Seattle: Vers de nouvelles formes de lutte de classe ?


A nouveau, nous avons décidé de remettre sur le tapis la question de la lutte de classe. Ceci pour plusieurs raisons: il s'agit d'un sujet qui revient régulièrement dans les préoccupations évoquées dans nos réunions de discussion ; ensuite, les mouvements récents ainsi que les bouleversements profonds intervenus dans le fonctionnement du système économique et de la composition des classes viennent questionner les critères même d'appréciation de la lutte et, tout naturellement, poser la question des nouvelles formes que cette lutte pourra prendre dans le futur.

En particulier, nous tenterons de remettre les luttes de notre classe dans une perspective historique pour cerner les évolutions et les questionnements nouveaux auxquels nous sommes confrontés depuis 1968. De façon plus ponctuelle, nous nous arrêterons également sur la signification des mouvements anti-mondialisation. Par rapport à ces derniers, bien qu'ils ne constituent pas des réactions de la classe ouvrière, ils ont drainé des éléments de cette classe et posent un certain nombre de questions nouvelles. En ce sens, plutôt que de dénoncer ou de déplorer l'existence de ces mouvements, ce qui nous paraît constituer une attitude groupusculo-centrique, il est bien plus important de comprendre pourquoi ces mouvements, avec leurs erreurs et leurs faiblesses, ont lieu, et à quoi ils correspondent dans la période actuelle.

Je dois préciser aussi qu'apprécier la lutte de classe aujourd'hui n'est pas une tâche facile. Les critères et les schémas du passé ne suffisent plus pour comprendre la période mouvante dans laquelle nous évoluons, nous et notre classe. Il n'y a pas non plus de position unique au sein de Perspective Internationaliste, des sensibilités différentes s’exprimant au cours du débat, en particulier pour ce qui concerne les mouvements anti-mondialisation. Néanmoins, nous n'hésitons jamais à exposer une question de manière publique, même si cette question n'est pas arrivée à un degré de clarification et de maturation achevée en notre sein. Le débat public est une richesse qui pourra permettre à tous d'avancer vers une compréhension plus approfondie. En ce sens, nous espérons que ce texte, qui reprend un exposé fait à une récente réunion de discussion, permettra un questionnement et un approfondissement collectifs.

Cet exposé comprendra deux parties : la première tentera une remise en perspectives des luttes actuelles, en les rattachant aux mouvements passés ; la deuxième essayera de remettre les réactions actuelles contre l'exploitation en lien avec les problèmes posés par la période. En conclusion, nous évoquerons brièvement la question de l'intervention des révolutionnaires.

Remise en perspective

Il n'y a pas de lien direct ou automatique entre les caractéristiques d'une période historique et le cheminement de la conscience de classe. Néanmoins, cette dernière n'est pas séparable du contexte dans lequel elle se développe. Une première constatation qu'il faut faire est que nous avons peut-être une certaine difficulté à prendre du recul par rapport à la lutte de classe. Nous analysons les mouvements les uns après les autres, et souvent sur base de critères propres à ces mouvements. Si on revient à l'examen des trente dernières années d'activité de notre classe et si on la replace dans l'évolution du contexte économique, on peut apprécier un mouvement général dont les tendances se précisent graduellement.

Ainsi, si Mai 68 a marqué le resurgissement de la classe ouvrière sur la scène internationale, celui-ci était porteur des marques du passé et de beaucoup d'illusions. La fin des « golden sixties » laissaient entrevoir le spectre des grandes récessions des années 1970 et, quelque 25 ans à peine après la fin de la deuxième boucherie mondiale, le monde se questionnait sur son avenir. Les luttes ouvrières de Mai 68 ont donc marqué la réapparition du prolétariat international, et ce point de rupture avec le calme passé est fondamental. Néanmoins, nous devons constater que ces mouvements étaient caractérisés par une incapacité à remettre en question l'encadrement des fractions bourgeoises tels que partis de gauche ou syndicats et n'ont pas constitué, du point de vue de la conscience de classe, une remise en question des fondements du système capitaliste. Ces luttes se déroulaient dans un contexte économique où la crise se faisait sentir de façon beaucoup moins importante qu'aujourd'hui et ont donc été teintées d'un certain nombre d'illusions, malgré leur ampleur. Les groupes politiques qui ont émergé de ces mouvements sont intervenus dans ces luttes avec les réflexes hérités de conceptions passées, développant une intervention de type propagandiste, agitatrice. On constatait également dans les luttes et dans les conceptions des révolutionnaires un poids non négligeable des conceptions autogestionnistes et, à l'opposé, léninistes. Dans les luttes, on peut se souvenir des expériences d'autogestion dans certaines usines (Lip, Salik) ainsi que de l'emprise syndicale, et particulièrement d'expressions de syndicalisme de base. Le questionnement quant à l'avenir de la société n'a donc pas débouché sur une remise en cause profonde des perspectives et des fondements du système capitaliste, mais a été récupéré par les fractions de la bourgeoisie et divisé dans des luttes partielles telles celles pour l'égalité entre hommes et femmes, les droits de l'homme ou les batailles pour la défense de l'environnement. Si la période était caractérisée par un regain pour l'engagement sociétal, par la résurgence de la lutte de classe, tout ceci était encore fortement marqué par un contexte économique qui laissait encore quelques illusions ainsi que par les expériences et les traditions héritées du passé. Illusions qui ont fait le lit des groupes et des discours gauchistes.

La poussée de la crise économique dans les années 1970 allait impulser un mouvement de transformation économique, avec le début de la liquidation progressive des secteurs traditionnels de la classe ouvrière. On peut se rappeler, au cours de ces années, les luttes de résistance contre la fermeture des usines dans la sidérurgie à Longwy et Denain ou la résistance des mineurs anglais. Cette pression allait se durcir et entraîner, avec les années 1980, un mouvement de désillusion mais aussi d'hésitation profonde au niveau des luttes. On peut relier celui-ci, d'une part, à l'insécurité et à la concurrence effrénée que la crise faisait régner entre les travailleurs, mais, plus fondamentalement, aux restructurations progressives du fonctionnement économique qui marquait l'amorce d’une nouvelle recomposition des classes. Ce dernier élément n'a pas pu être appréhendé par les révolutionnaires, et la situation, non comprise, les a laissés dans la fuite en avant, le déni et l'activisme forcené, l'immobilisme et le retour au passé, ou le découragement avec l'abandon de l'activité politique. Le prolétariat, ébranlé dans son identité, sous le coup de l'échec de ses illusions et des défaites successives de ses grands bastions, ne trouvait plus le chemin de la confrontation de classes. Ces doutes profonds ont amené le silence relatif de la classe ouvrière, ainsi qu'une crise profonde du milieu révolutionnaire.

Le mouvement de réorganisation interne du capital s'est encore accentué dans les années 1990, marquant un saut qualitatif dans le processus d'internationalisation des circuits économiques et modifiant profondément les contours des classes sociales. C'est dans ce contexte d'ébranlement très profond de l'identité même de la classe ouvrière, d'absence de perspective de classe, de rupture avec l'expérience des luttes du passé que sont réapparus les mouvements de lutte des années 1995–97 en Europe, tout particulièrement en France et en Belgique.

A l'époque, Perspective Internationaliste avait caractérisé ces mouvements comme marquant l'ouverture d'une période nouvelle. Ceci recouvrait deux éléments : une réapparition de la lutte de classe et donc une rupture par rapport au silence des quelque dix années précédentes, et la reprise d'un questionnement quant à l'avenir de chacun et les perspectives offertes par le fonctionnement capitaliste. Le malaise exprimé en 1968 se faisait à nouveau entendre, mais s'inscrivait dans un contexte économique qui ne laissait guère d'espoirs et faisait le bilan des expériences de luttes qui l'avaient suivi. Aux illusions par rapport au gauchisme et au syndicalisme de base des années 1970 répondait une méfiance énorme par rapport à tout ce qui constituait les structures politiques ou d'encadrement, ainsi qu'un écœurement vis-à-vis des organes politiques bourgeois. Les réactions mesuraient l'écart existant entre les besoins humains et sociaux et la direction imposée par le système. En ce sens — et ceci est une différence marquante par rapport au questionnement des années 1968–70 — ce sont davantage les perspectives générales offertes par le système capitaliste qui était questionnées, plutôt que certains aspects partiels de son fonctionnement. Les luttes de 1995 exprimaient un malaise global qui s'inscrivait dans un contexte de crise économique ouverte et perceptible par tous. Ces mouvements montraient de façon confuse des signes de modifications de formes et de contenus. Ainsi, on a assisté à des rassemblements au-delà des secteurs, des frontières, des catégories sociales et des revendications partielles, au profit de l'expression d'un malaise diffus dont le contenu général peut se résumer par : « on est tous concernés, tous menacés, tous solidaires et réunis dans le refus d'une direction globale imposée par le système. »

Nous avons souligné, à l'époque, les faiblesses et les confusions énormes contenues dans ces mouvements. Elles s'expliquent par l'ébranlement profond dans lequel se trouve le prolétariat et qui le place dans l'incapacité, aujourd'hui encore, de définir l'identité et la spécificité de sa classe, de son combat et de ses perspectives. Néanmoins, nous avions souligné la nouveauté des questions posées et, à ce titre, le lent cheminement de la conscience depuis le resurgissement des luttes en 1968. Si l’on tente de caractériser le chemin parcouru de 1968 à 1995, on doit souligner l'impact de la crise économique, à la fois sur le fonctionnement du système mais aussi par rapport à la pression et à la désillusion que celle-ci implique pour la classe exploitée. Ceci signifie donc que des questions beaucoup plus fondamentales quant au fonctionnement économique et à la place des travailleurs dans le système sont posées, mais avec la difficulté de savoir comment les poser, et avec quelle alternative. Ainsi, si on regarde, à titre d'exemples, quelques mouvements de lutte qui se sont déroulés tout récemment, ils présentent parfois la caractéristique d'une détermination et d'un refus de la représentation syndicale qui est à souligner. Néanmoins, ces conflits n'arrivent pas à relayer et à concrétiser les questions plus fondamentales qui sont pourtant présentes dans la société et parmi les travailleurs. De plus, ces mouvements se sont souvent déroulés dans des secteurs traditionnels, voire dans des entreprises que le fonctionnement économique actuel a rendues obsolètes. Par exemple, des mouvements comme ceux de Cellatex à Givet, Forgeval à Valenciennes, Adelshoffen à Strasbourg, Bertrand Fauré à Nogent, Continental d'équipement électrique à Meaux, ont été caractérisés par une méfiance envers les représentants syndicaux et une menace vis-à-vis de l'outil de travail. Si on se rappelle que, dans les années précédentes, beaucoup de conflits se sont terminés sur la revendication de la préservation de l'outil, on peut se dire que la détermination des travailleurs français représente, à ce titre, une perte d'illusion par rapport à cette défense de l'outil comme solution aux problèmes sociaux qu'entraîne une fermeture d’entreprise. En Belgique également, la détermination et l'opposition ouverte aux syndicats ont été la caractéristique d'un mouvement de six semaines des conducteurs de bus de Wallonie. Mais, là aussi, si cette détermination et cette autonomie sont à souligner comme les produits de la désillusion globale, ces questions n'arrivent pas à être relayées et développées par un mouvement de lutte plus vaste.

Sur un autre terrain, ce sont les mêmes questions et les mêmes faiblesses qui sont présentes dans les mouvements anti-mondialisation. L'interclassisme dans lequel elles sont posées reflète l'incapacité du prolétariat à définir les contours de son identité et à poser les problèmes sur son terrain.

Les problèmes actuels et leur impact sur les mouvements récents

Après avoir tenté de tracer le fil conducteur suivi par les luttes et le cheminement de la conscience, nous pouvons nous pencher plus précisément sur l'impact de la mondialisation et de la recomposition des classes sur les mouvements actuels, et en arriver à une appréciation de ceux-ci, ainsi que des mouvements anti-mondialisation.

En période de domination formelle du capital, les choses étaient simples : l'identification de la bourgeoisie, de la petite-bourgeoise et des ouvriers d'entreprise était aisée. Dans le droit fil de cette vision, dans l'appréciation des luttes, nous nous attendions à voir dans la rue les ouvriers en bleus de travail et, d'une certaine manière, ceci nous ôtait tout doute et toute question quant à la nature de classe du mouvement que nous avions devant nous.

La recomposition des classes rend les choses beaucoup plus difficiles à apprécier, tant pour le prolétariat que pour les révolutionnaires. A ce propos, et sans tomber dans l'absence de rigueur ou le compromis douteux, on peut tout de même se demander si nous n'avons pas gardé les réflexes du passé dans l'appréciation des mouvements de classe : d'une certaine manière, tout ce qui n'est pas bleu est suspect et a parfois tendance à être écarté de notre questionnement.

La question de la recomposition pose deux problèmes. Le premier est que tout une série d'individus qui ne sont pas directement des ouvriers productifs de plus-value se retrouvent prolétarisés parce qu'ils participent de manière indirecte au processus global de valorisation du capital et se trouvent placés dans les conditions de vie et de travail prolétariens. Ceci donne à la classe ouvrière une composition beaucoup plus hétéroclite que par le passé. Le deuxième problème — on l'a déjà évoqué — est celui de l'identité de classe, du sentiment d'appartenance à une classe, qui est très défaillant. Pour les jeunes prolétarisés, le prolétariat comme classe d'appartenance ne signifie pas grand-chose : ils n'ont pas de représentation de ce qu'est cette classe dont l'image correspond plus aux anciens bastions industriels devenus obsolètes. Ils sont donc coupés d'une tradition de lutte, d'une culture de classe et même, à certains moments, de la notion de solidarité de classe. Ces jeunes prolétaires vivent dans la précarité et la mobilité ; ils sont donc davantage dans l'adaptation à la réalité immédiate et à la débrouille des statuts précaires que dans l'attente d’une transmission de l'histoire de classe faite par les anciens, ou à un lien solide réalisé sur le lieu de travail.

L'évolution économique et la mondialisation rajoutent à cela d'autres caractéristiques : si la production internationalisée contient, à terme, la nécessité de poser les luttes d'emblée dans un contexte international, de manière immédiate, elle provoque une fragmentation des lieux de production, une identification parfois impossible de l'ennemi auquel opposer ses revendications. De plus, il existe aujourd'hui des pans de plus en plus grands d'exclus de la production qui n'ont parfois que peu, voire plus de contact avec le circuit de travail. Ceci pose inévitablement une question quant au terrain de classe de ces exclus. Où et comment peuvent-ils exprimer leur révolte contre l'exploitation et leur conditions d'existence, contre qui se confronter ? Bien que la perspective de se joindre aux luttes des travailleurs actifs reste correcte, elle ne me semble plus suffisante, et ce qui devient un phénomène de plus en plus massif aujourd'hui avec le phénomène de l'exclusion doit nous amener à nous interroger davantage. Il ne s'agit plus d'un phénomène marginal mais carrément d'un statut social créant des liens, si l’on pense aux pays du tiers-monde ou au fait qu'un Américain sur 10 a eu recours à la soupe populaire parce que vivant en dessous du seuil de pauvreté. Il est clair que la classe exploitée ne pourra généraliser ses luttes tant qu'elle n'aura pas saisi de manière plus profonde sa place au cœur du fonctionnement capitaliste. Là où les travailleurs pouvaient se reconnaître formellement par le passé (dans la concentration que constituait l'usine), il est beaucoup plus difficile d'identifier ce qui réunit l'ouvrier d'une usine automobile au prolétaire qui travaille sur un ordinateur ou au chômeur de longue durée ayant perdu tout statut social. Il existe également, pour ces travailleurs, un rapport différent au terrain de lutte, à l'outil, au blocage de la production, à l'action collective que nous devrons tenter de définir. Même si nous n'avons actuellement pas d'élément de réponse, on peut penser que ces caractéristiques vont amener les luttes à s'exprimer différemment et à prendre des formes nouvelles dans l’avenir. Ceci implique qu'il nous est actuellement impossible d'inventer à la place de notre classe des formes qui ne peuvent sortir que de sa propre expérience de lutte, mais que nous devrons rester attentifs à toute manifestation nouvelle dans les formes de lutte de classe et être capable de ne pas tenter d'analyser ces formes nouvelles avec les critères utilisés dans le passé.

A côté des mouvements de lutte de classe, on trouve les mouvements anti-mondialisation. Que sont-ils, que font-ils dans le paysage de questions que se pose la classe exploitée et de quels éléments sont-ils porteurs ? Pour rappel, ils ont commencé à Seattle et d'autres confrontations ont eu lieu à Washington, en Italie, à Davos, à Tokyo et dernièrement, à Prague. Ces mouvements sont très hétérogènes : on y trouve des gauchistes, des tiers-mondistes, des militants anti-mondialisation « purs », des écolos... bref, toute une mouvance légaliste, non-violente, dont le but est de se faire entendre et de représenter un contre-pouvoir face aux grands décideurs capitalistes. Mais, à côté de cette mouvance, il y en a une autre, constituée d’éléments du prolétariat et d’individus souvent jeunes, beaucoup plus radicaux, qui se confronte de manière directe et violente aux forces de l'ordre, à la sacro-sainte démocratie américaine ou praguoise, et qui conteste directement des représentations symboliques du fonctionnement capitaliste : les structures économiques internationales et les institutions politiques. Ainsi, à côté de la moustache de José Bové et de ses anecdotes sur le camembert français, on trouve des slogans comme « Le capitalisme tue, tuons le capitalisme » ou la dénonciation de la pauvreté croissante engendrée par l'évolution économique. Un autre élément caractéristique de ces mouvements est leur capacité à rassembler un nombre important d'individus et à susciter des discussions, des réflexions.

Pour nous, il est clair que ces mouvements ne sont pas des mouvements de lutte de classe et n'ont pas de perspective en eux-mêmes. Néanmoins, compte tenu des questions importantes qui y sont posées et de leur capacité à drainer des éléments prolétariens et jeunes, il faut tenter de comprendre pourquoi ces questions parfois fondamentales sont posées dans ce contexte-là et pas sur le terrain des luttes ouvrières. Je dois préciser ici que nous n'avons pas une réponse unique au sein de Perspective Internationaliste sur cette question. Pour certains camarades, ces mouvements anti-mondialisation sont semblables aux mouvements parcellaires d'opposition à certains aspects du fonctionnement capitaliste qu'on a toujours connus. Pour d'autres, notamment pour moi, ils posent des questions beaucoup plus directes quant aux perspectives générales offertes par le système, ils sont le terrain de confrontation violente et relativement massive avec les forces de l'ordre et rassemblent des éléments prolétariens. La question est donc de tenter de comprendre pourquoi ces questions et ces éléments se retrouvent sur un terrain qui n'est pas celui de la classe ouvrière et pourquoi ces mouvements ont un tel pouvoir d'attraction pour des éléments de la jeunesse et du prolétariat. Je me réfère ici à la contribution sur les événements de Seattle que nous avons publiée dans le dernier numéro de notre revue. Les éléments d'analyse que je vais présenter maintenant le sont donc à titre d'hypothèse personnelle, et destinés à être contestés, discutés et élaborés par le débat.

En fonction des difficultés évoquées tout à l’heure par rapport à la recomposition des classes, je peux faire l'hypothèse qu'une proportion de jeunes, d'éléments prolétarisés, d'exclus qui n'arrivent pas pour le moment à se reconnaître et à s'identifier à la classe ouvrière, n'arrivent pas non plus à s'exprimer sur le terrain de celle-ci. Les mouvements anti-mondialisation constituent alors à la fois une sorte de catalyseur de la révolte, mais aussi le lieu où une prise directe et immédiate sur les problèmes semble possible (s'attaquer directement aux forces de l'ordre, aux institutions financières internationales...). A ce niveau, le contexte interclassiste dans lequel des questions fondamentales sont posées reflète la difficulté actuelle de la classe ouvrière dans son ensemble de se percevoir comme classe définie avec une identité, des perspectives et un terrain de lutte qui lui sont propres. Pour moi, ces mouvements sont donc l'expression d'un double contexte : celui de la situation mouvante et intermédiaire de recomposition de la classe, et celui des questions confuses mais qui touchent aux fondements du système capitaliste et qui sont présentes de manière diffuse dans la société depuis les mouvements et les diverses manifestations de 1995-97. A ce titre, les mouvements anti-mondialisation témoignent de l'absence de réponse actuelle de la classe quant à l'élaboration de ses propres perspectives, et des formes nouvelles de sa lutte que lui imposeront la diversité de son activité et de sa non activité.

Un deuxième élément concerne précisément les perspectives historiques et la manière dont les organisations révolutionnaires les mettent en avant au travers de leur intervention. Bien souvent, les seules alternatives révolutionnaires au mode de production capitaliste sont présentées dans un langage qui paraît évident aux révolutionnaires qui les défendent. Ce langage, ces concepts, nous les tenons d'une transmission par les écrits des révolutionnaires du passé et par toute l'expérience historique du prolétariat. Or, les jeunes prolétaires d'aujourd'hui vivent dans la rupture, dans l'absence de transmission. Pour eux, le « politique » est source de pouvoir, de corruption, de pourriture ; le communisme et ses organisations sont assimilées au stalinisme des pays de l'Est ou de la Chine. Tout ce qui est littérature politique est délaissé. Une hypothèse que je peux alors formuler est que les mouvements anti-mondialisation apparaissent comme un terrain faussement neutre et dégagé des dangers de récupérations politiques. Je me demande également si ce n'est pas l'inadéquation de l'intervention des uns et le manque d'explicitation des perspectives des autres qui viennent expliquer l'engouement dont semble jouir actuellement le discours anarchiste.

Enfin, et pour en terminer avec les commentaires à propos des mouvements anti-mondialisation, il me paraît important de revenir aux questions qu'ils véhiculent. Si l’on repense aux questions posées confusément dans les mouvements de 1995–97 à propos des perspectives offertes par le développement du système, on doit constater que ces questions se retrouvent dans les mouvements anti-mondialisation. Et ceci nous ramène à un autre concept : celui de la maturation souterraine de la conscience de classe. Autrefois, nous la définissions comme le fil rouge qui reliait les luttes ouvrières entre elles, qui en préservait les acquis et permettait aux mouvements suivants de redémarrer avec une clarté supérieure.

Je pense que cette définition est aujourd'hui trop restrictive et trop schématique. Pour ce qui concerne le niveau supérieur sur lequel redémarraient les luttes nouvelles, cela me semble de toute façon incorrect : il s'agit d'une vision linéaire, procédant par paliers successifs, essentiellement développée par le Courant Communiste International (CCI) et qui constituait sa manière d'appréhender la dynamique du monde, y compris au niveau de l'approfondissement de la crise économique. Cette vision exclut les errements, retours en arrière, redressements de situation, qui sont ceux que n'a pas pu appréhender le CCI. Au contraire, je pense que le processus de maturation souterraine est un processus beaucoup plus hésitant, beaucoup plus lent, non linéaire, et aussi beaucoup plus global. Ainsi, je pense qu'il se nourrit des questions et des expériences qui travaillent de façon globale la classe ouvrière, sans s'élaborer uniquement sur son terrain propre ou dans ses expériences de luttes. Tout comme le cheminement de la conscience individuelle, la conscience de classe peut, par association d'idées, ou par opposition d'idées, s'approprier des questions qui sont posées sur un terrain social plus large, se les réapproprier pour en enrichir sa propre conscience. Dans cette mesure, des questions embryonnaires ou confuses peuvent participer au processus global d'élaboration de la conscience de classe, pour autant, bien sûr, que cette élaboration soit faite sur un terrain de classe. Dans cette perspective, des questions posées par les mouvements anti-mondialisation, même si elles ne sont pas posées sur le terrain de classe du prolétariat, peuvent être reprise par lui et participer à cette lente élaboration de sa conscience.

En conclusion

L'analyse des mouvements de lutte de classe et de l'état de développement de la conscience ne peut se faire que rattachée à la compréhension des étapes et des périodes successives qu'ils traversent, et de la mise en lien avec le contexte général dans lequel ils s'élaborent.

Dans cette mesure, les questions cruciales qui sont posées de manière confuse depuis les mouvements de 1995–97 sont à la fois le résultat des pertes progressives d'illusions résultant des confrontations des années 1970 et 1980, mais aussi le reflet des difficultés profondes que le prolétariat rencontre dans la perception de son identité. La période actuelle est donc une sorte de période charnière où le malaise et les questions sont présents mais où ceux-ci ne peuvent être réellement élaborés et portés en avant par l'action de la classe ouvrière. Malgré cette difficulté, les questions posées actuellement s'inscrivent dans une continuité d'expérience de la classe depuis la réémergence de ses luttes en 1968, mais constituent aussi un lent tournant puisqu'elles sont davantage teintées des caractéristiques et des questions de la période présente. Le développement de l'expérience de la classe ouvrière doit être envisagé à cette échelle et, par là, est comparable à ce qu'on peut voir de l'évolution historique du système économique et de sa crise. Ceci doit nous faire tourner le dos définitivement aux perspectives goupusculo-centriques qui nous amènent à avoir des attentes par rapport à la lutte de classe où nous mesurerions arbitrairement le décalage entre nos hypothèses de développement des luttes et la réalité des luttes elles-mêmes. Tout comme pour la compréhension de la crise historique du capitalisme, nous pouvons en saisir les mécanismes profonds, l'évolution globale, les tendances et contre-tendances, mais nous devons nous abstenir de placer les jalons d'une prédiction artificielle.

La compréhension des difficultés auxquelles notre classe est confrontée doit nous faire repenser notre intervention. D'une part, il est important de se pencher sur tout mouvement, toute question, aussi confuse soit-elle, se rapportant à la confrontation générale entre les deux classes et les perspectives antagoniques qui en découlent. En effet, les transformations en cours dans le fonctionnement du système et la composition des classes sociales amèneront très probablement les luttes à se développer sous de nouvelles formes. Les schémas d'analyse anciens seront alors insuffisants pour saisir l'ensemble des questions auxquelles nous serons confrontés. D'autre part, nous vivons coupés de notre classe, rattachés aux concepts du passé et à toute la transmission de l'expérience historique du prolétariat. La manière dont nous présentons les alternatives au capitalisme sont souvent liées à des représentations qui n'ont plus de sens pour les jeunes prolétaires d'aujourd'hui. Notre intervention se doit donc d'expliciter les concepts que nous utilisons pour leur redonner un contenu compréhensible pour le prolétariat actuel.

Rose


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