceci n’est pas seulement « accidentel » ou « incident », mais dans la crise permanente le capital requiert de plus en plus des forces de destruction plutôt que des forces de production pour se soutenir lui-même. La nécessité de dévalorisation du capital à une large échelle, qui est la force motrice du capitalisme dans la période de décadence, dans les conditions d’une compétition internationale qui s’intensifie toujours davantage pour les marchés et les ressources mondiales, alimente cette nécessité du développement des forces destructrices. Une telle dévalorisation requiert inévitablement la destruction massive de capital, fixe, variable. En même temps, les forces productives développées par le capital devenant de plus en plus puissantes et complexes et la recherche de i) manière de produire et de transporter moins cher, ii) nouveaux produits qui vont permettre la formation de nouveaux marchés, et iii) « ressources naturelles » s’épuisant rapidement et nécessaires pour la production industrielle – s’intensifiant en tant que résultat de la crise mondiale, les dangers auxquels s’exposent les ouvriers et d’autres gens, ainsi que l’environnement naturel, vont croissant. Ce processus tend à faire du capitalisme un danger toujours croissant non seulement pour le bien-être, mais pour la survie de l’humanité et de la biosphère elle-même.

Dans cette perspective, la caractéristique de la décadence capitaliste n’est pas un freinage ni une décélération dans le développement des forces productives ; c’est plutôt la tendance destructrice croissante dans les forces productives développées par le capital et celle-ci ne s’explique pas seulement par le fait qu’elles deviennent de plus en plus puissantes. Il n’est pas nécessaire que toutes les forces productives développées dans la période de décadence soient destructrices ou deviennent de plus en plus destructrices. La tendance à la destructivité s’applique à la totalité des forces productives développées et non à chacune d’entre elles, mais à toutes prises globalement. C’est donc une tendance générale, couvrant une période de temps, applicable au capital mondial.

Dans le texte « Le développement des forces productives et la décadence du capitalisme » dans PI 29, dans la section finale, M. Lazare soulève une question importante, rarement soulevée dans les discussions dans le milieu politique. La question est : « qu’entend-on par développement des forces productives ? » (p. 14). Le problème, qui avait été soulevé précédemment dans un texte de Mac Intosh dans PI 28, est celui de la « nature du développement des forces productives sous le capitalisme décadent » (ibid.). Mac Intosh prétend qu’une nouvelle conception de la décadence viable, « doit être basée sur une distinction radicale entre le développement du potentiel émancipatoire de l’espèce humaine d’un côté, et le développement de la technologie et de l’expansion quantitative des forces productives de l’autre ». « Ce qui est en jeu n’est pas une répudiation romantique de la technologie, mais plutôt une compréhension du caractère inséparable d’un certain développement techno-scientifique et de la logique de la production de valeur. » (p. 18). Tous ces points convergent vers une compréhension de la possibilité qu’un cours différent du développement des forces productives et de la technologie que celui suivi sous le capitalisme décadent. Cette compréhension est en accord avec le point mentionné précédemment dans ce texte, selon lequel la caractéristique de la décadence capitaliste est le fait que les forces productives, qui ne cessent de se développer rapidement, deviennent de plus en plus destructrices pour l’humanité et la biosphère. L’idée est que le développement capitaliste des forces productives était historiquement progressif jusqu’à un certain point, parce que ce développement contribuait au « développement du potentiel émancipatoire de l’espèce humaine » (Mac Intosh) ou à la « libération de l’humanité du règne de la nécessité » (M.L.).

NOTRE HYPOTHESE

Depuis, le développement continu de ces forces s’est fait « au détriment de l’humanité, d’une manière qui menace même son existence » (Mac Intosh) ; ce développement « est accompagné en même temps par une régression perpétuelle », il « devient même destructeur en termes des nécessités de l’humanité » (M.L., PI 29, p. 15). Ceci est la caractéristique centrale de la période de décadence du capitaliste en tant que formation sociale historique. Le capitalisme était historiquement progressif tant qu’il contribuait à la libération potentielle de l’humanité du règne de la nécessité – en développant les forces productives jusqu’au point où la pénurie des biens nécessaires pour la vie de toute l’espèce humaine était éliminable – alors qu’il a été rétrogressif ou décadent depuis qu’il est embarqué dans un cours de développement (spécifique) des forces productives qui devient de plus en plus destructeur par rapport aux besoins de l’humanité.

L’hypothèse sous-jacente ici est que différents cours de développement des forces productives sont possibles, au moins à un certain stade de développement historique de la technologie. Cette idée est totalement étrangère au Marxisme traditionnel et orthodoxe, avec sa vision productiviste (et habituellement déterministe du point de vue économique). Pour le Marxisme, les forces productives développées par le capitalisme, décadent ou non, sont neutres (entre le déployement capitaliste et communiste) parce qu’il n’y a qu’une trajectoire de leur développement, et donc tout développement de celles-ci, amené par le capitalisme ou non, est historiquement progressif. En examinant le niveau de développement et la complexité de la technologie procurés par la domination du capital depuis le début du 20ème siècle, il me paraît évident qu’il existe des alternatives au développement technologique mis en place. Une nouvelle forme de Marxisme, d’où seraient absents le déterminisme économique et le productivisme, devrait rendre compte de cette nouvelle possibilité de trajectoires alternatives de développement. Elle devrait aussi montrer comment un cours de développement économique radicalement différent de celui qui existe actuellement est possible. Ce point ne doit pas être sous-estimé en ce qui concerne le développement de la conscience de classe, qui doit concevoir qu’une autre société radicalement différente du capitalisme est possible.

De plus, PI a déjà développé des outils théoriques qui peuvent aider à expliquer que différents cours de développement des forces productives sont possibles. En particulier, en développant la théorie de la domination réelle du capital (càd de la transition de la domination formelle à la domination réelle du capital, d’abord sur le travail, ensuite sur la société comme un tout), nous avons défendu l’idée que la loi de la valeur pénètre toutes les sphères de l’existence sociale, le développement de la science et de la technologie y inclus. En réalité, la technologie et la science impliquées dans le développement des forces productives seraient les premières sphères à être pénétrées par la loi de la valeur. Ce n’est pas seulement le fait que la science et la technologie en viennent à servir seulement des buts capitalistes. C’est plutôt que leurs modes de fonctionnement et d’opération deviennent subsumés par la loi de la valeur. Du point de vue de Lukacs (qui argumente ceci à propos de la science), leurs modes de pensée deviennent réifiés : ils interagissent avec le monde qu’ils cherchent à comprendre et transforment d’une manière uniformément abstraite, entièrement rationalisée, entièrement quantifiée, sans référence au contenu qualitatif du matériel. De cette manière, ils sont parfaitement adaptés à servir le but capitaliste de maximisation de la productivité et de l’efficience comme façon de maximiser la production de plus-value et l’accumulation. Ils sont aussi parfaitement adaptés à servir les buts capitalistes. Lukacs argue que, la science étant le produit de la vision bourgeoise, d’un déterminisme matérialiste mécaniste, dans lequel chaque chose dans le monde naturel et humain est potentiellement sujet à une quantification et une exploitation, avec l’aide de la science et de la technologie, au service de l’accumulation du capital. C’est ainsi que les relation sociales capitalistes peuvent en réalité être contenues à l’intérieur de certaines forces productives et d’autres systèmes technologiques, rendant ces forces et systèmes inhérents au capitalisme dans leur nature. S’ils sont inhérents au capitalisme dans leur nature, alors ils ne sont pas neutres, et une société post-capitaliste devrait les rejeter en faveur de forces productives et de technologies libérées du joug de la loi de la valeur. Cette libération devrait se produire au travers de la transformation consciente, qualitative des forces productives et des technologies développées par le capitalisme en forces qui n’impliquent pas l’aliénation des humains par rapport à eux-mêmes, aux autres, et à la nature. (6)
E.R.


NOTES

1. BIPR : le Bureau International pour le Parti Révolutionnaire, composé principalement de la COMMUNIST WORKERS ORGANISATION en Grande-Bretagne et du PARTI COMMUNISTE INTERNATIONALISTE en Italie ; CDP : CERCLE de DISCUSSION de PARIS ; CCI : COURANT COMMUNISTE INTERNATIONAL.
2. Je dis « apparent » parce que même s’il y avait eu un début de séparation entre de tels organes et pratiques et les intérêts prolétariens dans les années qui ont conduit à la 1ère GM, tous les révolutionnaires de par le monde, sauf une minorité, continuaient à les considérer comme ayant une nature ouvrière, ou, au moins, anti-capitaliste. Il faut souligner que les syndicalistes révolutionnaires (comme ceux des IWW aux Etats-Unis et de la CGT en France) ont été capables à l’époque d’apprécier, au moins à un niveau instinctif, la nature anti-ouvrière de tels organes et pratiques.
3. Ceci concerne la science et la technologie impliquées dans la production, et non par la classe ouvrière qui est aussi une force productive.
4. Marx, Grundrisse
5. Tous les deux en tant que leaders de l’Etat soviétique et idéologues du capitalisme d’Etat, et, au moins pour TROTSKY, avec un accord actif de Lénine.
6. Dans cette esprit, on devrait rappeler que MARX lui-même désignait certaines formes de production comme capitalistes par nature, par exemple le système d’usine industrielle, telle qu’il existait dans les années 1860. Et comme MARX voyait le développement du capitalisme passer d’un mode de production capitaliste « formel » - dans lequel les moyens de production sont neutres entre le déploiement soit féodal soit capitaliste(puisqu’ils étaient développés sous le féodalisme) – vers un mode de production « spécifiquement » capitaliste – dans lequel le capital refond tout le processus de production, le reste de l’économie, et les forces productives elles-mêmes, à sa propre image, sa propre forme et son contenu, il aurait vu tout le développement des forces productives depuis les années 1860 comme devenant de plus en plus spécifiquement de nature capitaliste. Tout développement, au moins jusqu’à un certain point, en fonction de la socialisation croissante des moyens de production, s’oriente vers une perspective de communisme. De même, il n’est pas clair (pour autant que je puisse en parler) si MARX pensait que le capitalisme pouvait développer les forces productives qu’un mouvement révolutionnaire communiste pourrait déployer sans les transformer d’abord de façon qualitative. Bien entendu, l’interprétation orthodoxe est qu’il pensait que c’était possible. Mais mon point ici est que le point de vue de MARX était plus complexe, et plus contradictoire, qu’un simple productivisme et déterminisme économique, comme le défendent toutes les versions orthodoxes du Marxisme.

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