Etre générique et être social : une réponse à Rose


L’article de Rose est particulièrement bienvenu, parce qu’il situe notre discussion au cœur même d’une des questions qui devrait préoccuper les révolutionnaires aujourd’hui : celle du développement de la conscience. De plus, il n’y a aucune trace dans l’article de Rose du réductionnisme économique qui a fortement hanté la gauche communiste, et selon lequel une crise économique catastrophique va provoquer la conscience de classe nécessaire pour le surgissement révolutionnaire, à condition qu’elle se produise dans un moment historique où la classe ouvrière n’a pas été défaite et ne soit pas mobilisée par l’Etat capitaliste.

Donc, dans le CCI, nous nous défendions l’idée selon laquelle la conscience devrait se développer spontanément dans le prolétariat suite à la crise économique catastrophique, dans une situation dans laquelle la classe ouvrière n’a pas encore été défaite par le capital. Il me semble que ces deux éléments étaient incorrects. La vision du CCI soutenait que la défaite politique infligée à la classe ouvrière, le triomphe de la contre-révolution, était nécessaire pour consolider la loi de la bourgeoisie sur le prolétariat, et pour empêcher le développement de sa conscience de classe. Une telle vision n’arrive pas à saisir comment à l’époque du capitalisme d’Etat, le contrôle idéologique du capital sur la classe ouvrière, son dispositif complexe de mécanismes de contrôle, sa capacité-même à mettre en forme le mode d’assujettissement du prolétariat, signifie que son pouvoir politique n’est désormais plus dépendant de la coercition, comme cela a été le cas dans le capitalisme ascendant, à l’époque de la domination formelle du capital. Donc, le contrôle du capital du paysage socio-plitique ne dépend plus ni de la simple force ou de la violence, ni d’une défaite politique antérieure de la classe ouvrière. En effet, le pouvoir du capital dépend de plus en plus de ce que Gramsci a nommé l’hégémonie, qui est un phénomène idéologique et culturel opposé à celui basé principalement sur la coercition. De plus, il semble clair également que même une crise économique catastrophique et un déclin brutal et à long terme dans le niveau de vie de la classe ouvrière, n’implique pas, à l’époque de la domination réelle du capital, nécessairement un développement de la conscience de classe de la part de la classe ouvrière. En effet, le nationalisme, le fascisme, la xénophobie, et l’ethno-racisme, peuvent peut-être assurer l’hégémonie du capital même dans les conditions de la barbarie. L’article de Rose indique clairement que le développement de la conscience de classe ne résulte pas automatiquement même de la crise économique la plus catastrophique ; que ce qui est à l’ordre du jour c’est le bouleversement complet de l’être social, un bouleversement qui n’est pas garanti même par la crise économique la plus dévastatrice.

Etre social – Etre générique

Il me semble que c’est là le point de départ de l’article de Rose. Sur quelle base pouvons-nous espérer un développement de la conscience de classe si on ne peut pas compter sur une crise économique dévastatrice, même en l’absence d’une contre-révolution sanglante, pour la générer de façon automatique ? Pour Rose, l’existence de l’être générique qui est fortement différent de l’être social de l’humanité dans les conditions de la domination réelle du capital, constitue la réponse. L’article développe qu’en dessous de l’être social, et de ses multiples formes historiques, il y a un être générique, ce que Marx a défini comme une nature humaine, une essence humaine, qui est innée à l’espèce.

Je trouve cette anthropologie philosophique, avec son concept d’essence de la nature humaine, qui va constituer la base du développement de la conscience de classe, peu convaincante. C’est l’existence même de l’être générique, et l’idée selon laquelle l’existence d’une telle nature humaine innée ou a-historique fait partie intégrante du Marxisme, que je mets en question.
Rose dit qu’une « large partie » de notre identité, ou de ce que j’ai apppelé dans d’autres articles notre existence en tant que sujets, « est inscrite dans le contexte matériel déterminé, social, historique ».
De façon plus large, je dirais que virtuellement toute notre subjectivité ou identité comme êtres humains est historique, sociale, et culturelle. Comme créatures biologiques il y a des éléments qui ne sont ni sociaux ni culturels, certains besoins et pulsions innés, mais à ce sujet je suis un minimaliste, et même par rapport à ces besoins et pulsions innés, les formes qu’ils prennent ne sont pas déterminées biologiquement, mais socialement et culturellement, et variables historiquement. Au-delà de ces besoins innés, tout ce qui nous constitue comme sujets me semble être historique, social, et culturel, le produit de notre interaction avec notre environnement, avec d’autres individus et classes. Alors que, en ce qui concerne d’autres espèces, les changements dans leur être sont historiques seulement en termes de processus évolutionniste à long terme, en ce qui concerne les êtres humains, la transformation de leur être, de leur « nature », leur subjectivité et identité, est d’ordre social, et non un processus biologiquement prédéterminé. Les conditions matérielles qui génèrent les transformations de leur être social d’humains, y inclus le facteur de contingence, ou l’aléatoire, sont au centre de la théorie marxiste – à la fois d’un matérialisme historique digne de ce nom, et de la politique révolutionnaire dirigée vers la transformation de l’être social que le capitalisme a imprimé sur nous.

Tradition hégélienne ?

Mais qu’en est-il de la vision de Marx lui-même selon laquelle l’homme a un être générique ? C’était clairement la vision de Marx en 1844, une vision conforme à son jeune hégélianisme de l’époque. En effet, cette vision me semble intégralement liée à une anthropologie philosophique et à une philosophie de l’histoire hégéliennes, une vision que Marx a largement, mais pas complètement, dépassée. Le premier problème avec cette vision est le fait que toute historicité de l’espèce est un phénomène déterminé une fois pour toutes. L’être générique est généré avec le communisme primitif (ou par la naissance de l’espèce humaine), et devient ensuite à la fois inné et inchangé ; c’est-à-dire qu’il perd son historicité. L’être humain, sous la forme d’être générique, une fois émergé, devient alors fixé et a-historique. Pour moi, une telle vision constitue un obstacle formidable à l’historicité de l’être humain et des relations sociales dont je pense qu’elles sont constitutives du Marxisme comme théorie. La provenance hégélienne de la conception du jeune Marx de l’être générique, le retour de Rose aux manuscrits de 1844, conduit également à une vision téléologique de l’histoire, dans laquelle la fin ou le but sont fixés dès le départ, et dans laquelle l’histoire devient celle de la perte d’un paradis, le communisme primitif, de l’aliénation de la société de classe, et de la reconquête de ce paradis (quoiqu’à un niveau « supérieur ») à travers la révolution communiste. Une telle vision téléologique, une telle philosophie de l’histoire, même lorsque Hegel est mis sur ses pieds, devient très semblable à l’eschatologie judéo-chétienne, dans laquelle le processus historique est pré-ordonné, et dans laquelle, d’un côté, la liberté de l’humanité de s’auto-produire (une des bases du Marxisme, selon moi) est déniée de façon implicite, et d’autre part, le « fait » de la contingence, de l’aléatoire, dans l’histoire, est remplacé par le déterminisme (selon moi l’ennemi mortel du Marxisme). Alors que la tradition messianique a été, et peut être, une source de richesse pour la mémoire historique de la classe ouvrière d’aujourd’hui, elle doit être séparée non seulement de toute composante téléologique, mais aussi métaphysique, si on ne veut pas qu’elle devienne une camisole de force idéologique, un obstacle au projet de libération humaine. C’est la combinaison de la vision téléologique et du déterminisme, associée à une dépendance par rapport à une vision a-historique de la nature humaine, que je trouve être à la base du concept d’être générique, malgré les démentis de Rose.

Une autre vision

Cela signifie-t-il que nous puissions nous passer des concepts d’ »aliénation » et de « nature » humaine ? Pas du tout ! Mais ces concepts doivent être redéfinis, de façon à ce qu’ils soient prospectifs et non rétrospectifs, historiques et non a-historiques. Le capitalisme nous aliène du potentiel de faire exploser les formes prévalentes de l’être social ; des possibilités d’être autres que les êtres subjugués qui habitent le monde déterminé par la loi de la valeur (la forme d’être social décrit si clairement par Rose dans son article). Le capitalisme nous dénie la possibilité de créer/produire de nouvelles formes de nature humaine – des formes qui ne soient pas réduites aux modes prévalents d’assujetissement. Le concept d’être générique, à mon avis, bloque la possibilité d’une véritable historicité de l’être humain qui contienne la promesse de transformation révolutionnaire qui puisse briser les liens avec les formes pré-établies et existantes de subjectivité dans lesquelles les humains sont historiquement piégés.
C’est la trajectoire elle-même du développement capitaliste qui fournit les bases matérielles pour cette promesse, même si cette même trajectoire contient également la menace, qui n’est pas moins réelle, que le projet de libération humaine soit contrecarré. Laissez-moi, donc, esquisser brièvement les bases de la vision d’un développement de la conscience de classe qui ne soit pas lié au concept d’être générique. Une des contradictions insolubles du capitalisme est le fait que d’un côté il fournit pour des niveaux de contrôle de la population, et plus particulièrement de la classe ouvrière, la sortie au-delà de laquelle la force et la violence sont seulement possibles ; il fournit les bases d’une hégémonie qui inclut la « construction » même du sujet que nécessite le processus d’accumulation. De l’autre côté, cependant, la nécessité pour le capital d’un développement technologique et d’innovation constantes, pour le développement des forces productives, y inclus la force productive la plus importante, le travailleur collectif, requiert un nombre considérable de degré de liberté et d’autonomie pour le sujet, sauf pour laquelle [sans laquelle] le résultat sera stagnation économique et technologique.

Une mémoire

Ce dernier aspect constituait une faiblesse fatale à la fois du Nazisme et du Stalinisme dans leur lutte compétitive avec le capital anglo-américain. La faiblesse de ces régimes vis-à-vis de leurs rivaux démocratiques fut exacerbée de façon fatale par la politique coercitive et les structures idéologiques avec lesquelles ils cherchèrent à contrecarrer la force économique du capital anglo-américain. Les structures coercitives et idéologiques n’étaient pas simplement dues à la nécessité d’essayer de surmonter le déficit technico-économique ; elles reflètent réellement une faiblesse grave des mécanismes de contrôle par rapport aux rivaux impérialistes, et ont compromis les efforts mêmes de dépasser le capital anglo-américain à la fois sur le marché mondial et dans la lutte militaire.
Une caractéristique de la puissance du capital anglo-américain fut précisément d’exploiter la créativité et le potentiel innovant du travailleur collectif. Et pourtant, cette capacité elle-même, même sous la forme de plus en plus limitée permise par le capital aujourd’hui, les éléments mêmes de liberté et d’autonomie, qui ont été le fruit historique de siècles de lutte contre l’oppression de classe, et de la classe ouvrière contre les déprédations du capital, la mémoire historique à laquelle le travailleur collectif peut se rattacher aujourd’hui, constituent une base sur laquelle la résistance au capital et à ses mécanismes de contrôle peut se développer aujourd’hui et dans le futur.
Comme le capital a, à travers un processus historique complexe dans lequel la contingence a joué un rôle puissant, produit un sujet humain, le travailleur collectif, marqué par une mode d’assujettissement qui inclut un degré sans précédent de liberté et d’autonomie, accompagné de possibilités sans précédent de contrôle de la part de la classe dominante, et parce que le processus d’accumulation dénie à l’entité capitaliste la possibilité de supprimer complètement ces éléments d’assujettissement entraînant l’autonomie sous peine de perdre la lutte compétitive avec ses rivaux potentiels,un « terrain » pour le développement de la conscience de classe est à la fois le produit de la trajectoire historique du capital, et un élément qui ne peut être éliminé de son fonctionnement présent.

Ce mode historique d’assujettissement, et non l’être générique, constitue, pour moi, une base pour un optimisme, malgré la barbarie croissante du capitalisme dans l’époque actuelle. Ce n’est certainement pas une garantie, mais cela fournit une base matérielle, un espace historique contingent, pour la résistance, et, un défi idéologique et politique à l’hégémonie du capital. A mon avis, cela fournit une base théorique plus solide pour comprendre les possibilités du développement de la conscience de classe révolutionnaire que ne le fait une théorie de l’être générique.

Mac Intosh


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