Par quelle fenêtre regardons-nous notre monde ?


Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, surtout si vous êtes parmi les millions de travailleurs qui ont perdu leur emploi récemment, mais l’économie mondiale est officiellement dans une phase de reprise actuellement. Et pourtant il apparaît de plus en plus clairement, même aux nombreux économistes bourgeois, que nous sommes au seuil d’une convulsion économique de grande ampleur.

Quelle crise ?

Ce n'est pas une crise due à un manque de productivité ou de développement technologique, ou à une politique néo-libérale ou autre, c'est une crise systémique du capitalisme. Les trois facteurs qui ont caractérisé chaque effondrement capitaliste dans le passé, sont maintenant rassemblés en abondance: chute des profits, surcapacité croissante et des exigences croissantes d'un capital financier qui croît de façon exponentielle sur une économie qui ne peut pas les rencontrer.

Malgré la croissance du taux d'exploitation, la stagnation ou la baisse des salaires et l'augmentation rapide de l'utilisation par le capitalisme du travail très bon marché en Chine et ailleurs, les profits, en tant que pourcentage du PNB, se sont effondrés à leurs niveaux les plus bas de toute la période d'après-deuxieme guerre mondiale. Pour les marxistes, la crise du profit n'a rien de mystérieux : la source de profit, la plus-value, se tarit. La plus-value n’est qu’ une partie du travail humain et l'augmentation stupéfiante de la productivité due à la technologie moderne fait diminuer de plus en plus la quantité de travail humain nécessaire. Une étude de « l'Alliance Capital Management » a mis en évidence que dans les 20 économies les plus importantes 22 millions de postes de travail ont été perdus dans les entreprises industrielles de 1995 à 2002. Aucun pays n'a échappé à cette tendance. Les Etats-Unis ont perdu 11% de leurs postes de travail en entreprise, le Japon 16%, le Brésil 20% et la Chine, malgré le fait qu'elle est en train de devenir le centre industriel le plus important du monde, a vu une diminution de 15%.

Malgré la souffrance énorme, non nécessaire, de milliards de gens dont les besoins primordiaux ne sont pas satisfaits, le capitalisme mondial est confronté à un manque de demande. Au plus la productivité croît, au plus de forces productives sont immobilisées. Presque deux milliards de gens valides veulent travailler, et ne peuvent pas.

Cette reprise est telle qu’un quart de la machine industrielle mondiale reste au repos. Et pourtant le capitalisme, parce qu'il ne peut faire autrement, investit à un rythme effréné dans l'expansion de sa capacité productive. En Chine, l'économie qui croît le plus rapidement et de loin la récipiendiaire la plus grande de l'investissement étranger direct, à peu près la moitié de la croissance est dûe à l'expansion de sa capacité industrielle, dirigée vers un marché mondial déjà saturé. Pourquoi? Parce que la combinaison de la haute technologie et du travail bon marché fait baisser la valeur des marchandises en dessous de leur valeur du marché international. Ses produits, moins chers, partent à la conquête d’une part plus large du marché, et l'inondent en même temps.

Malgré le poids déjà etouffant de la dette qui occupe une partie toujours plus large dans les budgets domestiques, les budgets étatiques et les profits, la croissance de la dette s'accélère fortement. La montagne de capital fictif créée pour permettre au capitalisme de continuer à croître, l’ecrase maintenant. Ceci n'est pas un phénomène propre au "tiers-monde". La somme des dettes de l'économie la plus importante, celle des Etats-Unis (dette des entreprises, des ménages et du gouvernement combinées) s'élève maintenant à plus de 32 000 milliards de dollars, à peu près trois fois la taille de son PNB, bien plus qu'au moment de la grande dépression. Et elle continue à monter.

Le poids de l’histoire

Ce n'est pas la première fois que le capitalisme mondial doit faire face à cette situation. Ce qui est nouveau est le fait que l'approfondissement de la crise se produit sur une période beaucoup plus étendue qu'auparavant, et qu'il est plus mondial que jamais auparavant. Les deux aspects sont liés. La mondialisation a ralentit la chute du taux de profit et donné au capital un accès plus facile à une main d'oeuvre bon marché. Et la surproduction, qui force les capitalistes à vendre leurs marchandises en-dessous de leur valeur et ouvre par là-même la porte à la déflation et la dépression, a été circonscrite par une expansion vertigineuse de la quantite globale d'argent.

Le mécanisme de base par lequel un crash est post -posé est bien connu. Chaque minute, littéralement, l’économie américaine achète pour un million de dollars de marchandises de plus qu’elle ne produit, constituant ainsi un marché énorme pour le reste du monde. Cela s’additionne a un déficit commercial de 500 milliards par an, pour lequel les Etats-Unis payent et imprimant de l’argent. Ce déficit commercial, est, et ce n’est pas une coïncidence, à peu près de la même taille que le déficit budgétaire, la quantité d’argent que Washington emprunte pour soutenir sa demande interne.

En échange des marchandises qui constituent leur sur-plus commercial avec les Etats-Unis, ce qui, pour un pays comme la Chine, revient à 9% de son PNB, d’autres pays reçoivent des dollars. Qu’en font-ils ? Convertissent-ils la plupart de leurs gains dans leur monnaie locale, pour les dépenser chez eux ? Ce serait la chose normale à faire, mais ils ont plusieurs raisons de ne pas le faire.

Tout d’abord, cela mettrait tellement de yuans, yens etc. en la circulation que l’inflation ferait « surchauffer » leurs économies. L’argent chercherait à protéger sa valeur en investissant dans des opérations, dont la valeur papier créverait le plafond, éperonné par la spéculation. Souvenez-vous du Japon à la fin des années ’80, lorsque c’etait lui qui bénéficiait du surplus commercial le plus large avec les Etats-Unis : une propriete immobiliere à Tokyo valait plus que la moitié de la Californie. Tout cela s’est effondré, bien entendu.

Comme les marchés domestiques des pays avec des surplus commerciaux sont déjà saturés, l’argent qu’ils gagnent avec ces surplus doit être stérélisé. Mais il y a une autre raison pour ne pas dépenser ces gains à la maison. Les Etats-Unis ont besoin de récupérer leurs dollars. Ils en ont besoin pour financer la dette contractée afin de continuer à consommer plus qu’ils ne produisent. Ils en ont besoin pour qu’ils achetent leurs avoirs tangibles, pour augmenter la demande, et donc la « valeur » de leurs maisons, terrains, industries, etc, parce que c’est sur la base de cette « richesse » que repose sa capacité de se faire toujours plus de crédit à eux-mêmes, et donc de constituer un marché pour le reste du monde. Plus de 40% de l’épargne mondiale est à présent dirigée vers les Etats-Unis. Si ce flux devait s’arrêter, se renverser ou diminuer de façon importante, non seulement le dollar déclinerait, mais il tomberait de façon précipitée, avec des conséquences qui seraient encore plus catastrophiques pour ses créditeurs que pour les Etats-Unis eux-mêmes : cela rendraient leurs marchandises beaucoup plus chères en dollars et les couperaient donc de l’accès au marché Americain, cela dévaluerait leurs propres réserves de monnaie qui sont essentiellement en dollars et cela pousserait les taux d’intérêt à la hausse de manière globale, provoquant une contraction mondiale, la déflation, et, rapidement, la dépression.

Le poids des USA

Donc les créditeurs n’ont pas le choix. Comme l’économie américaine est « trop grande pour échouer », ils doivent continuer à soutenir le dollar, malgré des doutes croissants: est-ce que les dollars que les Etats-Unis continuent d’imprimer sont de la vraie monnaie? Quelle est la richesse représentée par le dollar ? Est-ce une richesse réelle, ou seulement une illusion ? Les investisseurs ne peuvent ignorer le fait que le pays qui soutient le dollar va devenir de plus en plus avide, un processus qui se poursuit pendant cette « reprise » : à l’heure où nous écrivons, la capacité industrielle a diminué de façon linéaire aux Etats-Unis pendant à peu près 4 ans. Cinquante-cinq pourcents des biens manufacturés consommés aux EU sont à présent importés. Et ils peuvent encore moins ignorer le fait que la dette nette des Etats-Unis vis-à-vis du reste du monde croît à un rythme insoutenable. Elle se situe actuellement à plus de 3 billions de dollars ou 30% du PNB des Etats-Unis, et elle va croître, si la tendance actuelle persiste, à 35% à la fin de cette année, 40% à la fin de 2005, etc.

Même le FMI a déclaré dans un rapport en Janvier que cette tendance ne pouvait continuer. Il a prédit que les déficits budgétaires américains grimperaient jusqu’à 500 % du PNB dans les prochaines décades. Donc, même si les gouvernements du Japon et de la Chine continuent à acheter des notes de crédit américaines, les marchés financiers ne vont pas suivre cette tendance. La demande va rapidement s’effondrer jusqu’à ce que les Etats-Unis ne puissent financer leur dette qu’en offrant de hauts taux d’intérêt. Alors ce sera adieu la reprise, bonjour la récession. Ou bien le mot « dépression » sera-t-il le plus approprié ? La bulle immobiliere américaine, qui dépend des taux d’intérêts très bas, va exploser, la bulle chinoise également, dépendant de l’expansion continue des exportations vers les Etats-Unis, va s’effondrer, les marchés boursiers vont crasher, un effondrement général risque de devenir incontrôlable.

Pour éviter cela, les Etats-Unis devront faire quelque chose pour ralentir le développement de leur dette, qui induira également une récession, mais une récession qu’ils peuvent encore espérer contenir. Aucun autre pays n’est à même de reprendre le rôle de locomotive de l’économie mondiale. Donc le capitalisme mondial semble condamné à connaître une grande récession. Tel est la toile de fond des guerres actuelles et des attaques contre la classe ouvrière.

IMPLICATIONS MILITAIRES

Les guerres en Afghanistan et en Irak ne sont pas seulement des guerres pour le pétrole ou contre le terrorisme, même si ces éléments en sont des ingrédients. Mais elles se sont produites en premier lieu pour défendre une croyance : non pas le christianisme, mais la croyance dans la richesse et le pouvoir du capitalisme américain. C’est, après tout, cette croyance que a fait de l’Amérique un « havre sûr » pour les épargnes du reste du monde, c’est cette croyance qui a dopé la valeur des bourses américaines, des actions, des maisons, etc, c’est cette croyance qui soutient la solvabilite des Etats-Unis. Ces guerres ont été menées pour accréditer le pouvoir Americain. Pour éliminer et décourager ceux qui le mettraient en question, pour démontrer et renforcer le contrôle américain sur le pétrole et le gaz et les flux de capitaux, pour abattre tous les obstacles à la chasse du capital américain à davantage de plus-value, pour démontrer et affiner la faiblesse politique et la division de l’Europe, et saper ainsi la croyance concurrente en l’euro comme monnaie de réserve alternative. C’étaient, et c’est encore, une opération « choc et effroi » pour maintenir la croyance en quelque chose qui est de plus en plus fictif. Les profits américains viennent de plus en plus de sources intangibles.

Alors que les Etats-Unis stagnent en tant que nation industrielle, ils augmentent leur contrôle sur le système bancaire international, sur les ressources stratégiques. Ce contrôle, et le bénéfice qu’il procure, repose finalement sur la force politique et militaire. Alors que diminue sa part dans la production réelle, ses revenus sur les droits de copie, les brevets, les licences, ont fortement augmenté. Le rendement de ceux-ci n’est pas déterminé ni renforcé par les forces du marché. Il est renforcé par l’autorite de l’ordre politique mondial dont le garant ultime est le pouvoir militaire des EU. Cette tendance renforce l’importance du militaire pour le capital américain.

Quelles perspectives ?

Plus l’économie devient malade, et plus l’ordre politique mondial sera remis en question, et plus crucial sera, du point de vue américain, d’inspirer « choc et effroi ». Ceci, davantage que le désir de créer des emplois ou de doper les profits de Halliburton, est la raison principale pour laquelle le budget militaire américain continue à augmenter, malgré la taille alarmante du déficit. La politique hégémonique des Etats-Unis n’est pas un choix, c’est n’est pas quelque chose que les républicains font et que les démocrates changeraient. C’est un mode de survie. Remarquez que personne parmi les prétendants démocrates, ni même le candidat « anti-guerre » Howard Dean, ne plaide en faveur d’une diminution du budget militaire gargantuesque.

Donc, alors que les Etats-Unis et d’autres pays doivent réduire leur déficit budgétaire, le budget militaire est intouchable et la partie consacrée au payement de la dette croît de façon inéluctable. Ceci signifie que la gros des coupes doit venir du salaire social : la sécurité sociale, les soins de santé, les pensions. C’est sur ces aspects des conditions de vie de la classe ouvrière que la classe capitaliste focalise ses attaques. Une vague de « réformes de pensions », de la France au Brésil, réduit l’octroi des pensions et fait diminuer l’âge de la retraite. Les services de soins de santé sont réduits dans de nombreux pays. Des « réformes » de la sécurité sociale sont en préparation. A la différence des attaques contre les salaires ou l’emploi, qui n’affectent généralement qu’une fraction de la classe ouvrière, cette offensive est dirigée contre toute la classe ouvrière et peut dès lors pousser à l’unification de sa lutte. La lutte contre la réforme des pensions l’an dernier en France est prometteuse dans cette perspective. Elle était caractérisée par des nombreuses initiatives spontanées de la part des travailleurs pour unifier et étendre leur résistance et par une conscience croissante que c’est le système capitaliste, non tel parti ou tel leader, qui est à la source du problème. Aux Etats-Unis, plus de 70 000 ouvriers des supermarchés en Californie ont été en grève depuis Octobre contre les coupes dans les bénéfices des soins de santé. Les syndicats ont suivi cette lutte mais pour mieux l’étouffer : un sitting occasionnel devant les supermarchés fut l’action la plus « radicale » qu’ils aient organisé. Les jours de grève ont été payés (à présent réduits de moitié), mais rien n’a été fait pour étendre la grève, même si les syndicats eux-mêmes reconnaissaient que les ouvriers font face au même genre d’attaques à travers tout le pays.

Quand ces attaques deviennent plus fréquentes et se produisent dans davantage de pays en même temps, les conditions pour étendre la lutte à travers les secteurs et les frontières nationales deviennent plus favorables. Mais cela ne sera pas un résultat automatique. En Argentine l’an dernier, la lutte de la classe ouvrière est devenue très large, a dépassé le lieu de travail, s’est étendue au-delà de la classe ouvrière industrielle. Elle n’était ni corporatiste, ni syndicale. Il y eut de nombreuses tentatives d’auto-organisation, des assemblées générales dans les entreprises et les quartiers, des blocages de route et d’autres actions radicales organisées de façon spontanée. Et pourtant cela n’a débouché sur rien. A la fin, l’ordre a été restauré avec une facilité remarquable, grâce à l’influence puissante du nationalisme. Le mouvement ne s’est pas développé dans une perspective autonome, et est donc resté encapsulé dans une perspective populiste de patriotisme Argentin contre l’impérialisme Yankee.

Il ne faut pas sous-estimer le danger que quelque chose de similaire se produise à une échelle plus globale. Quel que soit la contrainte des conditions objectives, ce qui decisif, c’est la façon dont elles sont comprises, dans quel cadre elle sont placées pour faire sens de tout cela.

Les réaction ouvrières

A travers quelle fenêtres les ouvriers vont-ils regarder leur monde ? Les convulsions économiques vont toujours chasser plus de migrants au-delà des frontières. Est-ce que nous allons les accueillir comme des frères de classe, victimes d’un système malade, ou avaler le discours qui les dépeignent comme des concurrents, comme une menace pour « notre » nation ? Est-ce que nous allons les condamner pour le crime d’essayer de survivre ? Le rétrécissement du gâteau économique mondial transformera des rivalités économiques en conflits armés et provoquera davantage de guerres. Est-ce que nous allons reconnaître celles-ci pour ce qu’elles sont, les fruits empoisonnés d’un système pourri ? Ou vont-ils avaler les bobards du nationalisme, et une fois encore, apprendre à haïr l’ “autre » et mourir afin que le capitalisme puisse vivre ? Les attaques contre les soins de santé et la sécurité sociale vont nous être expliquées comme le résultat inévitable du « vieillissement » de la population, la fin de la génération « baby boom ». Allons-nous reconnaître à quel point cette histoire est absurde ?

Va-t-on être confronté à un manque de travailleurs, à un manque de capacité productive pour satisfaire les besoins croissants des vieux…alors que le vrai problème est que le capitalisme a trop de capacité productive, trop de travailleurs pour employer productivement. Est-ce que nous allons reconnaître que “la crise de la securit sociale” est en réalité une tentative de l‘état capitaliste pour créer de l’espace pour le fardeau de plus en plus lourd de la dette publique en coupant le salaire social ?

La lutte de la classe ouvrière est une bataille pour le futur de l’humanité. Elle ne peut être gagnée que par l’abolissement de la loi de valeur, mais cela ne peut pas encore devenir le but à court terme. Le conflit objectif entre les besoins de la classe ouvrière pour un salaire objectif, soins de santé, pensions, compensation de chômage etc., et ceux du capitalisme, pour des profits plus hauts, payement de dettes, argent pour faire la guerre etc, va s’exacerber brutalement dans les années a venir. Le discours de la droite sera: nous devons nous occuper d’abord des premiers et cela mènera a une assénement qui profitera a tout le monde. Le discours de la gauche sera: nous pouvons satisfaire les deux a la fois. C’est ce dernier, qui cherche a nous faire croire que les besoins de la classe ouvrière et ceux du système qui est responsable pour la situation désastreuse, sont réconciliables, qui est le plus dangereux. Contre celle ci, nous devons articuler un troisième discours qui émane instinctivement de la lutte de classe: luttons pour ce que nous méritons, en tant que travailleurs, en tant que humains, et au diable avec les besoins du capitalisme.


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