Mondialisation du capital et transformation de l’Etat


Une évolution du marché mondial s’opère actuellement. L’apparition d’un réseau informatisé, sans frontière, sans barrière ou presque, a provoqué des modifications économiques importantes et des transformations manifestes de l’Etat capitaliste, ou du moins son acclimatation. Il s’agit là d’un mouvement d’adaptation traditionnel du capital. Cette évolution doit être comprise comme changement historique au sein du mode de production. Il est évident qu’un métier à tisser ou un ordinateur sont des forces productives capables de produire de la valeur, mais de telles forces matérielles sont toujours inventées, développées et déployées dans le contexte de rapports sociaux de production particuliers et ont conséquences importantes tant sur l’évolution économique elle-même que sur la gestion étatique.

L’évolution de l’Etat est un fait historique. Il est normal qu’avec les changements technologiques apportés par ce qu’il est convenu d’appeler l’informatisation, des modifications apparaissent quant au fonctionnement de l’Etat moderne, dans le contexte de la domination réelle du capital. Ces changements économiques et de l’Etat peuvent avoir des répercussions pour la lutte du prolétariat, et nous obligent à interroger le mouvement actuel afin d’apprécier s’il constitue un renforcement ou non de l’appareil de gestion politique de la bourgeoisie.

Nous aborderons donc la question du rapport historique entre Etat et marché, l’influence d’une innovation technologique sur le processus d’accumulation et les répercussions sur le fonctionnement de l’Etat, afin de pouvoir situer historiquement les changements en cours et leur influence sur le prolétariat.

Que se passe-t-il donc aujourd’hui ?

Privatisation d’entreprises, libéralisation des marchés, nouvelle économie : sommes-nous donc entrés dans une ère nouvelle ? Assiste-t-on à un affaiblissement de l’Etat ? Le mouvement de privatisation en cours constitue-t-il une remise en cause de l’analyse du capitalisme d’Etat ? Peut-on parler du triomphe des thèses du néolibéralisme ? Les penseurs de la bourgeoisie n’ont pas hésité à s’interroger à cet effet et à proposer des réponses triomphalistes en forgeant le concept de « nouvelle économie ».

Dans les années 1970, dans Le capitalisme mondial , (1) Michalet recommande de substituer le paradigme de l’économie mondiale à celui de l’économie internationale. Il met en avant le rôle des firmes multinationales et leur essor depuis les années 1950. Caillé parle d’un « mégacapitalisme parfaitement insensible aux attaques effectuées sur une base seulement nationale. » (2) D’autres auteurs, comme Latouche, mettent en avant l’idée d’un marché devenu planétaire sous l’emprise d’une mégamachine liée à la technostructure. Dans L’économie mondialisée , (3) consacrée au capitalisme du XXIème siècle, Reich considère que l’extension de la sphère marchande à l’échelle de la planète remet en question le concept d’économie nationale et rend obsolètes les particularismes nationaux du capitalisme. Quant à l’avenir, Michel Beaud, dans son Histoire du capitalisme, écrit : «nous pensons que le capitalisme est plus puissant et plus vivace que jamais ; ce qui s’inaugure, c’est un nouvel âge du capitalisme, caractérisé par la mobilisation croissante de la technoscience par les firmes pour l’innovation, la création de nouveaux produits et de nouveaux procédés et la lutte permanente, dans la compétition, pour recréer des situations monopolitistiques . » (4)

Il est indéniable que l’économie évolue encore, et, qu’une « nouvelle économie » de marché se met en place. Chaque commerce doit devenir globalement compétitif. La concurrence n’est plus locale, elle ne connaît plus de frontières. Ce sont les réseaux financiers, les réseaux aériens, les réseaux d’information qui contrôlent le flux de l’information disponible. Il s’agit du « commerce en ligne », c’est-à-dire l’émergence d’Internet comme réseau international de distribution de biens, de services, d’emplois pour cadres et spécialistes. L’innovation s’est accélérée dans le domaine scientifique et technique.

En 1968, aux Etats-Unis, 40 % des produits avaient moins de quinze ans d’existence et, dix ans après, leur proportion était de 60 %. Les méthodes pour les produire changent aussi vite. L’essor plus rapide que prévu de la cybernétique et de la télématique dans la programmation des entreprises accroît encore l’incertitude de l’avenir du travail. Un changement permanent s’opère également dans tous les domaines de la connaissance, en particulier dans ceux de la connaissance éthique et esthétique.

Aujourd’hui, le volume moyen des transactions quotidiennes sur le marché des changes internationaux s’élève pratiquement à 2.000 milliards de dollars. C’est environ cent fois plus que le montant quotidien de biens et services. Dans les années 1970, le volume mondial de ces transactions quotidiennes se situait entre 10 et 20 milliards de dollars. Il est passé à 80 milliards en 1980, à 500 milliards en 1990 et a été multiplié par quatre de 1990 à 2000. Seulement 7 à 8 % de ces transactions monétaires correspondent à des règlements commerciaux ou servent de véhicule pour des transferts de capitaux destinés à des investissements productifs. En 1995, le montant total du commerce mondial de marchandises et de services correspondait au montant de seulement trois jours et demi de transactions sur les marchés des changes. En d’autres termes, plus de 90 % de ces transactions servent à des opérations spéculatives sur les monnaies. C’est un marché d’échanges (opérations d’achat suivies de revente) à court terme, à la recherche du profit maximum. D’après les données de la Banque des Règlements Internationaux (BRI), 82 % de ces opérations ont une durée de vie inférieure à sept jours et 43,5 % une durée inférieure à deux jours. On pourrait multiplier les exemples qui illustrent cette évolution. Comment le comprendre le développement de ce marché ? S’agit-il, comme certains le prétendent, d’une victoire d’une « nouvelle économie » débarrassée de l’emprise étatique ?

Développement historique du marché mondial en lien avec la formation de l’Etat

Le mouvement du capital s’est toujours caractérisé par une interaction étroite entre marché et Etat. Une innovation technologique peut amener des changements importants quant à l’accumulation du capital sans pour autant remettre le système en question. Ceci nous demande de préciser ce que sont l’Etat, le marché et leurs rapports réciproques. Les économistes ont forgé la notion de « marché » sans intégrer l’existence de l’Etat, de même que les sociologues ont élaboré leur concept de « l’Etat » sans tenir compte de l’existence des mécanismes économiques. Nous sommes ainsi en présence de deux concepts clos qui se considèrent comme étrangers l’un à l’autre.

La circulation internationale des marchandises n’est pas une nouveauté, car, comme le souligne Braudel, qui forgea le terme « d’économie-monde », ce phénomène existait déjà auparavant, de même que le marché, cher aux Phéniciens. L’existence d’un vaste espace économique n’est pas un phénomène nouveau en soi. L’Empire romain constituait déjà, en son temps, un marché « mondial » méditerranéen. Par la suite, on ne compte plus les routes commerciales internationales : routes du sel, de l’or, des épices ou de la soie… Il s’agit d’échanges internationaux fonctionnant au rythme du transport équestre et maritime d’abord, du transport motorisé ensuite, impliquant de nouvelles transformations. Le processus d’extension territoriale accompagne le mouvement d’accumulation du capital, dans les limites imposées politiquement par ce qu’il est convenu d’appeler l’Etat. Celui-ci intervient pour protéger le mouvement d’accumulation, soit en fermant les frontières, par le protectionnisme douanier, soit en les ouvrant.

Braudel avait souligné l’importance des villes marchandes : Venise, Amsterdam, Londres, New York, qui se sont succédé comme centres de l’économie européenne, puis mondiale. Les villes-centres constituaient les points de convergence des grands flux de marchandises et de leur réexpédition vers la consommation intérieure. Durant le Moyen Age, où l’Islam, l’Inde et la Chine étaient plus développés que l’Europe, Venise importait les produits de luxe, les épices du Levant et de l’Orient, et les redistribuait. Aux XVème et XVIème siècles, unifiés politiquement, les deux centres de développement du commerce et de la transformation économique se trouvent en Italie et en Flandres. Ces deux régions, liées depuis longtemps par des flux continus, captent la quasi-totalité du commerce mondial en pleine expansion du fait des découvertes et de la colonisation naissante.

Les Pays-Bas, Anvers et Amsterdam, deviendront, aux XVIème et XVIIème siècles, le point majeur de la réexpédition de l’or et de l’argent venus d’Amérique, de la transformation des textiles et du commerce international en général. En Europe, les intermédiaires des marchands d’Amsterdam achetaient et vendaient au sein de réseaux de plus en plus denses. Au temps de Colbert, les Pays-Bas possédaient 16.000 vaisseaux contre 200 pour la France. Cette flotte mouillait dans pratiquement tous les ports du monde. L’Europe des XVIème et XVIIème siècles peut être considérée comme une économie unifiée, où les villes italiennes puis les Pays-Bas dominent le commerce et la finance.

Bien sûr, cette économie internationale ouverte ne touchait qu’une faible partie des sociétés d’alors. Ce sera plus tard, avec l’émergence des Etats-nations et de leur politique de puissance et l’esprit mercantiliste que des mesures protectionnistes vont être prises. L’Europe était un agglomérat d’économies nationales relativement fermées sur elles-mêmes. Ces deux caractéristiques apparemment contradictoires — ouverture du grand commerce et création d’espaces économiques nationaux protégés — permettent de soutenir une première croissance industrielle par l’extension des marchés internationaux et des marchés intérieurs.

Cette évolution du marché international va avoir des conséquence sur le développement de l’Etat. Machiavel, dans son ouvrage de référence Le prince, proposait à la bourgeoisie montante une identification de l’Etat moderne, débarrassé si possible de l’influence aliénante de la religion, afin de pouvoir faire face aux évolutions économiques. L’Etat-nation, qui est sans doute l’une des créations sociales majeures de la modernité due au génie de Machiavel et de Hobbes, a permis de séparer la politique de la religion et d’asseoir les bases de l’Etat moderne, dont le pouvoir et l’autonomie n’ont cessé de s’étendre depuis le XVIIème siècle. L’idée d’Etat-nation est née de doctrines politiques où la pensée tentait de concilier liberté individuelle et dépendances collectives en prenant appui sur la raison et sur le vécu des solidarités communautaires et des structures de pouvoir centralisé. Mais en même temps, elle se traduisait très concrètement par l’avènement d’une réalité nouvelle : la société bourgeoise. Aux esprits individualistes des débuts de la Renaissance, il est apparu que l’acquisition, l’exercice et la garantie de leurs privilèges devaient avoir pour cadre une association humaine, non plus basée sur l’unité clanique ou le bon vouloir du monarque, mais sur un consentement mutuel respectueux des libertés et des engagements personnels. Si la nation apparaît alors comme une construction non pas « naturelle » mais volontaire, elle veut servir les intérêts particuliers des élites et surtout la classe montante, celle des bourgeois.

L’individualisme bourgeois du XVIIème siècle n’oppose pas l’Etat à l’individu. Tout au contraire, il les implique l’un dans l’autre. Locke, qui sait que la liberté individuelle ne peut se développer dans l’anarchie mais bien dans l’ordre, note clairement : « Il serait contradictoire de supposer qu’un individu s’associe aux autres, pour que sa propriété soit protégée et réglementée, mais que ses terres, dont les lois de la société doivent régir le titre, échappent à la juridiction du gouvernement dont il est lui-même sujet en sa qualité de propriétaire. » Cet Etat avait pour composante essentielle le concept de souveraineté, tel que celui défini par Jean Bodin, en 1576, dans La République, et a prévalu jusqu’à la première guerre mondiale.

C’était l’Etat de « raison », théorisé par Hegel, qui a permis de libérer l’homme de la précarité, à travers la maîtrise rationnelle de la nature, bien que cette domination utilitaire l’enfermait dans le réseau implacable des dominations sociales. Si Hegel conçoit la société civile comme un libre marché où se rencontrent des intérêts particuliers, à la manière d’Adam Smith, il s’oppose toutefois à ce dernier quand il s’agit d’en penser les conséquences sur l’existence collective. Dans la société civile laissée à elle-même, chaque individu atomisé selon le principe de l’intérêt devient l’adversaire de tous les autres. C’est ce qui justifie selon lui le fait que soit apparu l’Etat. L’Etat consacre, pour Hegel, le passage de la société civile à la communauté politique, qui est aussi le passage de la poursuite des intérêts particuliers à la poursuite de l’accomplissement d’une volonté générale. Pour Hegel, c’est dans et par l’Etat que l’intérêt de liberté devient objet de volonté générale, volonté d’organiser l’existence collective de telle sorte que soient établies les conditions permettant à chacun de réaliser sa liberté.

Emancipateur sous l’égide des Lumières, l’Etat de « raison », à la fois positiviste, utilitaire et utopiste, devient pleinement instrument de servitude lorsqu’il fut mis, rapidement, au service du capitalisme. Cet Etat va développer l’unité nationale du territoire, défendre le marché national dans un premier temps et permettre ainsi à la bourgeoisie d’étendre son emprise économique sur le territoire national d’abord, en partant à la conquête d’autres marchés ensuite, développant ainsi une politique impérialiste. L’Etat impose la régulation par la violence pour défendre l’intégrité du territoire. Ceci suppose l’existence d’un Etat, d’une rationalité, certes régulée par la violence, mais avec la possibilité d’un jeu, de négociations.

A la fin du XVIIème siècle, l’Angleterre supplante les Pays-Bas. Londres devient le point majeur de confluence des échanges commerciaux. La vocation maritime de l’Angleterre est encouragée par l’Etat. A ce moment, l’Angleterre est engagée comme puissance mondiale dans la colonisation et le partage du commerce de produits tropicaux, dont le plus profitable pour elle devient le coton de ses possessions indiennes.

Comme l’a montré Habermas , (5) le XVIIIème siècle voit naître un espace public bourgeois, gouverné par la raison, une raison qui peut contester le pouvoir, donc le roi et la cour. « Dans cet espace se formait une opinion éclairée, riche de rationalité et d’universalité. Ce qui, bien sûr, n’avait plus rien à voir avec l’opinion privée, et pouvait accéder à une sorte de vérité contestataire s’opposant à la sphère publique de la Cour, entièrement captée par la représentation du pouvoir royal . » (6) A la fin du XVIIIème et au début du XIXème siècle, l’Ancien Régime est débarrassé de ses lourds attributs interventionnistes. Relégué dans son rôle naturel de protecteur des biens et des personnes, l’Etat laisse maintenant libre cours aux « forces du marché ». L’initiative économique individuelle est enfin dégagée de toute entrave. Dès le XIXème siècle, une extraordinaire expansion économique bouleverse la société européenne, ouvre le monde entier au commerce et à l’industrie et produit des richesses dont les siècles précédents ne pouvaient que rêver.

Se développe ainsi une théorisation libérale par rapport à l’Etat : l’Etat et le marché sont des entités complètement distinctes. De par leur nature radicalement différente, elles sont séparées l’une de l’autre. Mais peut-on accepter l’affirmation libérale présentant le XIXème siècle comme une période de laisser-faire économique ? Contrairement à ce que défend l’idéologie libérale, l’Etat n’est pas une instance extérieure à la sphère économique. Si c’était le cas, on pourrait mettre en évidence des entités parfaitement séparées, ce qui n’est pas le cas. Il est impossible, même historiquement, d’envisager deux entités totalement séparées, de déterminer un « marché » fonctionnant sans interférence étatique, ou un Etat créé indépendamment de toute activité économique impliquant le marché.

Le marché n’est pas un phénomène naturel, comme le suppose la pensée libérale. D’après une telle vision, il existerait au sein de la société, un lieu clos — le marché — au sein duquel l’Etat aurait fait intrusion. Le marché, historiquement, n’a jamais pu fonctionner sans l’existence d’une contrainte étatique — une monnaie commune, la défense de la propriété privée par la structure étatique, les tribunaux, les bourses. Il s’agit là de créations sociales dans lesquelles l’Etat interfère directement.

Ainsi, le chemin de fer correspond au développement décisif du capitalisme moderne. Pourtant, l’Etat joue un rôle considérable dans ce développement. Adam Smith, que l’on ne peut suspecter de sympathies étatistes, comme on peut le lire dans son ouvrage de 1776, La richesse des nations, où il n’hésite pas à qualifier les hommes politiques « d’animaux insidieux et rusés », défendait certaines interventions de l’Etat : régulations des réserves bancaires et des taux d’intérêt, encouragements et subsides à l’enseignement, à la culture et même à certains types de production (élevage, agriculture), utilisation de la fiscalité pour encourager ou décourager certaines activités . (7)

L’Allemagne rattrape son retard économique dans la seconde moitié du XIXème siècle, grâce à l’unification politique de 1871 et à une politique d’industrialisation volontariste. L’Etat allemand impulse le développement industriel en orientant la construction des chemins de fer dont il impose une gestion centralisée. Mais son rôle le plus spectaculaire se situe dans l’éducation, où il met en place un système complet de formations techniques, et dans le domaine social, avec les lois sociales de protection des années 1880. Ces quelques exemples montrent le lien entre Etat et développement du marché, lien qui s’est maintenu au XXème siècle et qui s’est adapté à l’apport des nouvelles technologies de l’information.

La première guerre mondiale, la crise de 1929 et la seconde guerre mondiale ont profondément modifié cet état de fait. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, ce qui dominait, c’était un capitalisme dynastique, fractionné, séparé par des frontières. La tentative de régulation internationale au travers de la Société Des Nations était vouée à l’échec. Après la guerre,

l’Etat a pris une place plus importante, et a assumé la reconstruction économique. La rationalité de l’Etat change aussi. Si pour Hegel, l’Etat tire sa rationalité de ce qu’il réalisait les fins de la raison, pour Weber, par contre, la rationalité dépend du calcul de l’adéquation entre moyens et fin et fonctionne de façon réglée et prévisible en visant l’efficacité : rationalité instrumentale mise au service de valeurs économiques, qui ne sont pas déterminées rationnellement. Il justifie l’intervention de l’Etat dans la vie économique au nom du concept de rationalité économique. L’Etat intervient de plus en plus dans la gestion de l’économie et va dresser, pendant un certain temps, des barrières économiques protectionnistes et contrôler le mouvement des travailleurs. Après la seconde guerre mondiale, la politique de Roosevelt, l’économie sociale du marché de Konrad Adenauer, la conception française de planification ont été l’expression du nouveau rôle confié à l’Etat. Celui-ci va jouer un rôle régulateur de l’économie. Avec l’accentuation du passage à la domination réelle du capital, l’accumulation de celui-ci nécessite l’ouverture et la conquête de nouveaux marchés, et provoque en quelque sorte un mouvement d’unification qui va se manifester par des changements structurels minimes au début, mais plus fondamentaux par la suite. L’économie-monde, concept banalisé par Wallerstein et Braudel, reconnaît l’existence de réseaux hiérarchisés, avec des centres et des périphéries, monde divisé entre deux grandes puissances par la possession de l’arme nucléaire. Ceci ne signifie pas que la situation antérieure était une situation d’ordre : ordre nucléaire, ordre monétaire, ordre financier, ordre commercial, ordre qui a éclaté au début des années 1970 avec la crise financière et la crise pétrolière.

Un nouveau modèle d’organisation du travail apparaît dans les pays industrialisés européens dans les années 1970, s’appuyant sur la notion de «travail élargi ou enrichi » et se présentant à contre-courant de la dynamique taylorienne. Nous avons abordé cette question dans nos articles consacrés à la recomposition de la classe ouvrière, parus dans Perspective Internationaliste n° 15, 21, 22 et 24. Et, à partir des années 1980, avec Reagan aux USA et Thatcher en Grande-Bretagne, si la préoccupation d’un Etat gestionnaire déclina, ce fut en fonction des nouvelles évolutions technologiques en cours. Privatisation et déréglementation sont les nouveaux standards de la nouvelle politique d’Etat, le marché devenant le seul mécanisme dont l’autorité ne peut être mise en cause, comme nous l’avons montré dans Perspective Internationaliste n° 25.

Influence d’une innovation technologique sur le processus d’accumulation

Des technologies nouvelles peuvent influer sur le fonctionnement de l’économie et modifier la stratégie étatique. Au début du développement du capitalisme, une révolution s’opère au XVème siècle avec l’invention de l’imprimerie. Après 1440, en cinquante années, la révolution de l’imprimerie balaya l’Europe et changea radicalement son économie et sa psychologie. Grâce à l’imprimerie, la Bible de Luther changea la société. Elle permit au protestantisme de conquérir la moitié de l’Europe et força l’Eglise catholique à se réformer. L’imprimerie se développe de façon fulgurante, créant un nouveau type d’investissement capitaliste et un mode de production industriel qui fait le choix du quantitatif. Les grands du monde, les pouvoirs publics et l’Eglise investissent dans les grandes entreprises d’édition. L’exemple le plus célèbre de constitution d’un grand atelier typographique au moyen de capitaux importants est, sans nul doute, celui de l’officine plantinienne établie à Anvers. Grâce aux capitaux anversois, et par la suite, à l’appui de l’Etat de Philippe II, Plantin réalise la plus puissante manufacture de livres.

De 1770 à 1840, des inventeurs mettent au point des machines et procédés techniques qui font progresser la rentabilité de la production textile de manière exponentielle. L’accumulation de capitaux due au commerce mondial durant les XVIème et XVIIème siècles, la révolution agricole du XVIIIème siècle, les innovations techniques permettent d’enclencher un processus qui allait toucher rapidement l’Europe du Nord et les USA au cours du XIXème siècle. L’industrialisation se développe. Les usines grossissent, employant un nombre de plus en plus considérable d’ouvriers, et leur localisation est désormais guidée par les sources d’approvisionnement en charbon ou par la proximité de main-d’œuvre. La diffusion des produits industriels et manufacturés va se faire, tout au long du XIXème siècle, grâce à une amélioration constante des réseaux de transport, avec la complicité active de l’Etat.

Au début du XIXème siècle, avec la mise au point de la machine à vapeur, le monde occidental connaît le plus grand boom technologique de l’histoire économique, celui du chemin de fer. Véritable ferment de la révolution industrielle, le chemin de fer transforme, à son tour, les rapports géographiques entre les hommes, permettant d’accélérer les échanges. Les hommes acquièrent une nouvelle mobilité, faisant reculer à nouveau les frontières. Ce qui a permis à la Grande Bretagne, soutenue par une puissance coloniale et impérialiste considérable, d’imposer une unification financière au travers de la livre sterling.

Répercussions des nouvelles technologies de l’information sur l’Etat

Il est donc évident que l’introduction des nouvelles technologies de l’information a eu des répercussion sur le fonctionnement économique du capitalisme. Ce que l’on appelle révolution de l’information est en fait une révolution du savoir. Ce n’est pas la machine qui a permis de standardiser l’ensemble des opérations de production ; l’ordinateur a seulement servi de déclencheur. Comme le souligne Lyotard, le savoir change de statut. Le savoir est produit pour être vendu, pour être échangé. Il devient marchandise informationnelle et enjeu majeur dans la recherche du pouvoir mondial, accentuant la globalisation telle que Parsons l’entendait.

La constitution de réseaux multiples implique que l’Etat-nation traditionnel n’a plus guère de prise sur la circulation des marchandises. Dans le processus actuel de la mondialisation, une révolution de la même ampleur que la révolution industrielle du XIXème siècle est en cours. Le commerce, les nouvelles technologies et les échanges de toutes sortes font éclater le cadre de l’Etat-nation hérité du XXème siècle. Cette remise en cause de l’Etat-nation par les réseaux concerne, à terme, la capacité des gouvernements à lever l’impôt et celle des banques centrales nationales à émettre de la monnaie. Le réseau pourrait devenir un paradis fiscal où toutes les transactions, a-nationales, seront effectuées avec une monnaie virtuelle et hors de tout prélèvement fiscal. Les Etats pourraient se voir privés de leurs moyens de subsistance, les recettes fiscales. La liberté des transactions internationales, l’ouverture et la déréglementation des Bourses ont enlevé aux Etats le contrôle qu’ils exerçaient jadis. Le « big bang » de cette tendance a été la déréglementation de la Bourse de Londres en 1986.

On assiste donc à un redéploiement technologique, à des mutations techniques, à une évolution de l’Etat exigeant de disposer d’une information afin d’accentuer le critère d’efficience, de performance. Ainsi apparaissent de nouveaux enjeux quant à la formation des travailleurs, enjeux privilégiant l’information, des changements de critères de qualification qui accompagnent l’apparition de la société « postmoderne ». L’Etat-nation ne peut plus prétendre assurer la régulation d’une économie qui s’est redéployée en grande partie grâce aux technologies nouvelles. Le Japon peut être pris comme autre exemple. L’Etat a perdu une partie de son rôle de grand maître des horloges. Des entreprises publiques, comme le Japan National Railway, la Nippon Telegraph Amp ont été privatisées.

Il existe un incroyable décalage entre une économie se développant tant bien que mal dans les espaces qui transcendent les Etats-nations et des institutions, des organisations internationales comme l’ONU, le FMI, l’OMS, la Banque Mondiale, l’OCDE, créées pour l’essentiel au lendemain de la seconde guerre mondiale, qui leur restent fondamentalement attachées. Ces institutions ont joué, chacune dans leur secteur, un rôle important au cours des cinquante dernières années. Parallèlement, un ensemble très complet et très complexe d’accords internationaux, toujours entre Etats-nations, a été élaboré dans les domaines les plus divers. Il y en aurait aujourd’hui plus de cinq cents. Mais malgré leur nombre, ces organisations et les accords qu’elles gèrent ne sont plus à la hauteur des problèmes posés par l’économie-monde. Elles n’ont pu empêcher les crises. Elles restent absentes de certains des grands réseaux en gestation. Elles ne permettent pas d’appréhender les interdépendances nées de la mondialisation. Ce décalage entre une technologie économique très avancée et une internationalisation politique et culturelle très en retard est lourd de menace pour le capital.

En supprimant distances et frontières, la technologie actuelle de l’économie a redonné vie à une vieille interrogation : est-il possible d’instaurer un gouvernement mondial unique ? Ce mouvement technologique se traduit aussi par l’émergence de nouveaux pouvoirs, à la base. Elle favorise, grâce aux nouveaux outils informatiques, l’expression d’agents jusqu’alors handicapés par la faiblesse de leurs moyens : les régions et les divers individualismes propres à la « postmodernité ». Alors que l’internationalisation prenait appui sur les Etats-nations, la mondialisation des moyens technologiques, en mobilisant d’autres acteurs, échappe à leur maîtrise. A l’encontre de l’internationalisation, la mondialisation suppose, au contraire, un foisonnement d’échanges, un réseau de globalismes localisés et de localismes globalisés. La rupture des frontières nationales renforce d’abord l’effet de fragmentation. Avec l’explosion des flux inhérents à la mondialisation et la porosité des frontières qui en résulte, la coïncidence du droit et de la souveraineté ne va plus de soi. Un nouveau droit international apparaît également, droit contractuel produit par des acteurs transnationaux comme les cabinets d’arbitrage commercial, droit qui tire sa pertinence de son adaptabilité au marché.

Tout était simple auparavant : l’Etat était à la fois source de toutes les violences internationales, détenteur de la violence légitime, cause de toutes les anarchies internationales, mais rationalisant toutes les attentes de sa société intérieure et de toute la société internationale. Aujourd’hui, l’Etat national n’est plus l’acteur unique : la multiplication des acteurs, des intervenants économiques change la donne. De plus en plus d’événements échappent à l’Etat. Nous sommes dans un monde où coexistent un système inter-étatique et un flux mondialisé de capitaux financiers. Une des connexions du territoire et du pouvoir est en train de disparaître. L’imperium était la capacité à décider du lieu de production. De nos jours, des pouvoirs et des pays n’ont pas besoin de contrôler le territoire et déploient leur puissance par les multinationales. Les échanges de produits se font de plus en plus par les nouvelles technologies. Cela accroît l’efficacité et la flexibilité à court terme, mais augmente les risques pour chaque entreprise. Ces nouvelles forces sur la scène internationale, non liées au territoire, ont, avec les technologies nouvelles, des moyens de manipulation à distance de flux nombreux et de plus en plus performants.

Nous sommes confronté ainsi à une crise de sa souveraineté. C’est la disparition du monopole de la violence organisée, la disparition de cet intérêt général unique rationalisé par la personne de l’Etat. L’Etat-nation était au centre, mais la mondialisation technologique contribue à vider ce centre. La souveraineté des Etats est érodée. Les gouvernements perdent le contrôle sur le développement économique global. Les nouvelles technologies contribuent à réduire leurs marges de manœuvre. L’Etat-nation, cadre historiquement déterminé de régulation dans le champ économique, est ainsi attaqué de toute part.

Pour résumer, le processus de la mondialisation technologique, qui s’est généralisé au cours des dix dernières années, a entraîné deux changement principaux dans l’économie mondiale : les marchés sont devenus le mode dominant de régulation de l’économie, signifiant que les politiques publiques ont perdu de leur importance face aux agents privés, les pays participant à ce nouvel ordre économique se sont largement ouverts sur l’économie mondiale, renforçant ainsi l’interdépendance des économies nationales. La mondialisation a toujours été abordée à travers les Etats. La première question à se poser à l’échelle mondiale est de savoir si le monde est une société unifiée. La réponse à cette question est non, mais il y a des changements importants qui apparaissent, non pas au niveau de l’unification des classes sociales, mais bien au niveau de la structure de l’Etat. L’Etat-nation n’est pas mort. La mondialisation s’accompagne d’une fragmentation croissante du monde. Il y avait quarante-six Etats-nations au début du siècle, il y en a plus de deux cents actuellement.

Un nouveau rôle pour l’Etat

Il ne faut pas oublier l’état de la crise économique actuelle, qui est sans aucun doute la plus grave par sa profondeur et par le nombre de pays qu’elle frappe. Après avoir démarré en Asie en 1997, la crise a déstabilisé le Japon, puis s’est généralisée à d’autres pays émergents d’Europe (la Russie) et d’Amérique (le Brésil, le Mexique). Il s’agit d’une crise générale qui ne se réduit pas à un accident financier, mais touche les ressorts profonds de la croissance mondiale. C’est la mondialisation financière qui est touchée. Les débâcles se sont succédé à un rythme accéléré : krach boursier de 1987, crises des monnaies européennes puis mexicaine de 1994, crise des pays émergents d’Asie en 1997, crise de la Russie.

Les crises précédentes avaient été maîtrisées car les acteurs publics jouaient encore un rôle important. Ainsi, la crise de la dette latino-américaine du début des années 1980 concernait la dette souveraine de pays en voie d’industrialisation, et non le secteur privé. Aujourd’hui, la configuration est totalement différente. Les marasmes financiers qui se sont abattus sur les pays d’Asie impliquent essentiellement des acteurs privés. Elles résultent d’interactions complexes entre une multitude d’acteurs obéissant à une logique micro-économique. La forte interdépendance des économies nationales engendrée par la mondialisation accroît sa gravité. On est confronté ainsi à la difficulté, voire l’incapacité où se trouve l’économie de marché mondialisée à s’autoréguler. S’impose dès lors, pour le capital, la nécessité de proposer dès maintenant un autre mode de régulation de l’économie mondiale en limitant le pouvoir exorbitant des marchés et en redonnant de l’importance à l’intervention de l’Etat par le biais de la taxation des opérations financières, en tentant de réduire les effets négatifs de l’interdépendance des économies.

La gestion du risque est transférée au système financier par le biais de systèmes d’assurance. Mais renvoyer au système financier, c’est renvoyer à l’Etat. L’interpénétration de l’Etat et du système financier a permis la survie de banques en faillite en Norvège et en Finlande au début des années 1990, où l’Etat a racheté toutes les banques. En France, le rachat du Crédit Lyonnais par l’Etat a coûté 2.000 FF par personne. Le FMI fait la même chose à l’échelle internationale. La nouvelle place de l’Etat contredit les discours sur la disparition de l’Etat dans l’économie : l’Etat disparaît de la production immédiate, mais contrôle le processus d’ensemble.

Pourquoi la révolution technologique et économique, doublée d’une phase de croissance et de création d’emplois exceptionnelle, s’est-elle accomplie d’abord aux USA, et seulement beaucoup plus tard en Europe ? Sur les questions économiques et monétaires, l’Allemagne a acquis un poids et une capacité d’action presque aussi importants que ceux des USA. Depuis 1958 déjà, les décisions concernant la politique commerciale commune de l’union européenne se prennent à la majorité ; depuis 1999, une Banque Centrale Européenne veille sur l’euro. La mondialisation donne à l’intégration européenne une justification supplémentaire aujourd’hui. Avec la naissance de l’euro, on pouvait escompter de grandes fusions d’entreprises au niveau européen. Le phénomène s’est d’abord opéré au niveau national, avec la naissance de champions nationaux dans le secteur bancaire : BNP PARIBAS, fusions bancaires en Espagne, en Italie, en Allemagne, maintenant une logique de défense contre l’étranger.

En ce début de nouveau millénaire, la bourgeoisie accentue des changements politiques quant à la gestion de l’Etat. Le caractère de nécessité et d’urgence que prend pour l’Etat la réforme de ses institutions montre le niveau d’intensité de la crise de l’Etat. Il essaie de se restructurer, de se réaménager, mais il maîtrise mal les voies de dépassement de la contradiction entre sa forme ancienne d’Etat-nation et la réalité de ses derniers développements sous la forme d’Etat-réseau. Si l’Etat-nation imposait son centralisme républicain ou monarchiste sur le modèle en étoile des chemins de fer, avec pour finalité le même service public pour tous et donc des agents de l’Etat partout régis par une règle unique correspondant à un fonctionnement global, y compris dans la gestion des conflits sociaux, l’Etat-réseau déterritorialise sa présence en fermant écoles rurales, bureaux de poste et hôpitaux des petites villes. Le service doit être maintenu sans agents de l’Etat, par télématique et virtualisation, avec des agents de plus en plus privés. Ainsi, en Belgique, la Région flamande fonctionne déjà sur ce modèle, tandis qu’en Wallonie, la restructuration est en cours. Mais ce mouvement ne s’effectue pas sans contradictions. Il n’y a pas de « Plan du Capital » dont l’Etat serait l’opérateur. Sans véritable vision d’ensemble, l’Etat-réseau se tortille et s’écartèle au gré des impulsions de telle ou telle de ses fractions en passe d’autonomisation.

De nouvelles équipes gouvernementales sont testées en Europe sur le modèle d’un libéralisme progressiste nécessitant la mise à l’écart des anciennes formations d’obédience populiste et conservatrice. En Italie, en France, en Angleterre, en Hollande, en Belgique, en Espagne, les formations sociales-chrétiennes sont reléguées dans l’opposition, au profit de coalitions centristes à coloration démocrate. Ces changements correspondent aux évolutions de la société capitaliste confrontée aux nécessités d’une modernisation de l’appareil d’Etat, tout en laissant une place médiatique aux expressions nationalistes d’extrême-droite, récupérant le mal-vivre de populations confrontées aux contradictions de la globalisation. Celle-ci entraîne une nécessaire rationalisation des divers centres de commande bureaucratique, rationalisation qui ne peut se faire sans le consentement des appareils sociaux-démocrates et syndicaux qui contrôlent ce secteur.

Ainsi on assiste à un double mouvement, en Europe, correspondant à l’évolution des USA : une centralisation fédérale au niveau de l’Europe, une régionalisation accentuée au niveau des Etats nationaux européens permettant la constitution d’un nouveau pôle économique. Il ne faut pas confondre la tendance et le point final du capitalisme : nous avons cru plusieurs fois voir le point final de l’évolution du capital, et l’évolution se poursuit sur des échelles non connues auparavant.

Autre conséquence des tendances actuelles : une société mondiale se constitue, qui ne nie pas les structures étatiques existantes, mais se pose au-delà, laissant apparaître une conscience nouvelle, conscience d’une problématique commune à partir de laquelle se dégage une conscience de la nécessité d’une attitude commune à adopter par rapport à une série de problèmes.

Implications pour le prolétariat

Avec l’augmentation des capacités de transmission d’information, une entreprise de logiciels peut faire travailler des travailleurs en Inde à bas salaires et transmettre le produit en Europe. Autre exemple : une compagnie pharmaceutique utilise de la force de travail illettrée en Amérique centrale en l’éduquant par des images d’ordinateur pour les seuls besoins de la production. Aux Etats-Unis, la force de travail peut être redistribuée rapidement sans considération des conséquences sociales. En Grande-Bretagne, c’est devenu le cas au cours des dernières années ; en Europe continentale, c’est en voie de s’établir. Il ne s’agit pas d’un simple changement parmi d’autres. Les changements structurels sont plus rapides que jamais, et ne concernent pas que les secteurs informatiques. La pression s’accroît sur le système financier. La loi de la valeur pénètre tous les aspects de l’économie, et même de la vie sociale, immédiatement. L’exemple des soins de santé est éloquent : aux USA, les soins de santé sont décomposés et planifiés par partie du corps en fonction des plans d’assurance. Cela affecte aussi les possibilités de lutte : on ne peut plus agir sur les « jaunes » s’ils ne travaillent pas au même endroit que les grévistes.

De même, les firmes multinationales doivent s’adapter et se renforcer. Certaines entreprises globales ont d’ailleurs réussi à se constituer en monopoles mondiaux, qui pèsent déjà d’un poids économique supérieur à celui de bien des pays. Pourtant, les entreprises américaines, notamment dans les secteurs de haute technologie, ont un problème de fidélisation de la main-d’œuvre. Les travailleurs très qualifiés n’ont aucune sorte d’identification à leur entreprise et véhiculent ainsi d’autres concepts liés à l’émergence d’une problématique mondiale.

Aujourd’hui le désordre semble primer, alors que la société engendre une concentration croissante, une mondialisation économique de plus en plus conséquente. Pourquoi ? La réponse à cette question se trouve dans le mouvement dialectique qui accompagne cette mondialisation et qui engendre un mouvement contradictoire de repli régionaliste, localiste, posant effectivement non pas la question identitaire, mais un phénomène de projection nationaliste favorisé par les diverses institutions liées à la production : l’image d’entreprise, le label accentuant encore plus l’aliénation, la perte de sens, la perte d’identité. La mondialisation en cours est perçue comme une menace, conduisant à une perte de référence et d’attaches culturelles. Le processus de dépérissement de l’Etat-nation est ressenti comme un danger. Et, comme le fait remarquer Roland Bruner, « L’homme s’interroge sur la place de la fonction symbolique dans un monde essentiellement régulé par l’économie et l’argent. L’Etat comme métaphore paternelle protectrice est maintenant de plus en plus vécu imaginairement comme un père démissionnaire et impuissant, livrant une partie de sa famille à la paupérisation et à la misère . » (8) « Société postmoderne » signifie en ce sens rétraction du temps social et individuel alors même que s’impose toujours plus la nécessité de prévoir et d’organiser le temps collectif. Epuisement de l’élan moderniste vers l’avenir, désenchantement et monotonie du nouveau, essoufflement d’une société ayant réussi à neutraliser dans l’apathie ce qui la fonde : le changement.

Pour G. Lipovetsky, « Windsurf, skate, deltaplane, la société postmoderne est l’âge de la glisse, image sportive qui illustre au plus près un temps où la res publica n’a plus d’attache solide, plus d’ancrage émotionnel stable. Aujourd’hui, les questions cruciales concernant la vie collective connaissent le même destin que les « tubes » des hit-parades, toutes les hauteurs fléchissent, tout glisse dans une indifférence décontractée . » (9)

Ce qui est posé, c’est la difficulté pour les travailleurs de retrouver une conscience collective, un sentiment d’appartenance de classe, suite à la déconstruction à l’œuvre.

F.D.


NOTES

1. C. A. Michalet, Le capitalisme mondial, PUF, Paris, 1976.

2. Alain Caillé, Comment peut-on être anticapitaliste ?, Revue du Mauss, 1977.

3. R. Reich, L’économie mondialisée, Dunod, Paris, 1993.

4. Michel Beaud, Histoire du capitalisme, Point Seuil, Paris, 1999.

5. J. Habermas, L’espace public, archéologie de la publicité comme dimension constructive de la société bourgeoise, Payot, Paris, 1978.

6. A. Farge, Dire et mal dire, Seuil, Paris, 1992.

7. S. J. Pack, Capitalism as a moral system : Adam Smith’s critique of the free market economy, Elgar Editions, London, 1991.

8. Roland Bruner, Psychanalyse et postmodernité, L’Harmattan, 1999.

9. G. Lipovetsky, L’ère du vide, Gallimard, Paris, 1993.


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