Prisonniers de la valeur


Qu’est-ce qui est nécessaire pour maintenir le fonctionnement de l’économie mondiale ? Et quels sont les besoins du processus d’accumulation capitaliste aujourd’hui ? A première vue, les deux questions semblent identiques. En y regardant de plus près, elles ne le sont pas du tout. Afin de maintenir les conditions dans lesquelles l’accumulation du capital peut continuer, le capital existant doit dévaloriser. Mais pour maintenir le fonctionnement de l’économie mondiale, cette dévalorisation doit être empêchée, la bulle de capital fictif doit être encore gonflée. Tout en tentant de faire consciemment le second, les agents du capital sont en réalité occupés à jeter les bases du premier.

L’accélération

Confronté aux conditions globales de surcapacité et de diminution du taux général de profit, le capital américain s’est relativement bien protégé au cours des dernières années. Des réductions fiscales gigantesques l’ont aidé à compenser le déclin du taux de profit, et le bas taux d’intérêt, combinés aux dépenses déficitaires croissants, ont stimulé le marché domestique. Bien entendu, cela signifie une accélération ultérieure de la création de dettes, un approvisionnement du monstre financier dont l’apparence saine est tellement essentielle pour empêcher le château de cartes de l’économie mondiale de s’effondrer.

Le mécanisme de base par lequel un tel effondrement est postposé est bien connu à présent. L’économie la plus forte du monde, les Etats-Unis, accumule des déficits commerciaux énormes en absorbant continuellement une surproduction du reste du monde. Les Etats-Unis le payent avec des dollars obtenus en vendant des bons du trésor, que ses partenaires commerciaux achètent avec leurs épargnes, qui sont eux-mêmes le fruit de leur exportation aux EU. Aussi absurde que puisse paraître ce manège, il semble faire l’affaire de chaque partenaire : les EU reçoivent les biens, le reste du monde dispose du marché indispensable de la dernière chance.

Mais il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que cela ne peut continuer éternellement et que, plus longtemps cela dure, et donc plus fort devient le poids de la dette sur le pion majeur de l’économie mondiale, plus rude sera la chute. Donc le FMI et presque chaque économiste du monde avertissent qu’une crise aigue est inévitable si rien n’est entrepris. Mais la situation est décrite comme un simple « déséquilibre », et le conseil est simplement de le corriger : les EU devraient consommer moins et épargner davantage et ses partenaires commerciaux devraient faire l’inverse. Mais il y a de l’hésitation dans les voix des conseillers. Ils réalisent que toute tentative sérieuse de corriger le « déséquilibre » va également provoquer un effondrement mondial. Il y a peu de doutes que l’élimination du déficit commercial américain provoquerait une récession mondiale, ou qu’ une forte accélération de la consommation dans ses partenaires commerciaux principaux ne ferait que déplacer la création de bulles de capital fictif vers d’autres endroits, plus risqués.

Le « déséquilibre » n’est pas la cause, mais le symptôme de la maladie. Dans la seconde moitié des années ’80, le Japon, qui avait à l’époque le déficit commercial le plus important avec les Etats-Unis, a essayé de corriger le déséquilibre en ré-investissant davantage les profits sur son marché domestique. Mais cette tentative de stocker de plus en plus de valeur dans le capital japonais, augmentait de plus en plus sa valeur nominale, qui s’effondrait à la fin de la décennie. Il n’était tout simplement plus concevable que l’économie japonaise puisse continuer à valoriser (à augmenter ou même à maintenir la valeur de) tant de capital. Lorsque cette croyance s’est effondrée, la valeur nominale du capital japonais a fait de même. Quelque chose de similaire se passe actuellement en Chine, le pays qui a à présent le plus grand surplus commercial avec les Etats-Unis. Des tentatives croissantes de stocker davantage de valeur dans le capital chinois, ont conduit à des pressions inflationnistes et à la formation de bulles spéculatives qui croissent à un rythme dangereux.

Un déséquilibre

Le capitalisme américain a créé ce « déséquilibre » pour une raison très simple : parce qu’il en était capable. Seul le capital américain avait le pouvoir de continuer à acheter des biens dans le reste du monde pour du papier monnaie, à cause du rôle que joue le dollar comme moyen international de payement, de monnaie de réserve, et donc de stock de valeur. Il continue à le faire, non seulement parce qu’il peut toujours le faire, mais aussi parce qu’il doit. Il conduit le monde capitaliste sur un fuite en avant et il ne peut arrêter.
Mais pourquoi le reste du monde est-il tellement désireux de subsidier la sur-consommation américaine ? Ce n’est pas une coïncidence que les pays qui ont le déficit commercial le plus important avec les Etats-Unis sont aussi les plus grands acheteurs des bons de trésor américaines. Ils veulent empêcher le dollar de dégringoler, parce que cela dévaloriserait leurs propres avoirs en dollars et rendrait leurs exportations vers les Etats-Unis plus chères et donc diminuerait leur accès au marché américain. Mais pourquoi ce dernier est-il d’une telle importance pour eux ? Pourquoi le Japon achète-t-il des dollars comme un fou en plus de ses achats de bons du trésor américains ? Pourquoi continuer à accepter du papier contre des biens, alors qu’il pourrait tout aussi bien consommer ces biens lui-même, ou produire autre chose pour lui-même?

La raison doit être cherchée dans la recherche fiévreuse du capital pour se protéger contre la pression déflatoire grandissante. Il y a trop de capital par rapport aux possibilités de valorisation. Donc le capital doit se dévaloriser tout comme il le fait déjà dans beaucoup de pays dans le monde. Le résultat est que le capital dans le monde cherche où il peut se placer de façon « sûre », où il peut stocker de la valeur sans avoir peur qu’elle dégringole à cause de la dévaluation de la monnaie, des crashs financiers ou d’autres formes de dévalorisation.
Donc si le monde continue à envoyer la majeure partie de son épargne vers l’économie américaine (80% de l’épargne nette selon l’économiste Stephen Roach), c’est à cause de la croyance mondiale qu’il vaut mieux stocker de la valeur dans des avoirs dénommées en dollars plutôt que des avoirs dénommés en yens ou en euros. Cette croyance est basée sur la croyance dans la force économico-militaro-politique du capital américain, qui est sans concurrent. Mais dans la mesure où le dollar est étayé par de plus en plus de dettes, par du capital fictif, la croyance dans ce dollar est basée sur de la fiction plutôt que la réalité. Mais c’est une croyance de laquelle le monde capitaliste est devenu dépendent. Si elle s’effondre, le monde capitaliste s’effondre également. Même si la crédibilité du dollar est minée par la course des Etats-Unis vers toujours plus d’endettement, et même s’il n’y a pas de perspective réaliste de changement de ce cours, la foi du monde dans le dollar reste remarquablement intacte, malgré la dévaluation relative à l’euro et au yen. La raison en est le manque d’options alternatives. Dans le conte de l’empereur nu, les adultes restent silencieux parce que, contrairement à l’enfant, ils redoutent les conséquences d’affronter la vérité. Il est plus facile de penser qu’ils n’ont pas vu correctement, de regarder ailleurs, et d’imaginer qu’après tout l’empereur était vêtu. De la même manière, les experts économiques de la classe dominante ne parlent pas du tsunami de la dévalorisation à venir, et préfèrent imaginer qu’il n’y a pas de bulle-dollars prêtes à exploser, mais seulement un déséquilibre mineur qui se corrigera lui-même.

Et la Chine ?

Les Etats-Unis restent un pouvoir économique redoutable avec une position dominante dans certains secteurs parmi les plus rentables et prometteurs. Au même moment, cependant, sa base industrielle est de plus en plus érodée, en partie parce qu’elle a été transférée vers la Chine et d’autres lieux où la main d’œuvre est moins chère. Le relatif déclin du pouvoir économique des Etats-Unis rend beaucoup plus importants les autres piliers sur lequel repose son pouvoir – et la croyance dans le dollar. Ceci, plus que tout autre chose, explique la politique agressive et militaire des Etats-Unis ces dernières années. C’est en premier lieu pour défendre le dollar que ces guerres ont été menées, mais leur impact destructif fait des Etats-Unis mais aussi de ses opposants, des agents (aveugles) de la pulsion du capital pour se dévaloriser, pour créer de l’espace pour lui-même.
Il y en a qui disent que la bulle-dollar ne va jamais imploser car le reste du monde ne peut pas se permettre d’arrêter de le supporter. Parce que des pays comme le Japon et la Chine ne peuvent arrêter d’acheter la dette américaine, il n’y aurait pas de limites à l’augmentation de cette dette. Mais s’il est possible qu’ils ne puissent pas arrêter, à un certain point, ils ne peuvent pas continuer non plus. Même sans une baisse qui les forcerait à vendre des réserves en dollar pour l’autoprotection, le fardeau de devoir acheter sans cesse des quantités toujours plus grandes de dette américaine ne peut que devenir trop lourd. Et s’ils arrêtent d’acheter la dette en dollar, les taux d’intérêt vont monter aux Etats-Unis et dans la contraction qui s’en suivra, on entendra le son des bulles qui explosent : les marchés, l’immobilier, etc.

Donc la dépendance est mutuelle. De la même manière que les autres pays doivent continuer d’alimenter la bulle en dollar, les EU ne peuvent pas se permettre une implosion de la bulle chinoise. Mais cela devient de plus en plus difficile. La Chine navigue dans un canal toujours plus étroit entre inflation et contraction. Son effondrement pourrait très bien devenir le déclencheur d’une dépression mondiale.

Nous avons devant nous des années difficiles mais intéressantes.

Sander
Décembre 2004


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