PERSPECTIVES SUR LA SITUATION INTERNATIONALE


Dans ce texte, j’aimerais aborder brièvement trois points, ceci dans le simple but d’amorcer une discussion. Premièrement je voudrais faire une rapide évaluation de l’impact de la globalisation, du néo-libéralisme et de la désintégration de la Russie sur l’économie mondiale ces vingt dernières années. Deuxièmement, j’aimerais examiner la possibilité que la vaste menace de capital fictif et la dette massive des US, de même que sa dépendance d’infusions de capitaux toujours croissante peut aboutir à une décision consciente ou à une série de décisions de la part de prêteurs étrangers de « retirer la prise » et de mettre un terme au flux de dollars. Troisièmement, je souhaiterais examiner les résultats d’une telle décision et son impact sur l’économie mondiale et l’hégémonie du capital américain.

Le vingtième siècle a été le témoin de la consolidation et de l’hégémonie globale du marché mondial anglo-américain, d’abord avec son centre à Londres et ensuite après la première guerre mondiale avec ses centres à New York et Washington. Loin des tensions survenues entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis au moment où le pouvoir avait changé de place, le vingtième siècle a vu trois défis par rapport à la domination globale du marché mondial anglo-américain : le défi allemand durant la première guerre mondiale, le défi de l’Allemagne nazie et du Japon durant la seconde guerre mondiale et le défi de la Russie staliniste de l’après 1945. Chacun de ces conflits inter-impérialistes a mené à la consolidation de l’hégémonie anglo-américaine. La globalisation de l’économie ainsi que les politiques de néo-libéralisme de ces vingt dernières années sont autant de signes (provisoires) du triomphe de l’hégémonie anglo-américaine. La fin des régimes d’importation de substitution en Amérique latine, NAFTA et sa probable expansion, les institutions de l’Union Européenne, à travers lesquels la politique monétaire et la politique fiscale sont clairement passées d’un état national à un état supra-national, incorporant ainsi les marchés nationaux dans le marché global présidé par le capital anglo-américain et ses structures institutionnelles (IMF, WTO, etc), la réouverture des marchés asiatiques, les investissements, ainsi que le capital lié au marché mondial anglo-américain et l’incorporation de la Chine dans le WTO et finalement l’incorporation de l’ex Union Soviétique à l’intérieur des structures de globalisation, tout ceci constitue les signes visibles de la consolidation de l’hégémonie anglo-américaine du marché mondial. Cette évolution constitue le revers de la médaille de l’émergence des Etats-Unis en tant que « super puissance » mondiale, en tant que « monstre » militaire assis à califourchon sur le globe terrestre.

Des tensions

Cela dit, il me semble que cette hégémonie devra faire face à de nouvelles épreuves. Par nature, le capitalisme est un système compétitif dans lequel un choc de capitaux concurrents est inévitable. La vision de Hilferding d’un cartel mondial unique et la vision ultra impérialiste de Kautsky, apparemment atteinte actuellement sous la forme de l’hégémonie globale américaine, manquent de stabilité. Les chocs de crises économiques ou financières vont provoquer des fissures et des conflits à l’intérieur du système global économique et politique, qui à leur tour vont inévitablement générer des nouveaux conflits entre ses composants, ses entités constitutives. La vitesse à laquelle de tels conflits vont naître dépendra à la fois du moment et de l’étendue des crises économiques et financières elles-mêmes. Les profils de ces nouveaux conflits sont quant à eux déjà clairs. Des tensions entre les Etats-Unis et une Europe dominée par la France et l’Allemagne et liée à la Russie annoncent une ligne de faille dans le marché mondial assidûment construit par Washington et Londres dans le courant du vingtième siècle. Une deuxième ligne de faille peut se voir dans les tensions entre les US et la Chine en Asie orientale. Une analyse approfondie de la potentialité de tels conflits et l’énorme pouvoir qu’ont les Etats-Unis en Europe et en Extrême Orient pour neutraliser les obstacles à son hégémonie dépasse les compétences de ce texte et ne peut qu’être approchée brièvement.

Crise financière ?

Le marché mondial anglo-américain tel qu’il est constitué actuellement repose sur la construction massive de capitaux fictifs, le commerce grandissant, une structure de dettes croissante (consommateur, entreprise, gouvernement) et un transfert de capital, apparemment intenable mais pourtant nécessaire, du reste du monde vers les Etats-Unis sur une base pratiquement journalière qui elle seule permet le fonctionnement du système financier. En bref, l’économie mondiale basée sur l’hégémonie du marché mondial anglo-américain ressemble à un château de cartes, soutenu uniquement par la force du dollar. Autant les décisions conscientes des créditeurs que le choc d’une crise financière pourraient mener à l’écroulement de ce château de cartes et des bases financières qui étayent le marché mondial anglo-américain dont la consolidation finale n’a pas encore atteint une décade. Quelle est la probabilité d’un tel défi à l’hégémonie globale économique américaine ?

Vu qu’il est pratiquement impossible de prédire une crise financière et vu que son profil dépend en grande partie des réponses des gouvernements et des institutions financières, je ne souhaite ici me concentrer que sur les perspectives d’épreuves infligées à l’hégémonie américaine et au rôle du dollar. Ce n’est pas difficile de comprendre pourquoi la classe capitaliste d’Europe, du Japon, les états producteurs de pétrole dans le Moyen Orient, les « tigres » asiatiques et même la Chine protesteraient contre l’organisation du marché mondial qui les obligerait à appuyer le déficit du commerce et des paiements américains et de fournir des nouveaux capitaux aux Etats-Unis croulant déjà sous une montagne de dettes qui ne pourra jamais être remboursée ou qui le sera avec des dollars en dévaluation constante. Le marché mondial anglo-américain repose sur un transfert constant de capital venant du reste du monde capitaliste. Cependant, les obstacles à toute décision de « retirer la prise », de chercher à replacer le dollar avec une nouvelle réserve monétaire, de laisser le château de cartes s’effondrer, sont formidables. Même en mettant de côté l’hégémonie militaire des US, les raisons financières semblent écrasantes. Une telle trajectoire mettrait en danger la stabilité financière des créditeurs de l’Amérique encore plus que la stabilité elle-même des Etats-Unis vu que cela ne ferait qu’augmenter le spectre de la destruction de trillions de dollars. Sans le transfert continu de capital vers les US, le système financier global s’effondrerait et le dommage fait aux créditeurs de Washington serait plus important que le dommage au capital américain même, vu qu’ils ne resteraient qu’avec une pile de papiers sans valeur. En plus, le commerce mondial, à son actuelle gigantesque échelle, n’est possible que parce que le marché américain fournit une sortie nécessaire à la surabondance de matières premières produites dans le reste du monde, sans le marché américain le processus d’accumulation arriverait à un arrêt strident, condamnant le capital mondial à une crise catastrophique dont l’impact serait nettement plus important au Japon, en Europe et en Arabie Saoudite qu’aux Etats Unis.

Quel contrôle ?

IL semble difficile d’envisager un scénario dans lequel la banque centrale européenne, la banque du Japon et le MITI ou la famille royale saoudienne par exemple cesseraient de graisser les roues du marché mondial et risqueraient de démanteler le marché mondial anglo-américain auquel leur propre destin est lié. De plus, pour l’instant il est difficile de voir comment les factions de la classe dirigeante en Europe et au Japon qui sont préparées à mettre l’hégémonie américaine à l’épreuve pourraient monter au pouvoir et mettre leur idéologie en pratique. Actuellement, malgré une tension croissante, les factions dominantes de la classe dirigeante dans tous ces pays ne sont pas disposées à lancer un défi à l’hégémonie du marché mondial anglo-américain. Il n’y aurait qu’une crise financière dévastatrice impossible à contrôler par la classe capitaliste qui pourrait créer les conditions permettant à ces factions préparées à défier l’hégémonie américaine de prendre le pouvoir. Mais même dans cette éventualité, la dominance du capital américain, son pouvoir lié à celui de rivaux potentiels, seraient-ils amoindris de manière significative ?

Et la Chine ?

Supposons une hypothétique perturbation du marché mondial anglo-américain. Les Etats-Unis perdraient-ils leur prééminente position économique et géo-politique ? Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sont les deux seuls pays au monde à avoir une accessibilité militaire globale. En effet, la suprématie militaire américaine n’a à ce jour pas encore été contestée et c’est ce qui lui donnera un avantage certain dans la reconstitution de blocs de commerce, dans le contrôle des ressources vitales et des marchés. Sans le pouvoir militaire américain ou même plus, contre lui, comment l’Europe ou l’Asie orientale pourraient-elles garantir le pétrole dont leur économie a désespérément besoin ? Une grande partie de l’Europe, principalement centrale et orientale, craint et déteste l’Allemagne et la Russie à un point tel que ce serait un cheval de Troie fidèle pour les américains à l’intérieur de l’Europe. La même chose peut valoir pour le Japon et les « Tigres » asiatiques pour lesquels une Chine puissante est bien plus redoutable que les Etats-Unis relativement « bénins ». De telles cassures dans les sphères géo-politiques constituent un avantage significatif pour les Etats-Unis. Par contraste, ni l’Europe, ni le Japon ou la Chine ne sont actuellement dans une position comparable pour profiter d’un réel avantage des tensions existant entre l’Amérique Latine, l’Australie, le Canada et les Etats-Unis. En plus, si l’Europe ou le Japon venait à essayer de rivaliser avec les Etats-Unis d’un point de vue militaire, non seulement cela prendrait des décades pour monter un véritable challenge mais cela provoquerait un tel détournement des ressources des secteurs de production ainsi que le risque de réduire les bases économiques de leur compétitivité et une telle réduction du « salaire social »qui est une composante significative du niveau moyen de vie de la classe des travailleurs, de plus cela réduirait la stabilité sociale dont dépend la classe dirigeante. Dans le cas de la Chine, le challenge contre la suprématie de l’Amérique en Asie orientale et dans le Pacifique date depuis des dizaines d’années et dépend en ce moment de la capacité de la Chine à être partie intégrale du marché mondial anglo-américain au moins jusqu’à ce que les bases économiques pour une politique impérialiste indépendante aient été assurées. Cela prendra de nombreuses années et cela signifie que les intérêts prévisibles de la Chine dans la stabilité du marché mondial anglo-américain, duquel sa propre économie de développement dépend actuellement, sont nettement plus importants que ses intérêts à la démanteler. Cela pourrait changer, spécialement si l’intégration dans le marché mondial menace l’hégémonie politique du parti staliniste en faveur de nouveaux intérêts collectifs mais pour le moment, la classe dirigeante chinoise perdrait plus qu’elle ne gagnerait.

Une perspective

En effet, si une perturbation des bases du marché mondial anglo-américain venait à se produire, la reconstitution des blocs économique, financier et militaire qui s’ensuivrait verrait émerger un bloc américain dominant tout l’hémisphère occidental, l’Australie et le Pacifique, probablement les îles britanniques et même certaines parties de l’Europe et du Moyen Orient. Un tel bloc serait plus fort que n’importe lequel de ses rivaux assurant par là même que dans un monde fractionné par de nouveaux conflits sanglants l’impérialisme américain serait toujours le joueur dominant. C’est une perspective qui n’apporte aucun confort particulier aux révolutionnaires marxistes pour qui ce n’est pas l’émergence de nouveaux rivaux impérialistes qui pourra défier l’Amérique mais bien le développement d’une conscience de classe de la part du Gesamtarbeiter, qui procurerait la seule alternative au barbarisme dans lequel l’existence du capitalisme condamne l’espèce humaine.

Mac Intosh


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