La rationalité de l’auto-destruction


Cet article essaie de replacer les événements qui se sont produits depuis le 11 septembre dans le contexte plus large des tendances économiques et politiques du capitalisme mondial.

Du déjà vu

La discussion dans les médias américains sur la façon de lutter contre le terrorisme, pour autant qu’elle existe, rappelle fortement les débats sur la façon de lutter contre la criminalité qui se sont déroulés ici depuis des années. Les Etats-Unis étaient, après tout, le pays qui connaissait le taux de criminalité le plus élevé de tous les pays hautement développés. C’est toujours le cas, et pourtant le problème de la criminalité ne suscite plus aujourd’hui d’argumentation passionnée au Congrès ou à la télévision. Cela est dû au fait qu’un consensus s’est créé, au moins dans les médias, autour de l’idée que la seule façon de traiter la criminalité consiste à la réprimer durement. Bien entendu, quelques voix s’élèvent encore pour dire que les chiffres plus élevés de criminalité parmi les noirs ou les hispanophones suggèrent une relation entre crime et conditions de vie des cités pauvres. Mais ceux qui défendent de tels propos s’expriment peu, de peur d’être accusés de « protéger les criminels » et de protéger leur comportement dépravé, ou même d’insulter les nombreux noirs et hispanophones des cités qui respectent la loi. D’autre part, la forte diminution du taux de criminalité dans la seconde moitié des années 1990 semble confirmer l’efficacité de la stratégie punitive. Il semble en effet que le fait de mettre deux millions de gens derrière les barreaux, d’augmenter les effectifs policiers, de construire des prisons à un rythme accéléré, d’accélérer le rythme des exécutions et de maintenir un niveau de tolérance zéro vis-à-vis de la petite criminalité, a rendu les villes américaines plus sûres. Il est tout aussi remarquable que le taux de criminalité ait autant diminué dans les villes où le niveau de tolérance zéro était appliqué, comme New York, et dans les villes où ce n’était pas le cas, comme Los Angeles, où la police se débat depuis des années dans une crise interne débilitante.

Les criminologistes ont expliqué ceci en soulignant deux facteurs : l’un, économique — dans les périodes où le chômage diminue de façon substantielle, le taux de criminalité a toujours diminué aux Etats-Unis ; l’autre, démographique — il y a une diminution temporaire de la population des adolescents et des jeunes adultes. Le crime, comme d’autres phénomènes sociaux, résulte du jeu de la possibilité et de la nécessité. La nécessité provient d’un manque d’alternatives pour des millions de personnes pour lesquelles il n’y a pas de place dans le système productif, et du fait qu’on ne peut pas attendre que toute cette jeune énergie, toute cette testostérone, va seulement s’asseoir tranquillement sans chercher une porte de sortie. La possibilité provient de la présence d’énormes marchés extra-légaux et de la demande croissante de marchandises telles que la drogue, surtout dans les moments où la conjoncture économique dévoile l’absence de perspectives et met en évidence l’aliénation et la corruption morale de la société capitaliste. Le criminel n’est pas un rebelle anti-capitaliste. Au contraire, il cherche une place dans le système et adhère à ses règles, à son éthique et à ses objectifs. Ceci est vrai non seulement pour le capitaliste qui investit dans les marchés extra-légaux, mais aussi pour le jeune chômeur qui essaye de faire sa place en tant que trafiquant de drogue. Comme le note la revue Against Sleep and Nightmare, « Pour les capitalistes, les drogues sont simplement une autre marchandise à gérer. Malheureusement, un pauvre garçon noir vendant du crack n’est en rien plus étrange qu’un riche garçon blanc qui répare des voitures ; alors que le noir enfreint la loi, tous deux sont devenus partie intégrante du système. A mesure que l’Amérique décline, de plus en plus de marchandises qui maintiennent le système en vie détruisent les gens qui en font partie, et surtout les noirs et les bruns . » En effet, elles détruisent des gens qui sont eux-mêmes des marchandises excédentaires, qui ne peuvent vendre leur force de travail et n’ont dès lors plus de valeur pour la société capitaliste. La tendance du capitalisme à détruire les marchandises excédentaires, le capital variable et le capital constant excédentaires, est fondamentale, parce que ceux-ci constituent des obstacles à la valorisation du capital. Cela s’exprime dans la vie des populations « excédentaires » par la haine et le désespoir. Comme l’exprimait le message sur un T-shirt populaire dans la jeunesse noire à Detroit durant la montée de l’épidémie de meurtres au début des années 1990 : « Tuez-moi, je suis déjà mort. »

Déjà mort « Tuez-moi, je suis déjà mort. » C’est un slogan auquel pourraient s’identifier les jeunes hommes qui se battent dans la guerre civile en Afrique, ou les poseurs de bombe suicidaires en Palestine. Les conditions que les criminologues américains considèrent comme les ingrédients parfaits du crime — un chômage et un désespoir croissants, combinés à une courbe démographique dans laquelle les jeunes sont surabondants — sont aussi celles qui caractérisent les pays où des groupes comme Al Qaida trouvent leur soutien et recrutent leurs candidats kamikazes. Bien entendu, les leaders de ces gangs ne sont pas des pauvres désespérés. Ben Laden est un homme très riche, comme le sont généralement les leaders des gangs criminels. Le capital dont ils disposent est un ingrédient nécessaire pour remplir le rôle que les besoins d’auto-destruction du capitalisme en crise leur fait endosser. Aussi différents qu’ils puissent paraître, ils expriment néanmoins cette nécessité tout comme les gangs de la drogue dans les cités américaines. Il y a la même combinaison de capital variable excédentaire (population) et de capital financier excédentaire qui leur fait enfreindre la loi nationale ou internationale parce qu’ils doivent remettre en cause l’ordre existant qui leur dénie la possibilité de remplir leur destin capitaliste, c’est-à-dire de se valoriser en cherchant le profit et le pouvoir.

Après les attaques du 11 septembre , et plus tard lorsque débutèrent les attaques bioterroristes à l’anthrax, il y eut une confusion momentanée sur l’identité des commanditaires. On a suggéré que des éléments de l’extrême-droite américaine pouvaient en être responsables, ou que des terroristes japonais ou des groupes dirigés par l’Irak ou par l’Iran, ou le Mossad israélien, ou même les Etats-Unis eux-mêmes, pouvaient avoir organisé, ou avoir permis que cela se produise. Rien de tout cela n’a été prouvé (pas plus, jusqu’à présent, que le rôle de Ben Laden), et la plupart de tout cela n’est que de la stupide théorie conspirationniste. Mais c’est intéressant, parce que cela montre à quel point les raisons d’organiser de tels actes de destruction peuvent être interchangeables. Les motifs — parce qu’Allah le veut, pour l’amour du pays, pour la défense de la race, pour l’intérêt national, pour Jérusalem ou même pour la révolution — sont réellement secondaires par rapport au but de la destruction lui-même, même si les commanditaires eux-mêmes ne s’en rendent pas compte. Parce qu’ils expriment moins la quête de la chimère qui a saisi leur imagination que la nécessité pour le capital de s’auto-détruire, le fait que la violence peut aller à l’encontre de leur but déclaré ou causer leur propre destruction, ne peut les arrêter. Ainsi, les terroristes islamistes présumés qui ont détruit le World Trade Center n’étaient pas seulement prêts à se détruire eux-mêmes ; ils n’ont jamais non plus songé à la misère — pourtant facilement prévisible — que leurs actes allaient provoquer pour d’innombrables musulmans à travers le monde. On voit le même besoin d’(auto)destruction surgir partout dans le monde, et tout particulièrement dans les régions où le capital voit ses profits actuels ou futurs s’évanouir. Que cela prenne la forme de guerre civile, de guerre ethnique ou tribale, de guerre religieuse, de guerre de libération, de revanche ou de conquête, ou toute combinaison de celles-ci, le but ultime reste toujours la mort et la destruction elles-mêmes. Des régimes comme ceux de l’Irak célèbrent même les défaites les plus sanglantes comme de grandes victoires. Ce n’est pas un hasard si, au moment où la nécessité de la dévalorisation crée un besoin urgent de destruction, des hommes fous comme Hitler et Saddam Hussein sont à la tête des Etats. Le capitalisme à notre époque a jusqu’à présent évité que la crise ne produise un choc soudain, paralysant, comme elle le fit en 1929, ou que le besoin d’(auto)destruction ne déclenche une guerre mondiale. Mais il n’a pas éliminé ces deux tendances, et toutes deux continuent à exercer une pression croissante.

Le double mouvement de la mondialisation

Ces deux tendances sont liées. Les conditions d’un monde plus violent, destructeur, se développent parce que la crise du capitalisme s’est approfondie. Et la façon dont elle s’est approfondie ces dernières années a été marquée par ce qu’on a appelé la mondialisation. Comme nous l’avons écrit précédemment, la mondialisation suit un double mouvement. A mesure que les obstacles technologiques, politiques et autres à l’intégration mondiale du capital diminuent, le monde devient de plus en plus lié dans une économie mondiale à haute technologie et haute productivité. Mais cette forte productivité accélère l’expulsion du capital de l’économie mondiale, elle rend superflues d’innombrables forces productives, incapables de se valoriser elles-mêmes et forcées à une dévalorisation rapide, créant dans ce processus une armée toujours plus grande de force de travail inutile (il y a à présent près de 2 milliards de chômeurs) et provoquant une concentration de jeunes gens déracinés, réprimés, frustrés, dans des villes dantesques.

Nous ne sommes pas pour ou contre la mondialisation en soi. C’est un fait historique et non un choix politique. Ce n’est pas une rupture avec le passé, mais la poursuite d’un processus immanent dans lequel se meut le capitalisme depuis ses origines. Nous avons assisté à une accélération de ce processus, mais c’est seulement le capitalisme qui emboîte le pas au capitalisme, tel que Marx l’a décrit il y a 150 ans. Ceux qui protestent contre la mondialisation en tant que telle, sèment l’illusion selon laquelle le capitalisme pourrait être différent, pourrait en revenir à un état antérieur de développement, ce qui est au mieux naïf. Ou que le capitalisme pourrait être modifié, rendu plus humain, plus préoccupé de ses « effets secondaires », comme le disent les apologistes du capitalisme à un public qui se rend compte que quelque chose va vraiment mal. Bill Clinton, parmi eux, a dit au lendemain des attaques que le problème fondamental est la pauvreté et qu’il faut maintenant travailler à la mondialisation pour les pauvres. Oui, l’homme qui présida à cette mondialisation, à la paupérisation qu’elle engendra et à la dévaluation du capital qu’elle provoqua dans la plupart des pays du monde, a déclaré cela la face sereine. Nous savions déjà qu’il était éhonté. Apparemment, il a toujours un rôle à jouer en tant que porte-parole du système, mais il sait certainement que la mondialisation va se poursuivre comme auparavant, par la dévalorisation du capital des pays les plus faibles, la démobilisation des forces productives, l’extension de la misère.

Les avantages de la guerre

Bush, bien évidemment, ne parle pas de réaliser la mondialisation pour les pauvres, il a une guerre à gagner. Tout comme dans la « guerre du crime », il existe un consensus au sein de la classe dominante sur le fait qu’il n’y a qu’une stratégie possible vis-à-vis du terrorisme : lui couper la tête. Laissons nos bombes et missiles et nos forces spéciales les décapiter. Comme ils ont attaqué les Etats-Unis eux-mêmes, le fait que le plaignant, le juge et l’exécutant soient une seule et même personne de soulève pas d’objection, pas plus que la mort d’innombrables civils qui se trouvent sur le chemin. (Le porte-parole du Pentagone : Ce n’est pas que nous le faisions exprès. Au contraire : nous nous rendons compte que les « dommages collatéraux » sont nuisibles pour les relations publiques. Mais nous avons nos cibles militaires, et nos bombes doivent bien tomber quelque part. Donc, il ne faut pas s’en faire si certaines aboutissent sur un hôpital ou un centre de la Croix Rouge. C’est la faute des Russes, qui nous ont laissé trop peu d’objectifs à frapper.)

L’une des fonctions importantes de la « guerre contre le crime » était de procurer un prétexte à une expansion illimitée des forces de police. La « guerre contre le terrorisme » permet à l’Etat de développer encore davantage sa capacité de répression. Il est intéressant de noter que deux mois après les attaques du 11 septembre, aucune nouvelle loi concernant la sécurité dans les aéroports n’est passée, sécurité qui, mise à part la présence inutile de troupes de la garde nationale dans les halls de départ, reste aussi peu assurée qu’auparavant. Pourtant de nouvelles loi étendant les forces de police ont été passées dans l’urgence, même sans aucun semblant de débat. Il est significatif que les pouvoirs étendus que ces lois donnent aux différentes forces de police pour faire des enquêtes, pour surveiller internet, pour entrer dans les domiciles, pour arrêter et détenir des suspects dans le secret, etc., ne sont pas limitées aux enquêtes liées au terrorisme.

Bush a donné le ton les tout premiers jours en déclarant qu’une nouvelle guerre mondiale avait commencé et que dans cette guerre, « vous êtes soit avec nous, soit avec les terroristes. » C’est un avertissement, une exigence de discipline adressée autant aux citoyens du pays qu’à ceux des autres pays du monde. Tout ce climat totalitaire permet au capitalisme de renforcer son étreinte sur la société. Ce que Bush a réellement dit, c’est : Soit vous êtes soit pour le capital américain, soit vous serez traités comme des terroristes. Peu après, des ouvriers défendant leurs salaires dans le Minnesota étaient férocement attaqués par les médias, qui déclaraient qu’en faisant la grève les « travailleurs choisissaient le camp des terroristes ». Tous les ouvriers défendant leurs intérêts de classe, ou tout individu protestant contre le capitalisme mondial, peut s’attendre à être traité de la même manière.

Une nouvelle grande excuse

Mais il y a plus que cela. Depuis la fin de la guerre froide, le capital américain et ses alliés ont manqué d’un prétexte permettant de continuer l’expansion de la gigantesque machine militaire américaine, de justifier la présence de centaines de bases américaines dans le monde et de centaines de milliers de soldats en dehors des frontières américaines. Il y avait les « Etats voyous » (voyous, ils le sont, mais ni plus ni moins que les autres), mais qui, même cumulés, ne fournissaient qu’un prétexte ridiculement faible. Lorsque les Etats-Unis ont envoyé une fraction de leur machine de guerre en action contre l’un d’eux dans la guerre du Golfe ou plus tard au Kosovo, c’était comme tuer un poisson dans un tonneau. A présent, le capital américain espère avoir trouvé, avec « la guerre mondiale contre le terrorisme », une nouvelle grande excuse, une raison d’imposer une discipline globale, d’imposer une acceptation universelle du droit des Etats-Unis à intervenir où bon leur semble et d’étendre encore leur force militaire. Comme il n’y a pas de fin en vue dans la « guerre contre le terrorisme » (peut-être pas pendant la durée de notre vie, dixit le vice-président Cheney), l’excuse a une longue validité. Il reste à voir comment la grande excuse marchera dans le long terme, mais cela correspond certainement à un besoin idéologique essentiel pour le capital américain.

Il ne fait aucun doute que cette machine de guerre et de terreur peut et va obtenir une victoire militaire en Afghanistan. Mais qu’est-ce que cela signifiera ? Certainement pas la disparition, ou même la diminution, du terrorisme. Avec chaque nouvelle preuve de sa domination, le capital américain crée davantage de ressentiments de la part de concurrents de plus en plus faibles. Plus il peut détruire et tuer en sécurité à distance, plus il devient invulnérable sur le plan militaire, et plus il est rationnel pour ses ennemis de chercher les points faibles restants, parce que c’est désormais le seul moyen de défier la poigne des Etats-Unis. Cela, c’est la nécessité ; quant à la possibilité, elle est fournir par la mondialisation : tous les aspects du capitalisme deviennent mondiaux, pourquoi pas le terrorisme ?

L’Amérique forteresse

Le terrorisme ne sera pas défait, car les conditions qui en font le lit continuent à s’étendre. L’approfondissement de la crise du capitalisme fait de l’excès de population, de l’excès de capital, du besoin de destruction, des certitudes. Le capital américain sait cela, et il ne fait pas confiance, pour se protéger, uniquement à sa capacité de faire la guerre. Tout comme des millions d’Américains expriment leurs doutes sur l’efficacité à long terme de la « guerre contre le crime » (ce qui est assez rationnel, puisque les données démographiques et économiques indiquent une augmentation du crime dans l’avenir proche) en se retranchant dans des quartiers gardés par des caméras et des systèmes d’alarme électroniques, patrouillés par des gardes armés et accompagnés de chiens, balisés de portails au-delà desquels les visiteurs non invités ne peuvent entrer, de la même manière les Etats-Unis essayent, avec un ensemble de mesures de sécurité, de regagner leur sentiment d’invulnérabilité. On a estimé qu’il faudra dépenser jusqu’à 1.500 milliards de dollars dans les cinq prochaines années pour protéger la nourriture contre l’agroterrorisme, la poste contre le bioterrorisme, etc., etc. Ne sont même pas inclus dans cette addition faramineuse les dépenses militaires supplémentaires, comme les plus de 100 milliards de dollars qui vont être dépensés dans le programme de missiles de défense, ce « fils de la guerre des étoiles » qui doit rendre complète l’illusion d’invulnérabilité vis-à-vis des « agents du mal ».

La compulsion à la dévalorisation

Toutes ces dépenses improductives vont sans aucun doute aggraver la crise économique mondiale. Toutes ces inspections et ces contrôles de frontière supplémentaires réduisent un des principaux avantages de la mondialisation, à savoir la rotation rapide du capital, un facteur que Marx mentionnait comme tendance contraire à la baisse tendancielle du taux de profit. Mais si le capitalisme a mis l’aggravation de la situation de l’économie mondiale sur le compte des attaques terroristes, il est clair que les causes sont beaucoup plus profondes. Malgré l’immensité des besoins humains non satisfaits dans le monde, malgré la demande énorme de nourriture, de logement et de toutes sortes de choses, du point de vue capitaliste, il y a trop peu demande de nourriture, de logement et de toutes sortes de choses, il y a un excès de capacité par rapport à la demande solvable existante. L’évolution future du capitalisme, c’est-à-dire la poursuite de la mondialisation, ne fera qu’exacerber ce problème.

Pour maintenir sa valeur, le capital doit, directement ou indirectement, conduire à la création de davantage de valeur. S’il perd cette capacité, parce que son avoir est trop faible pour rester compétitif ou parce que son marché se rétrécit, ou pour les deux raisons à la fois, il doit perdre de sa valeur. Cela est évident pour les moyens de production (capital constant et variable) ainsi que pour le capital sous la forme de toutes sortes de marchandises sur le marché, qui deviennent inutiles si elles ne sont pas vendues. Mais c’est aussi vrai du capital financier et de tous les placements dont la valeur dépend de leur possibilité d’être rapidement converties en argent (actions, art, immobilier, etc.). Pourtant leur prix peut augmenter rapidement, précisément à cause du besoin universel du capital d’échapper à la dévalorisation en cherchant refuge dans les placements financiers des pays les plus forts du monde, ce qui crée une forte demande pour ceux-ci. Leur attractivité relative tend à croître, parce que la mondialisation étend la portée des capitaux les plus forts, leur accès aux marchés et à une main-d’œuvre dévalorisée, incroyablement bon marché, et parce que seuls les capitaux les plus forts ont les moyens de développer de façon constante de nouvelles marchandises qui échappent à la surproduction et bénéficient de conditions de marché semi-monopolistiques qui conduisent à faire des surprofits. Le cours ultérieur de la mondialisation va continuer à accélérer le développement inégal. Nous avons précédemment mis en garde contre le fait que l’état du capitalisme mondial ne peut être compris en ne regardant que ses parties les plus fortes. Ce serait une grave erreur de voir dans la stabilisation des bourses européennes et américaines, lorsqu’elle se produit, une preuve de ce que le capitalisme aurait maîtrisé sa crise. Cette crise ne se développe pas de façon linéaire, mais sa tendance générale à l’approfondissement est claire. Le signe avant-coureur de la façon dont il continue à éroder l’économie mondiale sera le développement de la dévalorisation du capital en dehors des pays les plus forts, la poussée irrésistible vers une tendance déflationniste mondiale. En des endroits de plus en plus nombreux, le capital deviendra non rentable, la population inutilisable, le capital financier cherchant désespérément des moyens pour échapper à la descente, les structures politiques cherchant à calmer les vagues, ou les utilisant pour davantage de pouvoir, en les canalisant ders des croisades et autres jihads. De plus en plus, cette tendance déflationniste, cette tendance du capital à perdre sa valeur, pénétrera les pays les plus forts, le centre du système, et amènera au devant de la scène les contradictions sociales du capitalisme, l’accroissement du fossé entre ses intérêts et ceux de l’humanité.

Il y a une autre façon de dire que le capitalisme a été créé par et pour les conditions de pénurie et ne peut subsister sans elles. Confronté à une surproduction structurelle, le système engendre inévitablement une tendance à retourner de force à ses conditions naturelles de pénurie. Plus le problème s’exacerbe, c’est-à-dire plus le capital requérant sa valorisation est important et plus la nouvelle valeur créée mondialement pour rencontrer cette exigence est faible, plus forte devient la tendance destructive.

Bien que chaque événement historique soit différent, et que l’avenir ne répétera pas simplement le passé, chaque fois qu’une nécessité sous-jacente de dévalorisation du capital mondial apparaît, une harmonie perverse se développe entre cette nécessité croissante et la violence latente croissante dans la société capitaliste, l’usage croissant par le capitalisme du nationalisme et autres « ismes » qui tous ont pour fonction de canaliser la violence contre un « autre » haï. C’était le cas avant les deux guerres mondiales, et cela l’est encore aujourd’hui.

La logique insensée du capitalisme

Le capitalisme, comme l’affirment même ses plus ardents adorateurs, n’est que la recherche du profit. Cela semble avoir l’avantage d’être un but rationnel, avec un chemin rationnel pour y arriver, et donc de conduire à un comportement rationnel. Voilà qui contraste avec le comportement apparemment irrationnel des terroristes, dépeints dans les médias comme des monstres fous, des fanatiques sauvages qui veulent retourner à un monde pré-capitaliste. Nous avons déjà expliqué dans d’autres articles de ce numéro, qu’ils ne sont ni anti-capitalistes, ni irrationnels, mais une expression de la tentative du capital de se faire de la place pour lui-même. Leurs moyens ne sont pas plus irrationnels ou cyniques que ceux du capital américain ou d’autres capitaux dominants. Condolezza Rice, conseillère au service national de sécurité américain, a déclaré au programme CBS « 60 minutes » que Bush voit cette guerre comme une guerre du Bien contre le Mal, et que toute personne rationnelle doit la voir ainsi parce que « avec quelqu’un comme Ben Laden qui sacrifie la vie d’innocents pour sa propre cause, on ne peut le voir autrement. » Il y a quelque temps, dans la même émission, la « dame de fer » qui a précédé Rice à la tête de la politique étrangère de Washington devait répondre à une question à propos d’un rapport des Nations Unies qui disait qu’un demi-million d’enfants sont décédés des suites des sanctions contre l’Irak. Sa réponse fut : « Nous pensons que c’est le prix à payer. »

On a donc ici quelques-unes des similitudes dans une guerre pour le reste asymétrique : les deux camps luttent contre Satan avec Dieu à leur côté, et tous deux gaspillent généreusement les vies des gens quand, pour leur propre cause, c’est le prix à payer.

Il est tout à fait rationnel pour le capital américain de lancer une guerre en réponse aux attaques du 11 septembre. Il est rationnel pour lui d’arrêter des milliers de gens à la recherche de ses ennemis, de bombarder des pays à cet effet, d’envoyer ses armées partout dans le monde pour sauvegarder l’accès au pétrole et tous ses autres intérêts. Il a tellement à protéger, tellement de raisons de bombarder et de semer la terreur, et il y en aura encore plus à mesure que le temps passe. Son pouvoir et son profit sont inséparables, et il est rationnel qu’il fasse tout ce qu’il peut pour les défendre. Cela le place sur une trajectoire dont il ne peut dévier, parce qu’il suit la logique, la rationalité du capitalisme. Une trajectoire qui, à cause des moyens à sa disposition, menace de créer plus de destruction que les terroristes ne pourront jamais en accomplir. C’est là l’un des signes les plus clairs de ce que le capitalisme a outrepassé son utilité en tant que système social : ce qui est rationnel pour le capital est devenu complètement insensé pour l’humanité. Cela est vrai non seulement de l’économie, avec ce contraste absurde entre capacité et besoins, mais aussi du spectacle politique, de toute la soi-disant « civilisation » qui idolâtre la mort.

Couper les racines

Il y a quelque chose que beaucoup des manifestants contre la guerre ne veulent pas voir, particulièrement les pacifistes. Bien que je doive admettre que j’en ai croisé, dans Union Square à Manhattan, qui brandissaient des slogans : « Oubliez le nationalisme, adoptez l’humanisme », j’en ai vu beaucoup d’autres agiter des drapeaux américains et se proclamer « vrais patriotes ». Ils rêvent d’un capitalisme qui abandonnerait ses travers, à condition que des gens décents soient élus au sommet, et donc élisez celui-ci ou celui-là, etc. Ils imaginent un monde de pays vivant tranquillement ensemble et respectant le commerce de chacun, qu’on pourrait atteindre avec un peu de bonne volonté de la part de tous. Ils ne semblent pas se rendre compte que l’exploitation, la crise et la guerre mondiales ne sont pas seulement de mauvaises politiques qui pourraient être remplacées par de bonnes. Ils ne voient pas comment le pouvoir politique, la force militaire, et l’exploitation économique forment un tout cohérent. Tout comme beaucoup d’écologistes et d’anti-mondialistes, ils pensent que les pires aspects du capitalisme peuvent être éradiqués, et refusent de voir le pire : il s’agit d’un tout, qui conduit l’humanité à des catastrophes plus grandes encore. Protester contre la violence du capitalisme ou contre les effets de la mondialisation ne peut conduire nulle part, si on ne reconnaît pas que c’est du capitalisme lui-même qu’il faut se débarrasser.

Sander

Le 11 novembre 2001 — jour de l’Armistice


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