Comment le capitalisme a changé

A propos de la domination formelle et réelle du capital et de la décadence du capitalisme


Sous le capitalisme, la valeur d’échange est devenue le nouveau dieu sur terre, que tous les humains doivent servir afin de vivre, et de partager la richesse sociale. Mais ce dieu établit cette loi progressivement, et non d’un seul coup. Ce long processus par lequel la loi de la valeur pénètre toute la société, par lequel la production et la consommation et tous les autres domaines majeurs de la praxis humaine deviennent du capital, absorbés par le marché ou impitoyablement écartés, transforme aussi le prolétariat, ses conditions de vie et de travail, son essence, le cadre de sa lutte.

UNE ANALYSE DYNAMIQUE

La « domination formelle et réelle du capital », ou la « soumission, ou « subsumption » formelle et réelle du travail » sont des outils conceptuels pour comprendre ce processus et en tirer les conséquences. Ce qu’ils décrivent est essentiellement quelque chose de dynamique, et non deux phases stables reliées par une courte période de transition. Schématiquement, on peut dire que la domination formelle est le processus par lequel le capital s’empare du monde, et la domination réelle le processus par lequel le capital transforme le monde en lui-même (en capital). Même s’ils décrivent deux phases historiques distinctes dans le développement du capitalisme, ils ne peuvent être séparés en deux périodes historiques nettement délimitées. A ce jour, le processus de domination formelle continue à la périphérie du système où des producteurs directs (des paysans), des petits commerçants, etc… sont proletarises dans une industrie low-tech. Cela ne signifie pas qu’ils vivent dans un monde caractérisé par la domination formelle. La domination réelle est actuellement présente partout, de façon directe ou indirecte, comme un cadre déterminant ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Il serait faux de considérer la domination formelle et réelle comme deux stades que chaque capital doit et peut traverser. Il n’y a pas de point ultime au processus de transition vers la domination réelle parce que les contradictions inhérentes du capitalisme auxquelles la domination réelle donne naissance rendent la soumission réelle totale du travail impossible, comme nous le verrons plus bas.

Domination formelle

L’argent, les marchés, la valeur et le capital existaient avant le capitalisme. La production capitaliste commence lorsque la loi de la valeur pénêtre l’intérieur du processus de production, lorsque la force de travail devient une marchandise (contrairement à la théorie selon laquelle un nouveau mode de production ne surgit que lorsque le précédent a épuisé tout son potentiel de développement et est devenu stagnant, l’avènement de ce nouveau mode de production fut rendu possible par l’augmentation de la productivité dans l’agriculture féodale et par l’expansion du commerce et la demande qui s’ensuivit de biens, de sorte que « la production des guildes est poussée au-delà de ses limites par son propre mouvement et converties dès lors formellement en production capitaliste » (p. 1031) (1)

Les caractérisitiques

Les caractéristiques essentielles de ce nouveau mode de production sont : la relation purement basée sur l’argent entre celui qui s’approprie le sur-travail et la personne qui le cède; la soumission est seulement économique, et provient du contenu spécifique de la vente (travail créateur de valeur) et non d’une relation fixée politiquement ou socialement de suprématie et subordination ; à la fois les moyens de production et les moyens de subsistance confrontent le producteur (le travailleur) comme capital (p. 1026)

Ceci introduit de grands changement dans le processus de production : le producteur (vendeur de la force de travail) devient indépendant et subordonné à l’acheteur de la force de travail, son travail devient beaucoup plus continu, intensif et utlilise plus efficacement. Mais sous la domination formelle, comme l’implique le terme, le processus de travail lui-même reste essentiellement le même. « Technologiquement parlant, le processus de travail se passe comme antérieurement, sauf qu’il est maintenant subordonné au capital » (p. 1026Qu’est-ce que cela signifie ? Non pas qu’il n’y ait pas d’améliorations technologiques. Elles deviennent plus fréquentes et plus diverses. Mais qu’il n’y a pas de changement fondamental dans la relation homme-technologie. Comme avant le capitalisme, le travail humain reste la source de richesse sociale. Le capitalisme réorganise le processus de travail, fait éclater toutes les barrières qui limitent le travail des artisans, des serfs, des esclaves, des paysans indépendants, des membres des guildes et des castes. Le travail devient un job, indépendant de son contenu ; le travail devient de plus en plus mobile et versatile. Le but essentiel du capitaliste est de contrôler le processus de travail et d’extraire le plus de surtravail qu’il le peut, en employant le plus d’ouvriers possible et en étendant la durée de la journée de travail autant que possible. Le fait d’ajouter plus d’heures à la journée de travail ne change pas sa valeur d’échange, qui reste déterminée par la valeur des moyens de subsistance du travailleur, mais change la valeur créée pendant une journée, et donc augmente la plus-value, le profit.

TRAVAIL ET ECHANGE

Le travail humain a toujours été la source de la richesse sociale; c’est précisément la raison pour laquelle il est devenu le fondement de l’échange. Même si la loi de la valeur sous la domination formelle du capital n’a régulé la production et le commerce que formellement (de l’extérieur), et ne les a pas pénétrés en profondeur, et ne s’est pas étendue non plus à toutes les autres parties de la société, pour ne rien dire des régions du monde qui sont restées pré-capitalistes, il doit être noté que dans cette phase une harmonie parfaite existait entre la loi de la valeur et le capitalisme. L’emploi et le profit croissaient main dans la main, comme le faisait l’expansion de la richesse réelle (les valeurs d’usage) ainsi que la richesse capitaliste (valeur d’échange). Ceci ne signifiait pas qu’il n’y avait pas de crises mais celles-ci étaient provoquées par des facteurs externes comme de mauvaises récoltes ou une augmentation soudaine de l’offre d’argent due aux découvertes de l’or et de l’argent. La contradiction entre production capitaliste et la loi-même sur laquelle elle est basée n’apparaissait pas encore.

La production de plus-value absolue (2) était l’expression matérielle de la soumission formelle du travail au capital (p. 1025). Ceci ne signifie pas qu’il n’existait que l’extraction de plus-value absolue. Si nous considérons la « soumission formelle et réelle » pas uniquement comme des concepts théoriques abstraits mais aussi comme termes historiquement descriptifs, il me semble que Marx était trop schématique, et se contredisait implicitement lui-même, lorsqu’il écrivait que la plus-value absolue était la seule façon de produire une plus-value sous la domination formelle (p. 1021) (3). Avec l’intensification du processus de travail et la diminution de la valeur de la force de travail (la croissance de la productivité diminuant le coût des moyens de subsistance), la même quantité de temps de travail conduit progressivement à davantage de sur-travail et donc à une plus-value relative. Mais tant que le processus de travail est resté fondamentalement inchangé, la croissance de la productivité est restée nécessairement très limitée. Donc, la seule façon d’augmenter de manière substantielle la plus-value était de prolonger la journée de travail en termes absolus. La primauté de la plus-value absolue reflétait la relation essentiellement externe de la loi de la valeur par rapport au processus de travail.

L’EXTENSION

La domination formelle du capital s’est étendue de façon relativement rapide dans ce qui constituait auparavant la production artisanale, mais beaucoup moins rapidement ailleurs. Jusqu’à la première partie du 20ème siècle, la grande majorité de la population mondiale était constituée de paysans, de serfs et de domestiques. De la même manière, tout le secteur de la distribution restait largement non-capitaliste. Toutes les parties de la société en dehors du processus immédiat de production (éducation, recherche scientifique, culture, armée, institutions politiques, sociales et religieuses, etc) se trouvaient en dehors du marché, non-pénétrées par la loi de la valeur.
L’Etat lui-même, quoiqu’aux mains de la classe capitaliste, restait largement au-dessus et en dehors du marché. Davantage sur ce sujet plus loin.

Domination réelle

Toute transformation sociale majeure est le résultat d’une maturation de sa nécessité et de sa possibilité. Pour la domination réelle, la nécessité résidait dans la limite insurmontable à l’accroissement de la plus-value absolue. La loi de l’utilité marginale s’applique : à un certain point, une augmentation supplémentaire de la journée de travail n’amène plus de plus-value additionnelle, et le résultat devient négatif : une diminution de la productivité due à l’épuisement, la maladie, les accidents et la résistance des travailleurs. La possibilité surgit, généralement, « lorsque le capitaliste individuel est poussé à prendre l’initiative par le fait que la valeur = le temps de travail socialement nécessaire objectivé dans le produit et que par conséquent la plus-value est créée pour lui dès que la valeur individuelle de ce produit tombe en-dessous de sa valeur sociale et peut être vendu à un prix au-dessus de sa valeur individuelle » (p. 1023) ; et, de façon spécifique, par les avancées de la connaissance scientifique et technologique applicable à la production et à l’élargissement de l’échelle de production atteinte par la domination formelle.

UN PREMIER SAUT vers la deshumanisation

La domination réelle n’altère évidemment pas l’innovation essentielle apportée par la domination formelle (la soumission directe du procès de travail au capital), « mais sur cette base surgit maintenant un mode de production spécifique – la production capitaliste – qui transforme la nature du procès de travail et ses conditions réelles » (p. 1034). Sa force motrice devient la recherche de plus-value relative.

Qu’est-ce que cela signifie ? Rien de moins que la plus grande transformation du procès de travail dans l’histoire depuis que l’homme a fabriqué le premier outil : un renversement complet sujet-objet dans la relation homme-technologie. « Dans l’artisanat et la manufacture, le travailleur utilise un outil ; dans l’usine (moderne), la machine fait usage de lui. Là, les mouvements de l’instrument de travail sont dirigés par lui, ici, ce sont les mouvements de la machine qu’il doit suivre. Dans la manufacture, les travailleurs font partie d’un mécanisme vivant. Dans l’industrie nous avons un mécanisme mort qui est indépendant des travailleurs qui lui sont incorporés comme ses appendices ». (p. 548)

Cette production centrée sur la technologie permet une pénétration profonde de la loi de la valeur dans le procès de travail. Alors que sous la domination formelle, la journée de travail comme un tout est une marchandise avec une valeur plus petite que la valeur qu’elle créée et l’écart ne peut être agrandi qu’en allongeant la journée de travail, dans la domination réelle, le mouvement uniforme de la machine est l’étalon qui quantifie chaque segment du procès de travail et, par conséquent, soumet chaque segment, même chaque mouvement, à une pression pour en extraire davantage de valeur

DIVERSES PHASES

On peut discerner différentes phases dans la domination réelle, depuis sa « période primitive » qui a démarré avec la soi-disante première révolution industrielle, jusqu’à sa maturation dans la production de masse liées aux lignes d’assemblage fordistes et puis le post-fordisme, la production basée sur la technologie dans laquelle la machine prend en charge non seulement le travail manuel mais aussi le travail non-manuel, y inclus le monitoring, non seulement des machines, mais des ouvriers eux-mêmes. Le fil rouge le plus évident dans cette évolution (ou révolution permanente) est la pénétration toujours plus grande de la loi de la valeur dans le procès de travail, qui a pour conséquence son intensification toujours plus grande.

Un autre fil rouge est la socialisation croissante du procès de travail, non seulement par le remplacement du travail plus ou moins isolé d’individus par un procès de travail collectif centré sur la machine, mais aussi parce que les barrières rigides entre les différents secteurs de la production s’estompent, de même que plus tard les barrières entre la production immédiate et les secteurs qui contribuent indirectement à la valorisation du capital et même entre les pays, de sorte que « le niveau réel du procès de travail général est de moins en moins le travailleur individuel » mais « la force de travail combinée socialement », le travailleur collectif, international, dont le travailleur particulier est essentiellement un segment (et peu importe que sa tâche soit située dans la production directe, la recherche scientifique, l’enseignement, l’ingénierie, le nettoyage ou la cuisine : la domination réelle efface toutes les définitions précédentes du travail productif et improductif). A nouveau, nous pouvons voir la réalisation de cette tendance à travers les différentes phases mentionnées ci-dessus.

NOUVELLE REVOLUTION INDUSTRELLE ?

Comparés à la domination réelle, les modes antérieurs de production, y inclus la domination formelle, étaient essentiellement conservateurs. La domination réelle ouvre une ère de révolution permanente dans la base technique de la production, dans la relation entre ouvriers et capitalistes, dans le contenu du procès de travail, dans la division du travail dans la société, dans la composition de la classe ouvrière (et, dans une moindre mesure, dans la classe capitaliste également). Même les crises ne peuvent freiner cette tendance. Bien que la baisse des profits diminue les moyens de la réaliser, elle fournit aussi une impulsion supplémentaire : plus le taux de profit général diminue, plus le capitaliste individuel est poussé à essayer d’échapper à ce déclin en diminuant la valeur individuelle de son produit en-dessous de la valeur du marché grâce à l’innovation technologique. Ceci fait apparaître clairement que l’hypothèse selon laquelle le capitalisme est arrivé à un point au-delà duquel il ne peut plus développer les forces productives, comme le proclame la théorie « classique » de la décadence, trahit un manque de compréhension de la nature même du mode spécifiquement capitaliste de production, la domination réelle du capital.

A nouveau, la nature graduelle de la transformation doit être soulignée. L’erreur la plus commune à propos de la domination réelle est de la voir comme un résultat quasi—instantané de la soi-disant première révolution industrielle (4). Mais la transformation est également continue. Le processus de domination réelle non seulement permet à la loi de la valeur de pénétrer le procès de travail en profondeur mais aussi en extension : il étend sa loi à tous les aspects de la société et toutes les régions du monde.

PRODUCTION DE MASSE ET INTEGRATION

Ce dernier point est assez clair : la domination réelle ouvre la porte à la production de masse, à l’accélération de la tendance vers un élargissement permanent de l’échelle de production qui existait déjà sous la domination formelle, ce qui rend possible non seulement l’extension géographique du nouveau mode de production mais nécessite cela également, puisqu’il requiert un marché toujours plus étendu pour des produits spécifiquement capitalistes. De même il est clair que le procès implique une extension continue d’industrie à industrie, diversifiant en même temps les sphères et sous-sphères de production. Mais la domination réelle fait aussi exploser les limites entre infrastructure et superstructure, entre les sphères économiques et non-économiques de la société. Dans la phase la plus développée, il n’y a désormais plus de sphère non-économique, tout est tendanciellement intégré au marché et n’opère que sur base de la loi de la valeur (ceci ne signifie évidemment pas que chaque activité soit productive, valorise le capital). Ceci change de façon inévitable à la fois le contenu et la forme de toutes les institutions qui étaient auparavant en-dehors du marché et occupaient un espace relativement autonome. Aujourd’hui, malgré toutes les particularités, tous les partis politiques d’une certaine taille, les syndicats, les églises, les institutions culturelles, les hôpitaux, les universités, les écoles, les fondations, les groupes d’intérêts, ceux qui procurent les divertissements, les services de tous ordres, opèrent plus ou moins comme des entreprises capitalistes, avec leurs structures correspondantes, leurs couches hiérarchiques et divisions du travail, sont en compétition pour leurs parts de marché respectives, conquièrent ou protègent leurs niches dans le marché global qu’est devenu le monde. Ce processus engendre aussi l’émergence du capitalisme d’Etat, l’intégration de l’Etat dans le marché où il commence à jouer le rôle central, organisateur, qui modifie à nouveau sa fonction et sa forme. Cette osmose entre l’Etat et l’économie est le produit naturel de la domination réelle, plutôt qu’un moyen par lequel la classe capitaliste cherche à gérer les contradictions de ce système (quoiqu’un Etat soit certainement utilisé dans ce but, mais ce n’est pas sa genèse comme nous etions habitués à le penser). Ce processus, par lequel des sphères auparavant non-économiques de la société sont envahies par la loi de la valeur, se déroule graduellement au cours du temps, et de façon inégale, plus rapidement ici, plus lentement là-bas. De façon tragique, mais inévitable, ce processus gagne aussi les organisations de masse qui sont originaires de la classe ouvrière, les organes de lutte et d’auto-défense ainsi que les expressions d’une culture et vie sociale prolétarienne autonomes. Cette perte se serait produite même si les contradictions du capitalisme n’étaient pas venues à la surface et n’avaient rendu le système socialement rétrogressif. Mais c’est l’explosion de ces contradictions qui a fait des organes auparavant prolétariens des positions avancées de l’ennemi dans la lutte de classe.

Domination réelle et décadence

Dès que la production industrielle centrée sur la machine devient le mode dominant de production, la contradiction entre les tendances inhérentes et la loi de la valeur commencent à se manifester elles-mêmes. Le fait de mesurer la richesse sociale dans le temps de travail (la valeur d’échange) alors que la source principale de richesse n’est désormais plus le travail, devient de plus en plus absurde et crée des obstacles croissants dans le cycle du capital, pour sa production comme pour sa circulation.

Pour commencer avec ce dernier point : la domination formelle change le but immédiat de la production, qui n’est plus de remplir les besoins immédiats mais produire le plus de plus-value que possible, mais ce n’est que sous la domination réelle que cette tendance est pleinement réalisée et qu’elle créée un obstacle pour le retour de la valeur dans le cycle de reproduction capitaliste. « La production pour la production – la production comme un but en lui-même – apparaît en effet sur la scène avec la soumission formelle du travail au capital (…) Mais cette tendance inhérente de la production capitaliste ne se réalise pas de façon adéquate – elle ne devient pas indispensable, et cela signifie également technologiquement indispensable – jusqu’à ce que le mode de production capitaliste et donc la soumission réelle du travail au capital ne soit devenue une réalité (…) au lieu que l’échelle de production soit contrôlée par les besoins existants, la quantité de produits est déterminée par l’échelle croissante de production dictée par le mode de production lui-même. Son but est que le produit individuel devrait contenir autant de travail non payé que possible, et ceci est atteint en produisant pour la production. Ceci devient manifeste en tant que loi parce que le capitaliste qui produit à une échelle trop petite met une quantité de travail dans son produit plus importante que celle socialement nécessaire. » (p. 1037).

PLUS VALUE ET PROFIT

Plus la domination réelle se développe, plus forte est la tendance à étendre les forces productives dans l’indifférence par rapport à la demande générée par ses propres besoins de reproduction. D’où la tendance inévitable du capitalisme à éradiquer la pénurie, à dépasser sa propre demande reproductive. Mais la loi de la valeur est nee dans les conditions de pénurie et en a besoin parce que sans elles la valeur produite ne peut être réalisée. L’absence de pénurie sous le capitalisme ne signifie pas l’abondance, mais la surproduction, la crise. Donc alors que la loi de la valeur ne se développe pleinement que sur base de la domination réelle, son développement même empêche son fonctionnement.

Le force motrice du capitaliste dans la domination réelle consiste à réduire la valeur individuelle de son produit (la quantité de travail qu’il contient) en-dessous de sa valeur socialement déterminée (sur le marché). La compétition pousse la valeur sociale du produit vers le bas vers sa valeur individuelle, de laquelle le capitaliste essaye à nouveau d’échapper en diminuant davantage la valeur de son produit. Donc la domination réelle engendre la tendance à une production de moindre valeur (et donc avec moins de profit). La tendance est contre-carrée par la croissance de la plus-value relative emblématique de la domination réelle. La plus-value relative augmente parce qu’elle requiert toujours moins de temps de travail pour reproduire la valeur de la force de travail (les produits et les services que les travailleurs achètent avec leurs salaires) et le procès de travail est poussé à une intensité toujours plus grande. Mais peu importe à quel point ces facteurs augmentent la partie non payée de la journée de travail par rapport à la partie payée, le temps de surtravail n’en demeure qu’une partie, et doit diminuer avec celui-ci. Le croissance enorme de la productivité causée par la domination réelle ne résoud pas ce problème, elle le crée. « Le taux de profit ne chute pas parce que le travail devient moins productif, mais parce qu’il devient plus productif » (5). Il en résulte qu’au plus le capital se développe, au plus difficile devient sa valorisation, le fait de faire du profit qui ne s’évapore pas, qui constitue une plus-value réelle.

Il est impossible de comprendre l’histoire du capitalisme sans prendre en compte son métabolisme avec l’environnement non-capitaliste. Et il est impossible de comprendre l’histoire du mode de production spécifiquement capitaliste (la domination réelle) sans prendre en compte son métabolisme avec l’environnement de la domination formelle dans lequel il se développe.

DES CONSEQUENCES La redistribution de la valeur sur le marché a généré des profits importants pour la domination formelle dans son métabolisme avec le monde pré-capitaliste et pour la domination réelle dans son métabolisme avec à la fois le monde pré-capitaliste et la domination formelle. Rosa Luxemburg avait raison de souligner son importance, même si son cadre théorique était erroné. Afin d’établir quand et comment les contradictions sus-mentionnées ont atteint le poids critique qui a changé le cadre global de l’accumulation capitaliste, qui ont fait de la destruction de la valeur une partie indispensable de ce cycle, qui ont forgé un lien indestructible entre sur-développement et sous-développement, qui l’a rendu socialement rétrogressif ou décadent, il est essentiel de voir comment le développement de la domination réelle a activé des contradictions inhérentes, ses tendances à la surproduction et la production sans valeur, mais aussi comment ce processus a fermé la valve de secours fournie par le métabolisme avec les modes de production créant davantage de valeur.

Considérons ce que Marx voyait comme le signe distinctif de la domination réelle : la nécessité pour le capitaliste de pousser la valeur individuelle en-dessous de la valeur sociale. C’est le moteur, la force motrice, parce que, comme nous l’avons vu, le capital est forcé d’accumuler mais est limité physiquement dans l’augmentation de la plus-value absolue. Lorsqu’un capitaliste pousse la valeur individuelle de sa marchandise en-dessous de sa valeur sociale, il obtient évidemment davantage de plus-value : il vend sa marchandise en « prétendant » qu’elle a davantage de valeur qu’elle n’en a réellement et engrange un surprofit (un profit additionnel par rapport au surtravail que ses propres ouvriers ont créé). Mais en lui-même, ceci n’augmente pas la plus-value pour le capital dans sa totalité (6). Cette plus-value excédentaire de ce capitaliste n’est pas dans son produit, elle n’est pas produite par ses ouvriers. Il l’obtient sur le marché.

Comme nous l’avons vu précédemment, la domination réelle conduit également à une augmentation de la plus-value, directement, à cause de l’intensification du procès de travail, et indirectement, parce qu’elle conduit à une diminution (relative) de la valeur qui va dans la production de la valeur d’usage qui détermine la valeur de la force de travail. Mais la redistribution de valeur sur le marché, dans le processus de circulation, n’est pas une source de plus-value pour le capital comme un tout. Mais parce que c’est une source importante de plus-value pour des capitaux individuels, il determine son development.

VALEURS ET CHANGEMENTS

La plus-value est redistribuée sur le marché de différentes manières, comme nous l’envisageons en détails dans notre série sur les racines de la crise capitaliste (7). Tout d’abord, au sein des secteurs economiques par la formation de valeur sociale (ou de marché) basée sur la valeur de la marchandise résultant des conditions prévalentes de production dans chaque secteur. Comme cette valeur est au-dessus de celles des compétiteurs les plus productifs et en-dessous de celles des moins productifs, ceci affecte un transfert de plus-value des derniers vers les premiers. Comme les valeurs de marché sont un construct social, exprimant ce que la société considère comme le travail socialement nécessaire pour chaque marchandise et formé au travers des interactions économiques compétitives innombrables, il y a toujours un décalage temporel entre les conditions prévalentes de production et l’adaptation des valeurs du marché à ces changements. Donc, tout comme un capitaliste individuel qui innove plus rapidement que la moyenne obtient un surprofit à l’intérieur du secteur, les secteurs avec une productivité plus élevée que la moyenne, dont les marchandises diminuent en valeur plus rapidement que la moyenne, enregistrent un surprofit qui vient de la plus-value du reste de l’économie.

Plus tard, une autre redistribution de la plus-value se produit entre les secteurs d’une même économie à travers la tendance à l’égalisation du taux de profit. Le capital d’investissement, qui circule, qui entre et sorte les différents secteurs à la recherche d’un taux de profit plus élevé, pousse le développement de chaque secteur aussi loin que le marché le permet, de sorte que tendanciellement la même quantité de capital investi ait le même taux de retour partout. Lorsque le taux de profit augmente au-dessus du taux général de profit, il attrait du capital jusqu’à ce qu’une surcapitalisation le fasse décliner, etc. Les valeurs de marché sont donc converties en prix de production : les marchandises ne sont désormais plus vendues comme c+v+s (la valeur du capital constant et de la force de travail utilisée pour les fabriquer, plus la plus-value créée par la force de travail) mais comme c+v+p (profit moyen). Cela ne signifie pas que les valeurs du marché cessent d’exister comme bases sous-jacentes des prix mais ils sont convertis de façon constante. Cette conversion est le résultat de la compétition entre les capitaux financiers et n’altère pas le fait que dans certains secteurs davantage de plus-value est créée par capital avancé que dans d’autres. La somme de la plus-value reste égale à la somme des profits, mais il n’arrive presque jamais que le profit d’un capitaliste particulier soit égal à la plus-value qu’il extrait. Donc cette « division égale du butin », comme l’appelle Marx, tend à éliminer les surprofits qui résultent de la productivité plus élevée que la moyenne, mais affectent aussi un transfert de la plus-value des secteurs avec faible composition organique (production moins technifiée qui utilise relativement peu de force de travail et davantage de travail non payé et donc conduit à un taux de profit plus élevé) vers ceux avec forte composition.

FORMES DE REDISTRIBUTION

Ces deux formes de redistribution de la plus-value sur le marché affectent le transfert de valeur des producteurs pré-capitalistes et du capital régi par la domination formelle vers les capitaux opérant sous les conditions de la domination réelle. Les deux prennent place à l’intérieur des pays, consécutivement ainsi que simultanément. Historiquement, les valeurs du marché sont d’abord formées, d’abord localement, puis nationalement. Lorsque la domination réelle commence à se développer, sa productivité supérieure la rend capable d’obtenir de gigantesques sur-profits, chaque fois qu’elle envahit un nouveau secteur, tout comme au travers du métabolisme entre les secteurs dans lesquels elle était d’abord établie avec le reste de l’économie.

« Aussi longtemps que la machine de production développe une branche particulière de l’industrie au dépends de la vieille manufacture et de l’artisanat, le résultat est aussi certain que celui d’un affrontement entre une armée avec (…) des fusils et une armée équipée d’arcs et de flèches. La première période, durant laquelle la machinerie conquiert le terrain des opérations, est d’une importance décisive, conduisant aux sur-profits qu’elle permet de produire. Ces profits ne sont pas seulement la source d’une accumulation accélérée, ils attirent aussi dans la sphère favorite d’accumulation une grande partie du capital social additionnel qui est créé de façon constante, et qui cherche toujours de nouveaux domaines d’investissement. Les avantages spéciaux de cette période initiale d’activité furieuse sont ressentis dans chaque branche lorsqu’ils sont pénétrés par la mécanisation » (p. 579)

UN PROCESSUS LENT

Ceci résultait dans des taux de profits fortement divergents. Comme la capacité productive de la domination réelle augmentait et des obstacles internes à la mobilité du capital disparaisaient, ces différences ne pouvaient subsister. Le capital d’investissement se dirige vers là où les surprofits sont, mais ce mouvement même les élimine. En suivant l’exemple du capitaliste qui innove, il répand la domination réelle de façon horizontale dans tous les secteurs dans lesquels il entre. Donc la valeur du marché diminue et la source du surprofit dans le secteur, la différence dans la productivité entre ses composants disparaît ou diminue grandement. De même que pour les surprofits qui résultent de la différence de croissance de productivité entre les secteurs dans lesquels la domination réelle s’est d’abord établie et ceux qui sont encore sous la domination formelle, le mouvement des capitaux a tendu à les faire disparaître également, en suraccumulant dans les premiers secteurs, provoquant une surproduction et une chute des prix et des profits, en rendant l’investissement et donc la mécanisation des autres secteurs comparativement plus attractifs. Donc, de façon inéluctable, la domination réelle a sauté d’un secteur vers l’autre. La surprise est le temps que cela a mis. Etant donné les interconnections entre les différents secteurs de l’économie, on s’attendrait à ce que la révolution technologique dans un secteur conduise rapidement à des révolutions similaires dans tous les autres. Pourtant, pendant des décennies la domination réelle est restée largement confinée au secteur de production textile. La plus grande partie du « Département I », la production de capital constant (matières premières, machines et autres infrastructures) opère toujours sous les conditions de domination formelle vers la moitié du 19ème siècle. La raison principale de cette lenteur est le fait que la mobilité du capital financier était beaucoup plus grande que la mobilité du capital productif. Le premier a causé une égalisation du taux national de profit avant que le dernier ne conduise à l’homogénéisation des conditions de production. Le taux général de profit exprime en miroir le taux de profit qui résulte des conditions moyennes de production, et est donc plus élevé que celui qui résulte de la production dans les secteurs avec forte composition organique du capital (coc) et plus faible que celui de secteurs avec faible coc. En d’autres termes, l’égalisation du taux de profit diminue le taux de profit de secteurs qui sont toujours sous les conditions de domination formelle , et donc mine les incitants à investir dans ces secteurs. Donc l’extension de la domination réelle de secteur en secteur ne se produit pas de façon harmonieuse mais avec des sauts, déclenchés par des crises de surproduction dans les secteurs surcapitalisés et par la sousproduction dans les secteurs souscapitalisés. Le fait que ceci se produise de façon inégale et que l’agriculture tout particulièrement soit restée intouchée par la domination réelle tout au long du 19ème siècle, signifie qu’il continue à y avoir une source domestique de surprofit – transfert de plus-value- vers le capital géré par la domination réelle. Mais cela devient plus faible à mesure que la croissance de l’échelle de production dans la domination réelle et la mobilité du capital homogénéisent les conditions de production.

LE COMMERCE INTERNATIONAL

Donc la force motrice de la domination réelle, la nécessité de pousser la valeur individuelle de la marchandises en-dessous de la valeur sociale, résulte en un développement horizontal du capitalisme, une homogénéisation des conditions de production dans les pays, étendant la domination réelle. Mais cette homogénéisation pousse aussi le taux de profit général vers le bas, puisque la quantité de travail des conditions générales de production diminue. Donc l’incitant pour obtenir un surprofit sur le marché en poussant la valeur individuelle du produit en-dessous de sa valeur de marché, ne diminue pas. Mais cela devient plus difficile à accomplir. Le capitaliste essaye constamment d’échapper au taux général de profit à cause de cette tendance au déclin, mais plus la domination réelle est en compétition avec elle-même, moins un capital ou un secteur individuel peut dévier de la moyenne, et plus courte est cette déviation. Les capitaux les plus développés essayent de maintenir leurs surprofits en attisant la compétition, en luttant pour des positions monopolistiques sur le marché. Plus le taux de profit général tend à diminuer, plus existe une poussée à amener de nouveaux produits sur le marché, qui sont uniques ou pour lesquels l’apparence d’unicité peut être artificiellement créée, et plus existe une poussée pour atteindre une position monopolistique à travers la cartélisation (accords avec d’autres grands capitaux dans le même marché).

Examinons à présent le transfert de plus-value entre les pays. Bien que le commerce international était la sage-femme du mode de production capitaliste, le manque de développement de l’échelle de production, les coûts élevés de transport et les politiques protectionnistes l’ont limité sévèrement dans l’ère de la domination formelle. Lorsque la domination réelle a commencé à émerger, le commerce international a augmenté rapidement. Cependant, jusqu’à la fin du 19ème siècle, il n’y avait pas de marché mondial unifié. La compétition internationale était tellement limitée que les prix des biens négociés internationalement variaient fortement selon l’endroit où ils étaient vendus, tout comme les prix avaient varié selon les pays avant que la compétition à l’échelle nationale ne les uniformise (tendanciellement). Ce qui a déterminé le prix était la valeur sociale que la marchandise possédait (ou possédait « idéalement », si elle n’était pas produite à cet endroit) sur le marché sur lequel elle était vendue. Donc les capitaux régis par la domination réelle, lorsqu’ils commercent avec le reste du monde, obtenaient des surprofits en tant que vendeurs dans les pays où la valeur sociale de leurs marchandises était déterminée par les conditions locales, inférieures, et donc se situait bien au-delà de leur valeur individuelle, et à nouveau en tant qu’acheteurs parce que les valeurs du marché dans les pays plus développés sont formées sur base de la production technifiée, et donc de moindre valeur, forçant les exportateurs des pays où la domination formelle ou pré-capitaliste était prépondérante à vendre leurs marchandises en-dessous de leurs valeurs individuelles. Les profits étaient élevés, parce que la différence de productivité entre les deux modes de production capitaliste est élevée. Et il pouvait y avoir beaucoup à recolter à cause du taux élevé de profit de la domination formelle.

L’INTERNATIONALISATION

Lorsqu’elle n’entre pas en compétition avec la domination réelle du capital, la production sous la domination formelle est très profitable. Davantage que la domination réelle, même si cette dernière est beaucoup plus productive. Avec la domination réelle, le marché s’étend, le taux d’exploitation augmente (pour la même quantité de force de travail, davantage de plus-value (relative) est extraite), mais le taux de profit (avant que les surprofits ne soient ajoutés) diminue, parce que la base sur laquelle il est extrait, la force de travail, se rétrécit relativement. Mais ce taux élevé de profit ne signifie rien si vous n’êtes pas apte à faire la concurrence, si la valeur de marché est poussée en dessous de la valeur de votre propre produit par des producteurs externes, meilleurs marché. Comme règle générale, la domination formelle du capital ne sait pas concurrencer la domination réelle. Donc les limitations quant à la mobilité internationale du capital constituaient une condition vitale pour l’émergence de la domination réelle dans un pays après l’autre. Ceci rend compréhensible la force du protectionnisme au 19ème siècle et pourquoi celui-ci s’est accentué (après un bref interlude de libre échange qui s’est terminé après la crise de 1873, appelée « la grande dépression ») au moment où les chemins de fer et les bateaux à vapeur ont fait diminuer spectaculairement les frais de transport et où les grands producteurs régis par la domination réelle étendaient leurs marchés domestiques. Certaines des politiques protectionnistes étaient clairement contre-productives, surtout celles qui s’inscrivaient dans une guerre commerciale. D’autres ont boosté le métabolisme entre la jeune industrie moderne et son environnement pré-capitaliste et régi par la domination formelle et ont permis aux Etats-Unis dans les années 1880 et à l’Allemagne dans la première décennie du 20ème siècle de surpasser la capacité industrielle de l’Angleterre.

Le capital financier n’était pas encombre par le protectionnisme et les nombreux autres obstacles à l’exportation de marchandises. C’est pourquoi, en investissant le capital financier dans des pays avec des conditions inférieures de production, les pays les plus développés pouvaient obtenir un taux de profit qui n’existait désormais plus sur le marché domestique. Et en faisant ceci, ils poursuivaient le développement horizontal du capitalisme, répandant la domination réelle au-delà des frontières.

A PARTIR DE L’ANGLETERRE

La domination réelle s’est d’abord développée en Angleterre. Mais dès qu’elle est devenue dominante, les contradictions du mode de production spécifiquement capitaliste sont venues à la surface. L’élargissement de l’échelle de production conduisait à une saturation relative des marchés domestiques et, à cause de la plus grande mobilité du capital, le taux de profit s’égalisait et tombait. La chute des prix de production nationaux reflétait le fait que la production industrielle était de plus en plus en compétition avec elle-même, que son métabolisme avec la domination formelle et le pré-capitalisme diminuaient rapidement. Le prix du métal, par exemple, chutait entre 1873 et 1886 à un quart de son niveau antérieur. La combinaison de marchés domestiques saturés et d’un taux de profit en chute, ralentissait considérablement l’accumulation : de 1873 à 1913, le taux de croissance était nul. L’Angleterre à ce moment avait accumulé une grande masse de capital dans sa valeur abstraite ; du capital financier qui, pour rester de la valeur, devait être valorisé, pour accomplir le cycle A-M-A, qui conduit à la création de valeur nouvelle. Une croissance avec productivité zéro aurait empêché une grande partie du capital britannique de se valoriser, et aurait forcé une dévalorisation qui aurait plongé, à cause du rôle central de l’Angleterre, le monde capitaliste dans une grande dépression, si les pertes domestiques n’avaient pas été compensées par le rendement de l’exportation de capital. L’investissement extérieur britannique, déjà le plus étendu du monde, a augmenté de 75% dans les années ‘1870 et est devenu beaucoup plus important que l’investissement domestique. A l’étranger, le capital britannique a répété le processus qui l’avait conduit à de si grands profits domestiques, en investissant dans le développement de la domination réelle dans les pays qui étaient, à cause du développement de la domination formelle, prêts à démarrer. D’autres pays où s’était développée la domination réelle, ont suivi l’exemple de l’Angleterre et ont investi de plus en plus à l’étranger. Dans les années 1880, les exportations de capital se sont passées à grande échelle, quoique l’Angleterre soit restée dominante (43% des exportations du monde en 1914, suivie par la France, 20% et par l’Allemagne, 13%).

Il est important de noter que ce qui a attiré ces exportations était le taux de profit élevé sous la domination formelle et les surprofits obtenus par la domination réelle lorsque celle-ci commença à prendre le dessus sur la domination formelle/l’environnement pré-capitaliste. C’est dans cela que le capital britannique et d’autres capitaux investissaient. Considérons l’investissement britannique en Amérique latine, qui a augmenté de 25 millions de livres en 1825 à environ 1200 millions de livres en 1913. De cette dernière somme, 54% etaient investis dans la construction de chemins de fer et d’autres infrastructures. Parmi les investissements directs, les plus larges récipiendaires étaient à nouveau les chemins de fer, suivis par les services publics (gaz, électricité, eaux, téléphone et télégraphe, tramways) et les institutions financières. La production de matières premières venait seulement en 4ème place, ce qui contraste fortement avec le 20ème siècle, lorsqu’elle devient le récipiendaire de loin le plus important des investissements étrangers directs. En d’autres mots, même en Amérique Latine (et plus tôt en Europe et en Amérique du Nord), la domination réelle investissait dans la modernisation du monde, dans son infrastructure, les services, les banques, et ses propres extensions, et non sans regarder au profit. Mais les profits n’étaient là que parce que la domination réelle n’avait pas encore étendu la loi de la valeur sur le marché mondial.

Poussée par la combinaison de protectionnisme et d’investissement étranger, la domination réelle devenait prépondérante en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon, et dans d’autres pays. A la fin du 19ème siècle etaient confrontes mêmes contradictions que l’Angleterre : l’échelle de leur production devenait trop large pour leurs marchés, le declin des valeurs de leurs marchandises diminuait leur taux général de profit et ceci était de moins en moins compensé par les surprofits qui résultaient du commerce avec la domination pré-réelle, parce que la domination réelle était occupée à tuer la poule aux œufs d’or.

NOUVELLE IMPULSION

La domination réelle a reçu une nouvelle impulsion avec la vague des inventions et des innovations technologiques (moteur à combustion, électrification, chimie appliquée, etc) à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle (la soi-disante deuxieme révolution industrielle). La nouvelle technologie s’est améliorée et a fait baisser les prix des transports et des marchandises en général et a donc élargi le marché et permis une pénétration plus importante. Une vague de nouvelle technologie signifie toujours un retour des surprofits, et crée de grandes opportunités pour augmenter la productivité, pour amener la valeur individuelle d’une marchandise en-dessous de sa valeur de marché. La recherche de surprofits attirait du capital ce qui stimulait une accélération forte de la concentration de capital. C’est dans cette période que la plupart des compagnies géantes sont nées qui sont toujours les multinationales dominantes de nos jours. Mais dans un marché unifié avec beaucoup de compétiteurs sous la domination réelle, le mouvement du capital tend à fermer les trous dans la productivité, et à éliminer les surprofits. Pour contrer les effets de la compétition, les capitaux les plus concentrés luttent pour des positions monopolistiques de marché, afin de garder leurs surprofits, ou pour des positions semi-monopolistiques à travers la formation de cartels avec d’autres joueurs dominants. En Allemagne, où ce dernier phénomène etait le plus prononcé, le nombre de cartels a augmenté de 4 en 1875 à environ 1000 en 1914.

DE NOUVEAUX PROBLEMES

Les mêmes tendances de concentration accélérée du capital, du monopolisme et de la formation de cartels étaient caractéristiques des années ’20 et de la période présente. Le capital développé était, et est, confronté aux trois mêmes problèmes :

une diminution générale du taux de profit, malgré des super profits importants qui vont vers les capitaux les plus avancés, puisque l’augmentation de la coc moyenne et la diminution de la valeur de la production sont moins compensées par la valeur plus élevée de la production des producteurs régis par la domination pré-réelle qui etaient éjectés du marché ;

- une surcapacité mondiale, la production de la domination réelle devenait trop grande pour le marché disponible pour celle-ci. La dépendance croissante par rapport à un marché plus élargi, international a stimulait la baisse des prix sur le marché mondial puisque les pays rendaient leurs exportations moins chères, non en dévaluant leur monnaie, comme cela arrivera plus tard, mais par le « dumping » (en vendant moins cher à l’étranger, même sous les coûts de production, que dans le marché domestique) comme l’ont fait l’Allemagne et d’autres à une échelle massive depuis 1880. Aux Etats-Unis, le sénateur Albert Beveridge exprimait le consensus croissant à Washington en 1897 en ces termes : « les entreprises américaines produisent plus que le peuple américain ne peut utiliser ; le sol américain produit davantage que nous ne pouvons consommer. Le destin a écrit notre politique pour nous ; le commerce mondiale doit etre et sera nôtre ». « Le destin », ou plutôt la domination réelle, ecrivait la même politique pour l’Allemagne, l’Angleterre, la France et d’autres pays. Une guerre mondiale pour le « commerce du monde » était dans les cartes.

Troisièmement, la masse de capital qui résulte de l’accumulation antérieure avait crû de façon dramatique. Le rythme lent de création de nouvelle valeur menacait de priver une part substantielle de ce capital de sa valorisation. C’est pourquoi le capital a cherché un abri pour échapper à la pression à la dévalorisation. Donc la tendance déflationniste du capital dans sa forme marchandise allait de pair avec une tendance inflationniste dans les actions financières, dont les prix, du moins des actions considerees comme les plus capables a resister la pression deflationniste, etaient poussés vers le haut. Aux Etats-Unis par exemple, la valeur papier de compagnies non-agraires a doublé entre 1900 et 1912 (alors que le PNB avait une croissance annuelle de 3,9%). Ceci ne pouvait continuer. Une bulle mondiale de capital fictif était occupée à se former. Peu l’ont noté, mais les éléments étaient en place pour la première crise mondiale du système de la domination réelle.

VERS UN SYSTEME MONDIALISE

Mais pourquoi cela ne pouvait-il pas être évité, ou repoussé à un futur plus lointain, en répétant, pays après pays, le processus par lequel le capital britannique et d’autres l’avaient évité, en exportant la domination réelle et en raflant des super-profits générés par le métabolisme du mode de production industriel avec son environnement plus primitif ? Pourquoi la domination réelle a-t-elle pu s’étendre horizontalement jusqu’au début du 20ème siècle, et pourquoi ce processus n’était-il plus possible ensuite ? Le capitalisme a continué à s’étendre et à se développer bien entendu, mais d’une façon inégale. Alors qu’auparavant le nombre de pays joignant les rangs du capitalisme développé a crû de façon régulière, depuis, le fossé entre les pays développé et sous-développés est devenue toujours plus large.

Une réponse évidente est qu’il n’y avait plus de pays où la domination formelle était suffisamment développée pour être prête pour le saut dans la domination réelle. C’est peut-être vrai mais ce n’est pas une explication suffisante. Il n’y avait pas un manque de pays qui étaient au moins aussi développés que l’était l’Angleterre quand la domination formelle s’etendait là-bas et était très profitable. Donc pourquoi ne pourraient pas suivre le même parcours ?

La réponse doit être cherchée, non dans les conditions des pays sous-développés, mais dans un changement des conditions globales de valorisation. Ce n’est qu’au début du 20ème siècle que le mode de production et de circulation spécifiquement capitaliste est devenu un système mondial, ce n’est qu’alors que la loi de la valeur a réellement établi sa domination sur le marché mondial. Pour Marx, la crise du capitalisme était liée à la création du marché mondial (8). Il a expliqué ceci dans les termes suivants : « la productivité prodigieuse du mode de production capitaliste relativement à la population, et l’augmentation, bien que pas dans la meme proportion, des valeurs-capital (pas seulement leurs substance materielle), qui croissent plus rapidement que la population, contredisent la base, qui se rétrécit de façon constante par rapport à la richesse qui s’étend, et pour laquelle toute cette productivité fonctionne. Elles contredisent également. D’où les crises ».

LOI DE LA VALEUR ET COMPETITION

En d’autres termes, les effets de la contraction relative du marché aussi bien que sa tendance à la production sans valeur (“les conditions sous lesquelles le capital augmente sa valeur”) et l’écart croissant entre la masse de valeurs-capital déjà créée et la base qui se rétrécit de création de la valeur nécessaire pour l’alimenter, est réellement arrivée à un climax lorsque les mêmes actions de la loi de la avaleur qui ont placé la domination réelle devant des contradictions insolubles au niveau national, se sont faites sentir sur la scène mondiale.

La loi de la valeur n’opère pas automatiquement, elle est renforcée par la compétition. Sans compétition, il n’y a pas de raison que le prix d’un produit soit basé sur sa valeur. La compétition impose pour une même marchandise des valeurs de marché et des prix uniformes. L’absence de prix uniformes sur le marché mondial montrait donc l’ampleur limitée de la compétition internationale et donc aussi de l’application de la loi de la valeur dans le commerce mondial. Mais avec le développement de la domination réelle et sa nécessité croissante de marchés plus étendus, le commerce international a augmenté de façon importante. Malgré le protectionnisme, en 1913, le commerce étranger par tête était plus de 25 fois plus élevé qu’en 1800. Au tournant de ce siècle, pour la première fois dans l’histoire humaine, la compétition internationale a imposé des prix uniformes pour les mêmes marchandises sur le marché mondial.

L’uniformisation des prix du marché mondial a crû graduellement avec la compétition. Tout comme la formation de la valeur de marché sur la scène nationale, les valeurs du marché international ont récompensé d’un surprofit les compétiteurs les plus productifs. Ce surprofit est plus permanent à cause de la plus grande hétérogénéité des conditions de production et des obstacles à la mobilité du capital au-delà des frontières. Il n’y a pas d’égalisation du taux de profit international, qui explique pourquoi les pays favorisaient une expansion du commerce international et l’exportation de capital sur l’accumulation domestique.

Cependant, l’apparition de prix mondiaux homogènes et en diminution montraient que la production sous la domination réelle était maintenant prépondérante en Europe de l’Ouest, aux EU et au Japon, des pays qui étaient toujours plus dépendants du commerce mondial et qui étaient de plus en plus en compétition entre eux, de sorte que les valeurs internationales se rapprochaient des valeurs des capitaux les plus productifs qui voyaient donc leurs surprofits diminuer.

LES EFFETS DE LA DIVISION DU TRAVAIL

Du point de vue de la demande de capital comme un tout, les moyens de production des pays qui n’ont avaient pas encore fait le saut dans la domination réelle, représentaient une capacité de plus en plus excédentaire ; par conséquent, leur part dans le commerce mondial a diminué depuis lors.

La domination réelle avait conquis le globe, non parce qu’elle était présente partout ni parce que son développement etait terminé, mais parce qu’elle avait façonné un système de production à l’échelle mondiale, dans lequel les différentes parties ne sont désormais plus capables de suivre leur propre chemin de développement, mais sont conditionnées par leur place dans le tout. Ce système continua à croître mais il va croître maintenant comme un tout intégré dans lequel les parties moins productives, moins compétitives sont forcées de façon permanente à épouser une spécialisation défavorable en fonction des besoins de la domination réelle. La permanence de leur sous-développement reflète une permanence de la surcapacité, un manque d’opportunités pour créer de la valeur. Il y a une surcapacité de moyens de production, en premier lieu de force de travail. Une sur-production permanente de capital variable dont le prix tombe donc de facon permanente en-dessous de sa valeur. La capacité productive de la domination réelle a continué à s’étendre et à envahir des secteurs dans lesquels elle n’était pas présente, changeant le monde matériellement de telle façon que sa propre demande était de plus en plus dirigée vers les valeurs d’usage qui étaient elles-mêmes des produits spécifiques de la domination réelle. En d’autres termes, plus un mode spécifiquement capitaliste de production se créait, moins adaptés étaient les produits de la domination pré-réelle, et plus les pays qui n’avaient pas fait le saut étaient forcés d’adopter une spécialisation défavorable. Le monde était à présent connecté comme jamais auparavant, avec toutes ses parties intégrées dans une division du travail. Mais elles étaient connectées en tant que parties non homogènes, comme c’était leur intégration, qui déterminait le manque d’homogénéisation.

L’EVOLUTION DU CAPITALISME

En Europe, Amérique du Nord et au Japon, le capitalisme s’est développé en stades. La maturation de chaque stade a jeté les bases pour le stade suivant.

D’abord une augmentation de la productivité féodale, l’accumulation primitive du capital à partir du commerce, du pillage colonial et de la séparation des producteurs pré-capitalistes de leurs moyens de production (l’expropriation de la population agraire, etc, voir part 8 du Capital, vol. 1), ont jeté les bases de la domination formelle. La maturation de la domination formelle, son développement de l’infrastructure et de la capacité productive, ont jeté les bases pour le décollage de la production industrielle des moyens de consommation ; ceci à son tour créa les conditions pour l’expansion de la domination réelle à la production des machines, et ensuite à d’autres secteurs, y inclus les mines, l’agriculture, la distribution. Chaque stade a été rendu possible par le précédent et a permis de passer au suivant. Mais une fois que la domination réelle a unifié le marché mondial, les conditions globales ont bloqué le chemin du développement capitaliste dans les pays qui auraient décollé sans celles-ci, et dont le développement aurait constitué une source de profit pour les capitaux qui y auraient investi. La compétition internationale, et la pression qu’elle exerce sur les valeurs et le taux de profit dans les pays moins productifs, et la diminution de l’incitant à investir dans leur développement, ont emprisonné ces pays dans une position défavorable dans la division du travail qui les a maintenu pas seulement dans le sous-développement mais aussi dans la dépendance. Cette division du travail, dirigée vers les besoins des pays industrialisés, avait été préparée par le pillage colonial, la destruction de l’artisanat et autre production locale incapable d’être compétitive par rapport à la production industrielle externe, qui se produisait déjà avant l’unification du marché mondial. Mais les limites de la compétition internationale et de la capacité productive des producteurs même les plus avancés jusque là, signifiait qu’il y avait toujours de la place pour les capitaux locaux pour faire le pas suivant, dans le développement capitaliste. Dans les années 1860 par exemple, les industries textiles de Japon, Italie, Espagne et Russie ont fait le passage vers la domination réelle, malgré une productivité beaucoup plus importante de l’industrie textile britannique. Même chose, a un mondre degree, en Inde et en Chine dans les années 1890. Ces siècles de pillage colonial et la spécialisation subséquente en fonction des nécessités (externes) de la domination réelle, ont asphyxié le processus (interne) d’accumulation primitive pour le capital industriel, alors que le taux de formation du capital ne cessait de s’élever à cause du développement de la domination réelle à l’étranger, qui augmentait constamment le cout relative du capital constant necessite por une production industrielle competitive.

DE NOUVELLES CONTRADICTIONS

En bref, l’extension horizontale du développement capitaliste est arrivé à une fin. Ceci signifiait que les conditions de valorisation d’une partie toujours plus grande de capital dans la domination réelle ne pouvaient que s’aggraver au point de requérir une dévalorisation massive pour les restaurer. Comme nous l’avons dit auparavant, le point auquel le premier round de destruction massive de la valeur allait se produire n’était pas prédéterminé. La première guerre mondiale n’a pas été un réflexe mécanique à une situation économiquement déterminée. Un grand nombre de facteurs doivent être pris en compte, parmi lesquels le poids du passé de la classe capitaliste, de toute une histoire dans laquelle les gains économiques et les conquêtes territoriales allaient de pair, les succès récents du protectionnisme qui renforçaient l’idée que si le marché intérieur n’était pas assez large, il devait être étendu par la force. Un autre facteur est la pénétration de la loi de la valeur dans la production militaire, la technification de la production militaire et des armees elles-mêmes, qui a augmenté grandement leur potentiel. Cependant, au lieu d’opposer ces facteurs à la nécessité économique, ils doivent etre liees au besoin de dévalorisation qui provient de la maturation des contradictions inhérentes à la domination réelle.

Une analyse du cours ultérieur de la domination réelle au cours du 20ème siècle sort de l’objectif de cet article. PI a écrit déjà à ce sujet, et reviendra sur ce thème. Depuis lors, les contradictions de la domination réelle, ses tendances à la surproduction et à la production sans valeur, ont ete toujours presents.

Les phases d’expansion rapides de l’économie mondiale depuis lors doivent être vues principallement à la lumière de trois facteurs :

EN GUISE DE CONCLUSION PROVISOIRE

C’est dans la période qui suit la deuxième guerre mondiale que ces trois facteurs ont été combinés de la façon la plus puissante. Dans la phase récente de « mondialisation », les deuxième et troisième facteurs ont opéré, et le font toujours, par le biais de l’utilisation de la technologie de l’information pour augmenter le contrôle sur les ouvriers et imposer une intensité toujours plus forte du travail, par l’imposition d’heures supplémentaires, de règles plus strictes, etc, à travers le transfert massif de l’industrie (domination réelle) vers des pays avec des salaires très faibles liés à la faible valeur de la force de travail dans les pays qui ont très peu d’autre chose à offrir (où la marchandise force de travail est donc en surproduction et vendue en-dessous de sa valeur, alors que cette valeur est aussi faible, puisque son contenu, les moyens de subsistance, est défini par un environnement de sous-développement, une société qui est, en partie, pré-domination réelle). Le potentiel croissant de combinaison d’une productivité élevée et d’un taux élevé de plus-value (relative) de la domination réelle avec cette force de travail bon marché est une puissante contre-tendance contre la baisse tendancielle du taux de profit général. Comme durant l’expansion post deuxième guerre mondiale, la dynamique horizontale du capitalisme est restaurée jusqu’à un certain point ce qui augmente le métabolisme de la domination réelle avec la production pré-domination réelle, et le surprofit que ceci amène pour la première. Cette tendance légèrement horizontale continue mais elle n’ouvre pas un champ d’expansion vaste pour le capitalisme. Elle affecte plutôt un changement dans la division internationale du travail, aux dépens des ouvriers dans les pays les plus développés ; une compétition croissante au niveau international sur le marché du travail, qui exerce inévitablement une pression à la baisse sur les salaires. Des millions d’emplois industriels et maintenant de service ont été délocalisés vers le sud et l’est, et d’autres millions suivront encore. Mais le marché capitaliste mondial reste saturé, donc ce transfert d’industrie ne fait qu’étendre la surproduction, qui n’est nulle part ailleurs plus importante qu’en Chine, le plus grand bénéficiaire de l’investissement étranger aujourd’hui. Entretemps, les coûts croissants, à cause de la pression de la nouvelle technologie, de remplacement du capital constant avant qu’il ne soit epuise, avant que sa valeur n’ait été transférée à de nouvelles marchandises, diminue le taux de profitencore plus.Neanmoins, les innovations technologiques ont créé, comme les phases précédentes de grand changement technologique, beaucoup de possibilités pour des profits de monopole et pour la croissance du capital fictif. Mais c’est là que la vulnérabilité du capitalisme est la plus forte. Le premier facteur favorisant l’expansion globale, ce que j’appellais le « nettoyage des ponts », n’a pas été actif dans la phase de « mondialisation ». C’est vrai que la guerre augmente et que des milliards de dollars ont été éliminés dans les bourses et autres marchés et par les dévaluations, mais cela n’a pas empêché la croissance de la bulle de valeur abstraite exigeants leurs parts de profits futurs. Entre-temps, dans l’économie qui doit alimenter la bulle, la mondialisation augmente aussi la surcapacité globale et la tendance à une production sans valeur. La pression pour une dévalorisation massive augmente à nouveau.

Sander


Notes

1. Toutes les citations de Marx dans ce texte sont extraites du Capital, vol. 1, édition Penguin, sauf contre-indication. Les citations ont été re-traduites en français par nos soins à partir du texte anglais ; nous sommes donc responsables des erreurs éventuelles de traduction en français.

2. « J’appelle « plus-value absolue » la plus-value qui est produite par l’allongement de la journée de travail. Par contraste, j’appelle « plus-value relative »la plus-value qui provient du raccourcissement de la force de travail journalière” (p. 432) (qui permet au capitaliste de remplacer la valeur de la force de travail journalière par une partie plus petite de la valeur du produit journalier, p. 530).

3. L’existence d’une technologie qui augmente la productivité, qui permet d’épargner du travail, n’est pas nécessairement indicatif d’une domination réelle, ou d’une transition vers celle-ci. Un tel développement technologique a existé à travers toute l’histoire humaine, donc longtemps avant le capitalisme, pour ne pas parler de la domination réelle. Ce qui caractérise la domination réelle ce n’est pas le développement technologique en soi mais le développement de la technologie qui renverse la relation ouvrier/outil, qui place la machine au centre et fait de l’ouvrier un appendice et permet de la sorte la pénétration profonde de la loi de la valeur dans le processus de travail. Marx a donné un exemple de développement technologique dans la manufacture dans le Capital, vol. 1, p. 460 : « à Birmingham seulement 500 variétés de marteaux sont produites, et chacune est non seulement adaptée à un processus particulier, mais plusieurs variétés servent souvent exclusivement pour différentes opérations dans le même processus. La période de manufacture simplifie, améliore, et multiplie les instruments de travail en les adaptant à des fonctions exclusives et spéciales pour chaque type d’ouvrier ». Il est vrai qu’il poursuit en disant : « il créé donc en même temps une des conditions matérielles pour l’existence de l’industrialisation, qui consiste en une combinaison des instruments simples », mais ce n’est pas encore l’industrialisation, quoique ce soit indéniablement un développement technologique, et un développement technologique qui facilite un processus de travail plus continu, plus intense, et augmente la productivité, rendant moins chères les marchandises qu’elle permet de fabriquer, tout en ne renversant pas encore la relation travailleur/technologie. Nous pouvons nous demander : pourquoi Marx a-t-il pris la peine de développer les concepts de soumission formelle et réelle du travail au capital ? Il avait déjà décrit le processus historique dans le Capital vol 1 sans les utiliser, donc ils ne sont pas vraiment nécessaires comme outils purement descriptifs. Je pense qu’il a senti le besoin de cette conceptualisation parce qu’il a réalisé qu’il s’agissait vraiment de deux modes distincts de production, sous le même nom de capitalisme, et qu’ils avaient différentes implications, plus qu’il ne pouvait même probablement l’imaginer, et c’est ce que nous essayons toujours de clarifier.

4. Voir ce que nous avons écrit dans « La domination formelle et réelle du capital et les syndicats » dans Perspective Internationaliste 41, p. 12 : « Ce que Marx désignait comme la transition de la soumission formelle à la soumission réelle du travail au capital (ou la transition de la domination formelle à la domination réelle du capital) n’en était qu’à ses tout débuts dans la réalité historique du milieu du 19ème siècle – aussi éclairée que soit la théorisation par Marx du phénomène -. C’était clair pour les historiens économiques (bourgeois ou marxistes). Quelques citations suffiront. Selon A.E.Musson : « Même à une période aussi tardive que 1870, la moitié du total de l’énergie à vapeur était dans les textiles … Dans beaucoup de secteurs, la mécanisation n’avait eu encore que peu d’impact. La grande majorité des travailleurs industriels en 1851 et peut-être en 1871 n’étaient pas dans des usines de grande taille, mais étaient toujours des artisans dans de petits ateliers. L’application massive de la machine à vapeur ne s’est pas produite avant 1870 » (Musson, « Changements technologiques et force de travail », History 67, p. 240). R. Cameron, dans son histoire économique du monde, a mis en évidence que « l’agriculture était toujours le plus gros employeur jusqu’en 1921, avec les services domestiques en seconde place. Les industries textiles utilisaient (en 1851) moins de 8 pourcent de la force de travail. Il y avait plus de forgerons que des ouvriers dans l’industrie primaire du fer : les cordonniers étaient plus nombreux que les mineurs » (p. 226). Ici Musson et Cameron parlaient tous deux de l’Angleterre, de loin le pays le plus industrialisé au 19ème siècle. Au-delà de l’Angleterre, avec sa transition au machinisme, au moins dans l’industrie textile, au milieu du 19ème siècle, les méthodes et outils de production ne différaient pas fondamentalement de celles qui prévalaient dans l’atelier pré-capitaliste, et la transition à la soumission reelle du travail au capital avait à peine commencé. Donc, comme le montre Cameron, en France, pour ne prendre que ce cas, « à la période du second Empire (1860), les artisans, et l’industrie domestique produisaient les trois quarts ou plus de la production « industrielle » totale. » (p. 238). Et la plupart des travailleurs ne travaillaient pas dans l’industrie capitaliste. En effet, au déclenchement de la première guerre mondiale, les paysans constituaient toujours la partie la plus importante de la population travailleuse dans chaque pays du monde, et presque une majorité dans tous les pays développés, excepté en Angleterre et en Belgique. Pour Ernest Mandel : « Lorsque le volume 1 du Capital a été publié pour la première fois, l’industrie capitaliste, quoique prédominante dans quelques pays de l’Europe de l’Ouest, semblaient toujours comme un îlot isolé encerclé par l’océan des fermiers indépendants et des artisans qui couvraient le monde entier, y inclus la plus grande partie de l’Europe. » (« Introduction » à Marx, Capital, vol. 1, Penguin Books, p. 11). Même après la deuxième guerre mondiale, une grande partie de l’économie mondiale était toujours en-dehors du ressort de la domination réelle du capital : par exemple, en 1950, environ 20% de la population active dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest étaient toujours des producteurs indépendants (36% en France, 24,7% en Allemange) ; au Japon, ce pourcentage était de 46,7%, en Europe de l’Est, de 50%.

5. Marx, Capital, vol. 3, p. 240 (International Publishers edition)

6. Dans le chapitre non publié (jusqu’en 1933) du Capital, volume 1, dans lequel il développe les concepts de domination formelle et réelle, Marx écrit à propos de « l’importance cruciale de la plus-value relative » que « la plus-value est créée pour lui (le capitaliste) dès que la valeur individuelle de son produit tombe en-dessous de sa valeur sociale et peut être vendue à un prix au-dessus de sa valeur individuelle » (p. 1023). Il est vrai qu’il prend soin a ecrire: « pour lui », donc il ne dit pas que la diminution de valeur du produit crée une plus-value pour le capital comme un tout, mais dans cette formulation, la distinction essentielle entre plus-value extraite dans le processus de production et plus-value obtenue sur le marché par l’avantage compétitif, est perdue. Cette source potentielle de confusion provient de la méthode de travail de Marx. Comme l’a écrit Ernest Mandel dans son introduction à l’édition du Capital dans la collection Penguin, « Marx fait abstraction du problème de la redistribution de la plus-value entre les capitalistes en compétition dans le Volume 1 afin d’isoler et de démontrer les lois de la production de marchandise capitaliste dans leur forme fondamentale « la plus pure » (p. 31). Dans le Volume 1 toutes les marchandises sont censées être échangées à leur valeur, non parce qu’elles le sont en réalité mais parce que Marx a besoin d’expliquer les fondements sous-jacents avant d’aborder les complications. Le chapitre sur la domination formelle et réelle était conçu comme une partie du volume 1, et donc les mêmes simplifications abstraites seront assumées. La raison pour laquelle il a décidé finalement de ne pas inclure le chapitre n’est pas connue. Mais il est possible que Marx ait vu un problème dans le fait que dans le volume 1 la production capitaliste est généralement expliquée du point de vue du capital individuel, alors que la domination formelle et réelle sont en réalité des analyses du capital comme un tout, le sujet du troisième volume du Capital. Il aurait pu l’inclure ici, mais il n’est jamais arrivé si loin ; c’est Engels qui a organisé le volume 3 à partir des notes de Marx et qui a décidé du contenu.

7. Voir en particulier la partie 3 dans Perspective Internationaliste 32-33, ainsi que la partie 5 dans PI 37.

8. Le Capital, volume 3, p. 266.



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