ETRE GENERIQUE – ETRE SOCIAL ET CONSCIENCE DE CLASSE


L’objectif de cette contribution est de tenter de relancer le débat sur la conscience de classe. Revenir, comme l’a fait Marx, sur le terme « d’être générique » permet de rappeler que le mouvement du prolétariat, dans son questionnement sur les perspectives et l’édification d’une nouvelle société, est le résultat de l’action consciente de notre classe et donc le fruit d’une réflexion politique et d’une action volontaire. Cette vision se démarque ainsi de celles voyant la perspective révolutionnaire comme une conséquence automatique et incontournable de la seule pression croissante exercée par la crise économique. L’action politique de la classe révolutionnaire est le fruit d’un questionnement où s’entrecroisent dégradation des conditions d’existence et réflexion politique et s’enracine dans les besoins humains niés par le fonctionnement actuel. C’est bien en tentant de satisfaire ses besoins fondamentaux que la classe peut prendre conscience de l’absence d’espoir de satisfaction dans la société capitaliste, de sa position de classe exploitée et de son aliénation à ce système et ainsi s’en dégager. Le processus de prise de conscience s’effectue dans la mise sous tension de l’opposition entre être social et être générique et ce sont ces différentes notions qui seront développées.

L’être générique

Parler d’être générique et d’être social consiste à se placer d’emblée à deux niveaux différents. Ainsi, lorsqu’on parle d’être générique, on fait référence à un concept de nature humaine et un concept est une abstraction. Cette abstraction ne se met à exister que lorsqu’elle est mise en forme, en forme sociale. Si l’être générique représente la nature humaine, les besoins humains, au sens large et abstrait, l’être social serait la manière dont ces tendances générales et ces besoins trouvent une forme et une expression concrètes, forme qui est sans cesse changeante et évolue dans une interaction dynamique entre les conditions historiques et la praxis de la collectivité humaine qui y vit, avec tout l’aspect de transformation que cette praxis a sur les conditions objectives qui constituent l’environnement social, et l’effet sur la conscience que la collectivité développe d’elle-même au travers de sa propre pratique. En ce sens, il est faux d’opposer être générique et être social : ils ne peuvent exister l’un sans l’autre.

Mais peut-on parler d’une « nature humaine » ou celle-ci est-elle créée par la seule activité de l’être social ? D’une certaine manière, on doit répondre par l’affirmative à ces deux questions. En effet, il me semble clair que le genre humain est marqué par quelques grandes tendances et que l’essence de celles-ci se retrouve dans toutes les époques, toutes les cultures… En même temps, les formes par lesquelles elles s’expriment dépendent du contexte social dans lequel elles se placent. Pulsion de vie et de mort, pulsion épistémophilique (le besoin de savoir), besoin d’appartenir à une collectivité et d’entrer en lien avec les autres membres de cette collectivité, besoin de donner et de recevoir de l’amour, activité créatrice, recherche esthétique… voici quelques éléments qu’on peut repérer depuis les dessins des grottes de Lascaux jusqu’aux formidables développements technologiques. Ce qui met l’être humain perpétuellement en mouvement, ce qui fait qu’il ne s’arrête jamais, n’est jamais satisfait, est le mouvement de recherche et d’expression de son être générique par le biais de la médiatisation de sa praxis. En cela, on ne peut parler d’être générique sans s’inscrire dans l’histoire, c’est-à-dire dans le mouvement de transformation continuelle que l’homme produit sur son environnement dans la tentative de satisfaire ses besoins.

Une définition

Marx définit une nature humaine, une essence humaine de l’homme qui se situe au-delà des modes de production ou des caractéristiques de l’environnement. Une des caractéristiques de l’aliénation, pour lui, est précisément la perte de cet être générique : le mode de production capitaliste rend le produit de la production étranger à l’homme qui l’a produit, rendant ainsi l’homme étranger à lui-même et donc étranger à son essence humaine c’est-à-dire au caractère universel, collectif de l’être humain, à son besoin de lien, d’activité créatrice, de connaissance, de conscience de lui et de son environnement ainsi qu’à sa capacité à se projeter dans l’avenir.

L’être social/ L’individu aliéné par le contexte socio-économique capitaliste

L’être social est donc la tentative de révéler, dans une pratique sociale donnée, l’être générique et de satisfaire ses besoins fondamentaux.

Dans toute l’histoire de l’humanité, il y a eu répression des besoins humains, exploitation, domination. Ces rapports se plaçaient dans un contexte de pénurie réelle et de soumission de la survie aux aléas de la nature (même si ces deux éléments ont évolués progressivement). Le mode de production capitaliste marque des changements qualitatifs fondamentaux : pour la première fois dans l’histoire, la collectivité humaine a développé les moyens pour mettre potentiellement fin à la pénurie et a réussi a dégager potentiellement sa survie des aléas naturels. Le capitalisme nous permet de nous libérer du règne de la nécessité. Hélas, nous connaissons la suite de l’histoire : pour survivre, le système doit maintenir la pénurie : là réside une contradiction fondamentale du système : il contient en lui sa propre négation, son évolution et son développement impliqueraient sa fin. Cette contradiction entre le développement des forces productives et le mode de production amène le système à produire, non pas plus de liberté pour les individus mais plus de destruction et une aliénation croissante. « L’économiste nous dit que tout s’achète avec du travail et que le capital n’est que du travail accumulé. Mais il nous dit en même temps que l’ouvrier, loin de pouvoir tout acheter, est obligé de se vendre lui-même et de vendre sa qualité d’homme ».

L’aliénation

Dans le même mouvement s’est développée, au niveau subjectif, l’aliénation. Celle-ci marque une coupure entre l’activité de l’homme et son être générique : l’être humain devient, dans son activité globale, étranger à lui-même, étranger aux autres hommes, étranger à ce qui fonde son essence humaine : il est réifié et coupé de son lien à la nature. Et le rapport social dans lequel il agit lui renvoie de lui-même cette image réifiée d’homme-marchandise. Sa praxis n’est plus la tentative de révéler et de mettre en forme son être générique mais elle nie celui-ci dans un rapport aliéné de l’homme à lui-même. De créatrice, l’activité humaine est devenue stérile et la seule perspective pour les individus placés dans ce rapport social est de ne… rien faire (les adolescents « glandeurs », la « bof » génération…). L’aliénation implique également une perte de conscience que l’être humain a de son être générique et de son identité. Mais le moteur qui permet à l’homme de ne pas se perdre dans le rapport aliéné que sa pratique lui renvoie de lui-même est précisément sa conscience et une intuition de son être générique non satisfait. Dans le capitalisme décadent, l’homme, dépassé par ce qu’il a créé, n’est plus le maître de sa création, ne domine plus la machine, mais est dominé par elle. Cet écart grandissant entre ces besoins fondamentaux de l’être générique et leur négation par la pratique même de l’homme permet l’émergence d’un mécontentement qui va au-delà de la simple revendication économique, débouche sur un questionnement et sur la recherche de la satisfaction des besoins réels. L’existence de l’être générique constitue donc un élément clef dans le processus de prise de conscience et de questionnement du prolétariat par la pression qu’il maintient chez les individus même les plus aliénés.

« La machine s’adapte à la faiblesse de l’homme pour transformer l’homme faible en machine (…) [le capitaliste] fait de l’ouvrier un être privé de sens et de besoins, comme il fait de son activité une pure abstraction de toute activité (…) Cette aliénation apparaît d’autre part en produisant, d’un côté, le raffinement des besoins et des moyens de les satisfaire, de l’autre, le retour à une sauvagerie bestiale, la simplicité complète, grossière et abstraite du besoin ». L’activité de l’ouvrier, loin d’être une activité créatrice, où l’homme se réalise et s’affirme, est une activité où il s’appauvrit « où il mortifie son corps et ruine son esprit ». « L’homme ne se sent plus libre dans ses fonctions sociales, humaines, mais dans ses fonctions « animales » (manger, boire, procréer) et se sent animal dans ses fonctions d’homme »…

L’aliénation se marque à deux niveaux, nous dit Marx :

Dans le rapport de l’ouvrier au produit de son travail : celui-ci lui devient étranger et, pour le produire, l’homme doit devenir étranger à lui-même et donc aux autres hommes. Parce que le produit de l’activité de l’ouvrier appartient à un autre homme, l’activité de celui qui produit constitue son propre tourment mais la jouissance d’un autre. Le monde extérieur lui apparaît comme étranger et hostile ; Dans le rapport du travailleur à l’acte de production : en tant qu’activité étrangère à l’homme, celle-ci crée chez lui un sentiment d’impuissance et de soumission « l’activité devient passivité, la force devient impuissance »…

Lien et identité

Etranger à sa propre nature, l’homme est aussi devenu étranger à ses besoins réels. Et pour compléter ce processus, l’idéologie dominante détourne sans cesse l’individu de sa quête vers son essence humaine et ses besoins en pervertissant ces besoins et en leur donnant de fausses satisfactions.
Ainsi, à titre d’exemple, si on reprend quelques caractéristiques innées de la personnalité humaine :
La dualité pulsionnelle (vie-destruction) implique un équilibre entre deux forces opposées et qui doit laisser une place prépondérante à la pulsion de vie. Bien sûr, ce dosage est propre à chacun, dépend de l’histoire individuelle. Mais je pense que la période de décadence et en particulier la destructivité qui constitue une caractéristique importante du fonctionnement capitaliste vient mettre à mal cet équilibre puslionnel dans le sens d’une prédominance de la pulsion de destruction. A la violence ambiante et à son corollaire d’absence de perspectives vient répondre, en écho, la destructivité individuelle soit dirigée vers autrui, soit retournée contre soi. Nous savons que, dans nos sociétés « civilisées », le suicide est une des causes principales de mortalité chez les jeunes…

La recherche du lien, de l’autre et de la satisfaction dans et grâce à ce lien s’est mué, sous le capitalisme décadent en une satisfaction par soi-même, immédiate, substituant la possession d’objets à la reconnaissance du lien avec l’Objet d’amour. L’idéologie définit ainsi la nature humaine par son contraire, l’être humain, par définition grégaire, serait, grâce aux vertus du capitalisme, enfin libéré de toutes ses dépendances : nous nous suffisons enfin à nous-mêmes, et l’individualisme est le nec plus ultra de la liberté individuelle…

Une première conséquence de ceci est la manière dont l’identité va se former : la modification des repères, la recomposition des classes va pousser les individus à se trouver des groupes d’appartenance de substitution : c’est la race, la religion, la région… avec tout l’aspect aliénant que comportent ces formes d’appartenance

Parce qu’elle sont en lien avec une deuxième conséquence de la négation du lien et de la dépendance : la régression défensive vers des modes de fonctionnement psychiques plus archaïques : on est alors dans le domaine du binaire (ami-ennemi ; dans le groupe ou exclu ; bon-mauvais…) et du repli narcissique dans la seule auto-référence. L’autre n’est pas reconnu comme personne à la fois différente mais en même temps de valeur égale à la nôtre: il est semblable ou ennemi, toute différence est intolérable. Nous ne sommes plus dans la perspective d’une communauté humaine harmonieuse dans sa diversité mais dans la perception d’un conglomérat disparate, sans sens, et menaçant. Les modes de fonctionnements binaires amènent à projeter sur le « différent » les vécus de menace : l’étranger sera celui qui menace directement notre vie, soit en venant « manger notre pain », soit en étant

un criminel en puissance… Ces mécanismes archaïques se mettent en place dès qu’une situation dangereuse menace l’individu. On peut faire l’hypothèse que le contexte économique et social inquiétant tant à rendre ce fonctionnement archaïque défensif prédominant et c’est probablement là un point d’articulation entre l’idéologie et un phénomène psychique réel : pour isoler les individus et renforcer ses dispositifs de contrôle social, la classe dominante brandit la menace de l’insécurité généralisée représentée par les migrants, les jeunes, les gitans, bref, tout ce qui peut faire « autre »… En retour, des individus fragilisés stigmatisent cet « autre » comme le représentant de ce qui les insécurise, renforçant ainsi la méfiance, la compétition entre individus et donnant ainsi une justification à l’idéologie et à la violence de la classe dominante. Ceci peut nous amener à réfléchir sur ce qui permet aux partis et idéologies d’extrême-droite et populiste de prendre racine.

Un autre élément qui vient s’articuler à cette vision binaire est la réification de l’individu. L’être humain est une marchandise, un outil, et doit, comme les machines, être performant, « tourner rond ». Là aussi viennent s’articuler un élément d’idéologie et un mécanisme psychique : dans la vision binaire, tout ce qui n’est pas bien est forcément mal : c’est la logique du tout ou rien. Là où le capitalisme nous pousse à être sans cesse

plus compétitifs, les mécanismes binaires répondent en terme d’idéalisation- effondrement : la moindre faille est une menace grave pour notre identité et notre place dans la société et nous n’avons de cesse de cultiver notre corps, notre jeunesse et notre image pour tenter de ressembler aux modèles idéaux que la société nous présente et qui nous maintiendront à l’abri de toute contamination par des éléments négatifs. « Cachez ce vieux, ce fou, ce dépressif, cet endeuillé, ce malade… que je ne saurais voir !» telle est la devise qui fait se rencontrer nos peurs et l’idéologie capitaliste !
Enfin, le besoin d’amour et de reconnaissance a été perverti en un besoin de puissance et de standing social traduit dans le règne de la propriété privée. « La propriété privée nous a rendus si sots et si bornés qu’un objet n’est nôtre que lorsque nous l’avons, qu’il existe donc pour nous comme capital ou qu’il est immédiatement possédé, mangé, bu, porté sur notre corps, habité par nous, etc., bref qu’il est utilisé par nous, bien que la propriété privée ne saisisse à son tour toutes ces réalisations directes de la possession elle-même que comme des moyens de subsistance, et la vie, à laquelle elles servent de moyens, est la vie de la propriété privée, le travail et la capitalisation. A la place de tous les sens physiques et intellectuels est donc apparue la simple aliénation de tous ces sens, le sens de l’avoir. ». (Manuscrits - p. 91).

La conscience de classe

Il existe donc une mise sous tension, une conflictualité intense entre être générique et être social : le capitalisme décadent écrase et détourne les besoins humains et leur satisfaction de manière croissante. Mais, ce qu’il faut souligner, c’est que cette conflictualité se pose de manière très différente selon l’appartenance de classe :
Ainsi, pour la classe dominante : si elle veut survivre comme classe dominante, elle doit maintenir le statu quo et n’a donc d’autre choix que d’évoluer vers toujours plus de folie (puisque ses besoins humains sont de moins en moins rencontrés) et vers la désespérance de l’absence de perspectives. La seule chose qu’elle peut se permettre, c’est le réformisme, c’est-à-dire imaginer un « capitalisme à visage humain » : c’est très en vogue actuellement et le mouvement « alter mondialiste » en est le reflet. Mais, qu’elle tourne les choses comme elle veut, la classe dominante ne peut que continuer à approfondir le fossé entre être social et être générique et à aller toujours vers plus de destruction.
Pour le prolétariat, par contre, les choses se posent de façon radicalement différentes. Son existence même au sein du rapport capitaliste représente une contradiction et, en cela, constitue un élément potentiellement dynamique et poussé à se transformer. En outre, la survie des prolétaires n’implique pas le maintient dans son état de classe ouvrière mais au contraire le dégagement de sa place dans le rapport capitaliste, sa propre négation comme classe, entraînant la redéfinition d’une véritable communauté humaine sans classes. Voilà, entre autre, pourquoi le prolétariat est porteur de perspectives à la fois pour lui-même mais aussi pour la communauté humaine dans son ensemble. Voilà aussi ce qui fait la différence entre la conscience de classe – qui mène à une remise en question qui peut révéler les racines des contradictions – et la « conscience » de la bourgeoisie qui n’en n’est pas une puisque cette classe doit rester dans l’ignorance de ce qui la mine dans son être générique pour pouvoir se maintenir comme classe dominante. La seule perspective pour que la classe ouvrière se libère est la clairvoyance ; la seule perspective pour la classe dominante est la cécité…

C’est dans cette double conflictualité – celle entre être générique et être social, et celle entre le fait de se reconnaître comme classe pour se nier comme classe- que se développe la conscience et l’élaboration d’une autre perspective. La conscience de classe est la médiatisation par laquelle la collectivité peut se dégager de l’aliénation en passant outre la coupure entre praxis et être générique. La conscience de classe mène ainsi à une conscience d’être, Humanité retrouvée dans le lien avec les autres humains. Autant l’aliénation coupe l’individu de ses propres besoins et de sa propre nature, autant la conscience de classe permet aux individus de ressentir leurs besoins réels au travers de l’activité sociale concrète que cette conscience développe. Comme l’être générique est inséparable de sa mise en forme par la pratique de l’être social, la conscience de classe est inséparable de l’activité qui en découle et qui l’approfondit. Conscience d’être est la conscience de classe, conscience de l’avoir est celle de la classe dominante…

La pénétration de la loi de la valeur

Je pense que poser les choses de cette façon englobe la question de la conscience comme réaction à l’ensemble des conditions de vie (et pas uniquement à la dégradation des conditions économiques). Là aussi se voit la nécessaire intrication entre conditions subjectives et objectives : il ne suffit pas que les conditions économiques se dégradent pour que la conscience politique se fasse jour : le prolétariat peut très bien réagir à la dégradation de ses conditions d’existence dans le cadre de sa propre aliénation, par des réactions de défenses racistes, patriotiques, etc. Il n’y a donc aucun lien mécanique, automatique entre pression économique et développement de l’action du prolétariat. Ce qui permet à la classe ouvrière de se dégager de son aliénation est sa prise de conscience politique de son statut dans la société et de la négation de son essence humaine dans le rapport social dans lequel la place le mode de production capitaliste.
On pourrait se demander alors comment, dans un contexte où l’idéologie dominante a à ce point infiltré tous les pores de la société qu’elle en a perverti notre fonctionnement psychique, une réaction de désaliénation peut émerger. Tout comme l’approfondissement de la crise économique et des attaques aux conditions matérielles de vie sont des éléments qui montrent clairement le fonctionnement et les perspectives économiques, l’accroissement de l’aliénation, la négation croissante de l’individu et de ses besoins humains, matériels, psychiques sont un élément qui pousse les individus à s’interroger et à se dégager des carcans qui les étouffent. La pénétration de la loi de la valeur à tous les aspects de notre vie et de notre condition sociale nous montre de façon caricaturale le statut de marchandise de l’être humain et révèle ainsi tout son non-sens. Tout aussi caricatural est l’écart grandissant entre les besoins humains et les soi-disant besoins définis par le capitalisme comme étant ceux des individus « civilisés ». Cet élément, de plus en plus perceptible et difficile à vivre, est probablement un levier important pour la prise de conscience des perspectives et du fonctionnement du rapport social capitaliste. Poser la question du développement de la conscience politique, et du communisme revient donc, entre autres, à repartir des besoins humains et de l’essence humaine des individus. La conscience générique est la conscience du caractère universel et social de l’homme. « Lorsque les ouvriers communistes se réunissent, c’est d’abord la doctrine, la propagande, etc., qui est leur but. Mais en même temps, ils s’approprient par là un besoin nouveau, le besoin de la société, et ce qui semble être le moyen est devenu le but. On peut observer les plus brillants résultats de ce mouvement pratique, lorsque l’on voit réunis des ouvriers socialistes français. Fumer, boire, manger, etc., ne sont plus là comme des prétextes à réunion ou des moyens d’union. L’assemblée, l’association, la conversation qui à son tour a la société pour but leur suffisent, la fraternité humaine n’est pas chez eux une phrase vide, mais une vérité, et la noblesse de l’humanité brille sur ces figures endurcies par le travail. ». (p. 107-108). « On voit comment l’homme riche et le besoin humain riche prennent la place de la richesse et de la misère de l’économie politique.

L’homme riche est en même temps l’homme qui a besoin d’une totalité de manifestation vitale humaine. L’homme chez qui sa propre réalisation existe comme nécessité intérieure, comme besoin. Non seulement la richesse, mais aussi la pauvreté de l’homme reçoivent également – sous le socialisme – une signification humaine et par conséquent sociale. Elle est le lien passif qui fait ressentir aux hommes comme un besoin la richesse la plus grande, l’autre homme ». (p. 97). Un élément fondamental sur le chemin du prolétariat est donc sa capacité à sortir de son isolement, de la concurrence et de l’hostilité par rapport aux autres hommes. Et ceci se manifeste, entre autres, dès que la classe se met en lutte. Le lien et la nécessaire interdépendance envers les autres, ainsi que la solidarité sont des éléments qui réapparaissent spontanément dès qu’une lutte ouverte se déclenche. Et quelque soit l’issue ou les faiblesses du mouvement, cette expérience collective laisse toujours sa trace d’expérience chez les individus rendus à leur isolement. « L’individu est l’être social. La manifestation de sa vie – même si elle n’apparaît pas sous la forme immédiate d’une manifestation collective de la vie, accomplie avec d’autres et en même temps qu’eux – est donc une manifestation et une affirmation de la vie sociale. La vie individuelle et la vie générique de l’homme ne sont pas différentes, malgré que – et ceci nécessairement – le mode l’existence de la vie individuelle soit un mode plus particulier ou plus général de la vie générique ou que la vie du genre soit une vie individuelle plus particulière ou plus générale. En tant que conscience générique l’homme affirme sa vie sociale réelle et ne fait que répéter dans la pensée son existence réelle ; de même qu’inversement l’être générique s’affirme dans la conscience générique et qu’il est pour soi, dans son universalité, en tant qu’être pensant. » (p. 90).

Quelle dynamique ?

Loin de sanctifier le « mouvement pour le mouvement », nous devons donc réaffirmer la dynamique qui est contenue et déployée dans une lutte de la classe : c’est la possibilité de renouer avec des caractéristiques et des besoins inhérents à l’essence humaine. Lorsque nous avons parlé des mouvements sociaux de 1995, nous avions parlé de nouvelle période. Celle-ci n’impliquait pas la reprise d’une vague de lutte de classe qui irait en se développant à travers l’Europe mais désignait des caractéristiques jusqu’alors absentes dans les mouvements précédents : un questionnement confus quant aux perspectives globales offertes par la société et une participation à ces mouvements de classe qui n’impliquait pas un rattachement à une revendication précise mais plutôt à une dynamique globale de malaise, de mécontentement, de conscience encore confuse du caractère général et profond des racines de ce mécontentement. D’une certaine manière, les mouvements de 1995 ont présenté, en germes, la potentialité de dépasser le stade de la seule lutte revendicative.
Un autre élément qui est, à la fois une caractéristique négative sous le règne du MPC mais un élément dynamique pour la prise de conscience du prolétariat est le fait que les progrès technologiques du capitalisme moderne rendent le rôle du travail humain de moins en moins vital et central pour la production. L’ouvrier de la manufacture était déjà soumis à la machine ; il est désormais relégué par celle-ci au rang d’objet désuet et surnuméraire, venant simplement grossir les rangs de la masse chronique des non employables. C’est l’importance du travail et du savoir-faire qui sont niés mais c’est désormais l’existence même de la classe ouvrière et de sa place centrale dans la production qui est remise en question. La perspective, pour le prolétariat, d’entrevoir concrètement une société sans classes sociales est donc contenue dans cette contradiction fondamentale du MPC.

Pour conclure provisoirement…

La conscience de classe n’est pas aiguillonnée par la morale ou l’idéologie utopiste. Elle naît dans la souffrance et l’exploitation de la classe ouvrière et dans la recherche, par celle-ci, des moyens de sa survie.
L’évolution du MPC et le règne de la domination réelle qui étend ses transformations à la fois vers l’ensemble de la planète mais aussi au plus profond de nos relations au monde, à la nature, aux autres hommes… ont accentué de façon spectaculaire la nécessité de construire une nouvelle société. D’une part, pour la première fois dans l’histoire, les progrès technologiques permettent à l’être humain de se libérer du règne de la nécessité et de la pénurie ; d’autre part, ces avances techniques montrent à quel point elles ne peuvent mener qu’à des aberrations toujours plus grandes dans le lien que les individus entretiennent avec leur environnement humain, naturel et de travail, à quel point ces avancées sont porteuses de destruction et d’aliénation, à quel point l’activité de l’homme est devenue une activité stérile et séparée de son besoin créateur, à quel point la direction dans laquelle le MPC s’entraîne lui-même oblige les êtres humains à faire le grand écart entre leurs aspirations profondes et la manière dont ils leur trouvent une satisfaction dans la société.
Le concept d’être générique est un levier fondamental dans le processus de prise de conscience de cet écart. Le retour à la nature fondamentalement sociale, grégaire et solidaire de l’être humain constitue la perspective à la fois de rejet du système socio-économique actuel mais aussi trace les contours de ce que doit être une société nouvelle.

Rose


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