Domination réelle, composition de classe, modes de subjectivation, idéologie, et conscience


Dans cette section, nous voulons nous focaliser sur la façon dont la transition de la domination formelle à la domination réelle du capital - en particulier au cours des dernières décennies - a conduit à des changements significatifs dans la composition de la classe ouvrière, son idéologie et ses modes de subjectivation, ainsi qu'à soulever certaines questions liées à la conscience et aux perspectives pour le capitalisme dansune époque de rétrogression sociale.

La fin de la période fordiste de production industrielle capitaliste, avec ses "bataillons ouvriers" concentrés dans des complexes industriels énormes comme FIAT Mirafiori, et le passage vers l'usine automatisée post-fordiste, point culminant de l'accélération de la tendance à l'augmentation de la composition organisque du capital, a redessiné le paysage de classe du capitalisme. Le processus vieux de plusieurs siècles par lequel les travailleurs ruraux ont été transformés en travailleurs industriels a atteint son point de non-retour dans la production post-fordiste. Le post-fordisme a aussi conduit à une continuation et une accélération de la recomposition de la classe ouvrière dans laquelle la force de travail s'est de plus en plus déplacée du secteur manufacturier vers le secteur des services, et dans lequel la distinction marxiste traditionnelle entre travail productif et improductif s'est transformée. La tendance globale à un déplacement du travail des campagnes et de l'agriculture vers les villes (urbanisation) s'est accélérée au cours des dernières décennies, et s'est répandue depuis les les centres industriels traditionnels (Europe de l'Ouest et Amérique du Nord) pour devenir un phénomène global. Bien que cette migration de masse depuis la campagne vers les villes ait dans le passé amené une large population paysanne au travail salarié industriel, dans l'ère actuelle ce changement a pris deux formes distinctes. La première est la continuation du mouvement du travail rural vers les entreprises, u processus qui atteint maintenant l'Europe de l'Est, l'Asie, l'Amérique latine, et même l'Afrique; la transformation du paysan en un travailleur industriel salarié, un prolétaire. Cependant, à ce courant doit être ajouté une autre tendance, potentiellement plus large encore : le mouvement des masses de travailleurs ruraux de la campagne aujourd'hui vidée de sa population, sous l'impact de la mondialisation du marché alimentaire dans lequel tous les avantages sont liés à l'agro-business, vers les bidonvilles autour des agglomérations urbaines bourgeonnantes. Cette seconde tendance de migrants ruraux est condamnée à un chômage chronique (ou au mieux à un sous-emploi) d'autant plus que sa migration coincide avec une diminution spectaculaire de la demande de travail non qualifié dans les entreprises de plus en plus automatisées. Malgré une augmentation de la production industrielle, les postes de travail, même dans le Tiers-monde dans lequel le capital industriel est lié au travail bon marché, ne peut pas augmenter aussi rapidement que le flux migratoire des campagnes vers les villes. En conséquence, la croissance rapide de la population de la force de travail dont le capital n'a pas besoin, malgré le fait qu'elle soit disponible en abondance pour l'exploitation à bas salaires.

CHANGEMENT ET IDEOLOGIE

Au changement d'affectation de la force de travail du sectur industriel vers le secteur des services dans la production post-Fordiste doit être ajouté un nouveau phénomène, qui correspond au chômage chronique des migrants ruraux dans les complexes urabins du monde : la création d'une masse de travailleurs chômeurs chroniques qui ne peuvent pas trouver un travail pour remplacer celui qu'il ont perdu, à cause de l'automatisation ou de la délocalisation des entreprises vers des pays à salaire peu élevé (ou, à tout le cas, aucun job qui donne un niveau de vie comparable). A cette masse d'ouvriers industriels chômeurs permanents, dont la force de travail n'a pas d'utilité dans le capital post-fordiste, peut aujourd'hui être ajoutée une nouvelle couche de travailleurs de service dont les emplois sont de plus en plus automatisés ou "exportés" également.

Donc, même si la production augmente, le capital ne fournit pas de travail pour une partie croissante de la population mondiale. De plus, ce n'est pas simplement un phénomène d'armée industrielle de réserve qui sert à maintenir le niveau des salaires bas. C'est une masse humaine qui est devenue un fardeau insupportable pour le capital; une masse qui ne peut pas consommer, qui ne peut pas réaliser laplus-value contenue dans la pléthode de marchandises qui sont produites, même si elle doit à la fois être maintenue et contrôlée jusqu'à ce que ou à moins que le capital ne puisse disposer d'elle.

Le changement dans la composition des classes qui vient d'être discuté est aussi lié de façon intégrale au changement dans les idéologies et le mode de subjectivation de la classe ouvrière. L'idéologie ne peut être conçue - comme elle l'a trop souvent été dans le marxisme orthodoxe - comme une illusion ou une mystification, un tour de magie grâce auquel la classe dominante impose sa volonté aux classes exploitées. L'idéologie est plutôt un ensemble d'idées, de croyances, et de représentations du monde, qui met en forme les esprits et le comportement des individus et des classes sociales. En ce sens, l'idéologie, en tant que relation imaginaire aux relations sociales réelles, est inséparable de l'action humaine ou praxis, et donc ne peut être séparée de l'existence matérielle des êtres humains. L'idéologie, donc, présuppose un sujet humpain qui n'est pas le sujet a-historique de la métaphysique, pré-existant en termes de désirs, nécessités, et buts, mais le produit historique d'un ensemble déterminé de relations sociales de production, de relations politiques de pouvoir et de domination, et de culture et d'idéologie. La forme spécifique dont le sujet humain a été constitué, ses modes de subjectivation, sont aussi variables historiquement que les relations sociales de production elles-mêmes.

Avec la domination formelle du capital, la loi de la valeur ne fournit pas directement les bases de la subjectivation de l'ouvrier. Le capital prend simplement l'ouvrier comme il a été subjectivé dans le monde pré-capitaliste, et il ajoute essentiellement la discipline de l'entreprise, le législateur et le bourgeois au sujet humain tel qu'il l'a trouv historiquement. La transition de la domination réelle entraîne de nouveaux modes de subjectivation dans lesquels la loi de la valeur et la quantification de toutes les relations sociales sont directement impliquées. Ce ne sont plus les idéologies pré-capitalistes de la couronne et du sceptre, ou même les idéologies spécifiquement prolétariennes (liées aux idéologies pré-capitalistes de l'rtisan et du citoyen) mais des idéologies spécifiquement capitalistes qui influencent maintenant les représentations du monde de l'ouvrier. Au 20ème siècle, avec la montée du fordisme et l'époque de la guerre permanente, deux modes de subjectivation lient le travailleur au capital, et ont constitué des barrières formidables aux modes révolutionnaires de subjectification[i]. Premièrement, la subjectivation en tant que consommateur; apparemment une extension de l'individualisme du bourgeois, ce mode de subjectivation lui-m^me est l'antithèse de l'individualisme, et présuppose en effet un processus social de massification dans lequel la personne est prise dans un processus de consommation sans fin - le contrepoint parfait du fordisme qui est basé sur la production pour un marché de consommateur. Deuxièmement, la subjectivation à travers l'identité racilae, ethnique ou religieuse; la formation d'une masse nationaliste ou xénophobe à travers laquelle la perte du sentiment d'appartenance à une communauté ressentie par une grande partie de la population (y compris la classe ouvrière) peut être canalisée dans la haine de l'Autre et la loyauté à sa "propre" nation ou peuple (et classe dominante). La probabilité, donc, est que le capital se tourne de façon croissante vers le nationalisme et la xénophonie comme base de la subjectivation de la masse de la population, et vers des idéologies racistes. Ceci signifie que la guerre capitaliste va de plus en plus prendre la forme d'une guerre de race, une tendance qui s'est déjà manifestée dans le cours du 20ème siècle, et qui menac maintenant de devenir la véritable caractéristique du capitalisme du 21ème siècle.

ADE NOUVELLES PERSPECTIVES

La "logique" infernale du capital a - dans la phase de domination réelle - transformé le capital variable, la force de travail, en un élément résiduel dans la production de biens et le processus d'accumulation. Elle a donc opéré une coupure entre la création de richesse réelle et l'opération de la loi de la valeur, avec sa base irréductible dans l'extraction de la plus-value du travail vivant. Elle a donc aussi condamné une partie toujours croissante de la population mondiale à un chômage chronique dans un système mondial où le droit même de consommer, et de survivre, est conditionné par le payement d'un salaire en échange de la force de travail de quequ'un. En bref, elle a condamné une masse croissante de façon exponentielle de la population mondiale à une condition de pénurie, même si la perspective d'une richesse réelle pour la multitude de l'humanité (une Gemeinwesen humaine) est devenue une possibilité objective-réelle sur le front de l'histoire - étant donné que l'esclavage de l'humanité par rapport à la loi de la valeur peut être renversé. Comment le capital peut-il chercher à "gérer" ce problème que ses propres lois ont créé. Une possibilité est de susidier la masse des chômeurs permanents, qui deviendront des parasites de la classe capitaliste comme exécuteurs de la loi de la valeur et de ses impératifs. Mais une telle issue ne ferait qu'exacerber le problème de l'accumulation et constituerait une charge sur la plus-value ou sur les couches toujours employées de la classe ouvrière. Une seconde possibilité est la répression systématique de la masse des chômeurs (et sous les nouvelles conditions de la production capitaliste : non employable) : concentration dans les ghettos, les prisons, loi martiale, terreur, etc. Une telle issue - dont on a déjà vu le début - risque un état permanent de guerre civile et des révoltes sociales constantes. Une troisième possibilité est l'extermination de masses de population excédentaire, et la mobilisation de sa "propre" population sur la base du nationalisme dans uen série de guerres dévastatrices. C'est le spectre d'une telle orgie de nationalisme et de guerre raciale qui se profile à l'horizon aujourd'hui, et contre lequel les révolutionnaires doivent se préparer.

ALTERNATIVE OUVRIERE

Contre une telle perspective, seul le développement de la conscience de la classe ouvrière pourrait fournir une alternative révolutionnaire. C'est précisément sur la question de la conscience que le marxisme, et même le parxisme de la gauche communiste, semble totalement déficient. Le déterminisme économique, le concept de base/superstructure, dans lequel la superstructure est déterminée par la base, est présent même chez Marx (même si ce n'est pas la tendance dominante).

Il en est venu à prévaloir dans le marxisme de la seconde internationale, et anima la vision de la troisième Internationale comme celle de la gauche communiste. En ce qui concerne la question de la conscience, cette vision est reproduite dans la relation entre intérêts et idées dans le marxims "orthodoxe", avec les intérêts, compris comme les intérêts économiques (une parodie de l'utilitarisme Benthamite) déterminant les idées des classes sociales; en bref, avec la conscience comme un reflet des intérêts économiques. Le problème, comme l'a amplement montré l'histoire de la classe ouvrière au 20ème siècle, est qu'aux moments critiques (les deux guerres mondiales, la grande dépression, le stalinisme, le fascisme, la libération nationale) la classe ouvrière n'agit pas sur base d'une construction rationelle de ses intérêts économiques. Cela aurait-il été le cas, le capitalisme aurait depuis longtemps été renversé, puisque la poursuite de son existence n'a été pendant laplus grande partie du dernier siècle qu'une histoire de rétrogression sociale, à laquelle les intérêts de la classe ouvrière ont été sacrifiés. Le fait que la classe ouvrière puisse être mobilisée par le capital contre ses intérêts propres, démontre que la conscience n'est pas réductible à l'intérêt économique seul. Et le recours au concept de "fausse conscience" ne peut pas aider à expliquer le comportement de la classe ouvrière quand elle n'agit pas dans ses intérêts propres. La relation entre les intérêts et les idées est une relation dialectique, dans laquelle à des moments critiques les idées ou la conscience des classes sociales ont un degré considérable d'autonomie par rapport aux intérpêts économiques, et peuvent même être déterminants. En effet, au-delà de l'incapacité de beaucoup de marxistes à comprendre ce point (et ses implications énormes) les révolutionnaires ont trop longtemps centré leur intervention exclusivement sur une construction rationnelle des intérêts économiques dela classe ouvrière, et ont échoué à appréhender l'ensemble des facteurs qui motivent la classe. Si les révolutionnaires veulent avoir un impact sur la classe ouvrière, leur intervention doit aussi se focaliser sur la mémoire historique de la classe ouvrière, la mémoire de ses luttes contre le capital, et au-delà de cela la mémoire de ses luttes de toutes les classes exploitées contre les conditions d'existence misérables auxquelles la classe dominante l'a condamnée. Cette mémoire historique, et les rêves d'un monde meilleur, d'une communauté humaine, doivent être activés, doivent devenir des éléments vitaux de la lutte pour renverser les conditions d'existence du capitalisme décadent. Ce sont potentiellement des éléments vitaux des luttes de classe à venir, et leur ignorance par des générations de révolutionnaires ont laissé ce champ riche de la mémoire historique être distordu et utilisé par les forces de la réaction capitaliste. En effet, le capital est beaucoup plus adepte à ceci que les révolutionnaires, pour lesquels le domaine de la mémoire historique est largement équivalent au domaine de l'irrationnel. Il y a certainement une dimension féodale/bourgeoise, réactionnaire, à la mémoire historique, et c'est la tâche des révolutionnaires de la démasquer. Mais il y a également un surplus vivant, culturel, dont le Marxisme est l'héritier, et qui a potentiellement un rôle significatif à jouer dans le fait de forger un lien entre le surplus culturel et la lutte de classe, un rôle qui n'est pas moins important que l'élucidation des tendances immanentes de la production de valeur et sa trajectoire historique, comme contribution à la lutte de classe.

Mac Intosh


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