LE RENFORCEMENT DE L’ETAT NOUS JETTE DANS LA CATASTROPHE


Londres, 11 juillet 2005 : explosion de bombes dans le métro et dans les bus. Le terrorisme ne vise pas les centres nerveux de l’Etat capitaliste, ni des cibles stratégiques. Non, il agit dans les artères du monde développé et y répand insidieusement l’idée que la vie de chacun est en sursis et peut exploser brusquement dans un métro, un bus, à Madrid, ou à Londres. Dans de grandes envolées démocratiques, l’Etat demande à chacun de collaborer dans la lutte pour éradiquer le terrorisme. On apprend qu’on est filmé, que chacun peut être suivi à la trace grâce aux dépouillements des bandes vidéo, bref, qu’on vit dans la toile d’araignée de l’Etat. Les forces de répression, renforcées, deviennent désormais apparentes, les bobbys sont revêtus de vestes fluo jaunes. L’argent de l’Etat coule dans les pipe-lines de la répression et les policiers reçoivent l’autorisation de tirer à vue sur toute personne au comportement suspect. Ce qui fut fait.

QUELQUES DATES

Eté 2005 : blocage des marchandises importées de Chine dans les douanes européennes. Les moyens de dés-information nous inondent d’images d’amas de chemises, de soutien-gorges, de souliers, de jeans « made in China ». Les images de travailleurs chinois disciplinés, en uniforme, harangués par leur patron lorsqu’il y a malfaçon, prêts à tout pour gagner un salaire, contrastées avec les images de travailleurs européens jetés sur le pavé, suite à la fermeture des usines de chaussures de luxe en France. On nous invite à adhérer à un protectionnisme nationaliste, et à protéger l’intérêt de « nos » travailleurs.

19 août 2005, l’ouragan Katrina brise les digues du lac Pontchartain, la Nouvelle Orléans est sous eau, des centaines de milliers de personnes ont perdu leur maison, leur foyer, leur travail, leurs proches. Une « catastrophe naturelle » imprévisible ? Non, on apprend que le scénario-catastrophe avait été prévu avec grande précision, et que les prévisions se sont réalisées avec une exactitude que pourraient envier beaucoup de scientifiques. Que le gouvernement américain avait jugé bon de ne pas allouer les ressources demandées pour le renforcement préventif des digues. Après que l’Etat le plus puissant du monde ait démontré qu’il pouvait laisser les catastrophés périr d’inanition, d’intoxication et de manque de tout, le président Bush, de son air de bon croyant, fait appel au sentiment de solidarité de toute la population.

Quelle logique sous-jacente permet de relier ces trois événements récents qui ont provoqué le sentiment que « rien ne serait plus comme avant » ? Et quel rôle joue l’Etat capitaliste ? Le capitalisme, qui régit l’économie de l’ensemble de la planète, est dans un moment bien particulier de son histoire. Un développement vertigineux des forces productives qui va de pair avec une concurrence exacerbée, avec une destruction croissante (voir articles sur la décadence dans ce numéro).

Nous sommes les otages en sursis du terrorisme, qui ne pourra aller qu’en s’accroissant dans le futur (1) La campagne anti-terroriste de l’Etat n’a pas pour but de protéger la vie des travailleurs. Au contraire, elle vise à les faire adhérer aux mesures répressives : renforcement de la police, de la militarisation de la société. La surveillance individuelle de la vie de chacun va encore être renforcée, non pour protéger la vie mais pour arrêter toute insubordination.

Nous sommes ainsi prisonniers des gigantesques drames économiques qui se préparent : l’augmentation du prix du pétrole, les attaques contre la sécurité sociale, la compétition économique avec la Chine. Les réactions de la Communauté européenne par rapport à l’arrivée massive des marchandises chinoises sur le marché ne visent pas à protéger les intérêts de « nos » travailleurs, mais seulement les intérêts du capital. Le développement économique de la Chine repose sur le fait qu’elle est devenue l’atelier du monde, mais avant tout l’enfer des travailleurs. Le capital, pour assurer sa rentabilité, délocalise les usines européennes vers la Chine, mais il fait de même là-bas ; les travailleurs de Shangaï sont déjà devenus trop chers, les entreprises sont délocalisées vers des régions plus pauvres, plus arriérées, plus à l’ouest. Les pensions, la sécurité sociale, le droit au logement, ont été bouleversés en Chine.

A côté du développement d’une classe moyenne qui a accès aux biens de consommation, la valeur de la force de travail est réduite à sa plus simple expression. A mesure que la consommation augmente (parc de voitures, congés payés, vacances individuelles), des fractures sociales augmentent aussi : des millions d’ouvriers licenciés, des dizaines de millions de paysans déplacés et laissés sans ressources. La production capitaliste est mondiale : l’arrêt aux frontières des marchandises chinoises met en péril l’activité de certains travailleurs occidentaux, dont le travail consiste à finaliser, assembler, les pièces détachées fabriquées en Asie.

Nous vivons sur un volcan, et nous ne savons pas quand il va exploser. Il n’y a pas d’opposition entre les intérêts des travailleurs occidentaux et asiatiques, mais une communauté d’intérêts contre le capital qui veut les asservir.

QUELLES CATASTROPHES ?

Nous sommes de plus en plus les prisonniers des catastrophes dites “naturelles”. Katrina n’était pas une catastrophe naturelle, mais le résultat inévitable de l’opération de la loi de la valeur et de la dégradation de l’éco-système que celle-ci entraîne nécessairement. Tout comme les avalanches déclenchées par les glaciers non monitorés dans le Caucase (Karmadon, septembre 2002). La sauvagerie des ouragans et la destruction des protections naturelles contre ceux-ci (îles faisant barrage, zones humides) sont liées directement à la trajectoire du capital au cours du 20ème siècle. Il est intéressant de se demander : pourquoi le gouvernement américain n’a-t-il pas agi « à temps », alors que le scénario avait été prévu et que les ressources économiques permettant la prévention existaient ? Cela ne peut pas s’expliquer par une logique purement économique : l’ardoise va être beaucoup plus lourde maintenant pour les réparations qu’elle ne l’aurait été pour prévenir la catastrophe. Ce que les experts ne pouvaient prévoir, c’est « quand » la catastrophe était susceptible de se passer. Chaque président, chaque homme politique pouvait donc espérer que cela n’arriverait pas sous son « règne », et donc qu’il était dispensé de consacrer des ressources qu’il aurait du prendre ailleurs, aux dépends d’un appui de l’électorat. Pourquoi Bush aurait-il consacré des ressources à protéger la Nouvelle Orléans ? Qui l’en aurait remercié ? Les Noirs ? La vitesse à laquelle les secours ont été déployés, le délai pour déplacer les gens sans moyen de transport, la disproportion entre les blancs et les noirs évacués, tout cela montre à quel point le gouvernement américain se soucie de la vie de cette couche de la population.

LA DES HUMANITE

La situation à la Nouvelle Orléans illustre bien à quel point la mission de l’Etat capitaliste n’est pas de protéger la vie des travailleurs. Seuls comptent les intérêts économiques du capital et les intentions de vote des électeurs potentiels. Ce ne sont pas seulement les politiciens, les financiers et les entrepreneurs qui ne s’intéressent qu’au profit à court terme. La classe capitaliste est incapable d’envisager des solutions pour les contradictions engendrées par son système (les changements climatiques, la pollution). Elle tourne son dos à l’avenir et focalise ses yeux rapaces sur le présent, laissant le futur aux Dieux. Son aveuglement masque jusqu’à ses propres intérêts. Et ceux du monde entier.

De plus en plus, l’homme est un « être sans destin » (pour reprendre le titre du livre de Imre Kertesz, juif hongrois qui relate son expérience dans les camps de concentration nazis), un être dont le destin peut à tout moment être brisé par les lois implacables, in-humaines de la concurrence, de la nécessité du profit, du développement des désordres dits « naturels ». Un être sur-numéraire, sur-exploité au travail, ou laissé sans ressources au chômage. Un être dont l’avenir est plus sombre encore, lorsqu’arriveront sur le marché des millions de jeunes, lorsque les entreprises asiatiques auront été confrontées encore plus aux limites du marché (tout comme, dans les camps de concentration, le destin de l’homme, du prisonnier numéroté, dépendait de l’arrivée aléatoire d’autres prisonniers, pour lesquels il fallait faire de la place).

Mais à mesure que la dés-humanité s’aggrave, il y a aussi prise de conscience de l’humanité possible, étant donné les moyens technologiques créés. Un fait mérite d’être souligné : 60% des Américains trouvent qu’il serait plus judicieux de consacrer l’argent de la guerre en Irak à la réhabilitation de la Nouvelle Orléans. Le rapport entre la guerre et la survie est évident ici. Les ressources intellectuelles et matérielles existent pour protéger la vie des gens contre les catastrophes naturelles ; ces ressources sont utilisées par le capital à des fins de destruction d’autres populations sur la planète, pour créer d’autres catastrophes.

QUELLE REACTION ?

La réaction contre le capital ne passe pas par l’anti-terrorisme, ni par la défense de « nos » intérêts économiques, de « nos » emplois contre ceux des chinois. Cela passe par une prise de conscience du caractère mondial du problème : aucune entreprise, aucun pays, n’échappe à la situation ; aucun domaine de la vie non plus : l’économie, l’écologie, la nourriture, l’éducation, les hôpitaux, les soins de santé. Il n’y a plus de paradis, d’endroit protégé. Il y un monde à refaire, et nous en avons les moyens.

Esperanza



(1) Attentats terroristes et riposte américaine : La réalité de la " première guerre du 21ème siècle " (PI 39 Décembre 2002)
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