GROUPONS-NOUS ET DEMAIN…


Ce texte se veut une nouvelle contribution sur la question de l’organisation. Il a deux objectifs : Enfin, il est toujours difficile de porter un regard « objectif » sur un groupe dans lequel on baigne quotidiennement et cette contribution sera forcément partiale, partielle, colorée par les problèmes que nous connaissons sans doute avec plus d’acuité à Bruxelles. Mais, malgré son côté parfois trop subjectif, j’espère que ce texte servira de base à une discussion plus générale !

Trois points y seront abordés :

L’organisation, creuset vital du travail collectif révolutionnaire :

L’organisation naît de l’hétérogénéité de la conscience de classe et de la classe elle-même : elle est une partie qui se détache de cette hétérogénéité pour assurer un rôle particulier : celui d’être une médiation entre passé et avenir, entre théorie et pratique. Alors que la conscience de classe se développe de façon chaotique, avec des avancées et des reculs, l’organisation politique représente la continuité dans le lien entre but final et moment particulier. Ce qui lui est spécifique c’est sa relation modifiée à ce lien : très souvent, la conscience de la bourgeoisie ou la conscience individuelle, psychologique comme le dit Lukacz, ne fonctionnent que dans l’après-coup c’est-à-dire qu’elle nécessite, pour se clarifier, le passage par une action concrète. Dans l’organisation, le lien dialectique qui unit théorie et pratique fait que c’est précisément cette théorie qui permet consciemment d’amener une action. L’organisation a donc cette fonction particulière de montrer le plus clairement possible le lien entre le moment particulier et le but final, entre l’action particulière et l’action à mener dans l’intérêt de l’ensemble de la classe. En retour, l’action et son fondement théorique approfondissent le processus de clarification dans lequel l’organisation est engagée et cette fluidité doit se retrouver dans la forme que prendra l’organisation. Aujourd’hui, on sent de façon encore plus nette l’importance de cette fonction de l’organisation : la classe perçoit confusément que la société capitaliste n’a plus grand-chose de bon à offrir, que l’emploi, l’avenir sont des données précaires… La question du lien entre cette perception confuse et l’action qui doit en découler (donc, la question de la perspective générale), le lien entre la lutte de résistance quotidienne et l’action politique consciente, ainsi que l’importance pour la classe de se redéfinir comme classe sociale à part entière et véhicule du changement social, toutes ces questions qui sont au centre des préoccupations actuelles rendent la fonction de l’organisation comme outil de clarification encore plus cruciale.

Une évolution

C’est au travers de l’évolution de la société capitaliste et de l’écart de plus en plus grand qui se marque entre l’être générique et l’être social que la classe exploitée dégage la nécessité de s’opposer à ce mouvement. C’est ce qui génère sa lutte et c’est ce qui peut déboucher sur une remise en cause de la globalité de la société. Mais nous savons qu’il n’y a là rien de mécanique, d’inéluctable et que c’est la conscience politique du prolétariat qui lui permettra de développer ce combat contre la globalité du système, de passer de la lutte contre les effets du capitalisme à la lutte contre les causes. Aujourd’hui, ce qui fait défaut à la classe est : une compréhension de pourquoi les choses fonctionnent comme ça dans la société capitaliste ; est-ce qu’une autre perspective est possible et laquelle ? comment effectuer ce bouleversement et quelle est la force sociale qui peut porter ce changement ? Ce sont ces questions qui se trouvent au cœur de nos préoccupations théoriques et qui sont aussi au cœur de la fonction de clarification qui incombe à un groupe politique. Nous pouvons déjà nous démarquer, en affirmant ceci, de la définition qu’une série de groupes donnent de leur fonction (de façon explicite ou non) : nous ne sommes pas là pour donner des mots d’ordre, pour « orienter » l’action du prolétariat pour le mener à un objectif déjà défini mais notre fonction est essentiellement celle de mise en sens, de clarification, de liaison entre les différents moments de l’activité de notre classe.

le travail collectif

Les organisations de la bourgeoisie, nous dit Lukacz, reproduisent le mode de fonctionnement de la pensée bourgeoise : les membres y sont engagés de façon plus ou moins limitée, s’en remettent à un chef, se déresponsabilisent souvent, attendant que «l’autre » agisse à leur place. Il y a des droits et des devoirs. Au contraire, l’organisation révolutionnaire ne peut exister que grâce à l’engagement total de chacun, impliqué pleinement dans le travail quotidien et ce, collectivement. Cet engagement total fait qu’il n’existe plus de droits et de devoirs mais la volonté cohérente d’un groupe au service d’un travail commun et décidé volontairement par chacun. C’est ici que Lukacz fait intervenir la différence entre la solidarité réelle – solidarité de classe – et la solidarité dans la société bourgeoise. Pour lui, les relations qui ont cours dans la société capitaliste font que l’être humain est insatisfait, il est isolé et réifié par les rapports sociaux, sa seule «liberté » résidant dans la propriété privée et l’égoïsme. Dans un tel contexte, l’individu recherche alors des satisfactions fausses: le pouvoir, les honneurs… Bref, c’est une «liberté » qui l’aliène d’autant plus et la «solidarité » n’est, dans ce contexte, qu’un régulateur social destiné à contenir la violence engendrée par la société capitaliste. Au contraire, l’action révolutionnaire permettra à l’être humain de retrouver sa véritable nature humaine et la liberté réelle.

L’organisation politique, par son fonctionnement, est le creuset de cette liberté-là : sans recherche d’honneurs, d’ascendant sur les autres membres. En cela, la liberté et la solidarité qui sont le propre du fonctionnement de l’organisation politique est déjà un pas vers la désaliénation et la liberté vraie (même si, comme tout corps de la société bourgeoise, l’organisation révolutionnaire subit elle aussi le poids de l’idéologie et des rapports sociaux dominants).

Quelle transmission ?

Dans cette activité libre et solidaire de l’ensemble des camarades d’une organisation, comme je le mentionnais plus haut, il n’est pas question de marcher vers un but final qui attend les militants quelque part au bout du chemin, mais de la construction quotidienne d’un processus dont chaque moment particulier permettra de construire une société nouvelle. Ceci nous replace devant la responsabilité de militants : rien n’est déjà construit, tout est à advenir et l’issue de la perspective historique (barbarie ou révolution) dépend avant tout de la capacité de conscience politique du prolétariat et du rôle de clarification que ses minorités révolutionnaires jouent au sein de ce processus général du développement de la conscience. Il n’y a donc aucun « déterminisme » économique ni aucun objectif pré-défini à la situation économique : la crise peut amener la barbarie ou la guerre et les formes mêmes de prise en mains du destin de l’humanité par le prolétariat seront très probablement à créer en fonction du contexte politique et économique que nous connaîtrons si l’issue révolutionnaire prévaut. Voilà aussi pourquoi le travail quotidien des militants est si important : cette fonction de mise en sens, de clarification du monde qui nous entoure ne peut se faire que dans un effort de réflexion permanent au sein de l’organisation. Ceci nous place loin d’une vision figée selon laquelle il serait simplement question de « s’approprier » un programme politique, une théorie élaborée dans le passé ou des analyses produites par des organes centraux, organes « pensants » dont les analyses seraient transmises à la « masse » des camarades de l’organisation afin qu’il les reproduisent dans la presse ou dans l’intervention…

Une activité différente

Pour moi, on ne peut évoquer cet aspect fondateur de l’activité de l’organisation sans aborder la question du travail collectif. Il s’agit d’un point fondamental dans la manière dont le travail politique peut se réaliser, c’est ce qui lui donne son sens et c’est certainement un élément se trouvant à la base des difficultés de fonctionnement de P.I. Chaque camarade a les capacités de réfléchir et de produire des textes intéressants. Néanmoins, il y a une différence qualitative entre un travail de réflexion individuel et le travail politique d’un groupe et ceci est à mettre en parallèle avec la conscience de classe : il y a une différence fondamentale entre la conscience individuelle (qui peut être très développée à certains moments) et la conscience de classe – conscience collective - qui, seule, permet d’appréhender la totalité et de transformer le monde. Le travail politique n’a, pour moi, pas de sens s’il ne s’inscrit pas dans une dynamique collective, questionnement théorico-praxique qui interagit entre les camarades et entre l’activité dirigée vers la classe et la réflexion au sein de l’organisation. Si cette dimension collective n’est pas présente, on se trouve devant un travail de recherche individuel qui ne peut qu’être récupéré par le phénomène d’abstraction qui caractérise la pensée bourgeoise. Les exemples de ceci ne manquent hélas pas et on a suffisamment vu de camarades parfois très formés politiquement, soutenus par des années de militantisme s’égarer dans des recherches à caractère de plus en plus abstrait. La publication ne résout pas le problème, il suffit de regarder la revue « Présence marxiste » et l’activité du camarade RC ou le travail de CB pour le constater. Malheureusement, l’isolement qui caractérise la société bourgeoise, la réification de la pensée théorique avec son corollaire de « propriété individuelle des pensées et des écrits » fait que toutes les organisations politiques, malgré leur degré de conscience et de résistance contre l’idéologie, ont tendance à subir le poids de ces fonctionnements dominants et P.I. n’est certainement pas épargné par le phénomène. Nous le répétons depuis longtemps, il faut toujours qu’un texte soit écrit par un camarade mais si ce texte n’est pas inscrit dans une préoccupation collective et n’est pas soutenu par une élaboration et une discussion communes, le texte en question restera un moment de contribution ponctuel, au mieux, il sera livré à une publication, au même titre que les articles académiques ou, pire, complétera les piles de papier de nos bibliothèques… Sans vouloir en faire la panacée universelle expliquant toutes nos difficultés de fonctionnement, je pense que cette absence de fonctionnement collectif (qui s’aggrave avec les années parce que nous ne l’avons jamais réellement prise en compte) est une des bases de nos difficultés de discussion. Pendant longtemps, j’ai pensé que notre problème principal était notre manque de contact avec notre classe. Je pense aujourd’hui que le problème est plus «interne » et que, de plus en plus, nous écrivons à droite et à gauche des textes intéressants mais qui restent des préoccupations plus individuelles que collectives et n’ont donc pas l’impact de relance d’une pensée commune et d’un approfondissement politique commun avec pour conséquence un effritement et un appauvrissement de notre capacité théorique. Un exemple de ceci est la manière dont nous continuons à qualifier l’énorme travail qui a été fait au niveau de la compréhension des mécanismes de fonctionnement du capitalisme : ce travail n’est pas réellement intégré dans une compréhension collective, n’a pas donné lieu à des développements, des liens avec d’autres questions (même si nous avons acquis, vaille que vaille, une meilleure compréhension, si nous percevons, parfois de façon diffuse et non élaborée, les implications entre cette vision économique et d’autres questions). Ces textes, nous continuons à les appeler « les textes de Tom »… Je pense qu’il ne faut pas y voir une volonté permanente de saluer la contribution extraordinaire fournie par notre camarade mais l’état d’isolement dans lequel reste cet approfondissement au sein de notre groupe. Cet isolement croissant de notre activité de pensée fait aussi que nous avons de plus en plus de mal à développer les liens et donc la cohérence entre les différentes questions théoriques que nous abordons.

Je pense (au contraire de certains camarades et même de mon ancienne compréhension) que l’impossibilité dans laquelle nous nous sommes trouvés d’écrire une «plate-forme » ou en tout cas, un texte reprenant la cohérence guidant notre réflexion politique, ne vient pas de la situation de la classe ouvrière mais de cette fragmentation – individualisation de notre activité de réflexion théorique (mais je reviendrai sur cet aspect ponctuel dans le point 3). Cette incompréhension quant à la fonction vitale du travail collectif est très présente au sein du milieu politique et, entre autre, au sein du réseau où chacun n’arrête pas de s’étonner que de très bons textes écrits par l’un ou l’autre ne soit pas l’amorce d’un développement théorique commun. Là réside la différence entre l’activité de pensée de la bourgeoisie et la conscience individuelle d’une part, et la conscience de classe et de l’organisation révolutionnaire d’autre part. Considérant qu’il s’agit d’un point fondamental dans les difficultés du milieu et de P.I. en particulier, je suggère que nous nous y arrêtions sérieusement pour examiner nos difficultés internes et, pourquoi pas, que nous interpellions le milieu politique.

Une autre perspective

Je pense qu’il y a un lien entre notre fonctionnement actuel et les conceptions politiques erronées du CCI. Cette organisation, et d’ailleurs la plupart de celles qui se sont constituées dans la vague de 68, se sont construites en référence à des modèles du passé : la vision du parti de masse qui doit éduquer et organiser la classe ouvrière du 19eme siècle a probablement été à l’origine des conceptions léninistes de la conscience de classe et de la fonction de l’organisation. Celle-ci regroupe des éléments « éclairés » - par opposition à la masse inculte – et sa fonction est de donner des mots-d’ordre clairs, de développer des stratégies pour amener la classe vers les objectifs et les actions « justes » (puisque la classe est incapable de juger elle-même), il y a un programme à assimiler, d’abord pour les militants, puis, progressivement, par la classe. Il y a donc un rapport figé entre parti et classe et non une interaction dynamique, il y a un programme pré-établi et un objectif déjà fini et non la vision d’une évolution et d’une co-construction entre la classe et ses minorités d’une théorie politique et des perspectives qui en découlent. Cette vision aliénée de l’organisation développe forcément des rapports aliénés en son sein : il s’agit d’œuvrer ensemble à un objectif unique et la notion de collectivité et de liberté sont celles que l’on retrouve dans la société bourgeoise : collectivité devient collectivisme, c’est-à-dire effacement de toute richesse et de tout particularisme individuel. La liberté étant assimilée à la liberté individualiste bourgeoise, elle est donc à écarter. Une implication directe de ceci est que la contradiction au sein des débats peut exister mais sous la forme de « co-existence » mais on sait qu’une position devra s’effacer au profit d’une position unique. Ce qui est devenu un fonctionnement caricatural au sein du CCI découle, je pense, de ces conceptions héritées du passé.

Les discussions

Pour notre part, nous avons tenté de ne pas tomber dans les mêmes errements mais nous nous sommes placés à un niveau presque exclusivement formel : face à l’étouffement des positions individuelles, à la rigidité des débats, aux mesures quasi disciplinaires que nous avons eu à subir nous avons privilégié la liberté politique des camarades (chacun écrit en fonction de ses intérêts) ; la crainte face à la centralisation stérilisante que nous avons connue fait que nous avons souvent peur de synthétiser un débat, de conclure une discussion. A ce titre, on peut se rappeler deux moments de divergences en notre sein : à propos de « l’implosion » du bloc russe et à propos de la « nouvelle période » de lutte de classe : si nous avons pris le soin d’exposer les arguments des uns et des autres, nous en sommes plus ou moins restés là : pour le bloc russe, les questions sont restées totalement ouvertes, nous avons présenté, dans notre presse et en réunion publique les trois positions existantes mais nous n’avons pas poursuivi le débat, nous avons préféré attendre et voir dans quel sens les événements donneraient raison à une de nos analyses. Il en a été de même pour la lutte de classe où nous avons eu le sentiment, à Bruxelles, que nous avions une appréciation différente de celle de New York et puis voilà… Si nous défendons une vision de notre fonction dans la classe d’un processus d’interaction dynamique, sorte de va-et-vient entre terrain et réflexion au sein de l’organisation, ce processus d’interaction dynamique doit être à l’œuvre au sein de nos débats internes !

La théorie révolutionnaire

A nouveau pour Lukacz, il existe une différence fondamentale entre l’activité théorique de la bourgeoisie et l’activité théorique révolutionnaire. Réification, fétichisation des formes et abstraction pour la première, la deuxième se caractérise par son lien dialectique avec la praxis. L’activité, théorique révolutionnaire consiste à développer l’essence pratique de la théorie à partir de la théorie elle-même et du rapport qu’elle établit avec son objet. C’est en cela qu’il n’y a aucune séparation entre théorie et activité pratique et c’est aussi comme cela que la fonction historique de la théorie rend possible la démarche des masses : en réalisant l’unité entre théorie et praxis. L’essence de la théorie est la méthode dialectique : on ne parle pas de causalité unilatérale mais d’action réciproque. La rigidité des concepts est dissoute au profit d’un passage constant et fluide d’une détermination dans l’autre, d’un dépassement des contraires. La dialectique s’appuie sur un «trépied » : elle examine le rapport du Sujet et de l’Objet dans le processus de l’Histoire. C’est dans cette dynamique que la théorie révolutionnaire est avant tout agent de changement, véhicule de la révolution et ne se conçoit donc pas en dehors de son implication pratique, implication qui va d’ailleurs dans les deux sens : de la théorie vers la classe et des questions posées par la classe et par le monde présent vers la compréhension théorique.

Compte-tenu de ce rappel, j’ouvre une petite parenthèse sur la question de la plate-forme : toujours Lukacz nous dit que le développement de l’organisation ne se fait pas dans un isolement sectaire mais qu’il faut distinguer nettement le processus de développement de l’organisation et le processus de clarification qui se produit au sein de la classe. Pour lui, il s’agit de deux processus distincts, et il n’y a pas de parallèle entre l’évolution de la conscience du prolétariat et l’évolution de la clarification de l’organisation révolutionnaire! Reprenant la vision du «trépied » (sujet-objet-contexte), je pense que l’organisation est sollicitée par les questions venant de la classe et du contexte historique et, qu’en retour, ces questions stimulent sa capacité théorique à y apporter des réponses et des clarifications. Même si la classe ouvrière se fait peu entendre, a des difficultés à se reconnaître en tant que classe et à développer une action comme telle, ce n’est pas pour cela que le contexte historique dans lequel nous nous trouvons n’est pas riche en questionnements, questionnements qui, ceci dit en passant, se retrouvent de façon confuse dans diverses expressions sociales, on l’a déjà souligné dans d’autres discussions. Et nous le sentons bien : nous sommes assaillis par les questions : comment comprendre l’évolution économique générale, comment comprendre l’impérialisme et les liens entre intérêts économiques-crise-et guerre ? Comment définir la classe ouvrière «recomposée » et comment cette classe aux contours différents développe-t-elle sa conscience de classe ? Et ce ne sont là que quelques questions que nous pose le contexte actuel. L’activité révolutionnaire ayant pour but de tenter d’apporter des réponses, des clarifications sur le monde et les conditions de l’existence du prolétariat, de faire le lien entre moment ponctuel et processus historique, je ne vois pas en quoi la difficulté actuelle de la classe constituerait un barrage à notre propre activité théorique révolutionnaire, bien au contraire ! ! ! ! Personnellement, je me sens sans cesse plus sollicitée par toutes ces questions et par le sentiment impérieux de devoir donner un «sens au monde dans lequel nous vivons ». Ce qui fait la «justesse » ou la «fausseté » de la théorie révolutionnaire nous dit encore Lukacz, ce n’est pas l’épreuve des faits qui viendraient trancher et sanctionner la dite théorie. Les choses sont beaucoup plus complexes et ce qui permet de juger de la vraie justesse d’une théorie est précisément sa capacité à ne plus apparaître comme une théorie mais comme une clarification concrète, un sens et un élément permettant le choix de l’action. La théorie juste est ce qui donne sens au concret de notre vie quotidienne en le reliant à la généralité historique. La capacité à mettre en lien les éléments de compréhension du monde que nous sommes en train d'élaborer est donc, pour moi, absolument adéquate à la période présente et fait partie de l’activité politique d’une organisation stimulée par le questionnement environnant.

Notre questionnement

Cette petite parenthèse étant refermée, j’en reviens à la compréhension de ce qu’est la théorie révolutionnaire… Théorie inséparable de son implication concrète, la théorie révolutionnaire permet de saisir les faits dans leur conditionnement historique c’est-à-dire de ne pas rester prisonnier des faits tels qu’ils se présentent à nous dans un contexte donné mais de saisir leur forme interne, leur forme cachée, leur essence. L’activité théorique de l’organisation permet de trouver les médiations par lesquelles les faits peuvent être rapportés à leur essence et donc, permet d’atteindre une vision, à la fois, de ce qu’est la totalité, tout en percevant la place des différents éléments et leur rapport avec cette totalité. Il me semble que tout ceci recouvre en partie des discussions que nous avons eues dans le passé à propos de notre revue : quoi écrire, à quoi sert cette revue, comment écrire et ne pas tomber dans le « journalisme bourgeois ». Je pense que, fort heureusement, nous avons dépassé des questions et produisons aujourd’hui des textes allant dans le sens de notre fonction de clarification. Néanmoins, il est peut-être toujours utile de réaffirmer le cadre de compréhension de choses que nous faisons parfois intuitivement…

Retaper sur le clou de la caractéristique de la théorie révolutionnaire par rapport à la théorie bourgeoise peut paraître vain. Bien évidemment, personne parmi nous ne veut faire de la « théorie pour la théorie ». Mais, à y regarder de plus près, on peut se demander si, justement, il n’y a pas un écart entre la compréhension…théorique de ceci et la manière dont nous le mettons en…pratique dans notre groupe. Il nous est souvent arrivé, au sein de P.I., de nous questionner sur l’équilibre à trouver entre « intervention » et « activité théorique » : est-ce-que la « période » requérait davantage l’une ou l’autre… Il me semble aujourd’hui que, si cette question n’est pas fausse en soi sur la forme, elle reflète quand même un manque de clarté par rapport au contenu de notre fonction avec une perte du lien indéfectible entre activité théorique et pratique. Dans ce manque de clarté générale, nous avons donc mélangé deux niveaux de questionnement que sont celui de la forme et celui du contenu de notre activité politique.

Notre spécificité

Je pense que la forme de l’organisation et de son activité connaissent des nuances en fonction des forces de l’organisation, des opportunités d’intervention directe, ou des formes (éventuellement nouvelles) d’intervention. Cette forme doit rester souple et fluide, comme je le signalais plus haut, pour permettre à l’organisation de s’adapter de la façon la plus ouverte à la réalité du moment. Mais ce qui ne change pas c’est le contenu de l’activité révolutionnaire : le but d’une organisation est TOUJOURS de comprendre davantage le monde qui l’entoure, le monde qui l’a précédé et de tenter d’imaginer celui qui peut suivre et de présenter cette compréhension sans cesse en mouvement et en développement à la classe. La fonction théorique de l’organisation est inséparable de son aspect pratique et il n’est pas question de faire « plus de théorie »parce que la période n’est pas à l’intervention ou « moins de théorie parce qu’on peut plus intervenir » comme nous l’avons défendu dans le CCI, ou comme RGF le met en pratique à l’inverse. Si on défait ce lien dialectique entre théorie et pratique, on devient, soit activiste, soit sectaire mais je pense qu’on ne remplit plus le rôle que nous assigne notre classe d’être un élément actif de clarification, de mise en sens du monde et de comment le transformer. Même dans les pires périodes, où l’organisation était contrainte à la clandestinité, les révolutionnaires ont toujours tenté de communiquer quelque chose de leur compréhension à leur classe. Autre reflet de ces incompréhensions dans notre fonctionnement interne : nous avons de moins en moins de souci quant au « destin » de nos contributions et sommes souvent cantonnés au domaine de la pensée : même si nous gardons la conviction que des contributions inachevées peuvent être publiées, que nous avons un site à alimenter en textes nouveaux, que nous disposons d’une revue et que des lecteurs attendent nos contributions, nous écrivons des textes et peu importe si on ne les publie jamais, si une revue met maintenant un an avant de sortir… Je pense que les questions de publications, d’interventions publiques, d’interventions par biais de tracts ou de tout autre support, l’existence d’échéances reflètent ce lien entre notre travail théorique et son implication pratique. Si nous nous limitons à la seule production de textes, nous défaisons le lien dialectique entre théorie et pratique et vidons de son sens l’activité théorique révolutionnaire.

Fonction de l’organisation révolutionnaire :

J’en arrive maintenant à mon dernier point : celui de la fonction de l’organisation. Ce point sera plus bref parce qu’il a déjà fait l’objet d’un texte précédent. Ce qui me paraît néanmoins important, c’est de ne pas séparer la question de la fonction de l’organisation des différents éléments développés dans ce texte à savoir :

Ces éléments doivent faire l’objet de l’attention permanente des membres parce que nous ne devons pas oublier le poids de l’idéologie dominante et le fait qu’il n’épargne pas l’organisation révolutionnaire. Sa seule arme de lutte reste donc sa conscience et sa vigilance, ainsi que son honnêteté à se remettre en question et à vivre l’inconfort de ces remises en questions grâce à la solidarité qui rassemble les membres.

Ainsi, si la période a changé, si la recomposition de la classe rend le processus de reconnaissance de la classe par elle-même beaucoup plus compliqué et si la complexité de cette période rend encore plus difficile le processus de prise de conscience comme je le mentionnais dans un texte précédent, c’est davantage sur une conception erronée de notre fonction que nous avons à revenir plus qu’à une modification de celle-ci en fonction de la période actuelle. Le milieu politique qui s’est reconstitué après la vague de luttes de 68 a été dominé par une conception léniniste de la conscience de classe, de la classe ouvrière elle-même, ainsi que par la vision d’une théorie révolutionnaire figée et à simplement se réaproprier, donc aussi une conception fausse de la fonction de l’organisation. Cette conception n’était pas consciente pour une bonne partie des groupes mais était le fruit des modèles hérités du passé. En outre, les éléments de conscience, organisation et fonction s’articulaient selon cette même continuité théorique.

notre comprehension

Pour moi, un élément qui doit se trouver au centre de la compréhension de notre rapport avec la classe, est le fait que, comme « fraction sécrétée » par la classe et son hétérogénéité, nous en sommes une partie et que notre travail théorico-pratique constitue un processus d’élaboration permanent au sein et avec celle-ci. La fonction des éléments révolutionnaires est donc avant toute chose de participer à l’élaboration de la compréhension du monde de façon permanente et de tenter d’utiliser chaque outil ou chaque occasion pour porter ce processus d’élaboration sur la place publique. C’est, comme je le mentionnais précédemment, mettre en lien le particulier et le général, le passé et l’avenir afin qu’apparaisse concrètement le sens de l’histoire, la place des conflits quotidiens et la place particulière que le prolétariat occupe dans ce contexte global.

Il y a deux mouvements contradictoires au sein de la classe : d’une part une résistance au changement, à l’inconnu : c’est l’accrochage aux dernières miettes, à l’emploi, à l’outil, à la compétition qui règne entre travailleurs individuels ; d’autre part la souffrance par rapport à ces conditions, la révolte et la conscience que, au bout du compte, on se fera avoir… Nous existons dans cette réaction de vie contre la mort et le désespoir engendrés par le fonctionnement social actuel. De plus, Lukacz rappelle que la classe ouvrière vit une crise idéologique, à savoir qu’elle est, à la fois consciente de la précarité qui règne dans l’ordre bourgeois, mais, en même temps, ne se pose les questions que selon les formes de pensée en vigueur au sein de la bourgeoisie. Un pas important pour notre classe est précisément de se dégager progressivement de ces modes de penser et pouvoir ainsi se désaliéner et penser plus librement. Car pour Lukacz, et ceci rejoint le débat sur « déterminisme ou subjectivisme », ce n’est pas sous l’effet mécanique de la crise et de la dégradation des conditions de vie que le prolétariat développe son action. Pour que celle-ci passe de la lutte contre les effets du capitalisme aux effets contre les causes, c’est-à-dire ce qui fait le caractère réellement politique, transformateur et libérateur de l’action du prolétariat, il faut que celui-ci développe son activité politique de façon plus consciente et donc plus dégagée des carcans de pensée capitaliste.

Quels enjeux ?

Par rapport à cette notion de participation à la réflexion, à l’élaboration au sein de la classe, elle nous place dans un temps différents de celui dans lequel nous nous sommes souvent placés dans le CCI : de ce côté, il s’agissait d’une vision gradualiste des vagues de luttes et des niveaux de conscience menant à la révolution en 15 ou 20 ans de crise économique ; au contraire, nous devons avoir la vision d’un lent processus de transformation sociale se plaçant dans une temporalité historique. En fonction de cette temporalité et aussi du caractère heurté, contradictoire, dialectique de ce processus, nous n’avons rien de particulier à « attendre » de la classe ouvrière. Ce que nous pouvons espérer, c’est que le processus de prise de conscience se poursuive dans le sens d’un questionnement quant aux perspectives, à la perception du caractère antagonique entre intérêts du développement capitaliste et vie de l’humanité. Mais je pense que nous ne pouvons rien codifier, planifier ou jalonner dans ce processus global et sur la manière dont il se déroule au niveau historique. Cette temporalité double se retrouve d’ailleurs dans le décalage entre l’action qui se déroule de façon quotidienne au sein des conflits de classe et la réflexion à propos de ces conflits au sein de l’organisation révolutionnaire : enjeux immédiats, besoin de résultats dans l’urgence d’une part ; besoin d’une continuité dans la réflexion et dépassement du seul enjeu immédiat d’autre part. Et c’est bien dans cette continuité et ce temps décalé que se mettent en lien intérêt particulier et intérêt historique.

Pour conclure cette contribution…

L’organisation révolutionnaire n’est pas un organe séparé de la classe : son existence reflète le processus dialectique par lequel la conscience de la nécessité de changer de société émerge d’une intensification de la pression de l’idéologie dominante : le besoin de chercher une autre voie est créé par l’approfondissement de « l’inhumanité » de la société capitaliste, et la recherche de la dimension collective vient en réaction de l’augmentation de la solitude, de la concurrence et de l’individualisme. De même, cette aliénation à la société bourgeoise fait naître l’expression de la vie révolutionnaire et de la contestation fondamentale de l’ordre régnant.

La fonction de l’organisation politique est donc, avant tout, de développer son activité théorique (dans le sens d’une théorie non séparée de son implication pratique) et de participer de manière active au processus de questionnement et de prise de conscience des enjeux sociétaux et classistes, ainsi qu’à la compréhension du monde dans lequel nous vivons. Mettre en lien l’intérêt particulier et l’intérêt général, permettre progressivement que se dévoile la totalité du monde et la place particulière que les classes y occupent sont des éléments fondamentaux dans ce processus de clarification et de participation au développement de la conscience prolétarienne. Cette fonction ne change pas.

Le fonctionnement de l’organisation ainsi que sa forme sont changeants en fonction des périodes, des nécessités et des forces dont elle dispose. Néanmoins, pour qu’elle puisse développer son travail politique, l’organisation doit être conçue sur quelques grands principes de fonctionnement : la fluidité et la souplesse entre travail théorique et questionnement extérieur à l’organisation, liberté de pensée et d’action de ses membres, et travail collectif comme outil fondamental à l’élaboration théorique. L’organisation est un outil et doit être compris comme le creuset permettant de développer les débats, les approfondir et non les clore.

Ceci implique que l’existence de divergences n’est pas un frein à l’avancée d’une discussion mais le reflet que d’autres pistes de réflexion existent et doivent être explorées.

Rose

Octobre 2003


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