Dans quel monde vivons-nous...


Selon qu’elle est ponctuée d’interrogation ou d’exclamation, cette phrase rassemble bien deux caractéristiques majeures de la période : la nécessité de se donner d’autres outils pour comprendre le monde actuel, et l’inquiétude quant aux perspectives offertes par le capitalisme actuel. Ce nouveau siècle qui s’est ouvert est marqué, à la fois par la continuité, et à la fois par les transformations profondes. Continuité d’un système en proie à ses contradictions économiques irrémédiables et qui est amené à être remplacé ; transformation d’une société qui, comme tout organisme vivant, bouge, évolue, s’adapte pour survivre. Indiscutablement, le monde tel qu’il se définissait après les deux guerres mondiales a vécu et si la crise, l’exploitation et la barbarie capitaliste sous toutes ses formes continuent à marquer le cours de l’histoire, les termes ne s’en définissent plus de la même manière sur le plan de la composition des classes, de l’organisation économique et politique de la production et de l’organisation sociale, de la manière dont la loi de la valeur infiltre les domaines les plus privés de l’activité et de la pensée humaine.

Dans quel monde vivons-nous ?

Le terme de mondialisation résume les transformations profondes actuelles. Au départ du mouvement naturel d’expansion du capital, la mondialisation est marquée par une interdépendance sans précédent des capitaux, des entreprises et du commerce au niveau mondial. Elle s’inscrit donc dans la continuité du développement du système, mais constitue également un saut qualitatif, donc une transformation profonde dans l’organisation économique, politique et sociale qu’elle implique. Elle permet un taux de plus-value plus élevé grâce à une plus grande exploitation de la classe ouvrière et au transfert de plus-value qu’elle organise vers les pays les plus développés — en particulier les Etats-Unis. En outre, la mondialisation permet de contenir les contradictions de plus en plus profondes du système économique, en facilitant la circulation rapide du flux des capitaux et en accroissant considérablement la souplesse des structures économiques, les rendant ainsi plus aptes à s’adapter de manière immédiate aux exigences de l’économie et de la concurrence. Si la mondialisation n’apporte pas de solution de fond aux contradictions inhérentes au système capitaliste, elle est un aspect positif du fonctionnement actuel, pour les pays développés qui en tirent profit de façon temporaire.

La mondialisation implique donc une dynamique interne de développement, développement qui, à son tour, va entraîner de nouveaux progrès. Ainsi, la mondialisation s’est dotée de nouveaux outils : les « nouvelles technologies », qui ont profondément transformé la manière dont la production, la communication et le travail individuel étaient organisés, remodelant même la sphère privée via l’entrée, dans les maisons, du « personnel computer » et de toutes ses applications techniques. Tous les aspects de la production et de la distribution ne se cantonnent plus à l’usine — lieu de concentration de travailleurs organisée selon un modèle fordiste rattachée à un secteur défini, mais elles sont difractées sur un ensemble de pays, dissociées dans leurs fonctions d’innovation, de production et de commercialisation, ces dernières étant confiées à des structures de services éphémères qui se créent et se dissolvent en fonction des besoins immédiats de la production et de la vente, de plus en plus « virtuelles » et de moins en moins liées à la production concrète d’une marchandise, à l’image de l’indépendance croissante des circuits financiers vis-à-vis de leurs pendants industriels. Le travailleur, lui aussi, a été profondément modifié : il est passé du lieu de production à une mobilité beaucoup plus grande. Changeant de lieu, de pays, de fonction, il est plus que jamais taillable et corvéable à merci et de plus en plus adapté à la très grande souplesse des circuits de production. C’est là une des manifestations de la domination réelle du capital : si, autrefois, l’exploitation se faisait par l’allongement visible et formel de la journée de travail, le passage à la domination réelle permet à la classe exploiteuse de chanter les louanges de la société des loisirs, de légaliser le passage aux 35 heures dans les pays « riches » tout en accroissant considérablement le volume et l’efficacité du travail sans avoir l’air d’y toucher.

Ce contexte de mobilité et d’approfondissement des effets de la crise économique et de l’exploitation jette, hors des circuits de travail, de plus en plus de monde. Les exclus constituent désormais un groupe stable, reconnu socialement comme une évidence incontournable du fonctionnement du système. Autrefois travailleurs destinés à rentrer à un moment ou à un autre dans le circuit de la production, les sans-travail, tout comme les « réfugiés économiques » et autres migrants poussés hors de chez eux par des conditions de vie insupportables, viennent amplifier ce mouvement perpétuel de déplacement de populations et de circulation soumise aux besoins de l’économie, ainsi que les réactions des Etats à ces flux migratoires, au travers des expulsions des « indésirables » en dehors de leurs frontières.

Si la mondialisation redéfinit de façon profonde l’organisation de la production et les contours du marché, elle n’est pas sans impact sur les structures politiques et sur leurs relations. Ainsi, la nation a toujours servi de cadre à la délimitation d’un espace économique, géré par les lois et l’intervention plus ou moins importante et directe de l’Etat. La mondialisation dessine une autre géographie économique qui implique des échanges, non plus inter-nationaux mais trans-nationaux. Si les Etats conservent leur fonction de contrôle social, de coercition, et, à certains moments, de régulation économique, la nécessaire adaptation et articulation avec les structures supra-nationales impliquent des modifications de leur rôle et de leurs interventions. De même, sur le plan impérialiste, si les tensions ne cessent de croître, provoquant le développement de conflits locaux, de génocides de plus en plus fréquents et d’une instabilité grandissante dans les zones économiquement les plus fragiles de la planète, une perspective de conflit mondial est temporairement écartée par le mouvement d’intégration qui prévaut au niveau économique dans les pays développés. Si les guerres du passé trouvaient leur origine dans le contrôle de territoires, la situation actuelle nous montre davantage l’expression des velléités impérialistes au travers de la défense d’une suprématie économique et politique, en particulier sous la main de moins en moins gantée des Etats-Unis. Le monde tel que nous le comprenions après les deux guerres mondiales, divisé en deux blocs impérialistes et nécessairement destinés à s’affronter de manière directe lors d’un conflit mondial, a fait place à une autre vision où l’hégémonie américaine n’est actuellement pas contestée ouvertement et où les impératifs de la crise mondiale posent les modalités du conflit impérialiste en d’autres termes. Tout comme l’écroulement du bloc de l’Est comme puissance impérialiste n’a pas été l’unique fait d’une bataille perdue avec le prolétariat, mais bien de l’incapacité plus générale pour la bourgeoisie de faire face à l’aggravation de la crise mondiale et d’adapter ses structures économiques et politiques, la perspective d’une troisième guerre mondiale n’est actuellement pas écartée par les seuls affrontements entre les classes, mais aussi par les nécessités économiques immédiates.

Dans quel monde vivons-nous !

Cette exclamation anxieuse vient refléter le questionnement qui s’est manifesté dans les divers mouvements de classe depuis 1995. De quelle perspective est porteuse la société capitaliste et dans quelles conditions d’existence nous place-t-elle, nous et les générations qui nous suivent ?

Ce n’est qu’en prenant conscience de son aliénation et de l’inhumanité de sa vie que l’homme se libérera et repartira à la conquête de l’humanité de son être au travers de la création d’une société qui rencontrera ses besoins redéfinis. Or, l’inhumanité devient la caricature de plus en plus perceptible du monde capitaliste… Entre les génocides, la corruption politique généralisée, la faillite des idéologies démocratiques ou staliniennes, le développement des guerres locales, les interventions militaires sous couvert d’intentions humanitaires et la recrudescences d’épidémies et de maladies que la science avait permis d’éradiquer depuis longtemps ; entre la folie de la vache, la peste du porc, la dioxine du poulet, le mercure et la marée noire du poisson ; entre le réchauffement de la planète et la destruction des forêts, la vie n’a qu’à bien se tenir ! Si on ajoute à cela l’incertitude économique, l’impossibilité totale de dire de quoi demain sera fait, on peut raisonnablement penser que le monde capitaliste est en train de montrer son fondement réel et profond de façon plus claire qu’auparavant et que c’est la prise de conscience de ce fonctionnement qui génère un questionnement nouveau au sein du prolétariat à propos des perspectives que la société actuelle lui offre.

Et c’est bien là le paradoxe de la division de la société en deux classes porteuses chacune d’une perspective antagonique : le capitalisme, pour survivre, secrète en son sein une classe exploitée. Pour la contrôler, la classe dominante ne cesse d’accroître son idéologie et d’enchaîner la population dans les leurres de la consommation. Mais c’est précisément en vivant l’insupportable de sa condition et l’insatisfaction de ses besoins réels non rencontrés que cette classe exploitée peut dégager un projet de société qui lui est propre. L’idéal d’un eldorado économique, d’un havre de paix et d’une société délivrée par la science des contraintes de la maladie et de la souffrance ne sont qu’un leurre. La réalité d’un monde secoué par ses convulsions économiques, écologiques, guerrières est venue prendre la place de ce discours et montre peu à peu sa cohérence et sa logique de recherche de profit à tout prix. En ce sens, le mûrissement des conditions objectives et subjectives permettant un bouleversement social, c’est-à-dire du durcissement pour l’individu de ses conditions d’existence et de la prise de conscience de son insatisfaction, se poursuit, malgré la difficulté que nous pouvons avoir à en déceler les indices, et surtout, sans que ceci constitue une voie tracée de manière mécanique à cette perspective de naissance d’une nouvelle société. L’alternative « socialisme ou barbarie » pouvait sembler une formule abstraite dans les années où l’illusion était encore possible mais, aujourd’hui, elle démontre quotidiennement la cruauté de sa vérité dans la vie de chacun d’entre nous.

Ainsi, si la mondialisation vient actuellement briser le lien qui unissait les travailleurs sur un même lieu, empêchant ainsi leur lutte contre un patron identifiable, rendant obscure la communauté de leur intérêt et de leur appartenance à une classe sociale, cette même mondialisation est aussi porteuse d’une autre perspective : celle de la fin de l’attachement à la patrie, à la défense de l’outil ou de la corporation. « Les prolétaires n’ont pas de patrie », et ceci est rendu plus visible par la mobilité et les flux migratoires provoqués par la circulation mondiale. L’organisation internationale de la production est porteuse, pour le futur, d’une autre potentialité : celle permettant de percevoir le caractère général de l’exploitation du travail par le capital, au-delà des spécificités nationales.

La période actuelle, si elle peut être vue superficiellement comme celle qui marque le triomphe d’un système capitaliste immuable, dominé par une classe bourgeoise de moins en moins contestée, est aussi porteuse de la possibilité de voir de plus en plus clairement la logique et le fondement global de cette société. Le questionnement nouveau qui s’est fait jour depuis 1995,qui pose la question des perspectives offertes par la société capitaliste ainsi que la nécessité de remettre en cause ces perspectives, malgré ses errements, ses confusions, son incapacité à se concrétiser, fait partie de ce mouvement historique par lequel une force sociale reste porteuse de l’antagonisme social et d’une perspective de société radicalement différente.

Tendance historique — c’est bien là ce que les individus en recherche de nouvelles perspectives ne voient pas. L’homme se pose souvent les questions à l’échelle temporelle de sa propre existence : le milieu politique issu de la vague de luttes de mai 68 pensait pouvoir vivre le désastre de la crise économique entraînant une prise de conscience rapide de la part d’une classe porteuse d’un nouveau projet social. Or, c’était sans tenir compte de la temporalité propre à l’histoire des sociétés : si la décadence de Rome dura plus de 250 ans avant de donner naissance à un autre système économique et social, on peut sourire en repensant à nos espoirs de voir la société capitaliste s’effondrer en quelques décennies. C’était aussi sans compter sur la capacité de transformation d’un système économique qui tente de s’adapter à sa crise et de se maintenir en vie jour après jour. Là aussi, nous avons fait preuve de beaucoup de naïveté en considérant la société capitaliste comme un corps figé attendant patiemment son renversement. Il n’appartient pas aux révolutionnaires d’être « pessimistes » ou « optimistes » quant à l’avenir du monde, mais de pouvoir souligner les contradictions et les potentialités contenues dans chaque période, et de pouvoir leur donner un sens en les rattachant aux perspectives de changement social.


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