Un réseau de discussion s’est constitué


Pendant de longues années, un climat froid a régné dans le milieu révolutionnaire par rapport à la nécessité de se parler, de discuter entre groupes, de débattre des grandes questions qui se posent à notre classe. Chaque groupe, ou individu, campait sur ses positions, était replié sur lui-même, sans éprouver la nécessité de rompre l’isolement, ni de questionner ses prémisses. Les appels de Perspective Internationaliste à la participation des autres groupes ou individus dans ses débats, notamment notre appel à discuter de la nécessité et du contenu d’une nouvelle plate-forme révolutionnaire, semblaient tomber dans les oreilles de sourds. Ce n’est que par intermittences, au travers des réunions de discussion que nous tenions environ deux fois par an à Paris, qu’on pouvait sentir qu’un besoin de discuter, de confronter les points de vue, existait de façon latente. Ces derniers mois cependant, il semble qu’un changement de climat se soit réellement opéré dans le milieu révolutionnaire. Le signe le plus clair de ce changement est la constitution de réseaux de discussion, d’abord en langue française, et ensuite en langue anglaise. En décembre 2000, nous avons en effet participé à une réunion à Paris de constitution d’un “ réseau de discussion ”. Depuis lors, un réseau en langue anglaise a également vu le jour. Par cet article, nous voulons informer les lecteurs des discussions initiales ayant mené à la constitution du réseau. Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions à propos des résultats des différentes discussions qui ont démarré dans le réseau, un point sur lequel nous reviendrons sans doute dans nos prochains numéros.

Qu’est-ce que le “ réseau de discussion ” ?

L’appel aux réunions pour constituer un réseau de discussion a été lancé par le Cercle de Discussion de Paris (CDP). Ce groupe de militants, exclus ou démissionnaires du Courant Communiste International (CCI), s’était réuni régulièrement depuis deux années environ pour faire le bilan de l’involution du CCI et dresser les limites des positions politiques de cette organisation. Ce travail s’est concrétisé dans la brochure Que ne pas faire ? (voir une présentation critique de cette brochure). Une fois ce travail de bilan terminé, les militants du CDP ont décidé de ne pas se constituer en une autre organisation politique, parce qu’ils trouvent qu’il n’y a pas de réponses satisfaisantes aux questions d’aujourd’hui. Ils décidèrent donc de lancer un appel à la constitution d’un “ réseau de discussion ”, pour permettre les échanges les plus larges possibles entre révolutionnaires sur les problèmes qui nous interpellent et pour lesquels personne, ni groupe ni individu, ne détient actuellement de réponse pleinement satisfaisante. Les possibilités techniques offertes par Internet ainsi que des réunions régulières permettront à ce processus de discussion de se développer internationalement en garantissant la possibilité de participation de tous les membres.

Qui fait partie du réseau ?

L’appel à la réunion de constitution du réseau s’adressait, au niveau international, à tout groupe ou individu qui veut lutter pour la révolution, contribuer au développement de la théorie révolutionnaire. Cet appel a suscité un intérêt certain, puisque nombreux ont été ceux qui ont participé aux deux premières réunions à Paris. Ainsi, nous avons eu le plaisir de retrouver, à la réunion de décembre, de nombreux anciens camarades avec qui nous étions restés en contact plus ou moins régulièrement et plus ou moins récemment (pour ne citer que les groupes : Robin Goodfellow, Echanges, le CDP), ainsi que de faire la connaissance d’autres camarades (Cercle Social, Aufheben, groupe de Grande-Bretagne). D’autres camarades encore ont participé à la réunion de janvier. Ces réunions témoignent d’ un besoin réel de se retrouver, au-delà des divisions entre groupes et des séparations ou heurts qui se sont produits dans le passé.

Bien sûr, il a bien fallu constater que la plupart des membres actuels du réseau sont d’anciens militants, et que notre présence à tous témoigne de la faillite des organisations d’où nous sommes issus. La constitution du réseau témoigne cependant d’un sursaut, d’une volonté d’aller de l’avant, sur base de la reconnaissance que “ personne ne détient la vérité ”. Nous espérons que des camarades qui n’ont pas un long passé militant auront envie de faire partie du réseau, apportant ainsi du sang neuf à la discussion révolutionnaire. Les thèmes de discussion abordés par le réseau et l’esprit fraternel et ouvert qui le caractérisent constituent probablement des conditions favorables à l’ouverture à une nouvelle génération de révolutionnaires.

L’originalité du réseau a été de provoquer des rencontres entre militants qui, ne partageant pas nécessairement les mêmes positions politiques, sont aujourd’hui prêts à débattre ensemble. Ceci représente un changement important par rapport à la situation qui a existé jusqu’à présent, dans laquelle les discussions politiques se passaient essentiellement à l’intérieur des groupes politiques, tandis que la polémique prévalait par rapport aux personnes ou groupes extérieurs. Plusieurs tentatives ont été faites dans le passé pour rompre cette tradition malheureuse. Le groupe Communisme ou Civilisation avait lancé l’initiative d’une revue commune, la Revue Internationale du Mouvement Communiste. Un cercle de discussion a vécu pendant plusieurs mois à Paris il y a quelques années, mais s’est dissous ensuite. Perspective Internationaliste a ensuite organisé, pendant plusieurs années, des réunions de discussion à Paris avec pour principal objectif de créer un lieu où la diversité des positions dans le milieu révolutionnaire puisse être exprimée sans censure. Cependant, un réel débat ne s’est pas engagé sur les questions de l’heure, et notre appel à une discussion pour l’élaboration d’une nouvelle plate-forme révolutionnaire (1) a reçu peu de réponses.

Avec la constitution du réseau, tout le monde admet, pour la première fois semble-t-il, qu’une discussion constructive puisse se passer entre militants partageant un nombre minimal de principes communs (l’internationalisme, la nécessité de la révolution communiste). L’étendue de ces principes communs a fait l’objet de discussions. Finalement il a été décidé de renoncer à l’adoption de certains critères proposés initialement, tels que le rejet du substitutionnisme (rejet de la prise du pouvoir par le parti) et la dénonciation de l’anti-fascisme, de crainte que leur maintien n’empêche la participation de révolutionnaires qui ont quelque chose à apporter au réseau, malgré leur fixation sur la question du parti ou leurs positions sur le fascisme.

L’idée que le réseau ne devrait regrouper que des individus et devrait rejeter des groupes politiques constitués, a également été discutée. La plupart des camarades présents aux réunions ont estimé que l’existence du réseau n’est nullement incompatible avec l’existence d’organisations, et défendu l’idée que le réseau reste ouvert aussi bien à des individus qu’à des groupes constitués autour d’une plate-forme. Il s’agit de moments différents d’un même travail de clarification et d’élaboration théorique.

Quelle orientation pour un réseau de discussion ?

Autant il existait une correspondance évidente entre les sentiments de certitude, de non-remise en question des positions et l’attitude de non-discussion entre les groupes qui existaient dans le passé, autant la constitution du réseau est basée explicitement sur la reconnaissance qu’un travail théorique important est prioritaire à l’heure actuelle. Le réseau se fixe pour tâche de se consacrer à la discussion des questions de l’heure, questions que ni la Gauche Communiste, ni les groupes qui en ont repris l’héritage, n’ont pu réellement appréhender. Celles-ci concernent essentiellement la compréhension de l’évolution du capitalisme au cours du 20ème siècle d’une part, et des possibilités révolutionnaires d’autre part. Comment le capitalisme s’est-il développé depuis la deuxième guerre mondiale ? Quelles sont ses contradictions majeures ? Quel a été le rôle des guerres dans ce développement ? Une guerre mondiale est-elle encore envisageable aujourd’hui ? Le capitalisme se dirige-t-il vers un effondrement inéluctable, ou, après chaque récession, est-il capable de relancer la machine d’accumulation ? Comment la classe ouvrière, dont le profil a radicalement changé depuis les années 1960, pourra-t-elle développer une conscience de la possibilité d’un changement de société ? Que pouvons-nous dire aujourd’hui de la société à laquelle nous aspirons, le communisme ?

Quelques mois après le début de son existence, les débats qui ont été lancés dans le réseau concernent les questions économiques et la question du fascisme et de l’anti-fascisme durant la deuxième guerre mondiale. On pourrait être étonné que la question de l’attitude révolutionnaire par rapport au fascisme suscite des discussions aujourd’hui. Le réseau est cependant être prêt à considérer et à discuter les arguments de ceux qui remettent en question les positions des gauches communistes sur cette question. Les facilités de communication dans le réseau n’estompent cependant pas le fait que le travail théorique est un travail difficile, de longue haleine. Il faut attendre que la sève monte dans les arbres pour que les bourgeons éclosent. Des contributions substantielles seront nécessaires pour faire avancer les débats. On peut espérer que le réseau sera capable de produire, sur ce point, ainsi que sur les autres points de discussion, une synthèse supérieure aux textes produits dans le passé.

Conclusions et perspectives

D’un point de vue technique, le réseau était dans un premier temps essentiellement francophone, même si des camarades parlant d’autres langues avaient manifesté leur intérêt et participé aux réunions de constitution. Très rapidement sont apparues la nécessité et la possibilité de réseaux parallèles de discussion dans d’autres langues. Une proposition de réseau en langue anglaise a été lancée par Perspective Internationaliste et a reçu plusieurs réponses enthousiastes. Un réseau en langue anglaise est donc en voie de constitution. A moyen terme, on peut imaginer que des réseaux apparaîtront en langue espagnole, ainsi que dans les pays d’Asie et d’Europe de l’Est. Il faudra bien entendu imaginer comment la communication entre ces réseaux pourra être assurée afin d’assurer une discussion réellement internationale.

En conclusion, la dynamique qui anime les réseaux de discussion reflète les besoins et les possibilités de l’heure. Besoin d’aller de l’avant, qui passe par la discussion, la confrontation avec les positions des autres ; besoin de se manifester, de faire connaître ses activités. Possibilité de discuter à un niveau réellement international, de façon conjointe et quasi simultanée, avec des dizaines d’autres groupes ou individus. Une opportunité sans précédent de développement de la pensée marxiste existe grâce à ces réseaux. Saisissons-la.

Adèle


NOTES

1. Voir Perspective Internationaliste n° 23 et 25.


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