La réalité de la « première guerre du 21ème siècle »


Prises de position sur les attentats terroristes et la guerre en Afghanistan

Nous publions ci-dessous les prises de position de notre propre groupe ainsi que d’autres révolutionnaires qui participent aux réseaux de discussion révolutionnaires francophone et anglophone (voir Perspective Internationaliste n° 38), sur les attentats terroristes aux Etats-Unis et sur la guerre en Afghanistan.

Les terroristes et leurs ennemis ont beaucoup en commun, en premier lieu leur mépris de la vie humaine, leur volonté de s’engager dans des massacres de masse afin d’accroître leurs pouvoirs et leurs profits. Quelqu’un doute-t-il du fait que les Etats-Unis, en réponse aux attaques, sont prêts à tuer beaucoup plus d’innocents que ceux qui ont péri dans le World Trade Center ? La « première guerre du 21ème siècle » est une guerre capitaliste, c’est-à-dire que ses causes, ses origines, son déroulement et ses buts sont liés de façon étroite à la trajectoire monstrueuse du capitalisme en tant que mode de production, en tant que système, en tant que civilisation. Cela peut paraître une abstraction, inadéquate par rapport à l’horreur de la destruction qui a sévi le 11 septembre ; cependant, sans une compréhension du lien entre le capitalisme et le carnage dont nous avons fait l’expérience, nous allons être piégés dans la « logique » de cette guerre, sans aucun moyen d’y résister. Ce lien peut être vu sous trois aspects.

Les racines socio-économiques qui ont fait le lit des attaques terroristes de New York et de la mort de milliers de civils innocents — pour la plupart des travailleurs — résident dans la naissance dans la fureur et la haine d’une civilisation qui engendre la misère, l’aliénation, l’humiliation et la mort pour une partie sans cesse croissante de la population mondiale. Ceci, accompagné d’un sentiment d’impuissance, est à la source de la colère, du dégoût croissants vis-à-vis de l’Amérique, de l’Occident et de ses symboles, qui ont poussé des éléments des couches professionnelles du monde islamiste à recruter des armées pour cette guerre, à mobiliser les frustrations et le désespoir de masses de musulmans pour une « jihad », ou au moins à voir dans le carnage de New York une réaction contre ce qu’ils pensent être la source de leur misère, matérielle et spirituelle. Bien que ces conditions existent, et se développent à un rythme exponentiel, dans toutes les parties du monde que le capitalisme et son économie mondiale ont transformées en vastes bidonvilles, pour le moment c’est dans le monde musulman que les bases culturelles et politiques spécifiques se sont cristallisées pour une telle guerre.

Parce que l’économie mondiale peut produire beaucoup plus qu’elle ne peut vendre avec profit, plus elle se développe, plus des hommes et des femmes sont éjectés de l’activité productive. Bien que le capital mondial crée un appauvrissement partout, dans les vastes territoires de ce qu’il est convenu d’appeler le Tiers-Monde, il a déjà créé littéralement un monde de mort, où des millions de personnes sont condamnées à la famine, à la guerre civile et à une existence dépourvue de tout espoir. Les cultures et les modes de production anciens, pré-capitalistes, sont de plus en plus détruits par le « progrès » du capital mondial. Mais ceci n’a pas pour effet d’incorporer la masse de la population dans les nouveaux rapports capitalistes économiques, culturels et sociaux. Cela condamne plutôt la masse de la population à une existence misérable dans de vastes bidonvilles, où le chômage, la maladie et la mort sont les marques de la vie urbaine qui s’est érigée sur les ruines du monde pré-capitaliste de la ferme et du village. Tant que le « progrès » prend cette forme, tant que le capital préside à la vie économique, culturelle et politique de l’humanité, ces conditions vont s’accroître, et, avec elles, la certitude que la violence et la haine qu’elles nourrissent vont faire naître des mouvements nationalistes qui vont chercher des cibles dans les métropoles industrielles et technologiques dont le World Trade Center était le symbole.

Les mouvements politiques qui mobilisent cette fureur et cette haine — le mouvement Al Qaida de Osama Ben Laden, le Hamas, le Hezbollah, les Talibans — ne représentent pas un mouvement réactionnaire cherchant à recréer le monde d’un passé islamiste largement mythique. Au contraire, ils incarnent une idéologie et une pratique qui sont aussi modernes que celles du nazisme, du stalinisme, du maoïsme ou du polpotisme, une idéologie et une pratique qui cherchent à défier l’hégémonie mondiale du capital américain ou occidental, contre lequel ils mènent la guerre à l’aide d’attentats suicide aujourd’hui, et s’ils réussissent à créer un état « islamique » dans le monde musulman, avec des armes modernes et les armes chimiques et nucléaires dont l’Occident les a dotés. A l’intérieur de l’état « pur » qu’ils cherchent à créer, les femmes sont définies comme biologiquement inférieures, les Hindous doivent porter un badge jaune, et les croisés « chrétiens-juifs » doivent être exterminés. L’idéologie et la pratique véhiculées par les Talibans offre plus de ressemblances avec le nazisme allemand ou le Cambodge de Pol Pot qu’avec l’islam traditionnel. La racialisation, la désignation de segments de la population comme l’Autre, comme un bacille ou un virus à exterminer, n’est pas une renaissance atavique d’un passé pré-capitaliste, mais la face sombre de la trajectoire du capitalisme, qui a déjà transformé le 20ème siècle en un charnier. Cette racialisation, inséparable du nationalisme, est le produit du capitalisme comme civilisation. Le fait qu’elle soit véhiculée par des leaders habillés en robes et turbans n’en fait pas moins un produit de cette même civilisation, un produit hautement nocif.

La première guerre du 21ème siècle sera une guerre capitaliste dans la façon dont elle sera menée par les Etats Unis et leurs alliés. La forme de la guerre a été transformée par le capitalisme au 20ème siècle, d’abord dans la première guerre mondiale, lorsque des masses de conscrits, surtout travailleurs et paysans, furent massacrés sur les champs de bataille, et ensuite dans la deuxième guerre mondiale, lorsque les populations civiles ont constitué le gros des victimes, un résultat des technologies de destruction de masse et des idéologies qui servirent à les justifier. En mobilisant ses ressources pour abattre ses ennemis aujourd’hui, nous pouvons anticiper que les Etats-Unis vont procéder de la façon suivante. Une fois désignés les régimes qui abritent les dirigeants terroristes, il pourront déclencher les attaques avec des armes high-tech. Le résultat inévitable de telles tactiques sera la mort de masses de civils et des pertes matérielles dans les pays attaqués. Une telle tactique peut cependant rendre intenable la situation des régimes musulmans alliés aux Etats-Unis, résultat que les Etats-Unis veulent éviter à tout prix.

Les Etats-Unis peuvent donc préférer mener cette guerre, au moins à ses débuts, en aidant les régimes arabes et musulmans à combattre leurs « propres » fondamentalistes islamistes, et par là-même assurer la stabilité de ces régimes, menacés par les mêmes groupes qui ont agi à New York, et priver les terroristes des havres sûrs dont ils dépendent. Musharraf au Pakistan, Arafat en Palestine, Moubarak en Egypte, les généraux en Algérie, tous sont menacés par Al Qaida et la multitude des groupes auxquels il est lié. Comme le montre la guerre menée par les militaires algériens contre les Groupes Islamiques Armés, une telle guerre prend délibérément pour cibles les civils, et son succès dépend de la terreur étatique. C’est une telle orgie de terreur, alimentée par les Etats-Unis, qu’on peut s’attendre à voir dans cette première guerre du 21ème siècle, ainsi que l’usage d’armement high-tech destiné à semer la mort et la destruction parmi les populations civiles. Pour mener cette guerre, l’Etat américain cherche à galvaniser la population par des appels au patriotisme sous lesquels la militarisation de la société va s’accentuer et toute opposition à la guerre sera assimilée à un soutien du terrorisme. En même temps, la récession mondiale, qui a déjà commencé, va également être attribuée au terrorisme et séparée de la trajectoire même du capitalisme qui l’a produite. Les attaques du niveau de vie et des conditions de travail de la classe ouvrière vont être justifiées par la guerre et la résistance des ouvriers à ces attaques assimilée à l’aide aux terroristes. Les atrocités perpétrées le 11 septembre, et les atrocités à venir dans cette première guerre du 21ème siècle, sont le produit d’un système de profit, du capitalisme, et ne disparaîtront qu’avec ce système.

Ceux qui saisissent le lien entre le carnage à New York et le capitalisme doivent résister à cette guerre, même s’ils reconnaissent que les terroristes qui l’ont déclenchée sont eux-mêmes une personnification barbare de la même civilisation qui a produit la haine et le désespoir dont elle a surgi. Nous devons dénoncer l’emballage idéologique sous lequel cette guerre se cache : du côté des Américain et de leurs « alliés », la campagne actuelle est présentée comme une action de légitime défense qui revêt l’élégant habit de l’action « humanitaire » puisqu’elle se veut libératrice et nourricière du peuple afghan. Déjà, lors des interventions précédentes des Etats-Unis contre l’Irak ou la Yougoslavie, le même argument était utilisé : libération du Koweït envahi, mise au pas du « tyran de Bagdad » ou de Milosevic, défense de la minorité albanaise… Il s’agit d’un mensonge scandaleux destiné à faire taire toute opposition à une guerre qui ne veut pas se nommer. Du côté des islamistes radicaux, le discours religieux ne recouvre que des intérêts économiques et politiques divergents et ne sont que le même côté sombre de la trajectoire du capitalisme qui a déjà fait du 20ème siècle un charnier.

Le système capitaliste ne produit pas de richesses pour le bien-être de l’humanité, mais pour développer le profit et lutter contre les concurrents. Cette fuite en avant le pousse, avec toujours plus d’âpreté, à exclure une masse croissante de travailleurs vers les sphères de la misère et de la marginalisation, à faire main basse sur toutes les sources d’énergie et toutes les richesses de la planète, au prix d’une exploitation féroce des populations locales et de luttes pouvant mener au déclenchement d’interventions armées lorsque des intérêts économiques sont menacés.

C’est précisément la classe sociale qui subit de manière aiguë cette inhumanité du système, qui n’est liée à aucun intérêt particulier au cœur de ce système, qui peut renverser celui-ci pour créer les bases d’une société nouvelle. Cette classe sociale est le prolétariat, classe universelle qui n’a d’autre raison d’être et d’autre moyen pour assurer sa subsistance, que celle de vendre sa force de travail et de produire, non pour lui-même, mais pour que le système capitaliste poursuive sa quête incessante de profit. Même si cette classe de prolétaires a, aujourd’hui, beaucoup de mal à reconnaître le lien qui la réunit en une classe mondiale, c’est bien sur elle que reposent les espoirs de survie de l’humanité.

L’alternative « barbarie capitaliste ou avènement d’une société nouvelle » apparaît de plus en plus clairement, et la violence qui se déchaîne aujourd’hui n’en n’est qu’une triste illustration supplémentaire.

Perspective Internationaliste

Septembre 2001


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